Disclaimer: Tous les personnages ici présents appartiennent à Tite Kubo.
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Acte IV: Grimmjow
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants...
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"Si l'amour est brutal avec vous, soyez brutal avec lui; écorchez l'amour qui vous écorche, et vous le dompterez.", disait Mercutio à Roméo.
Sage conseil. Ou pas. Quoi qu'il en soit, plutôt difficile à mettre en œuvre, et celui qui prononçait cette réplique le savait mieux que quiconque.
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C'est un Grimmjow fort tourmenté qui s'agita et s'agita dans les affres de l'insomnie la nuit durant. L'alcool lui avait agacé les nerfs. Trop longtemps, il était resté sobre. Son cœur battait trop vite. Ses tempes bourdonnaient encore des basses de la boîte. Ses jambes fourmillaient. Sa bouche était sèche, il avait chaud, la couverture grattait, il en avait assez. Assez!
L'homme repoussa le drap d'un geste capricieux et se leva. L'air frais de la chambre passa sur son visage et lui procura un soulagement, le temps d'une minute. Ensuite, il eut encore trop chaud.
Il soupira. C'était infernal. Sa main tâtonna sur la table de chevet, chercha le tube aux pilules bienfaisantes, ne le trouva pas. C'est vrai, il n'en avait plus. Il avait arrêté. Abruti qu'il était. Les sirènes chantaient fort et dévoraient les marins qu'elles réussissaient à attraper, mais elles au moins, savaient soulager la souffrance. Ils les voulait, ces maudites pilules. Comment se les procurer, à cette heure?
Ses insomnies ne dataient pas du sevrage. À vrai dire, elles avaient commencé la nuit où il avait perdu Sôsuke.
Jamais plus depuis, il n'avait correctement dormi.
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Le beau visage de son ami et mentor hantait ses pensées, se soudait à ses paupières lorsqu'il les fermait, s'imposait même lorsqu'il ne le désirait pas.
Les hommes en noir. Les muscles sous leurs vestes de cuir. Les crânes rasés. Les gourmettes larges en argent. Les tatouages de mauvais goût. Ici un dragon, là un aigle, là un tigre… parfois, une croix gammée. Il n'était pas sûr de l'avoir bien vue, peut-être qu'il surinterprétait, a posteriori. Il y avait leurs grandes pognes aux doigts épais et aux ongles courts, aussi, adipeuses et roses, des paluches de porcs, ça se voyait. Des mains faites pour gratter la terre, adresser des signes vulgaires, détruire tout ce qu'il y avait de beau et de noble en ce monde. Il y avait aussi leurs voix rauques et désagréables, pleines d'injures toutes plus sales les unes que les autres: "dégénérés", "tarlouzes", "pédés". Enfin, il y avait leurs rangers aux semelles épaisses et dures, faites pour piétiner, écraser, réduire en poussière, et qui s'étaient abattues sur ses joues, son front, son ventre, avaient explosé son nez, ses yeux, sa gorge, ses côtés, ses genoux, ses mains, son aine… Et il y avait les cris, les hurlements enragés des chiens de haine, et ceux qu'ils poussaient, lui et Sôsuke.
Il revoyait sans cesse tout cela, la destruction d'Aizen, le plus grand metteur en scène qu'il ait rencontré, l'être qui à ses yeux avait poussé le plus à fond le concept de théâtre et qui l'avait trouvé, guidé, créé.
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L'ancien directeur de la troupe, comme un peu trop d'autres génie de la mise en scène, avait le défaut de vouloir façonner ses interprètes. Une forme de mégalomanie fort courante aussi chez les réalisateurs, à en croire certains livres sur l'histoire du cinéma. On les critiquait pour cette volonté inhumaine de recréer l'autre, pour ce complexe de Pygmalion qui les poussait à écraser les acteurs qu'ils dirigeaient pour faire émerger ce qu'ils désiraient de leur personnalité.
Certes, Aizen n'était pas un ange. Il avait creusé un trou d'ombre à l'endroit de son cœur. Il avait poussé Grimmjow dans ses derniers retranchements, l'avait tourmenté sans merci, pressé comme un citron pour extraire de lui son nectar, mais il l'avait aussi porté au sommet de son art. Il avait fait de lui ce qu'il était devenu. Il l'avait découvert, choisi, dressé, poli et fait briller. Il avait sculpté à même sa chair pour le métamorphoser en une étoile sans pareille. Aucune perfection ne s'atteint sans douleur, cela, on le sait chez les sportifs, les danseurs d'opéra, les musiciens. Pourquoi pas chez les comédiens?
Grimmjow avait haï Aizen de toute son âme, autant qu'il l'avait aimé. Il aurait parfois voulu écraser sa figure trop lisse et trop parfaite, juste comme les autres l'avaient finalement fait, écœuré par ses lubies, sa folie, sa toute-puissance, ravagé par les excès de ce qu'il lui demandait. Il ne fallait pas seulement être à son meilleur, avec Aizen, non, ça, ce n'était rien. Il fallait sans cesse se dépasser, devenir dieu, toucher la voûte céleste, être au-dessus, transcendant, surhumain.
Parfois, Grimmjow se demandait pourquoi Aizen avait voulu faire de lui son interprète fétiche si c'était pour n'être jamais satisfait. Il avait fini par comprendre que c'était parce qu'un artiste est rarement satisfait de sa propre œuvre. Il s'était souvent violemment rebellé contre la violence et les abus répétés de son maître. Il faut dire que rien ne lui avait été épargné: Aizen l'avait fait boire, battu, scarifié, affirmant que c'était par la souffrance qu'il comprendrait et pourrait véritablement incarner la souffrance. Il entrait dans sa loge comme chez lui, le touchait comme on fait d'un objet qu'on possède, le surprenait dans son bain et lui enfonçait la tête sous l'eau jusqu'à ce qu'il se débatte en souriant toujours avec sa douceur coutumière. C'était lui qui l'avait poussé à se droguer, aussi. Il l'avait initié à la beu, à la coke, à l'héro et même à la chasse au dragon. C'était à lui qu'il devait son instabilité, sa violence, et aussi la douleur, les piqûres, la désintox, les problèmes. Mais qu'était-ce au regard de ce que lui avait offert Aizen? Sans lui, Grimmjow, serait resté un stupide chaton inoffensif. Grâce à lui, il était devenu une panthère. Un roi. Un dieu.
Il avait touché du bout des doigts la perfection.
Même si Aizen avait vécu, jamais il n'aurait su lui rendre la moitié de ce qu'il lui devait.
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Ce qu'il avait pu être ingrat, parfois. Surtout lorsqu'il avait compris que la rébellion frontale ne mènerait à rien. Il avait alors manigancé dans le dos de son "créateur". Enfant dénaturé. Oui, il avait pensé se venger. Pathétiques tentatives qu'il avait fomentées contre celui qui l'avait formé, pétri, modelé pour le mener à la gloire! Qu'avait-il tenté, déjà? Ha! Oui! La séduction. À ce souvenir, Grimmjow eut un rictus. Ce qu'il avait pu être stupide, tout de même, à l'époque!
Il se revoyait, pitoyable gamin tentant d'attirer l'attention d'un plus grand, persuadé de contrôler la chose. Oui, Aizen lui avait cédé, d'un baiser. Il l'avait embrassé avec une force, une violence et une puissance que Grimmjow n'avait jamais connues. Il lui en avait donné le goût, l'espace de quelques secondes, puis l'avait relâché sur cette seule aumône, impitoyable. "Tu ne mérites pas davantage" avait ensuite décrété Aizen. "Si tu me veux, efforce-toi de me mériter. Pour l'heure, tu n'es pas encore à la hauteur."
Il l'avait laissé mariner pendant des mois, avant de lui accorder la suite.
Quelle suite. Une véritable délivrance. Délivrance de ce piège qui s'était refermé sur lui. Délivrance de cette obsession insupportable qui s'était emparée de lui tout de suite après leur baiser. Il en riait presque, à présent, quand il se souvenait de sa souffrance, en ce temps. Quelle idée de se mettre dans des états pareils! Il n'aurait pas dû se tourmenter autant. Bien sûr qu'Aizen avait eu l'intention de faire de lui son amant. Il avait dû même le prévoir depuis le début.
Parfois, il se disait, malgré la culpabilité qu'amenait cette pensée, qu'il l'avait échappé belle. Aizen aurait fini par le tuer. Ou le rendre fou, c'était possible aussi. Leur relation était un poison. Savoureux et capiteux, mais un poison tout de même. Une épine dans sa chair. Un amour-haine plus malsain que la plus noire des passions. Quelque chose que, pour son propre bien, jamais il n'aurait dû chérir.
Quand bien même. Peu importait la violence, les exactions, la souffrance. Il n'oublierait jamais le jour où Aizen était devenu Sôsuke.
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Et voilà que maintenant, Ichigo l'embrassait.
Ichigo était beau garçon. Talentueux sans être génial, du genre que Sôsuke aurait probablement dédaigné. Ou alors gardé pour les seconds rôles. À tort peut-être, car Ichigo avait de l'éclat et savait se montrer brillant parfois. Mais il était encore trop jeune et n'avait pas l'étoffe du grand-œuvre. Bah, qu'importait. Urahara en avait fait sa muse, lui.
Urahara. Un metteur en scène de génie lui aussi, mais d'un génie différent. Alors que l'art d'Aizen était tout en froideur et en maîtrise, Urahara avait ce grain de folie, ce pétillant baroque qui lui permettait de se régaler avec les plus grands classiques européens. Ses créations étaient pétulantes, colorées et hybrides, mêlant les genres, les formes et les registres, le tout dans une généreuse insolence. Aizen, lui, préférait l'esthétique contemporaine. Les mises en scène dépouillées, le décor nu, glacial, les costumes intemporels, épluchant les acteurs jusqu'à l'os, les dépossédant de tout artifice pour ne plus rien laisser que leur jeu, leur voix, leur âme.
Ichigo ne se serait jamais révélé, là-dedans. Il était de ceux qui avaient besoin d'accessoires, de costumes chatoyants et de grands gestes pour s'ajuster à son rôle. Il excellait dans son domaine, certes, mais il avait besoin qu'on l'éclaire pour briller. Il ne savait se mettre en valeur lui-même. Sa lumière n'était pas assez forte pour être visible dans le noir.
Ichigo aurait pu plaire à Grimmjow. Sur le plan purement physique, bien entendu. En temps normal, il n'aurait pas été contre. Même lorsque Sôsuke était encore là.
Sôsuke s'accordait tous les écarts. En revanche, il exigeait de sa créature une fidélité absolue. Grimmjow avait tout d'abord respecté ce commandement quasi-divin par peur de le perdre. Il n'aurait pu le supporter si Sôsuke lui avait refusé sa couche. Et puis, l'habitude venant, il s'était permis lui aussi de s'éloigner du sentier balisé de temps à autres… d'abord en savourant le délicieux frisson du secret et de l'interdit, puis en l'affichant franchement lorsqu'il avait découvert combien était savoureuse aussi la colère de Sôsuke… Rien que de songer à la manière dont il lui faisait l'amour dans sa fureur, jusqu'au sang, jusqu'à ce qu'il l'implore d'arrêter, il en frissonnait, pris de vertige et de frustration. Ichigo, s'il l'avait connu en ce temps, aurait pu découvrir monts et merveilles avec eux… car Sôsuke exigeait toujours que Grimmjow partageât tout avec lui, tout, absolument tout.
Mais son amour et maître était mort trop tôt et Grimmjow se retrouvait soudain avec un soupirant énamouré sur les bras. Soupirant qui n'était pas, qui ne serait jamais Sôsuke.
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Deux vers d'Andromaque, fort appropriés, lui revenaient à ces pensées:
Dois-je oublier Hector, privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles?
Il aurait de bonne grâce échangé ce Roméo de pacotille, ce Pyrrhus, pâle effigie d'Achille, son père, contre le génial Aizen, mort sous les coups de barbares sans nom, sans intelligence et sans culture.
Mort pour n'avoir pas su fermer sa gueule de génie face à un gang.
Mort pour un simple sachet de poudre.
Franchement. Quelle pitié.
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Ce qui le hantait aussi, depuis la nuit de la lapidation d'Aizen, c'était que cette mort cruelle avait révélé ce qu'il aurait préféré ne jamais découvrir: que Sôsuke pouvait tomber, saigner, pleurer de douleur sous les coups. Que lui aussi était humain, après tout.
Avant même les images, ce qui lui revenait le plus facilement, c'était les odeurs. La ruelle infecte puait l'urine. Ils attendaient son dealer et le coin était marqué des différents passages de revendeurs et de junkies: seringues souillées, préservatifs usagés, canettes perforées et papiers dégueulasses. Il y avait même un vieil ours en peluche. Et puis, le noir obscurcissant la ruelle, alors que les silhouettes meurtrières l'avaient bouchée pour leur faire passer l'envie de fuir. Parfum d'after-shave gorgé, à en donner la nausée. Puanteur d'eau de Cologne et de cuir, pour se donner l'air viril. Senteurs d'asphalte et de gazole.
Ensuite était venue l'odeur du sang.
Le sang imbibait ses narines et noyait tout, même sa bouche et sa gorge. Malgré cela, le goudron souillé sentait encore la crasse et la pisse. Et il y avait l'odeur des os de Sôsuke qui saillaient de son cadavre, celle de sa chair offerte à l'air libre et celle, ignoble, de ses entrailles répandues au sol… Il y avait l'odeur de la mort et de la boucherie. L'odeur immonde et révoltante de la perte et de l'impuissance. L'odeur de la haine, de la folie et du désespoir.
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La nausée lui retourna l'estomac. Comme chaque nuit où il s'abandonnait à ses ruminations.
Il ne dormirait pas. Il ne le pourrait pas.
Il lui fallait quelque chose. Peu importe quoi mais quelque chose, bordel, il n'en pouvait plus.
Le démon lui souffla alors l'illumination: Chizuru. Elle prenait des trucs, non?
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La chambre de Chizuru était vide: Orihime n'était pas là non plus. Et Grimmjow croyait bien savoir où elle pouvait se trouver en ce moment même.
Bah, qu'est-ce qu'il en avait à faire, de ça! Le plus important, c'était de trouver les médicaments.
Il fouilla et retourna toutes les affaires de Chizuru sans pouvoir mettre la main sur la moindre pilule. Même du doliprane, elle n'en avait pas!
Étrange, se disait Grimmjow. Tout le monde savait pourtant bien combien ça pouvait dégénérer lorsque Chizuru Honshô ne prenait pas ses médicaments. C'était plus que des troubles de l'humeur, ce dont elle souffrait. Elle pouvait presque devenir dangereuse sans ses cachets. Comment expliquer que l'on n'en trouve nulle part dans ses placards?
Et puis, finalement, Grimmjow réussit à trouver ce qu'il cherchait. Un tube oublié au fond d'un tiroir rempli de chaussettes et de bas, non entamé. Il y avait même encore la bague de sécurité dessus.
Le comédien hésita, tourmenté par un ultime accès d'honnêteté. Sans ces pilules, Chizuru n'irait pas bien. Pas bien du tout. Comment pouvait-il oser les lui prendre? Même au pire de son addiction, il n'avait encore jamais osé faire une chose aussi basse et égoïste. Il s'agissait quand même de voler les médicaments d'une personne malade… Le pire, c'est qu'il ne savait même pas si ça ferait effet sur lui!
C'était ignoble. Il n'était pas comme ça.
Les doigts tremblants, Grimmjow reposa le tube où il l'avait trouvé.
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La sensation de la bonne action accomplie ne le soulagea guère longtemps. Il avait envie de prendre quelque chose. Peu importait quoi. Quelque chose.
Il retourna fouiller.
Au détour d'un tiroir de commode rempli jusqu'à ras bords de papiers, mouchoirs, colifichets et de touts sortes d'autres objets inutiles, il trouva un autre tube. Cette fois, c'était des somnifères, tout ce qu'il y avait de plus banal.
Chizuru n'avait pas autant besoin de ça que de ses médicaments. Ce n'était tout de même pas si honteux, s'il lui en prenait juste un ou deux, non?
Grimmjow ne mit pas longtemps à se décider.
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Ayant empoché cinq cachets, il quitta la chambre, non sans avoir tout remis scrupuleusement à sa place. La couloir était désert. De l'une des portes closes montaient les ronflements sonores de Kaien et d'une autre, ceux, à peine plus atténués, de Matsumoto. Grimmjow étira ses lèvres en un sourire. Personne n'avait envie de dormir à côté de ces deux-là lorsqu'ils avaient bu.
Profitant de ce qu'il était seul, il alla à la salle de bain. Miteuse, celle-ci offrait une douche minuscule au rideau jauni, un lavabo caparaçonné de calcaire, dont un des robinets était cassé, un miroir ébréché et un vieux porte-serviette qui semblait sur le point de s'effondrer. Urahara disait toujours que, lorsqu'on aurait de l'argent, il faudrait refaire la salle de bain. Lorsqu'on aurait de l'argent.
Devant le miroir, Grimmjow enfourna deux cachets avec un peu d'eau.
Effet placebo. Détente. Instantanée.
Il se sentit minable. Il croyait s'en être sorti mais le soulagement que lui procurait le simple fait d'avaler un cacheton prouvait qu'il n'en était rien. Il était tout sauf guéri. Il y avait même fort à parier qu'il ne guérirait jamais.
S'il avait écouté sa raison, il se serait mis deux doigts dans la gorge pour se faire vomir le médicament volé.
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Alors qu'il s'apprêtait à retourner à sa chambre, il se figea.
Dans le noir, deux yeux l'observaient.
Chizuru, pensa-t-il d'abord…
…Ichigo, comprit-il deux secondes plus tard.
– Du mal à dormir, Grimmjow-san?
Grimmjow se figea, stupéfait. Il se demanda si Ichigo l'avait vu prendre des cachets.
La réponse était oui.
– Tu n'étais pas censé avoir arrêté? demanda le rouquin avec un sourire glacial.
– De quoi je me mêle?
– Ce n'était pas une des conditions d'Urahara pour que tu restes?
– Ne me cherche pas.
– Tu risques gros, si tu replonges, pas vrai?
– Tu vas fermer ta gueule, espèce de petit merdeux!
Grimmjow s'aperçut qu'il s'était avancé d'un pas. Et aussi qu'il avait haussé d'un ton. Ichigo souriait toujours. Il ne lui faisait pas peur. Le petit salopiot savait que Grimmjow avait tout sauf intérêt à réveiller les autres.
Il prit sur lui avec difficulté.
– J'ai bien le droit de prendre un truc pour faire passer le mal de crâne.
Je n'ai pas à me justifier, pensa-t-il immédiatement.
– Et tu penses honnêtement pouvoir me faire croire ça?
Cette fois, ce fut Ichigo qui avança d'un pas, menaçant. Il se pencha et chuchota à son oreille:
– Demain soir, tu seras avec moi. Si ça ne te plaît pas, je te dénonce.
La tête lui tourna. Grimmjow porta une main à ses tempes et fit un pas, vacillant. Ichigo ne bougea pas. Pourtant, indiciblement, son regard se troubla.
Alors, un sourire de panthère retroussa les lèvres de Grimmjow.
– Tu vas le regretter, siffla-t-il sur un ton carnassier qui parut émouvoir son cadet. Tu vas le regretter de toute ta putain d'âme de corbac de merde. Quand j'en aurai fini avec toi, faudra te ramasser à la petite cuillère.
– J'ai hâte, répliqua froidement Ichigo.
Grimmjow s'éloigna, las.
Au dernier moment, il se retourna et lança:
– J'aurai ta peau, raclure de merde.
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Les décors pelés. La scène noire. Le silence.
C'était là que Grimmjow était allé écluser sa fureur.
Il n'y avait rien à en dire. Il était baisé. Ha ha ha, comme c'était drôle!
Il aurait dû tuer ce petit fumier d'Ichigo.
Que faire? Il ne pourrait que lui céder. Urahara croirait forcément davantage son petit protégé que lui. Sa parole ne serait pas prise en compte. Pas avec l'étiquette "Ex-toxico" sur le front et sur le creux des coudes.
Non, personne ne le croirait, surtout s'il disait qu'Ichigo avait tenté d'obtenir ses faveurs en le faisant chanter. Jamais. Tout le monde avait vu Ichigo s'esquiver avec Orihime.
L'enfoiré.
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Il irait. Que faire d'autre? Il n'avait pas le choix. Il irait, et cet ignoble petit vicieux s'en mordrait les doigts. Il en aurait pour son argent, le salaud. Il allait vous le défoncer, ce minot au museau encore barbouillé de lait, vous alliez voir ça. Quand il en aurait fini avec lui, Ichigo n'arriverait même plus à mettre un pied devant l'autre. Il lui faudrait une paille pour bouffer et une béquille pour aller pisser. Je te bousillerai, connard, pensa Grimmjow.
Rien que l'idée de ce qu'il allait lui faire parvenait à le rasséréner.
Il eut un rire étouffé, un peu fou. La tête lui tournait. Il avait… sommeil.
Autour de lui, le flou. Ces satanés somnifères faisaient enfin effet.
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Alors qu'il s'apprêtait à retourner dans sa chambre pour s'effondrer sur son lit, il vit qu'une silhouette se tenait derrière lui, immobile. Sur la trappe qui servait à faire apparaître et disparaître les spectres shakespeariens.
Fille. Brune-rousse, on ne savait pas trop. Lunettes.
Chizuru.
Un sourire clownesque terrifiant défigurait ses traits.
Un sourire de Gwynplaine, de Joker.
Grimmjow rit.
– Tu parles tout seul? ricana l'apparition.
– Toi aussi.
– C'est Ichigo l'enfoiré?
– Oui.
– Enfoiré, enfoiré, enfoiré. Il a pris Orihime.
Elle chantonnait. Grimmjow voyait de plus en plus trouble.
– Je vais le crever, murmura-t-il, perdu dans les brumes de ses réflexions de tantôt.
– Crever, crever, crever...
– Ouais. Je vais l'exploser. Tu verras, ça sera bien.
Il vacilla, assommé par les médicaments.
Il ne sut jamais très bien s'il avait vraiment entendu Chizuru dire:
– Moi d'abord.
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