Disclaimer: Tous les personnages ici présents appartiennent à Tite Kubo.

Dernier chapitre. C'est bientôt fini les horreurs. Munissez-vous d'un bon paquet de mouchoirs et bonne lecture!


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Acte V: Tous

Dieux! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi!

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Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne?

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On trouva le corps d'Ichigo le lendemain même.

Étendu dans la loge, le regard pétrifié d'horreur, le jeune homme avait été poignardé dans le dos.

Lâchement. Sans pitié.

Mais ce n'était pas tout: le tueur s'était acharné sur lui. C'était une vraie boucherie. Il y avait du sang partout. Ichigo avait été poignardé une bonne trentaine de fois, avec une force assez variable. La personne qui l'avait fait ne pouvait être que dans un état de rage profonde.

La scène était d'une laideur abominable. Pourtant, elle avait aussi un petit quelque chose de théâtral, de tragique. Ironie cruelle du destin.

Le meurtrier avait emporté l'arme. Cependant, comme on s'en aperçut assez vite, un couteau manquait dans la panoplie de la cuisine. Il n'était, dès lors, pas très difficile de deviner ce que le meurtrier avait utilisé.

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Le choc fut épouvantable. Il y eut des pleurs, des cris, des hurlements. L'ensemble de la troupe fut plongée dans l'affliction. On commençait à croire – ô ironie, encore –, que le théâtre était maudit. Comment expliquer sinon qu'ils aient perdu en moins d'un an et demi deux de leurs membres dans des conditions aussi horribles? Quel serait le prochain? Pourquoi Ichigo? Qui avait fait ça? C'était horrible. Atroce. Ignoble.

Mais ce qui était pire que tout, c'est que le meurtre avait eu lieu la nuit, portes closes, et que les serrures en étaient intactes. Autrement dit, il y avait fort à parier que c'était l'un d'entre eux qui l'avait fait.

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Nous te voyons rire, lecteur, parce que tu sais, toi, que ça ne peut être que l'un d'eux. La tragédie est un vase clos. Personne ne rentre, personne ne sort. Et quand il y a crime, c'est toujours une affaire de famille, de passion, de folie. Ici, comme dans un bon roman policier à l'anglaise, il n'existe pas d'assassin extérieur.

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Quelle pitié. Ils avaient tant de succès! Maintenant, ils avaient perdu leur Roméo. Et Juliette… Juliette avait prié de toutes ses forces pour que cela se passe comme dans la pièce, pour que ça ne soit qu'un horrible quiproquo. Mais le cadavre d'Ichigo était bien là, sous ses yeux, et Orihime ne pouvait lui échapper.

Elle n'était pas dans la scène qu'elle voulait, où sa nourrice venait lui apprendre la mort de Tybalt. Non, elle se trouvait en plein final, au moment de découvrir de corps sans vie de son amour affalé sur le sol de la crypte.

Ici, pas de crypte, ni de poison. Pas de mort honorable. Rien qu'un odieux assassinat avec un stupide couteau de cuisine.

Elle avait envie de mourir.

Elle ne put rester longtemps dans la loge. Elle s'enfuit. Personne ne la retint.

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Urahara avait appelé la police et les agents qui avaient fait le nécessaire pour Ichigo entreprenaient à présent de collecter des indices sur la scène de crime. Ne pouvant se réfugier dans la cuisine, investie par les experts scientifiques, la troupe s'était installée dehors, dans l'arrière-cour, à l'abri des regards des passants.

Urahara ne manifestait aucune émotion. Seuls ceux qui le connaissaient particulièrement bien, Tessai, Yoruichi, Kuukaku, Ururu et Jinta, voyaient à quel point il était troublé.

Kaien pleurait toutes les larmes de son corps, de même que Ganju, Sentarô et Kiyone. Eux qui avaient endossé si souvent le rôle du chœur antique avaient désormais à déplorer une véritable mort.

Renji était effondré. Matsumoto le pressait contre sa poitrine maternelle, le visage sombre. Elle n'avait pas pu verser la moindre larme. Rukia, Jushiro, Kensei et Isane arboraient la même pâleur de cendres. Les deux premiers tâchaient vainement de réconforter les deux autres qui n'avaient pas lâché un mot depuis qu'on avait découvert le corps.

Orihime était partie. Grimmjow, lui, restait dans son coin, le visage fermé.

Il n'y aurait pas de représentation ce soir, pour se changer les idées. Ni de travail aujourd'hui. La seule chose qu'ils pourraient faire durant ces longues heures, ce serait réfléchir à ce qu'ils devaient faire sans Ichigo ou encore se soupçonner mutuellement.

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La tête de Grimmjow tournait. Il avait l'impression que tout ce qui était en train d'arriver n'était pas réel. Non, rien ne l'était, ce n'était pas possible, Ichigo ne pouvait pas être mort. Pas alors qu'il tentait de le faire chanter, qu'il s'était décidé à lui faire sa fête ce soir-même, pas pile au moment où il en avait besoin…

Le comédien se prit la tête entre les mains. Si mal… Comment pouvait-il souffrir autant? Les somnifères auraient dû lui permettre de s'éveiller frais et dispos. Que lui était-il arrivé? Il se souvenait d'avoir rencontré Ichigo dans la salle de bain et puis… Apparemment, il était tombé endormi sur la scène. C'était là qu'on l'avait retrouvé ce matin-même. Les autres avaient cru que le tueur l'avait assommé. Il ne tenait pas à leur parler des médocs qu'il avait pris.

Ce trou, dans sa mémoire… n'était-il vraiment dû qu'aux médicaments? Que faisait-il sur la scène, d'abord? C'était là qu'il venait pour réfléchir, donc il avait dû s'y réfugier après qu'Ichigo l'ait laissé. Et ensuite?

Rien à faire. Il ne se rappelait pas.

Grimmjow regarda ses mains: elles étaient propres. Quand il s'était réveillé, il n'y avait pas la moindre trace de sang sous ses ongles, ni de blessure défensive sur ses bras. Ce n'était pas lui qui l'avait fait, au moins…

N'y tenant plus, il se leva.

– Où vas-tu? demanda Matsumoto.

– Ailleurs. Prendre l'air.

Mais il n'y avait pas d'ailleurs, il s'en rendit compte assez vite. Pas d'endroit où il puisse se reposer, penser à autre chose, aucun autre lieu où il pourrait oublier ses derniers souvenirs de la soirée et le fait qu'il avait désiré au plus profond de lui-même et de toute son âme qu'une chose de ce genre arrive.

Il l'avait voulu mort, même s'il ne l'avait pas formulé ainsi. Et maintenant, c'était arrivé pour de bon. L'avait-il dit à voix haute? Non. Ou peut-être que si. Il ne savait plus. Il avait mal au crâne. Il avait parlé à quelqu'un avant de s'endormir… à qui? Était-ce un rêve? Non, non, il s'en souvenait. Pas un rêve. Quelqu'un était là. Quelqu'un à qui il avait dû raconter des choses. Quelqu'un. Non, cette personne n'était pas là. Il délirait. Qui?

Une personne absente, ce matin. Quelqu'un qu'il n'avait pas vu, qui n'avait pas pleuré avec eux.

Chizuru.

Chizuru était avec lui la nuit dernière.

Elle n'était pas dans sa chambre quand il avait fouillé. Elle traînait, elle passait son temps à observer ce que faisaient les autres, plus seulement Orihime, elle était là, sans cesse, à épier. Avec ses petits yeux sinistres. Elle avait des somnifères mais son unique tube de médicaments n'était pas entamé. Elle avait parlé avec lui. Non, elle l'avait écouté. Pendant que lui racontait pour Ichigo. Ichigo qui, peu avant tout cela, était avec Orihime. Chizuru le savait. Chizuru aimait Orihime. Elle avait dit…

Avant de tomber dans les brumes du sommeil, elle avait dit "Moi d'abord". Moi d'abord quoi?

Un frisson parcourut l'échine de Grimmjow.

Personne ne savait où était Chizuru. Personne ne l'avait vue. Elle était jalouse, désespérée, fragile et, d'après les indices qu'il avait réunis, elle ne prenait plus ses médicaments depuis longtemps.

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Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.

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Les larmes roulaient silencieusement sur les joues d'Orihime.

La scène avait été désertée par les autres, qui ne supportaient plus d'y rester confinés.

Elle préférait cela. Elle avait besoin de solitude. Les mains réconfortantes, les regards tristes et les paroles de consolation lui faisaient plus de mal que de bien. Quelle force reste-t-il à un cœur qui a perdu sa moitié?

Orihime ne s'était jamais sentie aussi Juliette qu'à cet instant. Belle ironie, encore une, mais s'ils avaient dû jouer la pièce ce soir, elle aurait sans doute atteint le summum de la perfection.

Pourtant, elle n'était pas Juliette Capulet. Elle était Orihime Inoue et son amour ne s'était pas suicidé en la croyant morte: il avait été traîtreusement assassiné dans la fleur de sa jeunesse et de leur bonheur. Et elle n'avait pas de poignard ni de poison pour pouvoir le rejoindre. La police avait emporté tous les objets tranchants du théâtre, y compris les accessoires, pour comparer avec les blessures de la victime.

Orihime était seule, et la salle de spectacle, plongée dans l'obscurité, avec ses rideaux rapiécés et ses cordages qui pendaient, lui rappelait le réveil de son personnage dans la crypte, au milieu des cadavres. Comme l'héroïne de Shakespeare, elle se sentait seule, abandonnée, perdue.

Un bruit de pas la fit alors sursauter. La chair de poule couvrit ses bras et la jeune femme se raidit, attendant que l'intrus se montre.

Le parfum de cigarette lui parvint avant même qu'elle le voie.

Orihime se leva, avec répugnance. Grimmjow, le visage ravagé d'incompréhension, bourré de tics, tirait nerveusement sur sa cigarette. Il avait l'air si vieux…

Ses yeux se posèrent sur Orihime et la clarté y revint quelque peu, comme s'il était soulagé que ça soit elle. Puis elle disparut lorsqu'il prit conscience de l'horreur qui embrasait son regard à elle.

– Quoi, commença-t-il.

Il voulut porter la cigarette à ses lèvres, s'interrompit.

Réalisa.

– Tu…

– C'est toi? articula faiblement Orihime. C'est… toi?

Un sanglot coupa sa voix. Les souvenirs des quelques paroles qu'elle avaient entendues la veille, en remontant l'escalier, de son frisson prémonitoire, lui oppressèrent la poitrine.

Moi? s'écria Grimmjow. Tu veux dire que. Tu crois que j'aurais… Non! Bien sûr que non!

– Je vous ai vus, chuchota-t-elle, un vent frêle dans la gorge. Je vous ai… vus.

– C'était…

– Tu lui as dit que tu le tuerais!

Grimmjow cessa de nier. Il ne pouvait pas lui mentir. Orihime ne savait pas de quoi ils parlaient, mais elle était sûre de ce qu'elle avait entendu avant de se cacher tandis qu'il redescendait vers le théâtre. Grimmjow avait menacé Ichigo.

Elle n'avait pas compris ce qui s'était passé, sur le moment. Elle n'avait pas pensé que c'était important. Elle n'avait pas cru que ça puisse être vrai. Non, elle ne se doutait pas de ce à quoi elle avait assisté, alors. Elle avait eu peur, mais elle s'était traité de folle et elle était allée se coucher tranquillement. Et pendant ce temps, tandis qu'elle dormais profondément…

À cause d'elle.

Si elle avait été parler à Ichigo, ou à quelqu'un d'autre, si elle n'avait pas fait comme si de rien n'était, peut-être que son Roméo ne serait pas mort?

Poussant un cri, Orihime se jeta sur Grimmjow, toutes griffes dehors. Elle s'abattit sur lui et le frappa à coups de poings redoublés, au visage, au cou, à la poitrine, frénétique, sans chercher à atteindre un objectif quelconque. Elle repoussa les bras puissants qui tentaient de la maîtriser, hurla, cogna encore, jusqu'à ce que l'étau de la poigne de Grimmjow l'immobilise.

– Ce n'est pas moi, en souffla-t-il à son oreille. Je te le jure, ce n'est pas moi!

Mensonges, pensa Orihime. Sa chaleur, sa force, sa bouche près de ses cheveux lui faisaient horreur.

– Lâche-moi, cracha-t-elle, prise de dégoût. Lâche-moi.

Grimmjow obéit et Orihime s'échappa, refermant ses bras autour de sa poitrine. Elle avait la sensation d'avoir été contrainte au contact d'une souillure immonde.

Elle s'enfuit à toutes jambes.

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Grimmjow resta seul, sonné, incapable de bouger. Il avait encore le crâne martelé par la migraine. Et cette fois, quelque chose venait de s'ajouter à ses maux: la haine, dans les yeux de la petite Orihime-chan. La haine pure, non pas d'une Juliette s'efforçant de haïr, mais bien d'un être noir, comme Tybalt, décidé à être votre ennemi pour jamais.

Grimmjow ne pensait pas qu'il y avait encore des choses capables de le remuer aussi profondément. Que cela le blesserait aussi violemment de savoir qu'Orihime le croyait coupable. Il ne se doutait pas de lui être attaché à ce point.

Il n'imaginait pas non plus que, quelques temps plus tard, alors qu'il serait toujours figé, comme une statue de sel, sur les planches vides, la police arriverait pour l'arrêter.

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Le poids d'une main sur son épaule. Les voix. Le brouhaha de la police et de ses amis autour. Le regard perplexe d'Urahara. Celui, triste et choqué, des autres. Et enfin celui, dur, mélancolique, mais triomphant, d'Orihime.

Elle l'avait fait.

Elle l'avait dénoncé.

– Vous allez devoir venir avec nous, avertit le flic qui le tenait par l'épaule.

Grimmjow se tourna vers lui avec stupéfaction. Puis, alors que visiblement on s'apprêtait à devoir le maîtriser, il éclata de rire.

Un rire de gorge profond et tonitruant qui fit frissonner chacun de ceux qui se tenaient présents.

– C'était quoi, déjà? rugit Grimmjow entre deux éclats de rire. Voyez par quel fléau le ciel châtie votre haine… Et moi, pour avoir fermé les yeux…

Il rit encore, à pleine gorge, jusqu'aux larmes.

Nous sommes tous punis, articula-t-il enfin.

Et on l'emmena.

Le silence, éternel époux de la mort, retomba sur le théâtre.

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Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse…

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Ce ne fut que lorsque tous eurent quitté la scène qu'une silhouette courbée, ricanante, se montra enfin. À l'instar des trois sorcières de Macbeth, elle allait, charognarde, se gargariser des restes mortels livrés en pâture au désert. Tel un esprit venu hanter les lieux, elle se mit à arpenter les planches, rit du bruit menu de ses pas sur le bois, souffla dans l'air pour écouter l'écho, se tut, attendit, ne bougea plus.

Quelqu'un venait.

Chizuru – car c'était elle, du moins cette créature hasardeuse se nomma un jour Chizuru –, étira ses lèvres en un sourire tortueux, dans l'attente de savoir qui se montrerait. La salive lui monta aux lèvres lorsqu'elle reconnut une opulente chevelure rousse au coin de l'entrée. Serait-ce la jolie plante ou bien la princesse? Oh, oh, oh, on allait savoir.

Eh bien, avançait-elle? Oh oui. Oh OUI. La princesse, la princesse, la princesse! Chizuru l'aimait. La belle s'arrêta pile sous le faisceau orangé d'une lampe, qui fit étinceler sa chevelure de feu en mille petits éclats de lumière. Alors, Chizuru quitta sa cachette et s'écria:

– Hime-chan!

Car elle était si heureuse de la revoir.

Mais elle fut surprise de constater que sa princesse ne paraissait pas partager ce sentiment.

– Chi-Chizuru-chan? C'est toi? Mais que fais-tu ici? Où te cachais-tu?

La princesse recula dans l'ombre. Chizuru tendit la main: reviens, reviens dans la lumière, tu es si belle, approche… et, ce faisant, elle s'exposa elle-même à la lueur de la lampe.

Découvrant son visage, la princesse sursauta de frayeur.

– Chizuru-chan, que t'arrive-t-il? Tu es… Non…

Chizuru savait qu'en effet, elle devait offrir un piteux spectacle – si vous nous passez l'expression –, toute déchirée, écorchée, sale, chiffonnée, chevelure en désordre, raidie, yeux injectés de rouge, riant comme une démone, les lunettes de travers et couverte de taches sombres…

– Impossible, souffla Orihime d'une voix fantomatique. Non…

– Mais si! glapit Chizuru dans un rire absurde.

C'était si drôle de donner la réplique à la princesse.

– NON! hurla la princesse.

C'était donc un jeu! Chizuru gloussa et fit la belle.

– Si.

Et la princesse lui sauta dessus.

Son rêve devenait réalité.

Chizuru heurta le sol sans s'en rendre compte. Elle éprouva un plaisir inconnu et instinctif à ressentir le poids de sa princesse, affalée sur elle, non moins grand que celui qu'elle avait à recevoir ses coups. Orihime frappait de toutes ses forces, mais ça n'était pas très puissant. Et Chizuru riait car elle ne s'était jamais sentie aussi proche de sa belle. Elle aurait tout de même voulu que la jolie demoiselle arrête de la frapper pour la serrer contre elle. Oh. Elle allait devoir répondre? Eh bien. Si on en était là. Elle avait déjà frappé. Elle n'allait pas faire de même pour la princesse, mais on pouvait toujours battre quelqu'un sans le tuer. Alors, elle se mit à rendre quelques coups, à tirer les cheveux d'Hime-chan – si soyeux! Quelle merveille –, puis à reprendre l'avantage. Elle finit par se relever, lui fit face et sourit. Leurs visages étaient proches. Ah, comme elle était belle. Et si elle l'avalait? Chizuru avait faim, elle avait très envie de la manger. Comme le loup dans Le Petit Chaperon rouge. Elle fit claquer ses dents, enroula ses jambes autour de celles de la princesse et, empoignant sa sublime chevelure, aspira sa bouche dans un baiser mordant et voluptueux.

La princesse protesta et Chizuru rit de plus belle en la couvrant de baisers qu'elle ne pouvait totalement repousser. Finalement, d'une brusque secousse, elle plaqua Orihime au sol et se mit à l'explorer minutieusement, se riant de ses efforts pour se débattre. Elle était si parfaite, si parfaite, il ne fallait pas cacher une telle beauté, laisse-toi voir à la lumière, montre, elle, oui, elle, voulait, voir, avoir, prendre, et.

D'un coup de pieds, Hime-chan l'envoya valdinguer.

Debout, elle lui fit face.

Chizuru essuya le sang qui coulait de ses dents. Princesse-garce. Elle se rappelait maintenant que Hime-chan l'avait déjà rejetée pour lui préférer le rouquin. Oui. Sale garce, méchante, vicieuse. C'était à cause d'elle.

Les deux filles se ruèrent l'une sur l'autre, enragées, gorgées de la haine de leurs amours brisées, maculées de sang. Le théâtre vide résonna de leurs violents éclats. Par moments, on eut presque pu dire "ébats" tant la férocité de leur combat ressemblait de loin à une frénésie amoureuse. Elles s'arrachèrent le visage, se battirent, se cognèrent, s'étranglèrent, rugirent, et personne ne vint. Personne car la salle était insonorisée, de manière à ne point déranger les voisins chaque soir. De là où ils étaient, les autres n'entendaient rien, ne surent pas quel titanesque combat s'était engagé, et ne purent intervenir avant que le pire n'arrive.

Ce dernier se matérialisa sous la forme d'une tige métallique qui dépassait d'un tas d'autres, dans un coin, vestiges d'un décor, côté jardin, vers lesquels les deux belligérantes se dirigèrent sans le voir. Tige fatale, horrible, monstrueuse, qui n'aurait pas dû être là, que Chizuru ne remarqua pas, mais contre laquelle elle poussa cependant Orihime, dans un geste incontrôlé, et qu'elle vit apparaître brutalement, incongrue dans le paysage de la luxuriante plastique de sa princesse, lorsqu'elle se ficha en elle et ressortit au beau milieu de sa poitrine.

Orihime baissa ses yeux ronds de surprise sur la lance ferrailleuse qui la transperçait. Le froid la saisit. Elle tomba au sol.

Dans sa chute, elle brisa un vase – une de ces vieilleries d'une laideur absolue qu'on gardait dans les accessoires pour les cas de scènes où il fallait briser quelque chose –, qui lui non plus n'aurait pas dû se trouver là.

La douleur vint alors. Sourde, lancinante, basse, et si profonde. Un hoquet s'échappa de sa gorge, ainsi que quelques gouttes de sang.

Chizuru bondit auprès d'elle, interloquée.

– Relève-toi, Hime-chan, c'était pour rire, balbutia-t-elle, en riant un peu, folle, toujours folle, folle à lier.

Orihime leva le regard.

– Relève-toi! hurla Chizuru. Tu m'entends, princesse-putain?

D'un revers de main, elle la gifla. Orihime bascula sur le côté avec un cri. Un éclat de souffrance dans sa main lui fit ouvrir les yeux.

Les morceaux de vase, épars, entre ses doigts pleins de sang.

Chizuru se pencha vers elle, avec ravissement.

– Ah, mais tu es coincée, en fait, Hime-chan.

Elle gloussa.

– C'est bien. Ne bouge pas!

Un hoquet interrompit son rire. Son visage vira à la stupéfaction horrifiée, comme, sur la main d'Orihime, enfoncée dans sa gorge, coulait un ichor chaud et gluant.

Ça fait mal, réussit à penser Chizuru en s'effondrant sur Orihime, l'éclat de vase tranchant encore planté dans son cou.

Sa meurtrière s'autorisa alors, elle aussi, à s'abandonner aux ténèbres.

Contrairement à Chizuru, défigurée par la surprise, un pâle sourire flotta sur les lèvres d'Orihime lorsqu'elle bascula dans le néant.

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Et sur les planches grises, les flots brillants de leurs sangs s'entremêlèrent, rehaussés du chatoiement de leurs chevelures épandues et de leurs bras blancs qui, ci et là, transparaissaient, telles des branches de bois secs émergeant d'une rivière.

Lorsqu'on les retrouva, roides et glacées, entre les larmes, les cris d'horreur, et les crises d'hystérie, certains ne purent s'empêcher de voir, dans ce tableau sauvage et enchevêtré, l'horreur morbide d'une troublante beauté.

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