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Chapitre I


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Reese se retourna, la regarda.

Mais pourquoi avait-t-il besoin de prendre son putain d'air de chien battu ?

C'était ridicule, de toute façon, elle savait... C'était tellement évident... Ce connard de Samaritain ne perdait rien pour attendre.

Il secoua doucement de la tête...

Que fallait-il dire ? Que fallait-il faire ? C'était trop tard, le destin était scellé. Elle détourna le regard puis, comme s'il n'y avait riend'autre à dire :

— Il faut récupérer Finch.

Ils n'eurent pas trop mal à le retrouver. Reese travaillait avec Harold depuis longtemps et Shaw n'avait pas besoin de trop réfléchir pour savoir que Finch utiliserait la carte aveugle et rentrerait directement au QG. S'il y avait quelque chose à faire, c'était bien là-bas.

Ils mirent peu de temps à rentrer. Ce crétin de Reese ne décrocha pas une parole. Ils avaient pris la direction de la station sans même se concerter. Ils avaient toujours su se comprendre et agir sans avoir besoin de se perdre dans des bavardages inutiles. Pas comme Root... Pff, tous ses discours à dormir debout, ce qu'elle pouvait être insupportable. Parfois... Mais ce n'était pas le moment d'y penser.

À la station ils retrouvèrent Finch et Fusco. Tous les deux se retournèrent à leur entrée. Dévisagèrent Shaw. Non, mais c'était pas vrai, ils se foutaient d'elle ou quoi ?

Elle leur jeta un regard noir. Harold ouvrit la bouche puis, se ravisa et détourna les yeux. Fusco connaissait Shaw, il trouva vite quelque chose à faire, à dire :

— C'est quoi le plan maintenant ?

Silence.

— Harold ? tenta Reese

— Je...il faut que je réfléchisse, je...Miss Groves m'a dit que...

Il s'arrêta soudain, fixa Shaw. Reese regardait dans le vide. Fusco s'avisa de la présence de Bear :

— Alors, mon gros ? Viens par-là.

Shaw soupira, excédée :

— Bon, ça va vous prendre longtemps ? Il n'y a rien à faire ? Descendre quelqu'un ?

— Miss Shaw, je... commença Finch.

— Arrêtez, Harold, le coupa sèchement Shaw. Vous avez besoin de moi, oui ou non ?

— Non, pas pour le moment. Il faut que La Machine voit où nous en sommes, réfléchir à notre prochain mouvement.

— Bon, très bien, je peux partir alors ?

— Shaw... commença Reese

— Quoi, Shaw ?

— Euh... Tu ne veux...

— Non, je ne veux rien. Bon, allez, salut. Vous savez comment me joindre si vous avez besoin de moi et j'espère que vous n'allez pas mettre trop de temps à m'appeler, sinon je me chargerai seule du problème. Je me garderai personnellement Greer pour la fin et je retrouverai le salaud qui a descendu Root.

— Miss Shaw...

Mais Shaw avait déjà tourné les talons. Ils la regardèrent partirent consternés.

— Monsieur Reese ? suggéra Finch.

— Ce n'est pas une bonne idée, Harold, il vaut mieux la laisser seule.

— Ben, je n'aimerais pas être le pauvre gars qui va croiser son chemin ce soir, grommela Fusco.

Dehors, la pluie mouillait le trottoir. Shaw se sentait vide. Elle se mit en route. D'un pas décidé. Vers nulle part. Elle savait plus si elle se mouvait encore dans le monde réel ou dans une simulation. Une simulation bien pourrie évidemment : on lui avait concocté un scénario de cauchemar et elle ne savait pas si elle trouverait les ressources pour s'en échapper, si elle pourrait encore une fois planter le programme, leur fichu programme de merde.

Il fallait qu'elle boive ou qu'elle éclate quelqu'un. Les deux à la fois pourquoi pas.

Elle s'arrêta. Effectua un tour sur elle-même. Où était-elle ? Combien de temps avait-elle marché ? Il faisait sombre. Plus loin, une enseigne brillait. Un bar. Elle y dirigea ses pas. Vu la devanture, le bar était miteux, Elle s'en moquait du moment qu'elle y trouvait à boire, même le pire tord-boyaux lui conviendrait.

Elle poussa la porte.

Ouais, c'était aussi glauque qu'elle s'y attendait. La clientèle s'apparentait à un ramassis de piliers de bar, de gars plutôt louches et bien sûr, il n'y avait pas une femme en vue. Le bar était sombre, crado. Les odeurs mêlées d'alcool, de poussière, de sueur aigre et de moisi prenait à la gorge. Sans compter des relents d'urines et de vomi mal lavées. Mais on se fait à toutes les odeurs. Il suffit de quelques minutes et la pire des senteurs disparaît, devient familière, au point qu'on l'oublie. Shaw en avait connu pires... Rien que sur elle. Entre certaines missions pour l'USMC où elle était partie des jours sans avoir une chance de se laver même après avoir rampé dans des égouts ou des bourbiers, jusqu'à dans un charnier, quelques expériences peu ragoûtantes au sein de l'ISA. Et puis... il y avait eu le centre de détention en Afrique du Sud. Ces salauds l'avaient parfois tellement droguée qu'elle s'était réveillée plusieurs fois empestant l'urine, la merde et la sueur. Une fois sur deux, elle était attachée et elle avait mariné plusieurs heures dans ses propres souillures, attendant qu'une infirmière ou un médecin vienne la délivrée. Lambert, Greer ou des gardes s'étaient parfois pointé avant. Elle avait essuyé leur regard dégoûtes et leur mépris. Sans compter Greer et son air suffisant et protecteur :

— Allons, ma chère Sameen, lui disait-il alors. Voyez dans quel état vous vous mettez, soyez un peu raisonnable.

Elle le haïssait.

Et Lambert qui souriait, les gardes qui l'insultaient. Ils ne la libérait jamais sans l'avoir une nouvelle fois droguée. Elle inspirait une peur mortelle aux médecins et elle avait fait passer de vie à trépas quelques infirmières.

Alors, l'odeur d'un bar...

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Son entrée fit sensation, aucune femme n'avait jamais dû rentrer ici, ou du moins, pas son genre de femme. Shaw détonnait un peu dans le décor : petite, vêtue sobrement de noir de pied en cape, plutôt bien chaussée. Root qui lui avait acheté les bottines qu'elle portait la semaine précédente. Elle était rentrée un midi des courses et lui avait déclaré en posant un paquet sur le canapé du salon :

— Tiens, pour toi, mon cœur, je pense que ça te plaira.

Les chaussures lui avaient plu. Pratiques, jolies, des talons pas trop hauts, pas trop plats. Parfait pour menerdes opérations en ville.

— Root, souffla-t-elle pour elle-même.

Elle s'avança jusqu'au bar, un gars affalé sur une chaise devant une bière se fendit d'une remarque salace. Shaw le toisa méchamment. Il replongea aussitôt son regard de bœuf dans sa chope. Elle tira un tabouret et se jucha dessus. Le barman abandonna sa vaisselle

— Et pour la petite dame, ce sera quoi ? s'enquit-il d'un ton chaleureux.

— Un Whisky.

— D'accord.

Il attrapa un verre et le plaça sous la bouteille retournée qui se trouvait suspendue contre un pan de mur à côté de plusieurs autres.

— Non, l'arrêta Shaw. Donnez-moi une bouteille.

— Waoh...

Il se tourna vers elle. Évalua son humeur. Grimaça une moue appréciative et demanda :

— Une préférence, pour la marque ?

— Non, n'importe laquelle fera l'affaire.

— Du bourbon, ça ira ?

— Ouais.

Il se baissa sous le comptoir et réapparut avec une bouteille d'Evan Williams qu'il posa devant elle avec un verre.

— Je vous l'ouvre ?

— Non.

— Vous voulez de l'eau ? De la glace ?

— Non.

— Vous n'êtes pas très bavarde, remarqua le barman.

Elle ne se donna pas la peine de répondre.

— Okay, chacun ses affaires, renonça-t-il.

Shaw ouvrit la bouteille et remplit son verre. Elle l'avala cul-sec et s'en resservit un autre aussitôt après. Puis, elle recommença, jusqu'à ce que la bouteille soit vide, les yeux fixés devant elle sans qu'aucun trait de son visage ne bougeât. Quand elle s'aperçut que la bouteille était vide, elle appela le barman

— Hey, donnez-m'en une autre.

Il l'observait prudemment du coin de l'œil depuis qu'elle était arrivée. Drôle de fille. Gonflée de venir ici seule. Mais il gagea qu'elle était le genre de fille qui saurait prendre les choses en main sur une situation venait à mal tourner. Il voyait défiler assez de voyous et de bagarreurs dans le bar pour reconnaître quelqu'un à qui il ne fallait mieux pas chercher de noises. À son attitude, il la devinait furieuse, habitée par la rage. Elle transpirait le danger et la violence. Elle inspirait la peur. Il hésita à accéder à sa demande.

Elle sortit de la poche de son sweet-shirt quelques billets qu'elle fit glisser vers lui.

— Une autre, s'il vous plaît.

Elle prononça la formule de politesse lentement, détachant chaque mot et puis elle leva les yeux et planta son regard dans le sien.

Il frissonna. Prit les billets, attrapa une autre bouteille sous le comptoir et la plaça devant elle en évitant de croiser son regard.

Elle recommença à boire. Comme un automate, verre sur verre, le regard à nouveau perdu. Il se demanda s'il arriverait jamais à la faire partir. Il espérait qu'aucun gars n'eût la mauvaise idée de se lever et de lui faire du gringue. Il n'osait pas même imaginer les conséquences qui en découlerait.

Un habitué l'appela dans la salle, mal à l'aise, il sortit de derrière son comptoir et alla s'enquérir de ce qu'il voulait. Quand il revint, un nouveau venu était rentré dans le bar. Il s'était installé sur le tabouret à côté de la femme.s Il le connaissait. Un gars gentil, un docker qui venait de temps en temps boire un verre. Un gars bien bâti, jeune, souriant. Il héla le barman :

— Gus, donne-moi une bouteille à moi aussi. Je vous accompagne, dit-il à la jeune femme sans vraiment la regarder.

— Okay.

Le barman donna sa bouteille au jeune docker. Il se servit et commença à boire, sans un mot de plus. Quand ils eurent tous les deux fini leur bouteille respective, le barman eut la surprise de les voir partir ensemble sans échanger un mot. Ils franchirent la porte, elle claqua derrière eux. Le barman se surprit à lâcher un long soupir comme si son cœur venait tout à coup d'être libéré d'un danger mortel.

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Le jeune docker guida Shaw jusqu'à un vieil immeuble à quelques blocs du bar. Il la précéda dans une cage d'escalier noire de crasse, aux murs lépreux. Ils montèrent plusieurs étages puis le docker s'arrêta devant une porte, il y avait un numéro inscrit dessus : le 444. Elle rit intérieurement en le remarquant. Ce genre de numéro n'existait même pas dans certaines cultures, il portait malheur, c'était risible vraiment. Il ouvrit la porte et pénétra à l'intérieur de l'appartement, Shaw lui emboîta le pas.

L'appartement était petit, mais bien tenu, elle repéra en un clin d'œil deux pièces, une cuisine, une salle de bain et un toilette, une fenêtre sans barreaux dans la pièce où ils se tenaient, les autres devaient être de même. La porte était de mauvaise qualité, les serrures rudimentaires, le genre qu'on brisait ou qu'on forçait en quelques secondes. Le docker se débarrassa du blouson qu'il portait, Shaw retira son sweet-shirt trempé par la pluie et le lança sur le dos d'une chaise. Il se dirigea alors vers une porte ouvrant sur la deuxième pièce. La chambre. Il ouvrit la porte et entra dans la pièce sans la regarder. Elle le suivit.

Après ce fut comme ça l'était toujours quand elle avait repéré un homme et qu'il avait allumé son intérêt, son appétit. A vrai dire ce soir elle ne savait pas très bien pourquoi elle avait suivi ce gars, il n'était pas dépourvu d'attraits et plutôt sexy, mais elle ne sentait pas en appétit. Elle ne comprenait pas trop pourquoi elle était là. Elle le regarda se déshabiller, il laissa tomber ses vêtements à terre les uns après les autres, puis il se retourna et la regarda. Il s'approcha, elle le repoussa brusquement, ses jambes heurtèrent le lit et il tomba à plat dos dessus. Elle retira son tee shirt, vira ses chaussures, détacha son arme de sa ceinture et la glissa dans son tee shirt, puis fit glisser son pantalon et se débarrassa de ses sous-vêtements. Elle le regarda un instant, il attendait immobile, attentif, son visage ne trahissant aucune émotion. Elle tendit la main pour éteindre la lumière et vint le rejoindre, s'allongeant sur lui.

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En refermant doucement la porte de l'appartement elle fixa le numéro. 444... Pourquoi pas 4 444 ou même 44 444 ou des quatre à l'infini ? Elle n'était pas superstitieuse, pas comme l'avait été sa mère pourtant professeur d'université, mais ces 4 brillaient dans le couloir sombre comme un signal maléfique, comme brille n'importe quel horrible symbole dans un cauchemar...ou dans une simulation sortie du cerveau pervers de cette maléfique IA qu'était Samaritain. Mais Root avait dit… Elle secoua la tête détacha son regard des trois chiffres inquiétants et s'éloigna rapidement. La nuit reprit possession d'elle, elle semblait glisser sur son corps, l'enlacer, s'insinuer sous son pull, recouvrir peu à peu sa peau entière, et lentement pénétrer dans sa chair. Elle sentit comme une griffe lui serrer les entrailles, elle suffoqua, s'arrêta les mains crispées sur sa poitrine. Et la nuit continua son chemin, ses pensées s'embrumèrent, elle fut prise de nausées, hoqueta et vomit ses entrailles sur le trottoir.

— Houa, les gars regardez !

— Putain ! Elle en tient une, la gonzesse !

— Beurk ! C'est dégueulasse, elle a gerbé partout !

— Ouais, ça pue d'ici... Hé ! Mais c'est qu'elle est … bien roulée !

— C'est pas possible, Johnny. Arrête, quoi ! Rien ne te dégoûte, vraiment t'es crade !

— Bah, du moment que je peux baiser une pute, chuis content.

Ils s'esclaffèrent à la dernière réplique, contents d'eux, Shaw en compta cinq, entre deux âges, des gueules de petits truands sans envergure, des secondes mains paumés qui se croyaient les rois de la rue. Elle se tenait encore pliée par la nausée une main appuyée sur le mur. Un gars bougea.

— Alors, ma belle, une petite tournée, ça te dit ?

Shaw se retourna :

— Si tu fais un pas de plus je te descends.

Un voile rouge lui tomba sur les yeux, la fureur l'envahit et elle se retrouva dans cet état second où elle pouvait tout faire sans peur, sans entrave, sans douleur, se donnant toute entière à la violence, l'esprit affûté, tous ses sens en éveil.

L'homme, Johnny a priori, eut un temps d'arrêt, puis il sourit méchamment,

— Je vais te fermer ta jolie petite gueule, poupée. Et tu vas demander grâce. Mais tous mes copains vont en profiter ça je te le ju...

Il n'eût pas le temps de finir sa phrase. Elle avait sorti son arme et lui avait tiré une balle en pleine tête. Les autres n'eurent pas le temps de réagir. L'arme hurla encore quatre fois, les détonations se suivirent, les unes derrière les autres, comme un métronome bien réglé et mortel. Shaw rengaina son arme et reprit son chemin. Derrière elle, ne subsistait qu'une légère odeur de poudre, du vomi et cinq corps baignant dans des mares de sang qui s'agrandissaient lentement sur l'asphalte gris.

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Elle marchait les mains enfoncées dans les poches de son sweet-shirt, elle avait rabattu sa capuche. Elle avait l'impression d'être une ombre, d'être rien, de se mouvoir dans le néant. Le pire était qu'elle ne comprenait pas ce qui l'oppressait. Elle se sentait bizarre. Toute cette soirée était bizarre. Ces deux bouteilles bues solitairement dans un bar miteux, ce docker, le passage dans l'appartement, les deux heures qu'elle y avait passé, les cinq abrutis morts bêtement. Pourquoi elle les avait-elle tués ? Ils n'étaient pas dangereux, du moins pas pour elle, à mains nues, elle en aurait eu raison sans problème. Mais il avait fallu qu'elle les tue. Elle y avait pris plaisir, elle avait adoré même. Comme elle avait adoré l'alcool lui brûler les entrailles.. Comme elle avait adoré baiser avec ce type inconnu.

Elle déconnait complètement. Elle avait renoncé à ce genre de comportement depuis des années, depuis qu'elle était rentrée à l'ISA pour être exact. Enfin, à l'ISA elle tuait encore sans se poser de question. Mais après... Harold lui avait fait comprendre que ce n'était pas envisageable si elle travaillait pour lui. Et elle avait voulu travailler pour lui, avec lui, avec Reese qui était un bon compagnon d'arme, avec ce bon gros Fusco, avec...

Root.

Ses pas l'avaient menée sur les bords de l'Hudson et elle continua le long des quais. Le fleuve était noir, à sa surface brillaient incertaines les lumières de la ville. Shaw s'arrêta et contempla le fleuve.

Elle était revenue pour ça ?

Elle avait tout supporté, elle avait lutté au-delà de ses forces, souffert. Elle était tombée. Ils avait gagné : elle ne savait plus distinguer la réalité de ce qui était virtuel. Elle mélangeait les deux deux mondes. Lqui es souvenirs se télescopaient dans son esprit, la torturaient plus encore que tout ce que Samaritain avait pu lui faire subir avant... Greer et son ton mielleux, le médecin... Sans rire ? Un médecin ? Shaw avait été médecin. Aucun médecin ne ressemblait à celui qui s'était occupé d'elle. À un bourreau. Elle avait décidé de mettre fin à ses jours. Elle avait abandonné... Quand il y avait eu ce bruit dans les ténèbres, pas une lumière, un bruit. Un message. Complètement idiot par ailleurs. Mais ce message, tout idiot qu'il fût, lui avait donné la force de continuer. Et de préparer son évasion.

Pour ça.

Pour se retrouver ici à regarder l'Hudson sur un quai. La nuit. Seule. Perdue.

Perdue ? Shaw ne se perdait jamais. Nulle part... Du moins, elle n'aurait jamais cru se perdre encore une fois, une deuxième fois.

Elle serra les poings dans ses poches. Mais qu'est ce qu'elle foutait, là seule sur les bords de l'Hudson à regarder ce stupide fleuve couler ?

Son téléphone sonna, elle l'ignora, elle n'avait aucune envie de voir Reese, encore moins de lui parler. Elle n'avait plus envie de voir personne.

Elle n'aurait jamais dû les rejoindre, pourquoi avait-elle écouté Root ? Elle ne supporterait pas de les voir avec leur gueule désolée, lire le chagrin et le regret dans leurs yeux, des remords aussi peut-être. Depuis longtemps Finch eût dû écouter Root. Elle était peut-être folle, mais on pouvait compter sur elle. Du jour où Shaw avait décidé de lui faire confiance, Root ne l'avait ensuite jamais déçue et Shaw ne l'avait jamais regretté. C'était une bonne partenaire, sûre, efficace, intelligente, elle parlait un peu trop, mais on pouvait vraiment lui faire confiance. Sameen lui faisait confiance. Voilà pourquoi elle l'avait écoutée. Pourquoi elle l'avait suivie quand elles étaient tombées, enfin quand Shaw lui était tombée dessus dans le parc, il y avait maintenant un peu plus d'une semaine. Dix jours.

Voilà, pourquoi elle était là.

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Le téléphone sonna une nouvelle fois. Shaw fixa le fleuve sombre et profond, il ressemblait à son esprit.

Ce téléphone l'agaçait. Elle arrêta la sonnerie. Regarda encore une fois le fleuve et prit sa décision. Elle repartirait seule et les tuerait tous, un par un comme elle l'avait dit au beau gosse suffisant qui avait voulu une fois de trop lui embrouiller l'esprit. Il avait pris une balle en pleine poitrine, c'était tout ce qu'il méritait et simulation ou pas, elle espérait qu'il avait beaucoup souffert.

Elle sortit son cran d'arrêt. Son téléphone sonna. Elle l'ignora. La lame jaillit. Elle allait sceller une fois pour toute son serment et personne ne se mettrait plus en travers de sa route, personne ne la prendrait plus dans ses bras pour lui faire elle ne savait plus trop quoi et elle ne voulait surtout pas s'en souvenir.

Cette histoire de serment par le sang était un peu infantile, elle se souvenait d'en avoir partagé un avec son père un jour où elle était revenue à la maison plus fermée, plus sombre encore que d'habitude. Son père l'avait suivie dans sa chambre et il lui avait demandé de le suivre dans le petit jardin qui entourait leur pavillon.

— Sameen, qu'est- ce qui ne va pas ?

Elle n'avait rien répondu, juste baissé la tête.

— Okay, c'est ton secret, mais nous allons faire quelque chose aujourd'hui, quelque chose juste entre toi et moi. Un truc de soldat, de frères d'armes, de combattant, de héros.

Le soldat avait réussi à toucher quelque chose chez la petite fille, elle releva la tête. Intéressée. Attentive.

— Un serment...scellé par le sang. Tu ne pourras jamais le trahir et moi non plus.

Il sortit son couteau et la regarda l'air interrogateur. La petite fille hocha la tête. Il tendit son bras, retroussa sa manche de chemise, la regarda puis, passa d'un coup sec la lame sur son avant-bras. Le sang se mit à couler. Il leva les yeux sur sa fille, elle tendit son bras et il lui entailla le bras. Sameen ne sourcilla pas, il savait qu'elle ne broncherait pas, elle ne serra pas même les mâchoires.

— Je promets de ne jamais laisser personne penser que je suis faible, récita Matthew Shaw d'un ton solennel. Que je peux être une proie. Je promets d'être fort et de ne jamais cesser le combat.

Les yeux de la petite fille brillèrent, il la regarda sérieusement :

— À toi, Sameen.

— Je promets de ne jamais laisser personne penser que je suis faible, que je peux être une proie. Je promets d'être forte et de ne jamais cesser le combat.

Alors, son père s'était accroupi à sa hauteur et ils avaient collé leur deux bras ensemble, scellant leur serment dans leur sang mélés.

Shaw n'avait jamais oublié ce serment et elle avait tout fait pour le respecter. Elle ne l'avait jamais trahi. Jusqu'à ce que Samaritain la fît douter. Elle le haïssait pour cela... pour autre chose aussi, pour beaucoup de choses en fait. Elle avait manqué de faillir à sa parole. De piétiner son serment. Extremis, Root l'avait sauvée. Et Shaw, grâce à elle, était resté fidèle à la parole, qu'enfant, elle avait donné à son père.

Elle scellerait un nouveau serment ce soir. Elle en avait besoin. Son père était mort. Peut-être eût-elle pu partager un nouveau serment avec quelqu'un d'autre. Elle eût aimé le faire, sans savoir si elle eût osé le proposer. Elle y avait pensé plusieurs fois la semaine dernière. Peut-être même avant. Elle ne savait plus et cela n'avait plus d'importance. Elle était seule à présent. Elle ferait ce serment avec elle-même. Face au fleuve.

Elle affermit sa prise sur le manche du couteau, releva sa manche. Elle était prête à s'entailler profondément le bras, quant au serment il était simple :

Je promets de tuer tous les agents de Samaritain un par un jusqu'au dernier, de détruire Samaritain que cela me prenne un an ou cent ans je ne m'arrêterai jamais et personne ne m'arrêtera jamais.

La sonnerie de son téléphone suspendit son geste. Hors d'elle, elle le sortit de sa poche, décrocha sans regarder qui l'appelait et siffla furieuse :

— Reese, arrête de m'appeler. Je m'en vais de toute façon.

— Je sais, Sameen. C'est pourquoi je t'appelle.

Shaw se figea...

— Root ?

— Non, pas Root, mais je connais Root, Sameen. Elle ne serait pas d'accord avec ce que tu t'apprêtes à faire.

— Quoi ?! Mais qu'est-ce que c'est... mais bon Dieu ! s'écria Shaw. Root est morte.

— Pas vraiment, répondit l'intelligence artificielle.

— Comment ça, pas vraiment ? Tu te fous de ma gueule ?!

— Elle vit en moi, Sameen... Elle vit en toi.

— N'importe quoi !

— Arrête, Sameen, tu sais que c'est vrai.

— C'est débile, refusa de l »couter Shaw. Et pourquoi... Pourquoi, merde, as-tu pris sa voix ?

— Tu ne sais pas pourquoi ?

— Non et c'est flippant.

— Tu ne vas pas me dire que tu as peur d'une voix, Sameen ?

— Si. C'est flippant. Je ne veux pas l'entendre. Je ne veux pas t'entendre.

— Entendre qui, Sameen ?

— Toi... Elle.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Je ne veux pas.

— Tu veux que je te dise pourquoi j'ai choisi sa voix, Sameen ?

— Non.

— Tu changes d'avis comme de chemise, mon cœur.

— Ne m'appelle pas comme ça ! hurla Shaw.

— Calme toi, ma belle. Je vais te dire pourquoi j'ai pris sa voix.

Shaw eut la furieuse envie de jeter le téléphone dans le fleuve, mais sa main était si crispée dessus qu'elle en était presque paralysée.

— J'ai pris sa voix parce que je l'aimais, parce que je l'aime. Et je t'appelle parce que Root t'aime et qu'elle n'aurait pas voulu, elle ne veut pas, que tu partes seule mener une croisade vouée à l'échec. Tu ne peux pas lutter seule contre Samaritain, Sameen. Finch, Reese et Fusco ont besoin de toi à leur côtés. C'est ensemble que vous battrez Samaritain. Ne pars pas, Sameen. J'ai besoin de toi à mes côtés... Root aussi. Elle, toi, moi ? Ensemble nous sommes invincibles.

— Mais elle est morte, bordel !

— Pense à ton serment, Sameen. Celui que tu as partagé avec ton père. Crois-tu faire preuve de force en partant ? Qui fait preuve de faiblesse, Sameen ? Celui qui continue à combattre auprès de ceux qu'il aime ou celui qui les abandonne pour aller jouer vainement au héros ? Celui qui vit nourri par sa haine ou celui qui vit nourri par l'amour que les autres lui portent et par l'amour qu'il a pour eux ? Réfléchis bien à ça. Ensuite, tu pourras faire ce que tu veux. Tu es libre.

— Mais...

— Une dernière chose, Sameen, que tu dois prendre en compte. Je sais que tu n'as pas envie de l'entendre, mais c'est seulement parce que tu es butée et que ça t'arrange de ne pas y penser, mais moi je vais te le dire. Je ne veux pas que tu partes parce que je t'aime.

Shaw tendue à l'extrême se figea encore un peu plus si cela était possible.

— Non...ne...

— Et Root t'aimait, t'aime. Tu le sais très bien, n'est-ce pas ?

— Oui, concéda-t-elle en baissant la tête.

— Bien. À toi de décider maintenant. Au revoir, mon cœur.

Le téléphone redevint silencieux. Shaw le remit dans sa poche. Cette boîte de conserve était tarée, merde… Comment osait-elle ?

Elle regarda son couteau toujours ouvert. Replia la lame et le garda dans sa main. Le fleuve déroulait ses eaux noires en silence. Sa main se contracta douloureusement sur le couteau qu'elle tenait. Un nœud se forma dans sa gorge. Ses yeux devinrent douloureux.

— Merde, jura-t-elle.

Elle était seule et, avec un peu de chance, il n'y avait pas de caméra dans le secteur. Le coin était peut-être aveugle ? Et puis... Mais qu'importait en fin de compte.

Seule, face aux eaux noires, elle s'abandonna aux larmes. Elle avait envie de tout casser, de tuer tout le monde.

— Merde, merde, merde.

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Elle resta longtemps, laissant couler quelque chose qu'elle ne comprenait pas bien, mais qui lui faisait mal, qui lui avait fait mal.

Puis les larmes se tarirent. Elles avaient entraîné avec elles sa colère et sa frustration. Shaw passa le dos de sa main sur ses joues, rangea son couteau dans sa poche.

Un petit sourire se dessina sur ses lèvres

— D'accord, c'est complètement taré, mais d'accord, je reste, murmura-t-elle.

Elle repartit le long du quai, vers les lumières de la ville. L'aube se devinait au-delà. Elle espérait que les autres avaient mis leur nuit à profit : elle n'avait pas envie de rentrer pour faire du tricot. Elle marchait doucement, le cœur encore pesant, pas très sûre de ce qu'elle avait appris.

— Tu me manques, souffla-t-elle.

La déclaration lui avait échappé. L'expression d'un sentiment idiot qui l'étouffait. Son téléphone sonna, elle décrocha.

— Ne t'inquiète pas, je serais toujours avec toi, mon cœur. Cette fois-ci, personne, plus jamais, ne pourra nous séparer. Et... un peu plus haut, continua l'IA d'un ton plus léger. Prends la Laith Street, va au bout et tourne à droite dans Canal Street. En arrivant à Broadway, tourne à droite, va jusqu'à Spring Street et prends encore à droite, tu y trouveras un restaurant français, le Balthazar. Ils ouvrent à huit heures et servent d'excellents steaks... Il faut que tu manges, ma belle. Tu tires mieux quand tu as le ventre plein et j'adore quand tu dégommes les vilains... Tu es si sexy !

Shaw n'eut pas le temps de répondre avant que La Machine ne raccroche. Elle leva les yeux au ciel.

— Même morte tu me dragues encore...ou je me fais draguer par une IA, je ne sais pas...Je suis complètement tarée moi aussi. En tout cas, merci pour le tuyau... et moi non plus, je ne t'abandonnerai jamais. Promis.

La sonnerie retentit encore, Shaw soupira, plutôt amusée pourtant :

— Qu'est-ce que tu veux encore ?

— Tu ne voudrais pas investir dans une oreillette ?

— Et pourquoi pas un implant pendant que tu y es ?

— L'idée est à étudier !

— Tu peux toujours rêver.

— Tu dis toujours ça, Sameen... susurra La Machine avant de raccrocher.

Shaw se morigéna de sa folie, mais elle sourit quand même. Bien sûr, qu'elle l'achèterait son oreillette, une oreillette dernier cri même, qu'elle mettrait quand elle en aurait envie. Souvent.

Elle accéléra le pas, salivant déjà à l'idée de manger. Le jour était venu, Shaw jeta un dernier coup d'oeil au fleuve. Ses eaux se parait des ors du soleil levant. Son cœur gonfla. Sans qu'elle sût réellement pour quelle raison. L'Hudson, la beauté du paysage, la perspective d'un bon steak ? Qu'importait, elle se sentait bien.

Elle décrocha son téléphone et composa le numéro de Reese

— Reese, je vais manger et j'arrive.

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