.
Chapitre II
.
.
.
— Où est Finch ?
Après s'être restaurée, Shaw avait pris le chemin du retour. Elle avait bien mangé. Le restaurant servait des steak aussi bons que le lui avait promis… Promis qui ? Enfin, bon... La viande était excellente et après une nuit éprouvante, bien manger avait contribué à rendre ce début de journée acceptable.
Elle avait décidé de rejoindre la planque à pied. Elle laissa son esprit vagabonder là où bon lui semblait, dans les limites de ce qu'elle pouvait supporter. Elle s'efforça en réalité à ne penser à rien, à le laisser s'ébattre dans un désert dépourvu d'émotions — ce qui n'était pas trop difficile — de souvenirs — ce qui l'était un peu moins — et de meurtres en devenir parce qu'elle aurait le temps d'y penser plus tard et que là, elle avait seulement besoin d'un peu de paix.
Son téléphone sonna. Reese ? L'autre tarée ? Elle fronça les sourcils, prit l'appareil et regarda qui l'appelait. Il n'y avait pas de nom juste une image… Des petits cœurs qui scintillaient et tressautaient sur l'écran. Définitivement pas le genre de Reese. C'était l'Autre. Elle s'arrêta de marcher et fixa bêtement son écran. Elle se trouvait partagée entre un franc amusement, l'irritation et un sentiment de malaise dont elle ne pouvait pas vraiment se départir. Elle lui avait peut-être donné un peu trop vite la main à cette fichue truc. Elle n'était plus aussi sûre que sur les quais que se plier à sa fantaisie était une bonne idée. D'ailleurs, à qui avait-elle donné les cartes. À Root ? À La Machine ?
Quelque chose clochait.
Le téléphone cessa de sonner, les cœurs s'effacèrent. Aucun message vocal n'avait été laissé. Shaw soupira. Soulagée. Un sentiment qui ne dura qu'un temps. Le bruit caractéristique d'une réception de SMS retentit.
— C'est pas vrai, grommela-t-elle.
Elle toucha l'écran de son téléphone. Il y avait bien un message, sans expéditeur notifié. Elle l'ouvrit.
— Prends un taxi et va au 400 E 87th St Yorkville, Upper East Side , c'est l'adresse d'un magasin. Entre-y et demande au vendeur de te donner la commande au nom de Miss Edge n° 35684OC.
Shaw rempocha son téléphone et suivit les indications. Le message sonnait comme un ordre de mission. Il était sobre, net et précis. Le genre de message qu'elle appréciait. Elle ne tergiversa pas même une seconde et se mit en route.
Le magasin était spécialisé en matériel informatique. Elle entra, donna le nom et le numéro de commande. Le vendeur lui sourit :
— Ah, oui… la commande d'une connaisseuse ! Nous ne vendons pas cet article, il est trop cher pour la clientèle habituelle, mais les commandes particulières sont toujours acceptées. Je dois dire que vous avez fait un excellent choix. J'aimerais bien moi-même être en possession d'un tel article, un vrai bijou de technologie, malheureusement pas vraiment accessible au commun des mortels. Si vous ne m'aviez pas donné...
Ce n'était pas possible. Ce type n'arrêtait pas de parler, il avait avalé une radio ou quoi ? Shaw n'écouta pas la moitié de son discours. Quand elle fut à deux doigts de l'attraper par le col et de lui coller son flingue sous la gorge, il déposa sur le comptoir un paquet et lui adressa un sourire si épanoui qu'elle lui eût bien fait rentrer dans la gorge à grands coups de poings. Elle mit la main dans sa poche pour sortir… euh elle ne savait trop, à part quelques billets qui lui restait de la nuit dernière, elle n'avait rien pour le payer. Mais le vendeur toujours radieux, lui précisa :
— Nous avons bien reçu votre règlement. Nous vous avons envoyé en retour la confirmation de votre virement et nous vous avons envoyé dès le paiement, le bon de garantie ainsi que la facture de l'appareil. J'espère que vous en serez contente. C'est vraiment ce qui se fait de mieux et...
Il ne termina pas ses explications : il n'y avait plus personne à qui les donner, juste une porte qui battait. La cliente avait pris le paquet, tourné les talons et disparu sans même un mot de remerciement. Il était vendeur depuis longtemps, il savait combien les gens pouvait se montrer grossiers. N'empêche, il eût aimé discuter avec elle parce que, quand il avait préparé sa commande, il avait bavé d'envie dessus.
.
Le vendeur l'avait gonflée. En sortant, Shaw sentit la pression remonter. La planque se trouvait à quinze kilomètres. Marcher lui ferait la détendrait. Il était encore tôt. Reese ne l'avait pas appelée. Ils n'avaient sans doute pas arrêté leur stratégie. Constater leur manque d'efficacité l'énerverait et elle ne se priverait pas de le leur reprocher. Dans trois heures, la donne aurait peut-être changer. Dommage qu'elle n'ait pas de chaussures de sport, elle aurait couru. En bottine, la distance était trop longue. Elle eût pu s'acheter une paire de tennis, les voler. Balancer les bottines. Elle ne voulait pas jeter ses bottines. Pas de cette paire-là.
Elle ouvrit le paquet en chemin, bien qu'elle fût à peu près certaine de savoir ce qu'il contenait. La Machine n'avait pas même la patience d'attendre. Comme si s'approprier Shaw eût été son plus cher désir. Qu'elle y consente ou pas. Shaw y consentait… Du moins, ce matin sur les quais, elle ne pouvait pas le nier, elle y avait consenti. Malgré cela, quelque chose en elle rechignait à devenir… A devenir quoi ? La chose de La Machine ? Son amie, son amante, son interface, tout cela à la fois ? Shaw détestait qu'on lui forçât la main. Et la Machine en l'envoyant dans ce magasin retirer un paquet qu'elle avait commandé à son intention ne faisait pas autre chose. Ensuite… Shaw ne pouvait se départir d'un certain malaise. Tout lui semblait bizarre. L'attitude de la Machine, ses réactions... Elle secoua la tête. Mieux valait ne pas y penser.
Elle retira l'oreillette de son emballage. Il y avait une boîte de rangement avec. Elle l'ouvrit et glissa l'appareil dedans. Si l'Autre croyait qu'elle allait la mettre tout de suite, comme un bon petit chien, elle se fourrait le doigt dans l'œil… Enfin, façon de parler.
Elle mit la boîte dans la poche avant de son pantalon. Ici, elle ne la perdrait pas.
.
Son chemin jusqu'à la planque fut tranquille, elle en profita pour s'acheter un sandwich. Deux sandwichs.
A la station, elle ne trouva que Reese e Fusco :
— Où est Finch ?
— Il est parti il y a deux heures, répondit Fusco. Il nous a dit qu'il avait quelque chose à faire et qu'il reviendrait vite. Que nous devions l'attendre et nous reposer en l'attendant.
— Vous reposer ? Sans blague ? Où est-il ?
— On n'en sait rien, Shaw, fit Reese.
— Comment ça : on n'en sait rien ?
Elle fixa Reese furieuse. Etait-il débile ou se foutait-il de sa gueule ?
— Tu veux dire, dit-elle lentement. Que vous l'avez laissé partir ? Comme ça, tout seul et qu'aucun de vous, que toi, Reese, tu ne l'as pas suivi et qu'en plus vous ne pouvez même pas le tracer ?
— Shaw, tenta de prévenir Fusco.
— Ferme-là, Fusco ! Putain, John ! C'est pas vrai.
— Je suis désolé, Shaw. Il n'a pas voulu que je vienne avec lui et il m'a mis en garde, qu'il serait extrêmement contrarié si je tentais de le suivre, qu'il avait quelque chose de privé à faire, que cela ne lui prendrait pas trop de temps et qu'il reviendrait.
— Mais il n'est pas revenu ?
— Non.
Shaw donna un grand coup de poing dans la paroi du wagon qui se trouvait à sa portée. Elle ne comprenait pas pourquoi Reese l'avait laissé partir. Fusco, elle voulait bien, il était assez confiant pour commettre une bêtise de ce genre, mais Reese ? Elle résista à son envie de lui rentrer dedans. Comment avait-il pu se montrer aussi stupide ? Et qu'est-ce que Finch avait dans la tête ? Les événements tournait à la débâcle. Que faisait-elle en leur compagnie ? Elle repensa vaguement à sa conversation sur les quais. Ils avaient besoin d'elle ? Mais s'ils faisaient n'importe quoi, si Finch se la jouait solo alors qu'elle était prête, elle, à jouer en équipe, sa présence ne servait plus à rien.
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda-t-elle.
Elle jugea sa question pitoyable. Elle avait la tête en compote ou quoi ? Elle n'avait qu'une envie : s'équiper de deux trois flingues et s'en servir contre tous ceux qui de prêt ou de loin avait affaire avec Samaritain.
— On va le retrouver, assura Reese.
— Comment ? demanda Fusco. La Machine... elle ne peut rien faire pour nous aidez ? Vous avez dit qu'elle voyait tout, elle doit bien savoir où se trouve Finch.
— Elle ne nous a pas contactés… Shaw ?
— Quoi ?
— Tu es entré en contact avec la Machine ?
— Quoi ?
— La Machine, Shaw, insista Reese. est-ce qu'elle t'a contactée ?
Ouais, elle m'a contactée, pensa Shaw. Elle m'a même draguée, figure-toi. Parce qu'en plus, elle parle avec la voix de Root et qu'elle est tellement tarée que, quand elle me parle, je ne sais même pas si c'est Root ou cette maudite boîte de conserve qui s'adresse à moi. Et, tiens-toi bien, elle me prend pour sa chérie.
Mais qu'avait-elle dans les circuits cette foutue Machine ?! Shaw n'allait tout de même pas avouer un truc aussi ridicule aux deux hommes qui la regardaient avec curiosité. Non, ça, ça ne risquait pas. Elle n'en parlerait jamais à personne :
— Non, mentit-t-elle avec aplomb. D'ailleurs je ne vois pas pourquoi elle me contacterait.
— On peut faire des recherches en attendant, suggéra Reese. Je ne suis pas un spécialiste mais… Shaw, tu pourrais peut-être...
— Hors de question, refusa-t-elle abruptement. Je ne touche pas aux ordis.
Reese étudia sa physionomie. Il en conclut qu'il valait mieux ne pas insister :
— Bon, je vais regarder ce que je peux faire.
— Ouais, c'est ça.
Elle se dirigeait déjà vers la sortie quand Reese la rappela :
— Dis, puisque tu ne veux pas m'aider, tu pourrais aller me chercher à manger ? Je n'ai rien avalé depuis hier midi... J'aimerais bien un café aussi. Si je dois travailler là-dessus, il me faut avoir l'esprit clair.
— Demande à Lionel.
— Désolé, Maybeline, s'excusa le policier. Je dois retourner au poste. J'aurais déjà dû y être ce matin. Et je ne suis pas le seul… ajouta-t-il en regardant Reese.
— Tu me trouveras une excuse. Au fait, Lionel, tu peux voir si...
Sa phrase resta en suspens, mais avant que personne et surtout pas Shaw n'eût réagit Fusco s'empressa de répondre.
— Je m'en occupe.
Il jeta un dernier coup d'œil à Shaw et quitta la station.
— Bon, tu y vas, Shaw ? la relança Reese.
— Pff, qu'est-ce que tu veux ?
— Ce que tu veux. Question bouffe je te fais confiance.
— T'as du fric à me donner ? Je suis à sec.
— Regarde dans le wagon, il doit y en avoir quelque part dans un casier ou un tiroir.
Effectivement, à croire que la réserve avait été alimentée régulièrement depuis son absence. Elle se servit généreusement et laissa Reese à ses ordinateurs.
.
Elle opta pour un traiteur chinois, ce n'était pas sa cuisine favorite, mais elle ne détestait pas pour autant et avait vu Reese manger chinois de temps de temps. Elle passa commande pour au moins quatre personnes. Si elle achetait à manger autant en prendre pour elle aussi. Elle avait marché plus de trois heures ce matin, n'avait pas dormi et le steak comme les deux sandwichs qu'elle avait mangés plus tard, n'étaient déjà plus qu'un lointain souvenir. Au retour, elle s'arrêta dans une supérette pour acheter un pack de bière et une bouteille de Whisky. Elle se reprocha de ne pas avoir pris un sac à la station : elle eût pu acheter plus de provisions
Finch occupa ses pensées durant tout le trajet. Que pouvait-il bien faire ? Où était-il ? Ce n'avait rien d'un homme de terrain et, livré à lui-même dans ce bordel qu'était devenue la lutte contre Samaritain, elle ne donnait pas cher de sa peau. Mais que lui était-il passé par la tête ? Il allait se faire descendre. À moins que...
A moins que l'Autre fût en couverture. Mais alors pourquoi ne les avait-elle pas prévenus ? À quoi jouait-elle ? Shaw s'engagea dans une impasse encombrée de bennes à ordures. Une fois, hors de porté des regards, elle posa ses paquets. Tergiversa un moment. Si La Machine ne leur avait rien dit, c'est qu'elle devait avoir ses raisons. Mais si Finch s'était embarqué dans une opération suicide, seul en compagnie de cette tarée, elle ne pouvait pas faire comme si elle ne pouvait rien n'y faire ou ne rien savoir. Elle sortit la boîte qui contenait son oreillette de la poche son pantalon. Ce truc la mettait mal à l'aise. Elle était loin de son état euphorique — enfin euphorique si on veut — de la veille. Elle soupira, ouvrit la boîte, prit l'oreillette et la plaça dans son oreille gauche.
— Hey ! Tu m'entends ?
— Absolument.
— Où est Finch ?
— Sameen ! lui reprocha son interlocutrice. Pas même un petit bonjour ? As-tu apprécié ton steak, ce matin ? Ne me dis rien, je sais que oui. Et as-tu apprécié mon petit cadeau ? Je suis heureuse que tu te sois décidée à l'utiliser. J'ai veillé à prendre un modèle confortable adapté à ton conduit auditif. De plus, elle est étanche et pratiquement indestructible.
— Tu ne veux pas arrêter de parler dix secondes ?
— Ça dépend de ce que tu as à me dire, mon cœur. Si ce sont des mots doux ou pas.
Shaw décida d'ignorer la dernière réplique :
— Réponds-moi. Où est Finch ?
— Il a quelque chose à faire.
— Quoi ? Où ? Est-il en danger ? Dis-moi où il est ? Il a besoin de protection, il ne peut pas se promener tout seul comme ça.
— Oh, Sam ! Tu ne me fais pas confiance ?
— Tu es trop tarée pour ça.
— Je suis désolée, Shaw. Je ne peux pas te dire où il est. Ne t'inquiète pas, je veille sur lui.
— Root, arrête de dire n'importe quoi, dis-moi où il est.
— Oh, je suis flattée, mon cœur, releva La machine. Mais je ne peux pas t'en dire plus. La conversation est terminée.
— Quoi ? Tu n'as pas intérêt à raccrocher ou je te promets que...
Mais c'était trop tard, il n'y avait plus que le silence dans son oreille.
— Root ! Root ! Réponds bordel !
Son injonction resta sans réponse.
— Je vais te crever, cracha Shaw. La prochaine fois que je te vois, je te crève, je te le jure, merde !
Elle se défoula à grands coups de pieds dans une benne à ordure. Root l'énervait vraiment. Elle avait toujours été comme…
Mais qu'est-ce qu'elle racontait, qu'est-ce qu'elle avait dit à ce truc ? Comment l'avait-elle appelée ? Le nom lui avait échappé. C'était tellement elle, sa façon de parler, d'agir. C'était dingue.
Elle attrapa la bouteille de Whisky qu'elle venait d'acheter, l'ouvrit et but la moitié de son contenu. Elle suffoqua, mais se sentit immédiatement beaucoup mieux. Elle rangea la bouteille, reprit ses paquets, se persuada que cette histoire n'était qu'une vaste blague et que tout se liguait contre elle pour lui embrouiller l'esprit et la rendre folle et qu'elle avait mieux à faire qu'à penser à toutes ces dingueries.
Elle rentra à la station et sans dire un mot, installa sur une petite table, le produit de ses achtas. Reese vint la rejoindre, ils mangèrent en silence. Il but deux bières, haussa les sourcils en découvrant la bouteille de Whisky à moitié vide, mais s'abstint de tout commentaire. Il en but une bonne rasade au goulot avant de la tendre à Shaw qui la vida d'un trait. Il se leva ensuite, jeta les emballages à la poubelle, essuya la table et se réinstalla devant ses écrans et s'absorba dans ses recherches. Shaw s'ouvrit une nouvelle bouteille de bière puis, une autre et une autre encore. Épuisée et gorgée d'alcool, elle finit par s'endormir et elle dormait encore quand Fusco, en fin de journée, revint à la planque.
Elle émergea de son sommeil, la tête confuse. Elle entendait des voix. Reese et Fusco en train de discuter. Elle devait vraiment être mal pour ne s'être même pas réveillée à l'arrivée de Fusco. Pour qu'elle eut ainsi relâché sa vigilance.
Elle touchait le fond.
Elle se leva en grognant et les deux hommes se turent. Elle s'assit et les regarda méchamment :
— Quoi ?
Fusco se tourna vers Reese mal à l'aise.
Et voilà, c'était reparti… Reese et sa compassion ! Elle allait finir par lui faire avaler toutes ses dents s'il continuait.
— Quoi ? cracha-t-elle hargneusement.
— C'est, euh, commença Fusco regardant fixement la pointe de ses chaussures bon marché.
— Fusco s'est rendu à la morgue, se lança Reese. Le corps sera autopsié demain et mit en terre vendredi
— Et.. ? demanda Shaw.
— Il sera inhumé dans le carré des inconnus, sous un numéro d'identification. Fusco a demandé à quelle heure. Ils ne savaient pas, mais il a laissé le numéro de son poste et il sera prévenu.
— Tu as trouvé quelque chose sur Finch ?
— Non. Il n'y a aucune donnée, aucun indice, comme s'il avait disparu.
Tu parles qu'il avait disparu, il était avec La Machine et tant que ni l'un ni l'autre ne le souhaitait, personne ne les retrouverait jamais.
Elle n'avait rien entendu de ce que Reese avait dit avant. Elle avait senti un rideau tomber. De quoi avait-il parlé ?
Une autopsie, un enterrement, un numéro. De qui parlait-il et pourquoi lui racontait-il cela ? Elle n'avait pas compris. Un signal clignotait quelque part dans sa tête. Une mise en garde. Une injonction à emprunter un autre chemin. A partir. Un danger la guettait. Un événement qu'elle n'était pas prête à affronter, qui la briserais si elle s'y confrontait.
Tout son corps se tendit.
— Bon, salut, fit-elle.
— Shaw... tenta Reese.
Elle disparut dans le wagon, prit des armes, quelques munitions, des pains d'explosifs, fourgua le tout dans un grand sac qu'elle balança sur l'épaule et quitta la station sans leur jeter un regard ni leur adresser un mot.
— Elle va où ? s'inquiéta Fusco.
— Je ne sais pas.
— Tu crois qu'elle va revenir ?
— Je ne crois pas, mais si on a besoin d'elle, je saurai la retrouver le moment sera venu. Laissons-la pour l'instant
— Elle ne semble pas vraiment tourner rond, tu crois qu'on peut lui faire confiance ?
Reese ne répondit rien. Il avait confiance en Shaw. Il avait rarement rencontré quelqu'un d'aussi solide. Elle avait souffert en détention et elle était revenue. Il doutait d'en avoir été capable s'il s'était trouvé à sa place.
Il ne savait pas trop quelles relations elle entretenait avec Root.
Root l'aimait. Et comme pour toutes les autres choses qui, à ses yeux avaient de l'importance, elle aimait Shaw avec excès. Passionnément. Autant qu'elle aimait La Machine. Peut-être plus encore. Il l'avait vue pleurer. Jamais il n'eût cru voir des larmes couler sur ses joues. Finch lui avait raconté le chantage exercé sur La Machine pour obtenir son aide. Root avait mis sa vie en danger, elle avait délibérément griller sa couverture et pris le risque que ne mourût des innocents pour envoyer un message à Shaw.
Mais que pensait Shaw ? Quels sentiments éprouvait-elle ?
Il n'avait jamais cru à son histoire de sociopathie. L'armée n'eût jamais recruté et encore moins gardé en son sein un soldat atteint des troubles de la personnalité dont elle se vantait un peu trop souvent d'être atteinte.
Le retour de Shaw avait rendu Root à la vie. Après des mois d'angoisse et de peine, de dureté et de découragement, Root s'était illuminée. Elle était redevenue la femme insouciante et joyeuse qu'elle était avant. Il l'avait aussi trouvé plus douce, plus attentionné. Elle avait pris soin de Shaw. Avec respect et délicatesse. Elle avait toujours été là quand celle-ci avait menacé de glisser dans la folie et la violence.
A son étonnement, Shaw avait accepté son aide, sa sollicitude. Root avait mis en sommeil sa propension à la taquiner ou à la dragueur outrageusement, mais Reese soupçonnait que cette discrétion n'avait pas été la seule raison pour laquelle Shaw s'était rapproché d'elle. Il avait décelé un besoin. Aussi incroayable que cela pût lui paraître, Shaw avait besoin de Root, et elle s'était attaché à elle comme un naufragé se rattachait à une bouée.
Mais Root était morte et, depuis, Shaw semblait plus sombre encore qu'à son habitude. Il la sentait hésiter.
Il n'avait pas pensé la revoir ce matin. Son appel l'avait surpris. Et alors qu'il s'imaginait devoir lui courir après pour retrouver Finch une fois qu'il l'aurait localisé, elle était revenue à la station. Shaw était indispensable. Irremplaçable. Sans elle, leur combat était voué à l'échec. Et voilà qu'elle était repartie.
Il n'eût pas dû évoquer Root. Son autopsie, son enterrement. Shaw n'avait pas supporté. Elle devait pourtant l'accepter. Il eût aimé pouvoir l'aider. Mais comment l'aider si elle refusait de se confier ?
Elle partait, elle revenait, elle repartait. C'était à n'y rien comprendre. Il attendrait. Il l'attendrait. Et si elle mettait trop de temps à revenir, il irait la chercher. Il la ramènerait. Il n'était pas le partenaire qu'elle eût souhaité à ses côtés, mais ils avaient longtemps fait équipe ensemble avant que Root ne s'imposât plus qu'à son tour à sa place. Ils faisaient une bonne équipe et ensemble, ils achèveraient ce que Root n'avait pu accomplir.
.
Éblouie, Shaw, cligna des yeux. Le soleil resplendissait et se réfléchissait sur les vitrines des magasins. La journée s'annonçait magnifique et s'accordait bien mal avec ses pensées sombres. Elle se retrouvait une fois de plus dans la rue, seule, ne sachant que faire, où aller, à se débattre dans les eaux noirs du néant. Elle réfléchit un instant. Elle remarqua une belle voiture garée un peu plus loin. Une Masserati. Conduire la détendrait peut-être ? Elle repoussa vivement cette idée. Une fois au volant, elle n'aurait qu'une idée : foncer s'écraser à deux cents kilomètres heures contre un mur.
Son sac lui pesait sur l'épaule. Et si elle partait descendre quelques agents de Samaritain ? Si elle reprenait sa croisade là où elle avait été stoppée ?
Stoppée par qui ?
Une sirène retentit dans sa tête...Non, non, non. Ne pas penser à ça, à ça qui impliquait autre chose, une chose qu'elle ne voulait pas affronter, pas maintenant, pas comme ça. Et puis, bien qu'elle s'en défendit, bien qu'elle tentât de les entretenir, elle sentait sa rage fléchir, sa haine se diluer dans un autre sentiment, bien plus fort, qu'elle peinait à analyser. Un sentiment qui lui retirait tout envie de traquer, de chasser, de tuer. Penser à un flingue, à une bonne bagarre, à une traque mortelle ne provoquait plus de montée d'adrénaline. D'impatience. Shaw n'avait plus envie de rien. Sinon, d'être seule et de disparaître. Mais où ?
Elle se souvint soudain d'un lieu. D'un endroit parfait.
La serrure était difficile à crocheter. Elle mit bien plus de temps que cela ne lui en demandait habituellement. Mais aucune serrure ne pouvait lui résister et si elle n'avait été en mesure de la crocheter, Shaw eût été prête à faire sauter la porte. Tant pis pour les voisins. La porte céda sans qu'elle besoin d'avoir recours à des moyens si extrêmes.
L'appartement était plongé dans la pénombre, les stores étaient baissés et elle ne relèverait pas. C'était un bel appartement, la décoration était un peu... Ce n'était définitivement pas le genre de déco qu'elle aimait, trop coloré, trop confortable, trop… cosy. Cependant, il possédait un côté fonctionnel qui lui plaisait bien. L'aménagement était intelligemment pensé, la cuisine bien équipée et Shaw, quand elle y était entrée la première fois, avait été plus que séduite par le dressing. Les vêtements étaient pliés sur des étagères, rangé dans des tiroirs ou suspendu dans des penderies selon une organisation à laquelle Shaw avait été sensible. A droite une grande armoire recelait une armurerie. On y trouvait des armes de poings accrochés aux murs, des fusils et des tiroirs remplis de munitions. L'un d'eux contenait des explosifs et des détonateurs, un autre une collection de tasers.
Elle se rendit au dressing, évita de poser les yeux sur autre chose que les armes. Elle y rangea le matériel qu'elle avait pris à la station. Sur les crochets inoccupés, elle plaça le fusil de précision, les deux Uzis et deux armes de poing qu'elle avait prises. Elle rangea le sac de transport avec d'autres destiné au même usage et regagna le salon.
Ses tombèrent sur les tabourets alignés devant le comptoir qui séparait le salon de la cuisine. Ses poings se crispèrent. Sa respiration se précipita.
Et il y avait cette odeur qui flottait...
Ce n'était peut-être pas une si bonne idée d'être venue se réfugier ici.
En contre partie, personne ne connaissait cet endroit, Personne ne viendrait jamais la débusquer. Elle pourrait y rester des années sans que jamais personne ne vînt, comme si l'appartement se trouvait hors du monde. Il n'était pas recensé. Il n'existait pas. Nul part. C'était l'endroit parfait, celui où elle pouvait s'enterrer vivante. Oublier. Tout. Même si elle ne savait pas ce qu'elle devait oublier, elle savait qu'elle devait oublier.
Elle repartit dans le couloir et ouvrit la porte de la chambre à droite, juste avant le dressing. La porte de sa chambre. Il faisait plus sombre que dans le reste de l'appartement. Les volets roulant étaient baissé et même durant la journée, la chambre pouvait être plongée dans le noir complet. Elle ferma la porte, se dirigea vers un coin de la pièce, celui qui lui semblait le plus sombre et s'assit les genoux relevés devant elle. Elle croisa ses bras sur ses genoux, laissa sa tête tomber dessus et ferma les yeux.
.
Elle ne bougea pas pendant trois jours, sinon pour aller boire ou aller aux toilettes.
Elle se levait, buvait au robinet de la cuisine, passait au toilettes, puis revenait au même endroit, reprenait la même position et ne bougeait plus. La tête vide.
Aucune pensée ne traversait son esprit, rien ne venait la troubler. Son corps même semblait ne plus exister. Elle ne souffrait ni de l'immobilité ni de sa posture jamais changée. Plongée dans un état second, déconnectée du monde, déconnectée d'elle-même. Un don qu'elle avait travailler, qui lui avait parfois sauver la mise sinon la vie. Si Shaw le voulait, elle pouvait disparaître.
.
.
Elle avait poussé ce don à l'extrême alors qu'elle effectuait ses classes à l'USMC.
Durant sa formation, les recrues avaient eu à subir une simulation de guerre avec emprisonnement et séances de tortures bidons… Enfin, bidon pour elle. D'autres avaient eu plus de mal. Pourtant, les instructeurs ne l'avait pas épargnée. Et ils ne l'avaient pas ratée. Dès le début, elle avait en particulier, été en but à la vindicte d'un instructeur. Un macho baraqué, comme il en existait parfois, qui pensait que seul un mec d'un mètre quatre-vingt pour quatre-vingt-quinze kilos de muscles méritait de servir dans l'infanterie et qui classait le reste dans la catégorie : gonzesses-bonnes-à-rien ...
Quand une recrue féminine débarquait dans son équipe, il n'avait de cesse de lui pourrir la vie jusqu'à ce qu'elle renonçât et qu'elle déclara forfait. Son maître soixante, sa formation universitaire, son côté sexy avait immédiatement attiré son attention. Shaw avait subi tout ce que dans les limites du règlement, il pouvait lui faire subir. Son excellence, l'air impassible qu'elle affichait en toute circonstance le mettait hors de lui. Il avait profité au maximum des occasion qui lui avait été donné de l'humilier, de la frapper, de lui postillonner dessus et de lui hurler à la figure son incompétence. Parce qu'il trouvait toujours à la coincer. Shaw apprenait vite, elle était doté d'une bonne condition physique, elle pratiquait le krav-maga depuis depuis près de quinze ans, mais effectuait ses classes et sa connaissance de l'armée s'arrêtait à ses souvenirs d'enfance quand elle accompagnait son père à l'étranger. Face à l'expérience d'un sergent-instructeur, elle ne faisait pas le poids. Il voulait l'éjecter, Shaw avait encaissé, bien décidée à ne pas lui accorder la moindre satisfaction. Elle le méprisait. Elle abhorrait ses méthodes et attendait impatiemment le jour où elle lui signifierait qu'il était indigne de sa fonction. Où elle lui montrerait qu'elle valait mieux bien mieux que lui.
L'occasion lui fut offerte lors d'un exercice. Les Marines mettaient un point d'honneur à se montrer des prisonniers exemplaires. Un Marines ne parlait pas. Même sous la torture. Il se contentait de décliner son nom, son grade, l'unité à laquelle il appartenait et son numéro de matricule. Rien d'autre. Jamais. Et il n'avait qu'un objectif : s'évader.
Une mise en condition fut programmée. Les recrues furent enfermées dans un enclos, puis subirent, chacune à leur tour, un interrogatoire musclé. Des hommes étaient revenus en pleurs. Deux avaient craqué. Pas Shaw.
Elle n'avait rien dit, rien exprimé, sinon un demi-sourire méprisant à l'attention de son tortionnaire qui s'avéra comme de bien entendu être l'instructeur qui l'avait dans le nez. Il l'avait giflée. Elle et sa chaise avait valsé. Puis, il l'avait enfermée au trou. Un petit réduit en tôle d'un mètre carré, à peine plus haut qu'un mètre vingt. Trois de ses réduits se dressaient au centre du camp, dans un endroit dénué d'ombre.
Le camp, provisoire, avait été monté au Texas. Au milieu des collines désertiques. Même en hiver, la température ne descendait pas au-dessous de trente.
— Tu auras de l'eau une fois par jour et ta punition prendra fin quand tu demanderas à ce qu'elle prenne fin, quand tu supplieras qu'elle prenne fin, lui déclara-t-il avant de la pousser sans ménagement dans le réduit.
Shaw y était restée cinq jours. Un officier avait ordonné sa libération. Sous les yeux ébahis de ceux qui étaient présents, elle était sortit sans aide, émaciée, trempée, les traits tirés, mais tête haute. Elle s'était mise au garde à vous et avait attendu les ordres. L'officier s'était approché. Elle l'avait salué. Réglementairement. Il l'avait envoyée aux douches sans rien ajouté. Elle l'avait salué avant de rompre. L'instructeur était présent. Shaw l'avait dardé d'un regard de défi. Il avait baissé les yeux. Elle venait de remporter une victoire et grâce à lui, elle avait beaucoup appris sur elle-même grâce.
Les formations qu'elle avait reçues en intégrant l'ISA lui avaient paru inutiles et stupides. Leurs galimatias psychologiques. Tous leurs stratagèmes pour résister aux tortures. Cette idée de se construire un abri inatteignable et de s'y réfugier quand la souffrance devenait insupportable. Shaw n'avait pas besoin de s'évader dans elle ne savait trop lieu imaginaire. Elle était trop solide pour flancher.
Elle s'était cru trop solide pour flancher. Pour tomber.
Jusqu'à ce qu'elle tombe aux mains de Samaritain.
Lui, avait violé son esprit, son intimité. Elle n'y était pas préparée. Elle n'avait pas trouvé de parade. Elle avait connu la souffrance, la déchéance, elle s'était perdue, toujours plus loin, elle s'était laissé manipuler. Jusqu'à ce qu'une simulation la conduisît à l'instant où elle avait levé son arme sur Root. A l'instant où Samaritain lui avait ordonné de la tuer. Elle avait tué Reese, qu'elle respectait et qu'elle aimait. Elle l'avait fait sans presque hésiter. Mais quand le tour arriva, elle s'était retrouvée dans l'incapacité d'appuyer sur la gâchette. Samaritain avait insisté. Pour mettre fin à sa souffrance, Shaw s'était tiré une balle dans la tête. Une fois, puis deux, trois, dix, cent, mille, sept mille fois. Encore et encore. Elle avait tenu des mois et des années. Grâce à cela. Parce que c'était l'unique moyen qu'elle avait de garder le contrôle de sa vie. De ne pas définitivement devenir une marionnette. Un agent dévoué et fanatique au service de Samaritain.
.
.
A la fin du troisième jour, Shaw se mit à pleurer. Longtemps. Sans pouvoir s'arrêter. Comme le soir de la mort de Root quand ses pas l'avait menée sur les bords de l'Hudson. Plus désespérée encore qu'elle ne l'avait été alors. Elle s'efforça à ravaler ses larmes, batailla pour replonger dans l'état qui l'avait gardée de la douleur durant ces trois derniers jours. Ses tentatives restèrent vaines. Sa peine continua à déborder et un profond désespoir fondit sur elle.
— Parle-moi... murmura-t-elle la voix voilée.
Elle dégagea un bras et bougea pour pouvoir attraper la boîte dans sa poche de pantalon, sans regarder ni relever la tête, elle en sortit l'oreillette et la plaça dans son oreille droite.
— Parle-moi, répéta-t-elle. S'il te plaît. Parle-moi, dis n'importe quoi, mais parle-moi.
— Shaw ? Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?
— N'importe quoi, je ne sais pas. J'ai besoin de toi. J'ai envie de toi.
Elle se releva soudain, se déshabilla, défit le lit et se glissa dans les draps.
— Tu es là ?
— Oui.
— Tu restes avec moi ?
— Bien sûr, Sameen. Je te laisserai pas. Je resterai toujours avec toi et je serai toujours là si tu as besoin de moi
Shaw mit un bras sur son visage prête à se mordre jusqu'au sang. Puis elle alla au bout de son désir et balbutia des mots décousus à l'ultime moment, le nom de Root revenant plusieurs fois sur ses lèvres.
Enfin, elle se détendit, inspira longuement. Un peu perdue, mais l'esprit apaisé.
— Sam ? l'appela l'IA.
— Oui ?
— Va prendre une douche et change de vêtements, tu sens mauvais.
— Comment peux-tu le savoir ?
— Je te connais et ça fait quatre jours que tu ne t'es pas changée, ce n'est pas très sain. Il faut que tu manges aussi. Je vais te commander quelque chose pendant que tu te douches. Ça ira ?
— Oui. Qu'est ce que tu vas prendre ?
— Va à la douche, Sameen, et fais-moi confiance.
— Un steak ?
— Allez, mon cœur, file !
Shaw sortit du lit, attrapa ses affaires, elle se sentait vidée, dans un état second. La Machine avait raison : une douche et un bon déjeuner lui feraient du bien.
Le livreur arriva juste après qu'elle se soit habillée. Root avait récupéré ses affaires quand elle était aux mains de Samaritain et les avait gardées bien rangées dans un coin du dressing. L'attention avait touché Shaw et elle était heureuse d'avoir retrouvé ses vêtements. De les enfiler. D'éprouver cette sensation qui l'avait longtemps quitté, de se retrouver, d'être réelle, moins étrangère à elle-même.
La commande était parfaite, il y avait même de la bière. Elle se jeta sur son plat et dévora le tout en moins de dix minutes. Rassasiée, elle prit le temps de boire tranquillement sa bière
— Ça t'a plu ? demanda l'IA.
— Oui, c'était excellent merci.
— Ça va mieux ?
Shaw réfléchit un moment avant de répondre. Elle ne savait pas trop. Elle n'avait surtout pas envie d'y penser. Elle s'attendait à ce que ce soit si bizarre si elle essayait de démêler ses sentiments, qu'elle s'était résolu, par prudence, à prendre les choses comme elles venaient.
— Je ne sais pas trop... répondit-elle honnêtement.
— Sam ! la tança l'IA.
— Oui, oui, ça va, se renfrogna Shaw.
— Sais-tu que tu es parfois… impossible ? fit La Machine amusée.
— Et ça te fait rire ?
— J'avoue que je trouve ça mignon !
Shaw leva les yeux au ciel, elle ne changerait jamais. Elle repensa soudain à quelque chose.
— Root ? Quel jour sommes-nous ?
— Jeudi.
— C'est demain...
— Oui, le matin vers six heures trente.
— Je n'irai pas.
— Tu fais ce que tu veux, Sam.
— Je ne veux pas y aller, ce sont des conneries tout ça, je...commença-t-elle avec colère sentant la rage et le désespoir monter.
— Sameen, personne ne te demande d'y aller. Reste ici si tu veux, je resterai avec toi.
— Okay.
Il était déjà tard, Shaw se prépara un café et le but en silence assise sur le canapé.
— Sam, ce serait sympa si tu pouvais nettoyer les deux Glock 21 qui se trouvent dans le dressing. Elles ne l'ont pas été depuis longtemps et si tu en as besoin, ce serait mieux qu'elle soient propres.
— Hum, d'accord, je vais y jeter un coup d'œil.
Elle se rendit dans le dressing, décrocha les armes et chercha de quoi les nettoyer. Il y avait un nécessaire de netoyage bien rangé dans une pochette. Shaw adressa à Root un compliment muet. Elle revint au salon, posa les armes sur la table basse et entreprit de les nettoyer. Elle n'avait jamais vu Root s'occuper de ses armes. Quand elles partaient en mission, Shaw se chargeait toujours de leur entretien, mais elle savait qu'elle en prenait soin. L'état des deux Glock le prouvait. Shaw se sentit bêtement fière que Root entretînt si bien ses armes.
Après avoir nettoyé les deux Glock, elle se leva et rapporta au salon toutes les armes que contenait l'armurerie personnelle de Root. Elle passa la soirée à les démonter et à les remonter. Quand elle eut fini, elle les rangea, puis partit se coucher.
Elle grimaça face au lit défait, mais ne dit rien. Elle se déshabilla et se glissa dans les draps, s'enroulant dedans, s'imprégnant de l'odeur qui y flottait toujours, ténue, mais assez présente pour qu'elle pût la déceler. Pour qu'elle lui procurât un étrange sentiment de sécurité. Qu'elle y trouvât du réconfort, comme enlacée par sa présence. L'odeur de Root. Elle n'y avait jamais prêté attention auparavant. Mais quand Root l'avait prise dans ses bras le soir où elle l'avait retrouvée dans Central Park, Shaw avait été happée par l'odeur qu'elle dégageait. Elle avait réalisé à cet instant-là, qu'elle avait toujours été sensible à son odeur corporel. Qu'elle l'avait toujours appréciée et qu'elle lui avait manqué.
Elle repoussa l'oreiller, elle aimait dormir à plat, mais elle le laissa près d'elle et colla son nez dessus.
— Bonne nuit, chuchota-t-elle..
— Bonne nuit, mon cœur.
Shaw sombra rapidement dans le sommeil. Le sourire aux lèvres.
.
Elle se réveilla le lendemain calme et reposée. Elle se prépara un café, et trouva dans les placards de quoi petit-déjeuner. Il était tôt. Cinq heures. Elle s'habilla, accrocha une arme à sa ceinture, fit une rapide toilette, attrapa un double des clefs qu'elle savait rangées dans un placard de la cuisine et quitta l'appartement.
Elle se laissa guider par ses pas, elle ne pensait à rien. En passant devant un jardin public, elle remarqua une aire de jeu. Il y avait un tourniquet. Elle entra et monta dessus. Puis elle ne bougea plus. Quelques heures plus tard, des enfants investirent le parc. Certains voulurent jouer sur le tourniquet, ils hésitèrent d'abord, puis lui demandèrent s'ils pouvaient jouer. Elle acquiesça, mais resta dessus. Les enfants jouèrent alors sans plus s'occuper d'elle.
Elle recommençait à se sentir mal.
— Sameen, John te cherche.
Elle ne répondit pas.
— Je lui ai dit où tu étais.
Shaw hocha imperceptiblement la tête, retira son oreillette et la rangea. Puis machinalement, elle porta sa main derrière l'oreille, palpa la surface lisse de la peau. Quelque chose clochait. Elle se remémora ces derniers jours. Lista tout ce qui lui paraissait étrange. Anormal. Analysa ses réactions, ses sentiments, son comportement. Celui de La Machine.
C'était...
L'arrivée de Reese la contraria :
— Qu'est-ce que tu veux ?
— Je viens juste aux nouvelles.
— Tu veux savoir comment je me sens ?
— Comment te sens-tu ?
— Je ne sens rien du tout.
C'était un mensonge, mais il n'en saurait rien.
— Je ne peux pas te laisser abandonner, Shaw. Il faut que tu te décides à reprendre le combat.
— J'ai pris ma décision. Cette simulation craint.
.
.
.
