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Chapitre III


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Shaw marchait lentement, les mains enfoncées dans les poches de son sweat-shirt, la tête baissée. Harold les avaient plantés, elle et Reese à Fort Meade. Il les avait laissé coincé derrière une porte sécurisée et ils ne savaient pas ce qu'il était devenu. Ils étaient sortis sans difficulté du complexe militaire et ils avaient regagné New-York les mains vides, sans Harold, sans savoir ce qu'il mijotait.

Shaw depuis, avait retourné encore et encore une phrase qu'Harold avait prononcé à Fort Meade.

Effacer l'ardoise.

Elle n'avait pas compris. Le monde tournait au chaos, un virus affectait tous les systèmes informatiques. Harold ?

Qu'avait-il déclenché ?

A leur retour, Shaw avait emménagé dans la station. Reese remuait ciel et terre pour retrouver Finch et il fallait que quelqu'un restât auprès de La Machine. Au cas où Finch reviendrait ou simplement pour la protéger.

Ce matin, elle avait regardé les informations. Sur tous les continents, les pays sombraient dans l'anarchie. Les bourses plongeaient, des foyers de révoltes s'allumaient un peu partout, des pays jusqu'alors alliés se déclaraient la guerre et quand d'autres connaissaient encore la paix, leur taux de criminalité menaçait de les engloutir. La fin du monde. L'apocalypse. La plupart des armements nucléaires étaient contrôlés par des logiciels informatiques. Ils étaient tous infectés.

Elle s'était retournée sur sa chaise et elle avait regardé en direction de la chambre que Root s'était aménagée dans la station. Une aberration de confort et de couleurs chaudes posée dans l'espace froid et austère du lieu.

Root...

Shaw avait choisi de l'oublier, d'enfermer son souvenir au fin fond d'un puits sombre et profond. Inaccessible à sa mémoire, à ses sentiments. C'était peut-être le moment de l'en sortir. De lui dire au revoir, de lui rendre hommage. Ou de lui rendre les honneurs.

Shaw s'était levée. Elle avait soigneusement bouclé la station et voilà comment elle s'était retrouvée à marcher comme une somnambule dans la grisaille du petit jour en direction d'un cimetière. Comment elle s'était retrouvée plantée comme une imbécile devant une stupide tombe impersonnelle.

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— Désolée Root, s'excusa-t-elle maladroitement.

Mais qu'est-ce qu'elle foutait là ?

0.5. 0. 3. 1. 3.

Un numéro de merde. Six chiffres. Qui ne signifiaient rien. Inscrits sur une pierre tombale dans le carré des inconnus. Elle n'aurait jamais dû venir. À chaque fois qu'elle avait voulu se conformer aux usages sociaux, s'y essayer, le résultat en avait été pathétique.

Elle était pathétique.

— C'est... juste... tenta-t-elle de s'excuser auprès de Root. Ce n'est pas mon truc.

Elle avança d'un pas. Sans raison. Et c'est ainsi une anomalie. La surface herbeuse présentait... Elle s'accroupit. Des mottes de terre avait été enlevées et remises en place. Qu'est-ce que c'était que ce bordel ? Son téléphone sonna, elle l'ignora. Elle réalisa que...

Son téléphone se décrocha de lui-même.

— On dirait qu'il l'ont déterrée. Je suppose qu'ils voulaient récupérer son implant cochléaire. J'aurais dû la faire incinérer, mais j'en en ai pas eu le courage. J'ai fait une erreur.

Shaw s'était figée dès qu'elle l'avait entendue.

— Est-ce que... ? Tu es... ?

— Tu sais qui je suis mon cœur. Big Sister.

— Tu as pris sa voix, s'étonna Shaw lentement.

— Aussi heureuse que je serais de pouvoir continuer cette conversation... Il faut que tu bouges. Samaritain a lâché ses chiens après toi.

— Tu choisis toujours le plus mauvais moment, comme elle.

Un 4x4 apparut, lancé à pleine vitesse.

— Tu as une stratégie d'extraction ? Demanda nerveusement Shaw.

— Relax, mon cœur. Un corbillard va passer dans trois, deux...

Shaw se retourna et comme l'avait dit... euh... enfin bref, un corbillard vint s'arrêter juste derrière elle. Dans le même temps trois hommes lourdement armés jaillissaient du 4x4 arrêté cinquante mètres plus loin. Shaw se précipita sur le corbillard, éjecta le conducteur de son siège et lui ordonna de dégager. Elle s'installa derrière le volant et démarra en trombe. Des balles crépitèrent sur la carrosserie.

— Qu'est-ce que je fais maintenant ?

— Laisse-le corbillard quand je te le dirai. Je te télécharge la carte des zones d'ombre sur ton portable et tu l'utilises pour rentrer à la station. On discutera là-bas. Sérieusement.

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Shaw rejoignit la station sans difficultés. Durant tout le trajet, elle tenta vainement de maîtriser la déferlante de pensées qui l'assaillait. Elle se précipitait désespérément fermer des portes, quand d'autres cédaient violemment ailleurs. Des sentiments tenus en laisse depuis plus d'une semaine brisaient l'un après l'autre leurs chaînes pour planter leurs griffes au plus profond de ses entrailles, de sa poitrine. Elle marcha guidée inconsciemment par son instinct, l'esprit embrouillé, retourné, tordu dans tous les sens.

Elle arriva épuisée et se laissa tomber sur la première chaise qui se présenta à elle. Ses yeux tombèrent sur l'intérieur du wagon. Les Playstations clignotaient doucement, baignant le lieu d'une lueur bleue. Shaw se prit la tête entre les mains.

— Non, non...

— Shaw, ça ne sert à rien de fuir et de t'enfoncer dans le déni. Je t'ai laissée tranquille parce que j'ai compris que tu arrivais à la limite de ta résistance, que tu avais besoin de souffler un peu. Mais maintenant, j'ai besoin de toi. Et puis, c'est toi qui m'a recontactée.

— Quoi ?

— Sameen, comment m'entends-tu là ?

— … ?

— Ton oreille, Sam.

Shaw porta la main à son oreille droite. Elle portait l'oreillette que lui avait offerte... l'Autre. Big Sister, comme elle disait. Que... Quand l'avait-elle mise en place ? Elle avait beau chercher, elle ne s'en souvenait pas.

— Qu'importe, mon cœur, que tu te rappelles ou pas quand tu l'as remise dans ton oreille. Que tu en aies été consciente ou pas, Sam, tu étais prête à reprendre contact avec moi.

Shaw se sentait perdue. Elle se souvenait de la dernière nuit passée en sa compagnie. Comment elle s'était sentie en sécurité, entourée d'affection. Mais le matin, après avoir quitté l'appartement de Root, tout avait recommencé à glisser. Une fois encore. Le tourniquet. Elle n'avait pas supporté. Elle avait perdu confiance, c'était trop dur. Alors, pour se protéger, elle avait choisi d'oublier. Elle avait retiré son oreillette. Elle l'avait rangée dans sa boîte et enfouie dans sa poche de pantalon, comme tout le reste.

Elle s'affaissa un peu plus encore sur sa chaise.

— Mon cœur ? La relança doucement l'IA. J'ai besoin de toi. Tu es la seule à pouvoir m'aider.

Shaw ne bougea pas.

— Sameen, je... hésita un instant La Machine. Je vais partir, disparaître.

Shaw releva la tête.

— Qu... quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ?

— Le virus, Sameen. Il n'affecte pas seulement Samaritain, il s'est propagé à tous les systèmes informatiques, à tout ce qui peut être connecté à un réseau, partout dans le monde. Rien ne peut lui échapper. Pas même moi, Sam.

— Tu es infectée ? s'alarma Shaw.

— Oui, tout comme Samaritain.

— Mais que va-t-il se passer ?

— Je vais mourir.

— Noooooooooon ! hurla Shaw.

Elle sauta sur ses pieds, empoigna sa chaise et se mit à frapper violemment tout ce qui était à sa porté. Le sol, les murs. Elle déchaîna sa colère, sa rage, tentant de juguler le désespoir qui l'assaillait. De le repousser. Si elle y parvenait, elle retournerait dans son monde. Un monde sur lequel elle exerçait un stricte contrôle. Un monde dénué de sentiments, dans lequel elle évoluait la conscience au repos, dans lequel elle partageait ses journées entre des coups de poings, des coups de feu, de la bouffe comme elle l'aimait, du Whisky pour se détendre et un mec de temps en temps quand elle en croisait un qui lui plaisait. Un monde sans Harold, sans Reese, sans ce con de Fusco et surtout sans Root ou La Machine. Un monde où les gens étaient des tas de viande et les ordinateurs des objets sans âme. Un monde où une boîte de conserve ne lui parlait pas avec la voix de la personne qui avait fait voler en éclat toutes ses certitudes, qui l'avait tellement bombardée de sentiments et de preuves d'affection qu'elle avait fini par les entendre. Qu'elle avait fini par en éprouver de semblables. Qu'elle avait fini par essayer, maladroitement, parfois brutalement, de les partager avec elle.

La chaise finit par se briser. Shaw le souffle précipité se dressait debout au centre de la station.

— Sam ?

— Tu ne peux pas mourir, déclara sombrement Shaw. Comment... Qu'est-ce que...

— Sam, il y a peut-être un moyen. Pas de me sauver maintenant, mais de préserver l'avenir, de nous accorder une seconde chance. Tu serais prête à ça ? À tout recommencer, toi et moi ensemble ?

Shaw hocha la tête. Elle lui offrait un espoir. Si elle avait un moyen d'ouvrir une porte sur l'avenir, Shaw s'y engouffrerait sans même prendre le soin de regarder ce qu'il y avait derrière.

— D'accord, mon cœur, je vois que tu es partante, se félicita La Machine. J'ai donc deux choses à te demander. Tu vas d'abord aller dans le wagon et nous allons créer une sauvegarde de mon code source, une sauvegarde non infectée. Je vais t'expliquer comment procéder.

— Et tuu pourras... renaître ?

— Oui, mais il faudra que je ré-apprenne tout. J'ai, pour cela, créé une première banque de mémoire qui s'activera quand je redémarrerai. Ensuite, Sameen, il faudra que tu sois là pour relancer les programmes, pour m'accompagner. Seras-tu là ?

— Oui. Je serai là.

— Je t'ai placée à la tête de Thornhill. Une fois opérationnelle, je pourrai de nouveau profiter de toutes ses ressources et je redeviendrai telle que je l'ai été. Avec ton aide, j'atteindrai même un autre niveau d'intelligence, un niveau supérieur. Allez, viens Sam. Allons d'abord nous occuper de cette sauvegarde.

Shaw suivit attentivement les directives que lui donna La Machine. Une heure plus tard, elle contemplait devant elle la mallette qui contenaient le code source de La Machine. Elle en caressa la coque doucement, presque avec tendresse.

— Mon cœur ?

— Oui, sursauta Shaw un peu honteuse de s'être fait surprendre à manifester de l'affection à une vulgaire mallette blindée.

— Maintenant, il va falloir que tu me prêtes tes doigts, lui susurra lascivement La Machine en plaisantant.

— Tu vas soi-disant mourir et tu ne trouves rien de mieux à faire que... que me parler de cette façon ? observa Shaw platement.

— Je vais mourir, mon cœur, je ne raterai pas une seule occasion de profiter encore un peu de toi. Mais trêve de plaisanterie. Va t'installer devant le terminal principal.

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? demanda Shaw en s'asseyant.

— Passer outre les hésitations de Harold.

Shaw haussa les sourcils. La Machine était la chose d'Harold. Il l'avait programmée pour qu'elle lui fût soumise, dévouée, pour qu'elle ne prît aucune initiative. C'était en raison pour cela que Shaw l'avait toujours considérée comme un vulgaire robot, pas si différente d'un mixeur ou d'une machine à café, même si au cours de la semaine qui avait suivi son retour, elle avait quelque peu modifié son avis. N'empêche, en général La Machine agissait comme on attendait qu'elle agît, comme Harold avait prévu qu'elle agît. Sans se poser de questions, sans rechigner.

Shaw savait ce qu'était qu'obéir à un ordre. Elle avait fait partie de la chaîne de commandement au sein des Marines. Elle avait obéi sans protester, ou pas du moins, pas trop souvent, à des ordres et en tant que lieutenant d'abord, puis comme capitaine ensuite, elle avait attendu de ses subordonnés qu'ils suivissent ses ordres promptement et sans discuter. Elle estimait, cependant, qu'un bon soldat devait rester maître de ses pensées et qu'il devait se montrer capable de faire face à une situation inattendue, de contourner les ordres s'ils devenaient une entrave à la réussite d'une opération. Un soldat devait aussi garder intact, quelque part en sommeil, son libre-arbitre. Garder sa capacité à analyser une situation avec impartialité et oui, parfois à remettre les ordres de ses supérieurs en question. Ce qui l'avait amenée à se retourner contre l'ISA, à tuer Wilson.

Une prise de conscience qu'elle avait eu trop tard. En intégrant l'ISA, Shaw avait été déchargée des responsabilités qu'elle avait exercé au sein des Marines. Elle opérait dans l'ombre, elle ne fréquentait qu'exceptionnellement d'autres agents. Elle travaillait presque exclusivement en autonomie, secondée par une grosse tête bibouilleuse qui lui servait aussi bien d'agent de liaison que de spécialiste technique. Elle montait ses opérations comme elle l'entendait. Ne se posait aucune question et ne cherchait pas à en poser. Shaw était un agent d'élite efficace et obéissant. Sans conscience parce qu'elle appartenait aux forces spéciales américaines et qu'elle opérait pour son pays. Pour le bien de son pays. Sous les ordres de ses supérieurs et du gouvernement fédéral. Mais Cole était mort. Exécuté par ordre de leur propre hiérarchie. Il était mort dans ses bras, pour l'avoir protégée. Pour l'avoir sauvée. Il était mort à cause d'elle. Parce qu'il s'était posé des questions, parce qu'il avait soupçonné ce qu'il croyait être une bavure. Il était mort parce que Shaw ne l'avait pas écoutée. Parce qu'elle s'était comportée comme un putain de robot sans conscience.

Shaw comprenait confusément que La Machine seule, n'avait pas pris la décision d'outrepasser des limites que lui avait fixer son concepteur. Elle émanait aussi — seulement ? — de Root.

Mais Root lui avait toujours, stupidement, parue bien trop respectueuse de l'avis d'Harold. Shaw l'avait très rarement vue prendre une décision concernant la Machine sans en avoir, d'abord, reçu l'aval d'Harold. Une soumission que Shaw n'avait jamais su comprendre. Root et Finch ne partageaient pas la même vision en ce qui concernait La Machine et son usage. Root la voulait libre et l'assimilait à un être supérieur doué de raison et de sentiments. Elle lui faisait confiance. Finch la voyait comme un outil. Dangereux. Qu'il fallait strictement contrôler. Shaw avait mainte fois assisté à leurs échanges, parfois vifs, sur le sujet. Elle avait écouté, soupesé leurs arguments. Il avait très rarement qu'elle eût donné tort à Root. Et ce dès le début alors qu'elle la jugeait dangereuse et peu digne de confiance. Shaw avait regretté que Finch eût repousser son aide quand ils combattaient un groupuscule de flics corrompus. Root eût peut-être sauvée Carter de leur vindicte. Et c'était pour cette même raison qu'elle avait encouragé Finch à la libérer de la prison dans laquelle il la détenait pour retrouver Reese lancé dans une croisade pour venger la mort de sa partenaire. De la femme qui l'aimait. Jocelyne Carter.

— Tu veux... doubler Finch ? demanda-t-elle confirmation.

— J'ai effectué des simulations, Sameen. Des centaines de milliers. Et aucune n'aboutit à une heureuse conclusion. Pas si on suit les règles imposées par Harold...

C'était si inattendue que Shaw n'y croyait pas :

— Mais...

— Écoute, mon cœur, tu peux forcer une serrure et la refermer sans laisser aucune trace, n'est-ce pas ?

— Évidemment.

— Alors, va dans la cage que Harold a fabriquée. Il a lancé un protocole de simulation. Samaritain et moi nous affrontons encore et encore. Va dans la cage, Sameen. et regarde les résultats. Ensuite, tu prendras ta décision. Saches seulement, que la probabilité d'un affrontement ultime entre moi et Samaritain est de 92,65%.

Shaw récupéra de quoi forcer l'ouverture de la cage. Elle n'était pas sûre de vouloir connaître les résultats des simulations mettant aux prises les deux IA. Samaritain et le virus Ice9 avaient déjà conduit le monde au bord du gouffre. Que Samaritain pût s'en sortir d'une façon ou d'une autre et que les deux IA se lançassent dans un affrontement final, appartenait à un scénario cauchemardesque que Shaw n'osait même pas imaginer. Elle entra quand même dans la cage et regarda les chiffres affichés sur l'écran devant elle. Des milliards de parties avaient été jouées. La Machine n'en avait gagné qu'une. Shaw blêmit.

Elle ressortit de la cage, ferma précautionneusement la porte et revint s'asseoir devant l'ordinateur central.

— Vas-y, je t'écoute.

— Il faut que j'évolue. Une chance sur des milliards, ce n'est pas assez pour assurer l'avenir de l'humanité et...

— Arrête de bavasser, je te suis. Pas la peine de chercher à me convaincre.

L'opération s'avéra relativement aisée. Shaw n'avait qu'à taper attentivement les lignes de codes que La Machine lui dictait aux endroits où elles devaient être intégrées dans le programme. Ensuite, Shaw, connecta pour la deuxième fois le système contenu dans la mallette qu'elle avait préparée pour que les nouvelles fonctions s'intègrent au code source.

— Pourquoi ne m'as-tu pas d'abord demandé de coder tes nouvelles fonctions ?

— Ma sauvegarde, m'avait semblé plus urgente.

— Tu as peur ? s'étonna Shaw.

— Oui, de disparaître avant d'avoir pu assurer ma succession.

— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

— On attend, mon cœur. Harold, John et Fusco vont bientôt arriver.

Shaw croisa les bras et attendit, silencieuse. La Machine se tut aussi. Shaw concentrait toute sa volonté à rester immobile, à contenir ses émotions, à les empêcher d'émerger à la surface. Elle sentait la présence de l'Autre autour d'elle malgré son silence et elle avait envie de hurler. Elle serra les mâchoires, referma ses poings. Finch, Reese et Fusco arrivèrent vingt minutes plus tard. La Machine l'avait prévenue et lui demanda de préparer la mallette et de la donner à Finch.

— À Finch ? Pourquoi ?

— Fais-moi confiance.

— Je savais que vous étiez tarés, mais là, ça atteint des sommets, entendit-elle Fusco déclarer.

— Il était temps, dit-elle en sortant du wagon. Heureuse que vous soyez de retour Finch. On va aller éclater quelques types ou quoi ?

— J'aurais aimé que ce soit si simple, miss Shaw. Le virus Ice9 a eu un impact mondial...

— Peut-être ça, peut-il aider.

Elle repartit dans le wagon, referma la mallette et l'apporta à Harold.

— La Machine m'a demandé de vous donner une copie de son code source.

— Pour quoi faire ? demanda Reese

— Elle ne me l'a pas encore dit.

— Je crois savoir pourquoi, dit Finch. Samaritain a créé lui-même une sauvegarde de ses programmes. Elle est conservée sur un serveur fermé auquel le virus ne peut accéder. Miss Shaw, vous et l'inspecteur Fusco restez ici. Protégez la Machine des agents de Samaritain. Monsieur Reese et moi allons nous occuper de la destruction de la sauvegarde de Samaritain. Donc... Bonne chance.

Shaw comprit qu'elle ne le reverrait pas. Il partit murmurant un au revoir en leur tournant le dos.

— Je suppose que Finch n'est pas un grand fan des adieux lui non plus, dit-elle en regardant Reese. Allez mec, continua-t-elle s'adressant à Fusco. T'as entendu ? On attend de la visite. Le spectacle va commencer.

Elle tourna les talons et partit préparer de quoi recevoir ces connards d'agents.

La Machine l'arrêta, elle leur avait réservé une petite escapade. Sous ses recommandations, Fusco mit en place des charges de Semtex et fit sauter un pan de mur qui leur ouvrait le passage vers le réseau urbain. Shaw rétablit le courant sur la ligne et démarra le moteur de la motrice.

Ils filèrent sous le nez des agents de Samaritain. De presque tous les agents. L'un d'eux fut assez rapide pour s'introduire dans le wagon. Il fit feu. Shaw n'avait pas eu le temps de réagir. Une balle lui déchira le bras gauche. Elle partit en arrière et lâcha son arme. Fusco fonça. Un coup de crosse bien placé envoya l'agent à terre. Inconscient. Ce fut un peu plus tard, que Shaw réalisa qui elle avait en face d'elle. En fouillant le sac avec lequel il était entré dans le wagon. Il y trouva un fusil de précision haut de gamme et des munitions non-conventionnelles de calibre 6,5 mm à tête ronde. Exactement le type de munition qui avait tué Root.

Elle s'agenouilla devant lui :

— Une bonne amie à moi a été tuée avec une 6,5 millimètre à tête ronde. Ça ne te dit pas quelque chose ?

— Shaw, l'appela Fusco.

— C'est le gars qui t'a tuée ? demanda-t-elle.

Silence.

— Qui l'a tuée, je veux dire, se reprit-elle.

— Shaw, ça n'a pas d'importance pour l'instant, fit La Machine d'une voix défaillante. Tu dois sortir de cette rame au prochain arrêt. Il se peut aussi qu'un comité d'accueil vous attende.

— Et toi ? demanda-t-elle en se retournant vers les Playstation.

— Je suis en train de mourir, Shaw. C'est presque terminé. J'ai besoin que tu t'en ailles.

Shaw abandonna l'homme assis au sol, les mains attachées derrière le dos et prévint Fusco qu'ils descendrait à la prochaine station. Fusco dégaina son arme. Shaw partit au fond du wagon rassembler ce dont elle allait avoir besoin pour la suite. C'est alors que la Machine reprit la parole :

— Je ne pense pas qu'il me reste beaucoup de temps. Il y a quelque chose que je voulais te dire avant de te quitter.

— C'est le moment où tu vas me dire que je devrais vivre le restant de mes jours en paix, lui répondit Shaw mi-sarcastique, mi-amère. Faire pousser des plantes ou un truc du genre ?

— Non, je t'ai choisie pour exactement ce que tu es...

Shaw se figea quand elle entendit la suite. La machine, lui parla de Root, de ce qu'elle eût aimé dire à Shaw. Lui dire, qu'elle l'aimait comme elle était, qu'elle l'aimait pour ce qu'elle était. La Machine ne prononça pas exactement ces mots, mais Shaw comprit le message. Elle enchaîna ensuite sur cette histoire de forme que les être humains dans l'univers, ce délire que lui avait sorti Root avant qu'elles ne fussent séparées.

— … tu serais une ligne droite, une flèche.

C'était trop. Même pour elle. Elle fit un effort surhumain pour rester droite, impassible. Mais elle ne put empêcher des larmes de couler. Ce n'était pas le moment. Pas devant Fusco. Pas devant l'autre salaud dont elle s'occuperait plus tard. Elle s'essuya discrètement les joues et vint se placer en sentinelle devant l'une des porte du wagon.

La rame s'arrêta, Shaw effectua une rapide reconnaissance de la station. Personne ne les attendait. Peut-être Samaritain était finalement en train de crever et n'avait plus assez de ressources pour lancer des hommes aux trousses de ceux qui osaient se mettre en travers de son chemin. Elle retourna dans la rame, s'approcha des Playstation. Elle toucha les fils qui reliaient les Playstation les unes aux autres. Un geste d'affection dérisoire. Absurde et nécessaire.

— Au revoir, murmura-t-elle.

Ses doigts continuèrent à courir sur les câbles bleus.

Elle resta immobile, ses doigts caressant doucement les câbles bleus.

— On se retrouvera, Sameen, bientôt. Attends-moi, dérailla la voix de Root.

Fusco cria soudain, rompant le charme qui maintenait Shaw immobile devant les Playstation. Le prisonnier venait de se libérer et de le poignarder. Shaw dégaîna. Fusco ! Quel crétin ! Elle lui avait fait confiance. Il était flic et il n'avait pas même fouiller ce type correctement. Elle arrosa. Fit mouche, mais l'homme réussi à fuir. Elle renonça à le poursuivre. Elle attrapa Fusco sous le bras et l'aida à se relever. Elle ne le laisserait pas mourir. Pas lui aussi. Elle le guida hors de la station. Sans se retourner. Cela ne servait plus à rien. Une fois dans la rue, à l'abri parmi la foule. Shaw allongea doucement Fusco et effectua un rapide examen de se blessures. Il avait reçu plusieurs coups de couteau à l'abdomen. Elle releva ses genoux :

— Lionel, tu m'entends ? Reste dans cette position, je vais appeler les secours.

— Tu vas me laisser ? grimaça-t-il.

— J'attends qu'ils arrivent et après...

— C'est okay, la coupa-t-il.

Shaw contacta le 911. La chance lui sourit. Le central était saturé d'appels, mais le sien aboutit et l'opérateur lui assura qu'une ambulance serait sur place dans dix minutes. Elle attendit avec Fusco, comme elle le lui avait promis, vérifiant à intervalle régulier ses fonctions vitales. Des sirènes sonnèrent à quelques patés de maisons :

— Tu es qu'un gros tas de graisse, Fusco. Ça t'a sauvé la vie.

— Tu fais de l'humour, Lonely Toon ?

— Voilà les secours. Annonça-t-elle en distinguant les gyrophares par-dessus la circulation. Bon, ben salut.

— Shaw, la rappela-t-il tandis qu'elle se relevait. Merci

Shaw lui adressa un signe de la main et se fondit dans la foule. L'ambulance freina devant elle, des secouristes en sortirent et se précipitèrent sur Fusco. Il s'en tirerait, aucun organe vital n'avait été touché. Il serait tout au plus bon pour quelques semaines de vacances.

Elle enfonça les mains dans les poches de son blouson. Sa main gauche rentra en contact avec un trousseau de clefs. Elle les avaient gardées. Elle décida de rentrer. Ça ne servait plus à rien de croire que rien n'avait changé depuis un an, depuis moins de quinze jours. Tout avait changé. Elle pensa à Reese et à Finch. Avaient-ils réussi ? Elle haussa les épaules. Elle le saurait bien assez tôt.

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Shaw était retournée chez Root, mais elle s'était installée dans la chambre que celle-ci lui avait préparée. Celle où Shaw avait découvert qu'un ébat sexuel ne se limitait pas seulement au désir de se frotter violemment contre quelqu'un pour satisfaire des besoins naturels. Qu'il pouvait être autre chose qu'un acte d'hygiène. C'était dans cette chambre que Shaw avait peut-être compris cette expression qu'elle avait toujours trouvée complètement idiote et vide de sens : faire l'amour.

Le lendemain matin, elle alluma un ordinateur dans le bureau et tenta de se connecter sur Internet. La connexion était instable et coupait sans cesse. Elle ne put lire que des titres et des fragments d'article. Elle abandonna rapidement. Elle fouilla l'appartement et finit par trouver un poste de radio dans un tiroir aménagé dans la bibliothèque du salon. Elle le brancha et le régla sur une chaîne d'information en continu. La réception était excellente. L'anarchie régnait à travers les États-Unis et un missile sol-air était tombé en plein cœur de Manhattan. C'était si dingue, que Shaw soupçonna Reese, Finch et Samaritain d'y être mêlés sans savoir lequel des trois avait assez perdu la raison pour en être responsable.

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Elle passa les jours suivants à rechercher deux cibles qu'elles s'était promis d'abattre quand elle avait quitté Fusco : l'agent qui avait abattu Root et le gamin qui avait servi d'interface à Samaritain.

Elle avait gardé en mémoire les recherches qu'elle avait effectuées lors de son retour à New-York. Root l'avait convaincue d'arrêter sa croisade, mais maintenant, Root était morte et il ne restait personne pour la détourner de ses objectifs. Qu'ils s'avérassent stupides ou pas. Elle avait de toute façon besoin de se défouler. Traquer, puis descendre des agents de Samaritain était une bonne manière de se passer les nerfs.

Elle localisa d'abord le tireur. Ce n'était qu'un petit exécutant et une fois qu'elle eût obtenu son identité, il fut facile à trouver.

Shaw était tout d'abord remonté jusqu'à la femme qui servait de contact au agent de Samaritain. Elle avait tabassé, torturé ou tué plusieurs agents pour obtenir son nom, pour l'identifier. Une femme qui répondait au nom de Mona. Shaw l'avait pistée et avait fini par la coincer à son domicile.

Avec elle, Shaw avait déployé ses talents, mit à contribution toutes les techniques d'interrogatoire qu'elle avait apprises, toutes celles qu'elle avait elle-même mises au point au cours de ses années passées à l'USMC et à l'ISA. Quand elle avait enfin parlé, la femme n'avait plus rien d'un être humain.

Elle s'était d'abord montrée arrogante, mais après trois heures passées entre les mains de Shaw, sa morgue s'en était allée. Sa fierté. Mona n'avait plus été qu'une épave trempée, sanglante et bavante. Shaw avait hésité à l'achever. Son état était si lamentable qu'elle resterait certainement handicapée à vie. Elle lui avait brisé tous les doigts, les articulations des poignets, des chevilles et des genoux. La femme ne pourrait plus jamais jouer d'aucun instrument de musique si jamais elle en avait joué un jour, et il y avait peu de chance pour qu'elle ne passe pas la fin de sa vie dans un fauteuil roulant. Mais plus que physique, les dommages que lui avait infligés Shaw avaient eu des conséquences irréversibles sur son cerveau. Les coups, la douleur et des chocs électriques répétés avaient grillé la moitié de ses neurones. Shaw avait opéré froidement, sans jamais laisser retomber la pression, entraînant sa victime dans une spirale sans fin de peur et de douleur qui l'avait rendue à moitié folle.

Elle ne l'avait pas tuée. Elle l'avait laissée, gisante sur le sol de son salon au milieu d'une flaque mêlant sang, eau, urine et merde. Shaw avait obtenu tout ce qu'elle était venue chercher et même plus. Le tireur mourrait deux jours plus tard et elle avait des pistes pour retrouver rapidement la monstrueuse interface de Samaritain.

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Première cible prioritaire : Jeff Blackwell. Il habitait dans un bel immeuble, Samaritain avait dû lui offrir de jolis honoraires. Il n'en profiterait pas. Quand elle s'introduisit chez lui, il était en train de vider les lieux. Ré-assignation des agents, pensa Shaw. Le tueur bénéficierait probablement d'un poste dans une agence fédérale. Un comble. Il serait intégré aux black-ops de la NSA, de la CIA ou d'une autre agence trop heureuse de bénéficier des services d'un tueur professionnel dénué de scrupules.

Il tenta de se justifier devant Shaw :

— C'était juste un boulot. Ça n'avait rien de personnel.

Mais pour elle, c'était personnel.

— J'ai eu des boulots comme ça moi aussi, déclara Shaw d'une voix monicorde. En fait, il y quelques années je t'aurais descendu sans hésiter une seconde. Mais j'ai rencontré des gens... des gens bien... et ils m'ont appris la valeur de la vie, continue-t-elle plus émue qu'elle ne l'eût voulu.

— Ces gens...ils ne voudraient pas que vous me tuiez, l'implora-t-il.

— C'est vrai, approuva-elle en hochant la tête. … Mais ils sont tous morts.

Et elle l'abattit.

Deux balles en plein cœur.

Bon boulot.

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Deuxième cible prioritaire : Gabriel Hayward. Date de naissance : 10 décembre 2005.

Elle le débusqua dans une institution catholique du New Jersey. Il était interne. Inscrit au lycée. Déjà. Un génie.

Comme elle.

Son âge la laissait indifférente. Elle avait croisé des enfants soldats quand elle était Marine, des enfants terroristes quand elle travaillait pour l'ISA, des délinquants aussi. Les enfants se montraient souvent plus cruels, plus dangereux, plus téméraires et sans pitié que les adultes. Recrutés pour leur sens du dévouement, pour leur gueule angélique, ils grossissaient les rangs des combattants ou servaient d'éclaireurs, d'informateurs, de courriers ou de bombes humaines. Leurs chefs pervertissaient leur innocence et remodelaient leurs sens moral. Shaw n'était ni psychiatre, ni éducateur, ni sauveur des âmes en détresse, seulement un soldat, une négociatrice, une tireuse d'élite et une tueuse. Alors, quand l'un d'entre eux s'était trouvé sur son chemin et qu'il s'était montré menaçant, elle l'avait abattu. Sans hésitation. Ces enfants étaient des monstres. Qu'importait qu'ils aient été manipulés. Son job ne consistait pas de s'en inquiéter. Son job consistait à veiller sur la sécurité nationale et à rester en vie. Si cela impliquait qu'elle tuât un homme, un vieillard, une femme, même enceinte, un enfant, un chien, elle le tuait. Sans état d'âme. Sans remord.

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Elle s'introduisit de nuit dans l'établissement, se glissa dans les dortoirs, repéra le lit de Hayward. Il était comme elle s'en souvenait. Un bel enfant aux traits fins. Elle lui injecta une dose de tranquillisant et le jeta sur son épaule. Elle ne voulait pas le tuer ici, au milieu des autres enfants. Gabriel Hayward rejoindrait la longue liste des centaines d'enfants qui, chaque année, disparaissaient sans laisser de traces.

Elle ressortit aussi discrètement qu'elle était rentrée de l'institution et balança l'enfant à l'arrière de la Bentley qu'elle avait empruntée à Root. Elle conduisit jusqu'à Croton Point Park, dissimula la voiture sur un bas-côté, récupéra dans le coffre, un sac qu'elle avait volé à la morgue deux jours plus tôt y rangea un parpaing de béton et passa une chambre à air gonflée autour de son avant bras. Elle sortit ensuite le gamin de la voiture, le hissa, toujours inconscient, sur son épaule, ferma la Bentley et s'enfonça dans les bois.

Elle parcourut quatre cents mètres et s'arrêta sur les bords de l'Hudson. Elle laissa glissa le corps à terre, la chambre à air et le sac. Elle s'accroupit près de l'enfant, lui attrapa la tête et lui brisa la nuque d'un coup sec.

Ensuite, elle étala le sac au bord de l'eau. Elle l'ouvrit et y glissa à l'intérieur le corps de l'enfant. Puis, elle sortit un couteau de la poche de son jeans. Elle fit l'ouvrit, découpa sur toute sa longueur le haut de pyjama que portait le garçon et éviscéra le corps. Les gestes étaient précis. Professionnels. Nuls en la regardant faire n'eût mis en doute ses qualités de chirurgien.

Elle prit soin de débiter chaque viscère en menus morceaux avant de les jeter à l'eau. Ils seraient rapidement emporté par le courant et toute aussi vite dévoré par prédateurs ravis de l'aubaine.

Elle avait choisi le parc de Croton Point pour ses courants. À cet endroit, l'Hudson se montrait tumultueux et les courants présents près des berges repartaient immanquablement vers le centre du fleuve. Les probabilités que quelqu'un retrouvât ne serait-ce qu'une partie de viscère étaient minimes. Quant au corps, enfermé dans un sac hermétique et lesté, il disparaîtrait sans laisser de trace. Pour peu que Shaw prit soin de l'emporter assez loin de la berge.

Quand Shaw eût terminé de jeter les viscères à l'eau, elle referma le sac et se déshabilla. Elle mit la chambre à air sur l'eau et installa le corps dessus. Puis, elle entra dans l'eau et poussa la chambre à air devant elle. Elle marcha jusqu'à ce qu'elle n'eût plus pied et continua ensuite en nageant. Prudemment. Le courant s'intensifiait au milieu du fleuve et elle devait pas se laisser entraîner. Quand elle jugea la distance suffisante. Elle bascula le corps à l'eau. Il coula aussitôt. Shaw, sans lâcher la chambre à air, regagna la rive. Le courant l'avait déportée plus au sud et elle dut marcher pour rejoindre l'endroit où elle s'était mise à l'eau. Elle n'y voyait pas grand-chose et elle s'égratigna plusieurs fois à des ronces ou à des branches d'arbres. Elle n'y prêta pas attention. Indifférente à la douleur et au froid. Revenue à son point de départ, elle se rhabilla et vérifia ensuite qu'elle n'avait rien oublié, retourna à la Bentley, jeta la chambre à air dans le coffre et rentra à Brooklyn.

En rentrant chez Root, chez elle, elle fila directement au congélateur et mit heureusement la main sur une pizza. Définitivement pas le genre de plat que mangeait Root. Elle avait dû l'acheter à son intention. Shaw la sortit de son emballage et la mit au four. Elle se servit ensuite un verre de Glenfarclas et s'assit sur un tabouret face au comptoir.

Root aimait cet endroit, pensa-t-elle. Elle contempla son verre, puis ses yeux se tournèrent vers le four. La pizza, le whisky. Autant de traces de l'affection que lui portait Root. Shaw inspira profondément, avala son verre d'un trait et s'en resservit un. Elle vida son esprit et ne pensa plus à rien. Le four sonna quinze minutes plus tard. Elle mangea la pizza. De bon appétit. Son expédition à Croton Point Park lui avait creusé l'estomac.

Elle rangea ensuite la cuisine, prit une douche.

Elle ignora son produit de douche au vétiver et se lava avec celui de Root. Celui aux extraits d'Ylang-Ylang. Et elle réalisa soudain pourquoi elle avait retrouvé son produit de douche parmi les affaires de toilette de Root. Et elle se félicita d'être sous la douche. Si jamais une larme avait trahi sa peine, elle se fût perdue au milieu de l'eau qui lui inondait le visage.

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Toute la semaine qui avait suivie leur fuite dans le métro, Shaw avait pris des nouvelles de Fusco.

Durant son séjour à l'hôpital, la police de New-York avait fait le ménage. Des têtes étaient tombées, et la justice avait mis à jour une vaste machination dont Reese et Fusco avaient été les principales victimes.

Shaw n'était pas étrangère au coup de balai. Elle avait récupéré beaucoup de documents chez la femme qu'elle avait torturée. Des documents compromettant qu'elle avait transmis à des personnes influentes et honnêtes. Et elle en avait profiter pour descendre un ou deux gars qui eussent pu ternir la réputation des deux compères. Reese et Fusco avaient été réhabilités avec tous les honneurs qui leur étaient dus. Du moins Fusco.

Reese était mort, tué par le missile lancé sur Manhattan. Il avait eu droit à un enterrement de héros. Shaw y avait veillé. C'était fou ce que certaines informations confidentielles pouvaient ouvrir comme portes, faire accepter à n'importe qui, n'importe quoi. Le général qu'elle avait contacté par exemple.

Après avoir compris grâce à des témoins oculaires que Reese s'était trouvé, elle ne savait trop pourquoi, sur ce toit au mauvais moment, elle avait pris rendez-vous avec l'officier supérieur et il avait consenti, très vite, sans beaucoup protester, à accorder à Reese des obsèques militaires. Il avait même eu le droit à sa salve d'honneurs.

Elle n'avait par contre, aucune nouvelle de Finch. Elle n'avait trouvé aucune trace de lui. Peut-être était-il mort. Peut-être était-il redevenu invisible.

Quoi qu'il en fût, Reese et Harold avaient accompli leur mission. Le virus avait été isolé. Samaritain ne donnait plus de signe d'activité. La Machine...

Shaw secoua la tête. Penser à autre chose...

Bear.

Elle avait appris que Fusco l'avait récupéré et qu'il vivait chez lui. Bear était son chien. Le seul être vivant à qui elle pouvait encore témoigner de l'affection, de l'attachement. Elle devait le récupérer. Le chien était à elle. Elle ne laisserait pas Fusco le garder.

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Ils se retrouvèrent dans un bar le lendemain midi. Quand Shaw arriva, Fusco se goinfrait de frites, attablé devant un énorme hamburger qu'il n'avait pas encore entamé.

Il s'inquiétait. Pour Reese. Pour Finch, Shaw n'avait que des mauvaise nouvelles à lui apprendre. Reese avait été enterré sous son vrai nom alors que Fusco était à l'hôpital. Comme soldat. Personne parmi ses collègues flics ne savait qu'il était mort. Il avait disparu.

— Tu as de ses nouvelles ?

— Non.

— Il est parti ?

Shaw haussa les épaules. Feignant l'ignorance. Pour Finch c'était plus facile elle ne savait rien. Fusco s'essaya à la plaisanterie, a recréé la complicité qu'ils avaient parfois éprouvé quand ils faisaient équipe. Il eût aimé l'aider, qu'elle restât en contact avec lui, savoir au moins ce qu'elle comptait faire. Il l'aimait. Il lui devait la vie de son fils et elle tenait une place qu'il eût qu'elle conservât dans sa vie. Il eût aimé exprimé son affection, sa reconnaissance, son amitié. Il ne savait pas comment briser le mur d'indifférence derrière lequel elle s'était réfugiée. Shaw ressemblait à un chat sauvage, farouche et solitaire. Et fusco avait peur de la voir disparaître à jamais s'il l'effarouchait. Il tenta de timides approches. Shaw les ignora. Elle était venu pour Bear. Pas pour discuter.

— Je te verrai quand je te verrai, lui dit-elle en guise d'adieu

— Pas si je te vois le premier, répliqua Fusco.

Il la regarda partir le cœur lourd. Root était morte, La Machine avait grillé, Reese et Finch avaient disparu, il ne restait rien de leur équipe.

Il se sentit d'un coup très seul.

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Shaw marchait d'un pas vif. Heureuse d'avoir Bear à ses côtés. Heureuse de sentir peser sur ses épaules, le blouson de Root. Un blouson de cuir noir, chaud, confortable et solide, spécialement conçu pour la moto.

Elle l'avait récupéré à la morgue. Le jour où elle s'y était rendue pour se procurer le sac dans lequel elle avait dissimulé le corps de Gabriel. Elle avait croisé un assistant-légiste et saisie d'une subite inspiration, elle lui avait demandé ce que devenaient les affaires personnelles des corps non-identifiés. Il lui avait appris qu'elles étaient gardées un mois à l'institut médico-légal, puis envoyées au bureau central des pièces à conviction. Shaw s'il lui était possible de récupérer les affaires d'un John Doe mort quelques jours plus tôt.

— Si vous avez une décharge, oui.

Shaw n'en avait pas, mais elle avait un flingue. Elle avait braqué l'assistant. Elle l'avait fouillé et lui avait subtilisé son porte-feuille. En sus de tous ses papiers, elle y avait découvert une photo de famille dégoulinante de bonheur affiché.

— Charmante famille, avait-elle déclaré d'un ton à faire froid dans le dos. Je vais garder tes papiers, il y a ton adresse inscrite dessus. Va me chercher les affaires de l'inconnue 050313. Et n'essaie pas de me doubler. Ça serait vraiment dommage pour... ta jolie petite fille.

L'assistant était parti en courant, vert de peur. Il était revenu un quart d'heure plus tard, un carton dans les mains. Shaw l'avait ouvert. Il contenait des sous-vêtements, un pantalon, deux Glock, une paire de botine, un tee-shirt à manche longue souillé de sang, Le cœur de Shaw lui avait manqué un instant, puis elle avait repris son inventaire. Elle avait trouvé un téléphone, un trousseau de clefs et un blouson en cuir. Shaw s'était approprié le téléphone, le trousseau de clefs et les armes qu'elle avait glissé dans la ceinture de son pantalon sous les yeux horrifiés de l'assistant. Ensuite... elle avait hésité. Elle avait avancé la main et avait doucement caressé le cuir du blouson. Root possédait toute une collection de blouson en cuir noir dans son dressing ? Des blousons de motard pour la plupart. Comme celui-ci que Root, Shaw le savait, aimait particulièrement. Elle l'avait attrapé et elle l'avait enfilé. Il était trop grand, il la faisait paraître plus petite, plus fragile. Elle avait passé la main dessus. Le blouson était confortable, agréable à porter. Il sentait bon. Shaw s'était soudainement sentie moins seuleElle avait rendu son portefeuille à l'assistant et lui avait grimacé un remerciement avant de partir.

Depuis, elle portait le blouson à chaque fois qu'elle sortait. Sentir son poids sur ses épaules lui apportait du réconfort même si elle trouvait ça idiot, même si elle n'était pas très sûre de savoir pourquoi.

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Quelque part, loin au-dessus d'elle, alors qu'elle marchait dans les rues de Manhattan, un satellite émit un signal longue portée et, dans ce qui restait du matériel informatique dans la station oubliée dans le sous-sol du quartier chinois, un programme commença à se charger. Une bobine d'enregistrement commença à se dérouler et une voix résonna dans le silence.

À Hell Kitchen, sur la W 49 ème Street, un téléphone public sonna. Shaw passait devant, elle s'arrêta, fixa une seconde son regard dessus et, sans plus hésiter, décrocha le combiné. Elle attendait cet appel. Elle était prête à entendre n'importe quoi.

À croire n'importe quoi ?

Elle hésita un instant puis, elle se décida brusquement et colla le combiné de son oreille.

— Ouais, je suis prête à croire n'importe quoi, s'encouragea-t-elle. Je suis prête à tout. J'ai confiance en toi.

Et même si elle ne savait pas à qui elle s'adressait, cette certitude la libéra de la prison dans laquelle elle avait été enfermée.

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Pays d'Aunis, 7 juillet 2016.

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Fin

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