XVIII. Immatures

- Mr Black, mon cours ne vous intéresse pas, visiblement ?

- Mais au contraire, monsieur ! C'est le cours le plus passionnant auquel il m'ai jamais été donné d'assister !

- Vous me flattez, Mr Black. Je suppose que si vous êtes tellement… investi dans ce que je suis en train d'expliquer, vous pouvez sans hésiter me donner l'ingrédient ultime nécessaire – et indispensable – à cette potion qui est à ajouter quand elle entre en ébullition, après avoir fait tourné huit fois la potion en question dans le sens inverse des aiguilles d'une montre ?

C'était dans ces moments là que Sirius Black remerciait Merlin de lui avoir donné l'intelligence, la malice et un magnifique sourire.

- Cessez d'exhiber ainsi vos canines, Mr Black, elles ne vous seront d'aucun secours. Inutile de tenter de gagner du temps.

C'était dans ces moments-là aussi qu'il haïssait les cours communs avec les Serpentard, et leurs ricanements moqueurs. Il les fusilla d'un regard noir et méprisant, et adressa un imperceptible signe de tête à James, assis à côté de lui.

- Sang d'hyppogriffe dilué dans de l'alcool fort, murmura celui-ci à voix basse en feuilletant rapidement son livre.

- Mr Potter ! Je croyais avoir bien précisé qu'il était inutile, imprudent et stupide de souffler les réponses. Je suis donc malheureusement contraint de vous infliger une petite retenue à tous les deux pour avoir l'amabilité de suivre mon cours. Ainsi que dix points de moins pour Gryffondor. Chacun.

Il ignora les soupirs las et exaspérés et reprit tranquillement :

- Bien. Je suppose que nous pouvons continuer ? Donc, qui est-ce qui pourrait répondre à cette petite question extrêmement simple ?

Trois mains se levèrent aussitôt. Le regard de Slughorn valsa rapidement entre Lily et Rogue, ignorant royalement le troisième, un garçon de Gryffondor qui tentait désespérément de se faire remarquer.

- Je présume que, comme toujours, Miss Evans saura nous éclairer ! lâcha-t-il enfin avec un sourire joyeux en se tournant vers la rousse.

- L'ingrédient nécessaire est le sang d'hyppogriffe dilué préalablement dans de l'alcool très fort ! répondit-elle avec un sourire.

- Très bien, comme toujours. Cinq point pour Gryffondor.

Son sourire s'effaça légèrement. Elle avait espéré récupérer l'inattention de James et Sirius.

- Vous pouvez pas la fermer et écouter, un peu ? leur lança-t-elle en se tournant vers eux – ils étaient assis à la table derrière elle.

- Calme-toi, c'est jamais rien qu'une colle et quelques points de moins…

- Oh, bien sûr, pour Mr Potter, ce n'est jamais rien que ça ! Je m'en fou à la limite que tu sois collé – et toi aussi ! ajouta-t-elle en fixant Sirius de son regard perçant – mais vous faites en permanence perdre des points ! Si vous ne gagnez pas le prochain match contre les Poufsouffle, on termine en troisième place !

- Comme si tu comprenais quelque chose au Quidditch ! répliqua Sirius avec un sourire ironique.

- Je ne prétend pas y comprendre quelque chose à ce sport, mais je comprends en tout cas que vous êtes irrécupérables et que c'est les autres qui paient votre immaturité ! J'en ai vraiment marre, et il n'y a pas que moi ! Vous avez dix-sept ans, merde, grandissez un peu ! Vous êtes agaçants à agir comme des gamins comme ça…

- Oho, la petite Evans s'énerve ! chantonna Sirius. Rooh, mais c'est bon, puisqu'on te dit que c'est rien que quelques points ! On va ramasser tout ça en les écrasant, tes Poufsouffle ! On a pas perdu un seul match depuis le début de l'année.

- Evidemment, si tu exclu celui de janvier contre les Serpentard…

- On était pas en forme ce jour-là et Ninon s'était cassé le bras gauche avec un Cognard à un entraînement ! protesta James.

- Très bien. Je tenais juste à ce que vous sachiez que j'en ai marre, et il n'y a pas que moi qui me plait de vos bavardages et vos… enfantillages ! Toujours ces blagues stupides qui datent de la première année comme renverser des armures dans les couloirs ou bloquer des serrures avec du chewing-gum ensorcelé quasiment impossible à décoincer ! Et je ne parle même pas de la jolie boîte de chocolats pralinés aux noisettes que Mc Gonagall a reçu le jour de la St Valentin ! Dumbledore m'en a parlé quand je lui ai demandé de m'expliquer pourquoi elle était absente depuis deux semaines ! Elle n'arrivait pas à trouver un contre-maléfice pour tous les furoncles roses qui lui poussaient sur la gorge à chaque fois qu'elle disait le mot « retenue » ! Et au fait, Potter, en tant que ta petite amie – potentielle, si vous continuez comme ça –, j'ai reçu de nombreuses plaintes sur le fait que c'est mal de verser du caramel fondu sur les fauteuils de la salle commune. Surtout quand quelqu'un s'apprête à s'asseoir dessus !

Elle ponctua sa tirade d'un regard noir, puis baissa les yeux sur son livre alors qu'Alexia soupirait à côté d'elle. Un toussotement la fit lever les yeux vers Slughorn. Il la regardait fixement, et elle remarqua soudain que tous les regards étaient figés sur elle. Elle parlait à voix trop basse pour que quiconque ai entendu ce qu'elle disait hormis James, Sirius et Alexia – même Lou et Remus, assis un peu plus loin, n'avaient rien entendu – mais le professeur de potions avait pu aisément voir qu'elle s'était retourné pour parler aux garçons.

- Eh bien, eh bien, Miss Evans ! lança Slughorn. Votre comportement m'étonne plus qu'il ne me déçoit ! Vous, ma meilleure élève, discuter pendant mon cours ?

Elle déglutit, ne sachant que répondre. Malgré son côté caractériel, elle restait une élève exemplaire et douée en cette matière, et sa réputation auprès de Slughorn était précieuse, ainsi que le fait qu'il ne tarissait pas d'éloges à son sujet quand il parlait avec les autres professeurs, ce qui sauvait parfois la mise à la jeune fille quand elle se retrouvait impliquée dans une blague idiote des Maraudeurs.

- Je… Je voulais simplement leur expliquer le fonctionnement exact de cette potion, monsieur ! tenta-t-elle sur un ton d'excuse en baissant les yeux pour accentuer la réponse du professeur. Comme ils n'ont rien suivit depuis le début de l'heure, je leur exposais mon point de vue et je leur faisait un résumé de ce que vous aviez dit depuis le début du cours pour qu'ils puissent suivre et écouter la fin de vos explications.

Elle releva la tête et tenta un sourire timide. Il parut satisfait.

- C'est très honorable à vous de tenter de remettre ces deux garnements dans le droit chemin, Miss Evans, bien que je crains que ce ne soit malheureusement peine perdue ! s'exclama-t-il allègrement. Je dois avouer que je n'en attendait pas moins de vous ! Et, si vous le permettez, j'aimerais que vous exposiez votre point de vue à toute la classe !

Elle soupira et prit une grande inspiration en tentant de chasser de son esprit le sablier géant de rubis, les chocolats ensorcelés et le sourire de James pour se re-concentrer sur le sujet. Euh… C'était quoi, le sujet, déjà ? Ah oui ! Potion de Jouvence Intérieure. « Excellent, ça convient parfaitement à la situation ! songea-t-elle ironiquement. »

- Eh bien, d'après le manuel, cette potion – une fois bien préparée – permet de rendre à quiconque la boit son… insouciance. Son côté enfantin. Physiquement, cette personne reste la même, mais son comportement change considérablement, descendant ainsi notamment à un niveau d'immaturité alarmant…

Elle insista sur les trois derniers mots en sachant pertinemment que Sirius et James se reconnaîtraient. Sachant aussi qu'ils n'en auraient absolument rien à faire. Elle soupira de nouveau et poursuivit :

- Le manuel explique aussi que si l'on dépasse la dose, la personne peut perdre la raison, quitte à devenir complètement folle si le dosage est vraiment important. On sait aussi qu'il arrive souvent aux gens de mal lire les instructions la première fois qu'on prépare cette potion et de verser l'épine de rose blanche avant la poudre de corne de licorne, ce qui implique des conséquences désastreuses ; le plus souvent, la coloration capillaire en un fushia éclatant. Il est aussi recommandé, par ailleurs, à la page 246 que si le désir de colorer volontairement ses cheveux est présent, il existe une potion spécifique. D'après mon point de vue sur cette potion…

- Pff, elle peut pas s'arrêter de parler trois secondes ? soupira Sirius à voix basse.

Il n'écoutait plus le discours de Lily depuis longtemps. Alexia se retourna et le toisa d'un regard noir.

- Elle essaie juste de récupérer les points que vous avez fait perdre, alors tu es mal placé pour l'ouvrir.

Il tira la langue et pouffa. Alexia haussa un sourcil méprisant.

- Tu vois, c'est de ça qu'elle voulait parler, tout à l'heure. Le comportement puéril. Oh, mais je suis sûre que tu ignore totalement la signification de ce mot, n'est-ce pas ?

Sans lui laisser le temps de répliquer, elle se retourna et reporta son attention sur ce que disait Lily.

- Elle se prend pour qui ? s'offusqua Sirius. Je sais très bien ce que ça veut dire, puéril ! Non mais je te jure, elle nous parlent comme si on était des gamins…

- C'est ça qu'elles nous reprochent, soupira James. Le fait qu'on soit un peu… immatures.

- Pff ! En quoi ça les regarde ? On est pas immatures, c'est elles qui sont coincées ! On peut s'amuser, merde ! C'est notre dernière année et on est en avril, il nous reste quasiment trois mois… Non, même pas ! Et après, fini Poudlard, bye-bye ! On va devoir bosser, se trouver un appart – parce que je pourrait pas squatter chez tes parents pour le restant de ma vie et toi aussi d'ailleurs – et par-dessus tout on va devoir être… Argh… Jamesie, le mot s'étrangle dans ma gorge, tu veux bien le faire sortir ?

- Sérieux.

- Merci beaucoup, je respire.

- Je t'en prie.

- …et donc, on peut aisément affirmer en suivant cette théorie que le remède à cette potion nécessite évidemment un oeil dragon comme ingrédient principal ! conclut Lily, reprenant son souffle devant le sourire comblé de Slughorn.

- Excellent ! s'extasiait-il, tapotant son ventre rondouillard. Comme toujours ! Eh bien, me voilà contraint de rajouter dix points à Gryffondor. Je ne sais pas comment je pourrais l'éviter avec une élève aussi douée que vous, Miss Evans ! Mr Potter, Mr Black, vous pouvez remercier votre camarade ! Elle vous a une fois de plus sauvé la mise – car ces bavardages sont à répétitions ! J'aimerai un peu plus d'attention, à l'avenir. Donc, reprenons ! Comme nous l'a incroyablement bien expliqué Miss Evans…

- Ne vous donnez pas la peine de dire merci, lança sèchement Lily en se retournant.

- Merci, Princesse, pour avoir débité du blabla d'un soporifisme digne de Binns et qui pour toi était du gâteau à réciter par cœur ! répliqua James.

- Tu sais même pas ce que soporifique veut dire !

- Si, chérie, ça veut dire que ça a l'effet d'un somnifère, autrement dit que ça provoque une irrésistible envie de dormir ! répondit-il fièrement. C'est Remus qui l'a dit la première fois que Sirius s'est endormi en cours d'Histoire de la Magie !

Il affichait un sourire triomphant. Lily le gratifia d'un regard dédaigneux et se retourna pour suivre le cours. Sirius parla pas pendant quelques minutes, puis il se pencha avec hésitation vers James pour que les deux filles devant n'entendent pas ce qu'il disait.

- Eh, au fait, Jamesie…

- Mouii ?

- Ca veut dire quoi, puéril ?

- Oh, pitié…


oOoOoOoOo


- Je te jure, des fois, j'ai des envies de meurtres !

- Tu sais très bien qu'ils sont comme ça depuis toujours, on ne peut pas les changer ! répliqua calmement Alexia.

- Ils m'énervent ! pesta Lily. Ils sont tellement… exaspérants !

- Je sais…

Elles entendirent des bruits de pas derrière elles, dans le couloir. Elles se retournèrent d'un même mouvement. Lou arrivait en courant.

- Désolé, j'ai été… retenue à la sortie. Pour une question de…

Elle cherchait ses mots, visiblement. Alexia lui adressa un sourire amusé.

- Et cette question de « … » aurait-elle par hasard un nom ? répliqua-t-elle, se moquant gentiment. Ou peut-être un prénom ? Hum… Laisse-moi deviner…

- Oui, bon, ça va.

Elle se recoiffa d'un geste mécanique de la main et secoua la tête, agacée.

- J'ai entendu un peu de ta conversation avec les garçons, déclara-t-elle alors qu'elles marchaient d'un pas tranquille vers le couloir de sortilèges. Ils sont vraiment… Je sais pas, ça donne envie de les secouer, les frapper, les faire…

- …redescendre sur Terre ? suggéra Lily. Leur faire comprendre qu'il faut grandir un peu, maintenant ? Qu'a dix-sept ans, glisser des bombabouses la nuit dans le bureau du concierge, ce n'est plus une occupation ?

- C'est exactement ça.

- Je pense qu'on est toutes d'accord là-dessus, conclut Alexia. Mais je persiste à dire qu'on ne peut pas les changer ! C'est dans leur nature…

- …d'être immature.

- Lily, je peux finir mes phrases toute seule, merci.

- En plus, ça rime ! remarqua Lou. Nature immature.

Il y eut un silence.

- Ah.

- Ok.

- Ooh, c'est bon, c'était pour détendre l'atmosphère. Vous êtes crispées…

Lily s'arrêta en plein milieu du couloir. Inspira. Expira. Sourit.

- Ma petite Louloute en sucre ! chantonna-t-elle d'une voix mielleuse. C'est dur à croire mais là, je résiste difficilement à l'envie de t'étriper sur place, alors si tu pouvais avoir la gentillesse de ne pas en rajouter, la situation serait beaucoup plus supportable ! Je te remercie d'avance.

- Pff… C'est bon. On se calme. Je me tais.

- Sage décision.

- Eh mais calme-toi, sérieux, tu te met dans un état pas possible… Tu va pas nous péter un câble maintenant alors que ça fait presque sept ans que tu supporte leurs gamineries !

- JE T'AI DIT DE LA FERMER.

Lou se mordit la lèvre pour résister à l'envie de sortir une réplique cinglante. Ce n'était pas le moment de se disputer avec Lily pour une raison aussi stupide. Alexia ne lâcha pas un mot, sauf quand elles arrivèrent devant la porte du cours de sortilèges. Elle alla tranquillement s'installer tout au fond de la salle et fut rejoint par Lou, qui jugeait plus sage de laisser Lily seule pendant un moment, histoire de laisser retomber la tension. Il fallait toujours une heure ou deux pour laisser le temps au feu de s'éteindre. C'était aussi vrai que les Maraudeurs avaient toujours été gamins : Lily était une caractérielle.

- Coucou les petites choupinettes rigolotes qui chantent tagadagada tsoin tsoin en traversant les nuages en barbe à papa sur leurs poneys bleus !

James ricana et s'assit à côté de Sirius, devant les filles.

- Mais elle a raison, c'est pas possible d'être con comme ça tout le temps ! siffla Alexia.

- Rooh c'est bon relax Darling ! répliqua Sirius, agacé. Qu'est-ce qu'il y a ? Vous aimer pas la barbe à papa ?

James éclata de rire, sous des yeux violets qui pétillaient de fureur. Fureur qui finit par exploser.

- MAIS CA VOUS ARRIVE D'ÊTRE MATURES ET SERIEUX UNE FOIS DANS VOTRE VIE ? s'écria Lou, au bord de la crise de nerf.

Elle était tranquille avec Remus, tout était simple quand ces deux imbéciles avaient commencé à perturber le cours de potions. Résultat : obligés d'écouter – ou du moins de faire semblant – le monologue assommant sur la potion de Jouvence Intérieure, tour à tour de Lily et de ce bon vieux Slug. Conclusion : plus de gloussements ou de blablatages jusqu'à la fin du cours – Slug surveillait toujours chaque élève de très près à partir du moment où son cours était interrompu, ce qui limitait considérablement les possibilités de faire passer le temps autrement qu'en prenant un air passionnément attentif – yeux vaguement plissés fixés sur Slug, menton posé sur une main aux doigts repliés, l'autre occupée à gribouiller sur un parchemin quelques notes. Ce qui était à proprement dire exaspérant.

Ensuite, ils avaient poussé Lily à bout, et quand mademoiselle pète son petit câble de la journée, ce n'est jamais très agréable à voir. Elle est toujours de nature gentille et aimable, mais lorsqu'elle s'énerve, elle ne fait pas semblant, et tous ceux qui l'approchent s'en prennent un coup. Cet état durait généralement quelques heures, ce qui impliquait donc que pour la fin de la matinée, elle serait de très mauvaise humeur.

De plus, elle et Alexia devraient supporter ces deux idiots pour tout le cours de sortilèges.

Et enfin, elle s'était coupée avec sa lame d'argent en tentant de réduire un œil de dragon en une bouillie informe.

Ah, et pour ne rien arranger, il pleuvait. Donc tous projets pour l'après-midi incluant le mot « dehors » était foutu.

Comment afficher un sourire dans une pareille situation ? Déplorable.

- Un peu de silence au fond de la salle ! couina la voix suraiguë du minuscule professeur, debout sur une pile de livre derrière son bureau. Bien, alors aujourd'hui, nous ferons essentiellement des révisions qui concerneront toutes vos séances depuis le début de votre scolarité. Pour commencer…

Lou lâcha un soupir impuissant, bientôt imitée par Alexia, sous les rires horripilants de James et Sirius. Et Flitwick parla longtemps. Il agita sa baguette. De la fumée rouge en sortit. Tous les élèves marmonnèrent la formule en agitant leur baguette. Une explosion suivie de gerbes d'étincelle s'échappa de la baguette d'un Sirius hilare. Le professeur les colla pour le vendredi suivant et ôta dix points à Gryffondor. Plusieurs tables devant, Lily laissa échapper une exclamation exaspérée.

C'était une mauvaise journée, décidément. James et Sirius rirent de plus belle.

Et la pluie tomba plus fort.