Bonjour tout le monde ! Je publie donc aujourd'hui le chapitre 3, et on commence peu à peu à rentrer dans le vif du sujet. Pour le moment, c'est le chapitre que j'ai le plus aimé écrire. J'espère que ça se ressentira !

Ah oui : j'ai aussi vu que j'avais des lecteurs étrangers dans mes stats, venant de Chine et de Côte d'Ivoire ! Merci à vous d'être venus, ça fait plaisir de voir qu'on est lus à l'étranger !

Point important : J'ai changé le cadre du récit pour ce chapitre, car je me suis rendu compte que je faisais une grosse incohérence. Ainsi, le " sous couvert de la nuit " lors de la fin du chapitre précédent a été supprimé, parce que je me suis rendu compte que ça faisait une grosse incohérence avec mon scénario. Qui plus est, je me voyais mal décrire une journée comme ça en un chapitre. Le temps serait passé trop vite.

Sur ce, bonne lecture ! rendez-vous à la fin du chapitre pour plus de commentaires !


Chapitre 3 : Ô falaises qui surplombent mon passé !

Dans le sillage de ses ailes de bois et de vent, Mikail laissait le mur Maria, entité protectrice de l'humanité. Il avait pour habitude, lorsqu'il rentrait de ses expéditions interdites,d'éviter de survoler Toyah, le district le plus au Nord, car il avait plus de chances de rentrer chez lui sans être remarqué de cette manière. À la place, il le contournait par l'Est pour rejoindre plus facilement ses terres, proches des remparts séparant l'anneau inférieur du reste du monde. De plus, les titans étant attirés par les poches remplies d'humains, l'armée se concentrait principalement sur celles-ci, et Toyah ne faisait pas exception. En respectant ce principe, Mikail avait toujours pu rentrer chez lui sain et sauf.

Mais jamais il n'avait rapporté quelque chose d'assez lourd pour le déséquilibrer à ce point. Bien sûr, il avait déjà pris dans sa sacoche quelques minerais lourds ou bijoux qu'il trouvait dans les villages détruits par delà le monde extérieur, mais jamais cela n'avait pesé plus de quelques kilos de surcharge. Là, c'était un être humain qu'il rapportait. Certes, celui-ci était bien trop léger pour un enfant de son âge, mais il déstabilisait tout de même la trajectoire de son sauveteur.

Il avait un peu de mal à s'orienter, mais il croyait avoir dévié de sa route à cause de ce poids sur ses épaules.

Mikail ne s'était toujours pas remis du spectacle atroce de la forêt. Mais il réussissait à ne pas y penser en se concentrant sur son vol, déjà chaotique. Son bâton volant se tordait sous le poids qu'il avait à supporter et, pour éviter que la gravité ne les attrape, Mikail devait constamment souffler une bourrasque afin de se rehausser. Les ailes en tissu de l'engin, d'ordinaire robustes, étaient fragilisées par la tension qui s'exerçaient sur elles. En plus de cela, Mikail, gêné par cette chose encombrante rattachée à la vie par ses épaules, n'arrivait pas à s'accrocher correctement aux poignées, et donc à garantir un vol optimal. Son dos se courbait afin de laisser de l'espace au poids qui l'handicapait et dont les jambes ballantes oscillaient au gré des courants d'air, tapant régulièrement les hanches solides du pilote.

Ne pas penser à le laisser tomber.

En le recueillant, Mikail avait oublié de remarquer qu'il était nu comme un ver. Son corps, possédant encore les délicatesses de l'enfance, commençait à arborer un ridicule duvet sur chacune de ses aisselles. Le soldat, habitué à ses poils pubiens et sa douce pilosité faciale, fut vraiment surpris de voir un corps aussi nu, vide de toute marque d'âge. Il pouvait le sentir : même son entrejambe n'était pas fonctionnelle et demeurait puérile. Sa tête ployait et s'était déposée sur son épaule droite, où elle sut trouver un mystérieux réconfort dans la carrure de celui qui avait passé plusieurs mois à la développer. Pourtant, plusieurs fois, son crâne rebondit contre sa clavicule dans un bruit sinistre d'entrechoquement d'os, mais rien n'y faisait : le garçon ne bougeait pas. Voletant à sa droite, Mikail pouvait voir que ses cheveux étaient châtains : cependant, à la racine, il pouvait par moments apercevoir certains reflets blonds qui l'éblouissaient, déroutant encore plus le pilote.

Il sentit un appel d'air au dessus de ses épaules.

Jamais Mikail n'avait été aussi heureux de trouver un courant ascendant.

Il grimpa alors, s'appuyant sur ces vents salvateurs et, perçant quelques minuscules formation nuageuses qui humidifièrent sa peau, pu retrouver à peu près ses repères. Un large pan du mur Rose qui, d'ici, paraissait aussi haut qu'un muret, était caché par la caboche de son passager, et, à sa gauche, il pouvait voir le mur Maria, qu'ils avaient malgré tout déjà bien distancé. Toyah était loin, et, se rapprochant de Maria, il ajusta sa trajectoire, plus à l'Est, afin de rallier les terres de son clan. Il distingua peu à peu les pierres de son village de la terre des reliefs vallonnés : Les forêts, les rivières, les sentiers... Il retrouvait peu à peu un terrain familier. À sa gauche, le mur Maria était proche, seulement séparé du village par une colline aux faux airs de montagne. Son voyage touchait à sa fin.

Il retint un sourire de satisfaction. Il fallait se dépêcher.

C'était la première fois qu'il voulait rentrer chez lui à ce point.

Il atterrit en catastrophe, visant néanmoins un amas de foin pour amortir sa chute. Ils s'étaient écrasés au sommet de la pente abrupte qui surplombait les maisons de pierre. Se relevant au plus vite, il fouilla rapidement l'herbe séchée et, laissant son bâton volant de côté, se jeta de l'a-pic, se rattrapant grâce à sa maîtrise. Il était ainsi arrivé derrière une maison. Il ne savait plus laquelle. Il se hâta de la contourner et se jeta sur la porte en bois pourri, qui se craqua sous son poids. À l'intérieur, une femme d'âge plutôt mur rata de peu la crise cardiaque et manqua de voir ses yeux sortir de ses orbites à force de les écarquiller ; sa bouche ouverte cherchait des mots à prononcer, et son regard, encore brouillé par la surprise, se posa tour à tour sur le jeune soldat, puis sur l'enfant dénudé.

- Gretche, par pitié, aide-moi !

Gretche était allée chercher à grignoter dans la cuisine. À coté de son plan de travail en hêtre, elle ouvrit la malle ou elle rangeait ses jambons et ses pains à l'abri de l'humidité. Confinés ainsi dans un espace clos, le pain prenait progressivement la saveur du jambon, et, dans le même temps, le jambon pouvait prendre le goût du sel dans lequel il était conservé. Ces petit pains étaient une aubaine : en découvrant ce phénomène complètement par hasard, elle avait pu se trouver du jour au lendemain une marchandise qui lui garantissait la richesse et la popularité au marché de la vallée. Après tout, ce n'était pas en tant que boulangère d'une ville enclavée dans les collines qu'elle pourrait faire fortune ! Mais jamais pour autant elle n'aurait quitté son village : c'était une Nordique, et les Nordiques étaient sa famille. Ce qui voulait dire que Mikail était un proche.

À la pensée de ce fait, Gretche ravala un crachat. Mikail était de sa famille. Aussi difficile que cela puisse être. Ce déchet lui vole du pain pendant toute son enfance, se barre dans les bataillons d'exploration et n'ose même pas venir s'excuser vingt ans après ? Si elle avait la maîtrise, elle lui aurait coupé le bec à coup de jets de glace. Mais non. À la place, voilà que ses bons sentiments faisaient des siennes, et qu'elle se mettait à héberger un inconnu. Tiens, elle se demandait bien d'où il avait pu le ramener, ce gosse ! Non mais quel culot ! Se pointer, sans aucune excuse, avec un nabot dans les bras ! Gretche ne voulait pas savoir ce qu'il lui avait fait ni pourquoi il lui avait enlevé ses vêtements. Elle connaissait trop bien les vices du jeune homme. Ce qui ne l'aidait pas à l'apprécier. Elle se promit de retourner dans la chambre à coucher et de quérir des excuses, à coup de poêle à frire s'il le fallait.

Elle sortit une planche à découper creusée par le temps et les coups de couteau. À côté, elle prit une casserole ou elle fit chauffer du lait sur la chaudière, hésitant quelques secondes avant de lui donner ce liquide précieux. Retournant à son plan de travail, elle égratigna le jambon, produisant ainsi des petites effilochades de viande. Les mettant de côté et se hâtant de reposer le jambon dans sa croûte de sel, elle prit un petit pain et l'éventra. Elle y fourra négligemment les quelques morceaux précédemment arrachés et y ajouta un peu de beurre. Elle espérait franchement que Mikail se rendrait compte de combien elle dépensait pour lui.

Sentant dans son dos que le lait approchait lentement de l'ébullition, elle se hâta de le retirer du feu et de le verser dans une tasse. Hésitant quelques secondes, elle sortit une deuxième tasse, beaucoup plus petite et y versa le reste du lait du chaud. Si Mikail voulait tant que ça lui prendre ce qu'elle avait à manger, autant qu'il en ait le moins possible. Et qu'elle en profite. Elle noua le petit pain dans un lacet qu'elle serra suffisamment fort pour ne pas qu'il écorche la croûte, et prit dans sa main droite la plus petite tasse, puis dans la gauche la boisson dont s'échappait des volutes délicates de fumée. Elle tourna les talons et se dirigea vers la chambre à coucher, dont les bougies repoussaient vaillamment la nuit naissante. Elle avança son épaule et s'en aida pour écarter le voile qui démarquait la chambre de la pièce à vivre, et pénetra ainsi la salle.

Là, elle vit, le dos voûté, les coudes sur les genoux, le regard au loin, trôner sur une chaise en bois l'ingrât qui lui servait d'invité. Elle voulut poser la nourriture et aller chercher sa poêle pour arracher une confession à cet abruti de blondinet, mais en voyant son air triste, son coeur se retourna dans sa poitrine. Il avait du voir quelque chose qui l'avait marqué, ça, elle en était certain. Elle connaissait ce regard. C'était celui des adolescents qui revenaient de la chasse. De ceux qui tuaient pour la première fois un Homme. Ce regard qu'il n'avait jamais eu.

- Attrape.

Elle lui lança le petit pain, qu'il le rattrapa adroitement de ses deux mains. La boule de nourriture fit un bruit étrange en atterrissant dans ses paumes ouvertes. Il la regarda attentivement, puis la posa sur ses genoux. Gretche posa sur une commode la tasse, en faisant exprès de faire du bruit pour qu'il la remarque. Mikail leva à peine les yeux, et dès lors, elle comprit qu'elle devait partir.

Elle commençait presque à s'inquiéter pour lui.

Elle fit demi-tour et retourna vers son plan de travail. Elle sortit un autre petit pain et le trempa dans sa tasse de lait. En le sortant, elle souffla à plusieurs reprises dessus, en voyant que celui-ci s'était imprégné de la chaleur du breuvage ; elle céda néanmoins à la tentation et arracha une bouchée de mie, au péril de ses papilles.

Toute cette journée paraissait si... irréelle. Lui, en sortant des murs, n'avait rien demandé. Un peu de liberté et d'eau fraîche, c'était tout. Pourquoi pas le sang de quelques titans sur ses mains, mais rien de plus. Et voilà qu'il ne récoltait que des emmerdes. Il prit encore une nouvelle fois le temps d'observer en détail le visage du rescapé. Des mèches brunes comme le bois sombre qui composait le plancher tombaient sur un front plutôt large, délicatement coupé par quelques rides peu prononcées. Les reflets blonds qui l'avaient ébloui plus tôt semblaient se dissimuler sous cette masse capillaire. Ses yeux fermés ne montraient pas leurs couleurs, mais des sourcils légèrement plus clairs que ses cheveux soulignaient le sommet de ses orbites. Mikail s'était surpris plus d'une fois à l'imaginer les yeux ouverts. Seraient-ils bleus ? Verts ? Marron ? En aurait-il seulement ? Mais la seule image qui s'imposait dans son esprit était celle du monstre aux crocs acérés dont il était sorti. Comment ces lèvres si rouges, cette bouche si légère, ces dents si blanches pouvaient venir d'un titan ? Y avait-il un membre des bataillons d'exploration sous cette peau si blanche et si maigre ? Y avait-il, dans son estomac … des humains ?

C'était un paradoxe incompréhensible. Comment, de cette chose, qui avait sûrement mangé plus d'humains qu'elle n'avait vu de jours, avait pu sortir un enfant blanc comme une page vierge ? Cet enfant était-il la progéniture du titan ? Était-ce ainsi que les titans se reproduisaient ? Ce corps immature allait-il s'animer et tenter de le dévorer ?

Cette pensée fut si violente qu'il se leva de sa chaise avec fracas. Le petit pain, qu'il n'avait toujours pas entamé, tomba de ses genoux et s'écrasa au sol dans un bruit mou. Il se pencha pour le ramasser, et le porta à hauteur de poitrine. L'odeur qui en émanait était alléchante. Peut-être était-ce comme ça que les titans voyaient un humain. Un petit pain. Une petite chose qui se mange sans faim, simplement pour le plaisir de se sentir rempli. Un en-cas qu'on a juste à dénouer pour manger.

Mikail ne savait plus quoi penser. Il pensa soudainement à partir. À voler loin, très loin d'ici. De leur laisser se charger de ce qui, à son réveil, pourrait aussi bien les bouffer. Il chercha du regard son bâton volant et ne le trouva pas. Il avait sûrement dû le laisser sur l'a-pic. Il retint un juron et s'entreprit de se couvrir de sa cape. Il l'accrocha sur ses épaules et elle tomba en plis le long de ses jambes harnachées. Il prit la tasse de lait qui avait tiédi. Cette vieille avait fait exprès de réduire sa dose, il en était sûr. Il la prit et la posa brutalement sur la table de chevet. Elle lui serait sûrement plus profitable qu'à lui. Il passa par la fenêtre pour éviter de croiser le regard inquisiteur de son hôte et s'en alla, suivi de près par sa cape virevoltante.

Il était déjà neuf heures passées. Combien de temps avait-il passé dans cette maison ? Il lui semblait être arrivé vers quatre heures au village. Le temps passe vite quand on est inquiet.

L'air dehors était agréablement frais. Rafraîchi par la nuit tombante et les vents qui soufflaient sur les hauts plateaux, il embaumait une odeur délicate et florale, que Mikail se surprit à apprécier. Il n'avait pas souvenir d'avoir déjà vécu ce moment. Et pourtant, il était chez lui. Combien de soirs d'été avait-t-il dû faire les quatre cents coups et sentir cette odeur ? Pourtant il ne s'en rappelait pas. Pas même un petit écho dans sa mémoire : rien. Il contourna le domicile de Gretche et s'approcha de l'a-pic. Il prit une inspiration et fit un bond. S'appuyant sur les aspérités de la roche, il se propulsait dans les airs en produisant répétitivement des bourrasques intenses avec ses pieds. Il arriva au final au sommet, où il revit l'empilement de foin dans lequel il s'était écrasé.

Il fouilla la masse d'herbe séchée et trouva son bâton en peu de temps. D'un coup sec, il le déploya et le tint par les deux poignées. Il n'était qu'à quelques mètres du vide. Il n'avait qu'à courir, courir et ne pas s'arrêter : il pourrait voler.

Mais il ne pouvait pas.

Il ne pouvait pas partir comme ça.

Il l'avait déjà fait pourtant. Quand il voulait partir pour l'armée. Tout le monde lui avait dit qu'il était assez bon, qu'il était assez fort. Des anciens du clan à ses camarades, tout le monde lui avait dit qu'il était prêt. Pourtant ils ne voulaient pas qu'il parte. Ils disaient que c'était une question de maturité.

Mais lui le savait bien. Il savait que la maturité se formerait au combat. Que son embrigadement ne ferait que le faire grandir. Alors en pleine nuit, il était parti. C'était peut-être une nuit comme celle-là, qui sait ! Une nuit ou les étoiles bienveillantes guidaient son chemin vers les titans. Une nuit ou l'air embaumait cette odeur, peut-être du jasmin. Il avait marché sans se retourner ; il n'était revenu que trois ans plus tard, fort de trois ans d'entraînement et de survol de sa promotion. Il n'avait plus jamais été regardé de la même manière. Il était passé du statut de garnement stupide à celui d'étranger complet, et ce seulement en trois ans. C'est peut-être pour ça qu'il ne pouvait pas partir : savoir que Gretche le prenait toujours pour ce gosse qui lui chapardait deux trois bricoles changeait de l'indifférence que les autres lui exprimaient. Il ressentait presque pour cette vieille harpie de la gratitude, empreinte de nostalgie, certes. Il fallait dire que ses visites au village étaient occasionnelles, pour ne pas dire inexistantes : il ne venait que lorsqu'il était convoqué par les anciens pour une quelconque réunion, ou d'autres broutilles. Cela n'améliorait pas sa condition.

C'était fou de voir les choses comme ça : la culture nordique était la sienne, le peuple nordique était le sien, le village nordique était le sien ; il savait le placer sur une carte, il savait par où passer pour y voler plus rapidement, il savait comment y atterrir sans aucun danger. Il savait que sa famille y vivait, que des amis y vivaient, mais pourtant plus jamais ils ne seraient là pour lui. C'était si cruel : qu'avait-il fait pour mériter cela ? Il était fidèle au clan. Il avait juste voulu devenir plus fort – pour mieux les servir. Ce châtiment était-il juste ?

Il se rappela quand, à 20 ans, il pénétra la bibliothèque Nordique par effraction et y déroba ses livres préférés. Du moins, ceux qu'il avait lu. Il les avait toujours chez lui, dans son logement de fonction. Quelle terrible sensation avait-il connu ce soir là ! L'humiliation de se sentir coupable, d'avoir trahi son clan. Son sang. Ceux pour qui il avait versé tant de sueur.

Non, il n'y avait pas à dire, c'était vraiment injuste. Le forcer à devenir un criminel comme ça.

Ah mais c'est vrai. Criminel, il l'était déjà : s'il regrettait à ce point d'avoir volé ces livres, regrettait-il d'avoir tué toutes ces femmes ? Pas le moins du monde. Il n'y avait pas à dire, il adorait ça. Sentir la peur, la crainte, la chaleur craintive qui s'échappait d'elles ; entendre les cris de terreur, les déchirements des corps, les derniers souffles : il n'aimait que ça. C'était, d'une certaine manière, profondément en lui. C'était d'ailleurs sa seule excuse : c'était dans son sang !

Cela lui rappela son père. Un sombre individu : une caricature de l'homme. C'était un bûcheron, un homme violent. Très violent. Il se souvint du jour ou son père lui apprit comment il était venu au monde : Que, ne trouvant pas son bonheur dans le village, il alla au bordel, et qu'il tomba sur une rareté : une fille de l'eau. Il dépensa toutes ses économies pour l'avoir, et lui fit ce à quoi il était accoutumé depuis sa plus tendre enfance. Neuf mois plus tard, l'établissement vint le trouver pour porter plainte : un bébé était né. Craignant une condamnation, il tua alors tout ceux de l'établissement, et récupéra de force le bébé. Il ne voulait pas le garder, mais cet enfant serait un maître de l'eau, un Nordique : il appartenait au clan. Il n'était pas la propriété d'un vulgaire bordel. Il pourrait entrer dans l'armée et leur fournir des informations essentielles. Et puis il fallait un homme pour perpétrer la lignée.

Mikail ne doutait pas un instant que s'il était né sans pénis, il serait déjà mort.

Il était allongé dans cette herbe sèche et irritante depuis maintenant une bonne quinzaine de minutes. La nuit était entièrement tombée, et la lune s'amusait à se cacher entre les nuages : n'étant pas très douée à ce petit jeu, elle éclairait les collines environnantes qui réfléchissaient l'éclat de l'astre sur le visage du blond. Il entreprit alors de changer de place et se leva difficilement. Il sortit d'un bond du foin qui lui montait jusqu'au dessous des genoux et s'avança vers le vide.

Rien n'avait changé, en effet : les collines restaient les mêmes, gardaient leurs noms stupides, comme la tête de loup à sa gauche, et enfermaient toujours le village ; en contrebas, le sentier principal était toujours aussi sinueux, traversant les maisons comme une rivière, et les toits de tuiles rougeoyaient toujours aussi mystérieusement. En bas, la maison de Gretche dégageait cette lumière, qui l'effrayait quand il était plus jeune ; il fallait avouer qu'il lui avait fallu plusieurs années pour arrêter de prendre la boulangère pour une sorcière. Encore aujourd'hui, cette vision ne s'était pas complètement effacée.

En remontant le long de la route principale, en haut d'une légère pente, on trouvait la maison du Chef. Maintenant qu'il y pensait, il n'avait jamais connu son nom : pour lui, il s'appelait Chef. Et son nom lui convenait parfaitement : en plus d'être, du haut de ses cent quatre-vingt-dix centimètres de barbe rousse et de peaux de bêtes, sacrément imposant, il s'émanait de lui un charisme naturel de chef de meute. Ajoutez-lui une passion pour la taxidermie et donc une pièce remplie de têtes de cerfs et de lapins, et vous obtenez de quoi fournir des histoires d'horreur à une horde d'enfants curieux pour cinq ans. C'était en plus un ami de longue date du père Arnaldssen : Mikail en avait fait des cauchemars, pendant sa petite jeunesse !

Ce qui conduisit directement son regard vers cette masure. Sa maison. Celle de son père. Celle des Arnaldssen. Elle voisinait celle du Chef dans un vis-à-vis ne faisant que quelques mètres d'herbe et de cailloux. Tant de souvenirs dans cet empilement de planches, de pierres et de tuiles : les fois où il invitait ses amis, les moments où son père devenait violent à cause de la boisson, cette chambre où il avait découvert comment se servir de ce qu'il y avait entre ses jambes encore infantiles... Il se demanda si son père était là. Si c'était le cas, il devait déjà ronfler. Si ce n'était pas le cas, il n'aurait qu'à l'assommer. Cela aurait le même effet. Mais après tout, il était bien, perché sur ce faux-semblant de falaise. Loin de son passé. Pour quel privilège abandonnerait-il sa place ? Pour retrouver des ingrats qui l'avaient oublié à la première occasion ?

Il ne se souvenait pas des propriétaires des autres habitations. Tout comme eux ne se souviennent pas de moi, pensa-t-il. En revanche, il se souvenait de ce petit chemin tortueux, perçant les collines de sa terre battue. Ce chemin qu'il avait prit tant de fois dans l'exercice de sa masculinité. Ce même chemin qu'avait sûrement dû prendre son père, le tenant dans ses bras. Ce chemin qui le guida autrefois vers le territoire des titans. À ces simples souvenirs d'un passé atroce qui lui paraissait aussi doux qu'il était lointain, un frisson remonta le long de son échine.

Il reprit une bouffée de cet air frais. Il ne le retrouverait sûrement pas de sitôt.

Une porte s'ouvrit.

C'était celle de son père.

Mikail regretta de ne pas être descendu rien que pour le plaisir de l'assommer. L'homme mature jeta un coup d'oeil furtif à sa droite, puis à sa gauche, et enfin au sommet des collines. Sa vue devait avoir sacrément baissé pour ne pas voir son fils trôner en haut du toit de Gretche.

Comme lui, il avait des cheveux blonds. Contrairement à lui, ils étaient longs. Ceux-ci semblaient avoir légèrement grisé sous les coups de la violence de l'âge. Ils frisaient légèrement à cause de la crasse, et atterrissaient, complètement désordonnés à hauteur d'épaule. Son visage tout entier se fondait dans l'obscurité, mais Mikail, au dessus de cette mâchoire anguleuse, ne se rappelait que trop bien des yeux perçants de son père. Des habits en tissu ample cachaient une musculature développée, que le soldat savait efficace lorsqu'il s'agissait de frapper. Du haut de ses grandes jambes, l'homme se dirigea vers la maison de Gretche, le pas pressé.

Mikail était absolument certain qu'il venait pour lui. Qu'il venait trouver une excuse pour le réprimander. Il saisit son bâton et s'élança dans le vide, se précipitant vers la porte de Gretche. Celle-ci n'avait toujours pas récupéré du coup dévastateur qu'il lui avait asséné plus tôt, et trônait piteusement à coté de l'entrée. En un coup de vent, il dépassa le porche et entra dans la maison poussiéreuse. Ne prenant pas le temps de s'attarder sur la décoration intérieure, il s'aventura vers la chambre à coucher, dont lui parvenait une vois rauque. Il souleva le voile et adressa un regard aussi froid que vide à celui dont il partageait le sang. Les deux restèrent en silence à se contempler ainsi, pendant quelques secondes, jusqu'à ce que Gretche intervienne.

- À quel point es-tu pathétique, Mikail ? Tu n'es même pas capable de dire bonjour correctement à ton père.

Pour toute réponse, il lui adressa un grognement. Son père s'avança, et l'espace d'un instant, Mikail se prépara à parer un coup.

- Alors comme ça, on revient à la maison et on ne passe même pas chez son père ? dit-il, d'un air faussement indigné.

- Comme si t'en avais quelque chose à foutre.

- Moi, non, t'as raison.

Il haussa les épaules. Son regard voltigea rapidement aux alentours.

-Dis-moi, je ne savais pas que tu t'intéressais aux garçons, maintenant ! s'exclama-t-il en désignant de la tête le jeune infirme.

- Dis pas de conneries.

- Et toi, arrête de me prendre pour un sombre abruti. Je te rappelle que, sous cette couverture, ce gosse est à poil.

- Pour l'amour du ciel, Björn, tu sais bien que s'il en est arrivé là, c'est à cause de ton éducation désastreuse, lança Gretche en haussant la voix, comme pour marquer sa désapprobation.

Heureusement pour Mikail, Gretche l'aimait autant que son père.

- Ferme-là, tu veux ? Ça te concerne pas.

- Non, c'est pas du tout comme si tu étais dans ma maison et qu'il me suffirait d'un coup de balai pour te virer de là, dit-elle en s'armant de la première chose qui lui tombait sous la main.

- Ferme-la ! Tu tiens tant que ça à ce que je te plante de la glace dans ton sale cul d'obèse ?

- Sale violeur ! Cria-t-elle du haut de tout son mépris, crachant à terre.

- Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, il y a un malade dans la pièce, intervint Mikail.

- Ah bah tiens, parlons-en ! Mais où t'es allé nous dégoter un truc pareil ? Stupide fils. Il pourrait voir que nous avons la maîtrise et nous dénoncer !

- Et toi, si tu réfléchissais deux minutes au lieu de gueuler comme un coq, tu sentirais qu'il a la maîtrise de l'eau. C'est d'ailleurs sûrement pour ça que tu l'as ramené, non ?

Elle lança un regard interrogateur à un Mikail tombé des nues. Comment avait-il pu ne pas le sentir avant ? Il avait la maîtrise. C'était un de ses frères d'armes. Il acquiesça, prenant en compte que ce mensonge pourrait sauver la vie du jeune homme.

- Et merde. Et toi, il fallait que tu nous ramènes un maître de l'eau. C'est bien malin, on va devoir s'occuper de lui. Tu mérites vraiment des baffes.

- Mon Dieu, mais as-tu dans ton crâne autre chose que des reproches, Björn ? Il a échappé au pire. Heureusement qu'il est tombé sur nous. Nos guérisseuses pourront veiller sur lui. Sérieusement, tu vas finir par me faire croire que ton fils a plus de cervelle que toi !

Mikail vit son père serrer les dents et, dans un élan de hargne, amorcer une tentative de maîtrise.

Au même moment, il entendit des bruits secs, provenant de l'a-pic. Le genre de bruit que fais un piolet qui se plante dans la roche.

Ou un équipement tridimensionnel.

Il se jeta sur le bras armé de son père. Il lui prit le poignet, le tourna rapidement pour le neutraliser sans le moindre mal, et le redressa de force. Au même moment, le voile d'entrée de la chambre se soulevait.

- Mikail Arnaldssen, au nom des brigades spéciales, je vous arrête pour tentative de complot, ainsi que pour haute trahison de l'humanité..

- Bah voyons ! Vous manquez d'imagination maintenant, aux brigades spéciales ? Haute trahison ?

-Tu ne respectes même pas la police, sale gosse ? Je vais t'en foutre, moi, des baffes !

- Calmez-vous, calmez-vous ! Vous voulez finir au trou avec lui ou quoi ?

- Sérieusement...

On lui passa les menottes, et son père, tentant désespérément de frapper son fils en guise de revanche, fut neutralisé par deux soldats en uniforme. Mikail était sûr de connaître cette personne qui l'arrêtait autant qu'il avait complètement oublié son nom : Quoiqu'il en soit, il lui ferait la peau.

Le regard du chef d'intervention se posa sur Gretche, puis sur le jeune homme alité.

- Désolé du dérangement. Bonne rémission à votre fils.

- Et puis quoi, encore ?

Le soldat ne s'attendait pas à cette réaction.

- Pardon ?

- Je dis que ce truc n'est pas mon gosse.

- Désolé du malentendu.

- C'est ça, excusez-vous !

- Chef ? Demanda un des sous-fifres.

- Qu'y a-t-il ?

- Le suspect n'avait-il pas un poids suspect lorsqu'il a survolé le mur ?

- Tu as fait quoi ? Dit Gretche, indignée.

- Madame... Cet enfant, d'où vient-il ?

- Ah ça ! Demandez-le à cet abruti ! Non seulement tu vas au-delà des murs, mais en plus tu amènes un enfant avec toi ? Tu es fou, ma parole ! Complètement timbré !

- Prenez l'enfant avec vous, soldats ! Il pourrait s'agir d'un complice !

- À vos ordres !

Une voix faible s'éleva.

- J'ai... faim...

Mikail trembla d'effroi.


Voilà Voilà !

Je tiens à parler d'une chose qui paraît importante à mes yeux, tant pour ce chapitre que pour le précédent : Je ne cautionne en aucun cas le viol ni les violences physiques sur enfants. Le viol est un acte monstrueux qui peut causer des troubles psychologiques majeurs et des séquelles irréversibles, tout comme les violences faites aux mineurs. Ce ne sont pas des choses cautionnables et tolérables. Cependant, je trouvais intéressant de donner ce vécu à Mikail, pour la simple et bonne raison que cela lui forge un caractère, qui va grandement évoluer au fil de l'histoire. Désolé si un de mes lecteurs a jamais connu un problème de ce genre, et j'espère ne pas avoir (r)ouvert des blessures profondes.

Qui plus est, un point un peu moins sérieux : le nom du district le plus au Nord ( Toyah ) a été complètement inventé : n'étant jamais précisé, je me suis permis de l'inventer. Tout comme aucun des personnages apparus n'existent vraiment dans le canon : tous ont étés inventés.

Bref, sinon : des questions ? Des remarques ? Des incohérences à soulever ? Dans ce cas, je vous encourage à laisser une review ! À la prochaine ! Et n'hésitez pas à mettre la fic dans vos favoris pour être averti de la sortie du prochain chapitre !

EDIT : Je répondrais aux deux points qu'à soulevé Neechu dans le prochain chapitre, tout simplement parce qu'ils s'intégreront plus facilement dans l'intrigue ( à savoir le temps libre et les permissions dans les bataillons d'exploration et l'intervention des brigades spéciales elles-mêmes ). Tous les autres ont été réglés !