De la fenêtre de son bureau, Severus voyait l'école s'agiter. Les professeurs, les élèves majeurs et les membres de l'Ordre du Phénix se préparaient au combat, et il savait que sa marque ne tarderait pas à le brûler. Il ne survivrait pas à cette nuit-là, il le savait. L'agent double serait forcément trahi, il se demandait simplement quel camp le ferait en premier. Il se demandait aussi quel camp aurait le plus raison... Lui aussi, finalement, les avait trahis. Il avait trahi l'Ordre avant même de le rejoindre, et puis, en levant sa baguette sur Albus, même si le vieux sorcier le lui avait demandé. Il avait trahi Voldemort, plus encore, en changeant de camp, malgré tout ce qu'il avait pu dire ou faire.

Parfois, il se demandait pourquoi il avait fait tout ça. La fin était la même après tout. Lily était morte. Harry Potter allait mourir, il allait mourir... Il aurait aussi bien pu se jeter d'une falaise en quittant Godric's Hollow cette nuit-là, cela lui aurait évité bien des souffrances. Il ne tirait aucune gloire de ce courage vain. Changer de camp n'avait eu qu'une seule conséquence : maintenant, il avait conscience des crimes qu'il avait commis. Tous ces innocents torturés, assassinés froidement comme s'ils n'étaient que des animaux destinés à l'abattoir. Ils le hantaient. Le pire était sans doute le souvenir de ceux qu'il avait dû tuer après s'être rallié à Dumbledore, après le retour du Seigneur des Ténèbres, après s'être sevré de toute cette magie noire qui le saturait et le dégoûtait. Replonger lui avait fait tellement de mal... Il se souvenait de leur regard. Il avait levé sa baguette à chaque fois en sachant que c'était mal.

Comme il avait haï cette culpabilité insidieuse, dès le début, dès qu'il avait commencé à se remettre de la mort de Lily...

Oh, ce n'était pas venu tout de suite. Au début, il avait été trop dévasté pour se poser ce genre de questions. Il ne pensait qu'à ce qu'il avait perdu, et à l'inanité de la vie qui lui restait à vivre. Le monde était vide et il avait l'impression d'être mort ce soir d'octobre, là, le bien et le mal n'avaient aucun sens. Une seule mort le hantait, les autres, il n'y songeait même pas. De toute manière, il n'avait pas rallié Voldemort pour rien, bien au contraire. Il s'était élevé contre son moldu de père, et contre tous les autres. Tous les autres sauf Lily. C'était bien plus simple d'accepter une exception que de changer de système après tout. Aucun moldu n'était innocent à ses yeux. Ce qu'il avait pu être sot... Mais les sots, au moins, ne ressentent pas la culpabilité.

Severus soupira. Maintenant, il portait sur ses épaules le poids de tous les crimes qu'il avait commis et le poids de ceux qu'il n'avait pu empêcher. Il regrettait sans doute son ancienne cruauté, celle qui rendait sa vie si simple. Jusqu'au jour où tout avait basculé...

Lily était morte, le monde était vide, il ne savait même plus pourquoi il se levait chaque matin. Et puis, il avait vécu à Poudlard, entouré de personnes d'une mièvrerie sans nom, étouffé de bons sentiments qui semblaient venir de partout. Etonnamment, c'est celle qui au départ était la plus hostile qui l'avait définitivement poussé du bon côté.

Les piques de Minerva, ses inquiétudes sincères, sa gentillesse cachée sous les sarcasmes. Elle avait été bien plus efficace pour le convertir que les pitreries d'Albus. Elle lui avait fait quitter l'ombre. Il n'était pas entré dans la lumière, loin de là, mais son âme n'était désormais plus aussi noire que par le passé. C'était étrange de se dire qu'une femme bien plus vieille que lui avait réussi par son amitié pleine de piquant là où tout l'amour de Lily avait échoué.

Il se rappelait, sa méfiance du début, du moment où il n'en avait sincèrement rien à faire. Il avait perdu Lily, la méchanceté d'une vieille chouette ne pouvait pas l'atteindre... Et puis, elle avait créé un climat de compétition salvateur. Il s'était accroché à cela, sans s'en rendre compte. Il n'avait aucun intérêt pour le Quidditch, mais si c'était pour agacer Minerva, alors il pouvait se pencher sur la question. Il détestait les adolescents turbulents qui lui servaient d'élèves, mais si c'était pour dépasser Gryffondor, il voulait bien les aider un peu.

Severus eut un sourire las, le seul sourire qui lui restait, et qu'il n'offrait jamais à personne, le réservant aux souvenirs et à la solitude. Il était devenu un professeur attentionné, même s'il n'avait jamais été juste, il en avait conscience et ne le regrettait même pas. Il l'était devenu grâce à Minerva.

Minerva qui vérifiait qu'il rentrait en un seul morceau après les réunions avec Voldemort. Minerva qui avait toujours un mot pour lui, même quand tout le monde doutait de sa sincérité. Il n'avait pas été ami avec Lily, il l'avait aimée d'une passion dévorante dès le premier jour. Minerva était l'amie qu'il n'avait jamais eue, et elle avait fait sa place à coup de piques sur son équipe de Quidditch. Minerva, sa sécheresse et son grand cœur.

Minerva qui le méprisait plus que jamais depuis la mort d'Albus. La déception qu'il avait lue dans son regard, la douleur même, l'avaient plus fait souffrir qu'il n'aurait bien voulu l'admettre.

Il aurait bien aimé dire qu'il n'avait pas d'amis et qu'il n'en avait pas besoin. Il aurait bien aimé dire que le mépris des autres ne le touchait pas. Il aurait bien aimé dire qu'il n'avait aucun regret.

Il le disait, d'ailleurs.

Mais il ne le pensait pas.

Il allait mourir cette nuit, il le savait. Il tenterait de guider Potter pour qu'il fasse ce qu'il avait à faire, mais il n'y avait rien à faire pour son ancien professeur de Métamorphose.

Il savait qu'il allait mourir et ne regrettait pas grand-chose depuis la mort de Lily. Sa vie avait été triste et longue, et la dernière année avait couronné en beauté le chemin de croix qu'avait été son existence. Il n'y avait rien à pleurer.

Si ce n'était la douleur dans le regard de Minerva.

Il avait vécu seul, il partirait seul, qu'avait-il cru ? Qu'il pouvait s'être comporté comme un salaud tout sa vie, puis mourir entouré d'amis éplorés ? Il les avait tous déçus, et il n'aurait jamais l'occasion de se racheter.

Et si Minerva n'avait pas apporté de la lumière dans sa vie devenue si sombre depuis l'abandon de Lily, il ne s'en serait même jamais rendu compte, et cela ne l'aurait pas fait tant souffrir.

Maudite lumière, maudits Gryffondor...

En soupirant, Severus répondit à l'appel de son maître.