« Tu n'as pas encore dormi à ce que je vois. »
Elle levait les yeux sur lui. Et qu'on lui expliquait ou pas, ce qu'elle ressentait à chaque fois en le regardant dans les yeux ou en le fixant un peu trop longuement était étrange pour elle. Un corps svelte et envoûtant, un regard froid mais tentateur. Il s'installait face à elle, un sourire séducteur sur les lèvres. Et il ne cessait de la transpercer du regard, cela lui faisait froid dans le dos, mais en même temps… c'était si agréable.
« Ne serait-ce pas notre nuit à la bibliothèque qui t'a mis dans cet état ? »
Question bien trop tendancieuse, Charlotte rougissait et détournait le regard en fronçant les sourcils. Et la façon dont il avait tourné sa question était suffisante pour qu'elle comprenne. Pourquoi son cœur battait si fort dans sa poitrine ? A chaque mots, chaque phrases, chaque regards lui arrachait des battements saccadés et irréguliers. Elle n'était pas apte à les contrôler. Elle relevait les yeux sur lui, comme un besoin. Il était une illusion, détaché à la réalité et elle s'y enfonçait volontiers. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi il lui accordait autant d'attention, alors qu'elle était invisible aux yeux de tous, qu'elle n'avait absolument rien de particulier en soi. Elle était comme le néant, l'espace hors du temps. Elle était cette chose indescriptible qui frôlait les murs de l'école et elle n'était pas la seule ; bien d'autres étaient sans doute comme elle, inconnus aux yeux du monde. Les filles à la table papillonnaient fébrilement en le regardant, les messes basses plus fortes que dans une église. Elle ne supportait pas cela, qu'on le veuille ou non, elle était encore incapable d'apprécier cette proximité. Mais comme l'aimant positif, elle était attirée vers l'aimant négatif qu'il était. Et cela n'arrangeait en rien les choses, bien au contraire. Finalement, elle lui répondait.
« Si tu le sais, poser la question ne te sert à rien. »
Ses lèvres s'étiraient un peu plus à cette phrase. Il le savait, mais il avait besoin qu'elle le lui avoue de vive voix. Ils étaient insomniaques et par la force du Serpentard, ils restaient ensemble la nuit entière. Même sans se parler pendant longtemps, ils tenaient cette contiguïté. Les silences pesants sur eux leur convenaient amplement. Ils n'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre, il suffisait d'un regard, même si très souvent, il était inexpressif. Ils étaient muets, transcendant et immanente, complémentaires en nombreux points. Et lorsqu'ils se fixaient de la sorte, tout autour d'eux ne semblait plus exister. Que pensaient-ils l'un de l'autre au final ? Que ressentaient-ils pour que l'on ressente cette tension qui attirait le regard, qui traversait notre corps jusqu'au plus profond, qui électrifiait nos fibres. C'était presque une tension brute et passionnelle, obsessive. Ils s'appréciaient, ou se détestaient ? Une relation qui se courbait, disparate puis dispersée. Ceux qui les connaissait diraient de l'amour, d'autres prétendraient à une compulsion ou encore une grave obsession. C'était troublant, presque… romantique. Elle se noyait dans ses tempêtes, lui dévorait ses deux olives. Cet effet arrachait des frissons, foudroyait. Il n'y avait pas d'autres mots pour qualifier leur relation. Spirituel et corporel. En fait oui, ils se complétaient parfaitement, ils s'alimentaient l'un à l'autre, ils se nourrissaient inconsciemment de leurs deux âmes.
Il posait son menton dans la paume de sa main en souriant légèrement. Il soupirait devant cette disgrâce pourtant si accrocheuse.
« Nous nous retrouverons ce soir. »
Il savait qu'elle serait là. Il savait qu'ils ne pourraient pas se faire faux bond. Elle baissait la tête, fixant son bol de lait, les sourcils froncés. Elle rougissait fortement. Même si elle le trouvait effrayant, il y avait toujours quelque chose qui la poussait vers lui. Comprendre pourquoi son cœur explosait, comprendre pourquoi en ayant peur, elle se sentait proche de lui. Que d'un simple regard ils se disaient tout. Perdait-elle la tête à ce point ? Ou était-elle tout simplement indécise. Et en dépit de tout, Charlotte ne se laissait pas toucher par Tom.
Elle passait sa journée avec Charles, un samedi paisible. Le soir serait tout autre. Et dire que son jumeau la poussait à faire un effort considérable était peu dire. Celui-ci la convainquait bien malgré elle à accomplir l'impossible jusqu'à présent. Et si, finalement elle se laissait prendre au jeu ? Au point où elle était, elle ne pouvait pas être plus dispersée qu'elle en avait l'air.
La nuit tombait enfin, la lune éclairant le château de toute sa splendeur. Fantomatique, elle passait les couloirs, pour attendre la venue de celui qu'elle devait voir ce soir. Il arrivait silencieusement derrière-elle, telle une ombre menaçante. D'un sentiment intuitif de se sentir observée, elle se retournait vivement jusqu'à lui faire face. Elle se collait contre la porte pour l'observer se pencher vers elle et poser sa main sur la clenche. Charlotte ne comprenait pas vraiment ce qu'il se passait, l'atmosphère sombre et pourtant si apaisante l'obligeait à fermer les yeux et humer le parfum délicat du Serpentard. Un ensorcèlement qui lui faisait naître en elle l'euphorie.
« Entre donc. »
Sa voix lui arrachait un frisson glacial et qui la séduisait en même temps. Elle ouvrait les yeux et pénétrait la pièce gigantesque de la salle de bain des préfets. Elle avait beau venir ici de temps à autres en sa compagnie, elle était toujours aussi charmée par le grand vitrail et la baignoire. Sans prêter gare, bien trop dispersée par la vue qui s'offrait à elle, la présence masculine derrière-elle la collait presque, son torse contre son dos. Elle sursautait étrangement à ce contact, puis des mains froides glissaient dans ses cheveux. Elle fermait les yeux et étirait la tête, le laissant à sa guise caresser son visage. Il se penchait à sa nuque, humant profondément son doux parfum si discret.
« Finalement, tu te laisses faire… »
Aussi impossible à apprivoiser, elle s'était laissée faire, docilement. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, explosant, menaçant son corps entier de franchir la barrière de sa cage thoracique. Sa voix suave la chamboulait et doucement, les spasmes euphoriques firent leur effet. Une drogue. Un ouragan qui l'emportait au-delà de la réalité pour ne plus jamais frôler le sol de ses pieds. L'ivresse de se sentir importante, d'être touchée de la sorte, cette voix masculine froide et séductrice l'enveloppait d'un nuage noir et épais et Merlin, elle ne pouvait revenir en arrière. Prenait-elle enfin conscience de ce qu'elle ressentait pour Tom ? C'était comme traverser le mur infranchissable de ses sentiments, elle qui n'avait jamais rien montré de ses émotions. Ou presque, car devant lui, elle ne pouvait se cacher. Elle était le livre ouvert qu'on caressait simplement la parure avec avidité, mais que l'on n'osait jamais ouvrir.
Le vice poussé à son paroxysme, il sentait qu'il était arrivé à ses fins. Le contact n'était pas désagréable, au contraire. Doucement, ses mains entouraient son cou, serrant doucement pour ressentir les battements irréguliers et saccadés de son cœur. Autant d'effet lui procurait-il ? Amusant… Charmant… Elle avait fermé les yeux, pour apprécier l'instant à son maximum. C'était magique, la sensation s'infiltrant dans ses fibres la secouait de spasmes. Une illusion ? Elle aurait pu se pincer, mille fois, cela resterait pareil. Tom Marvolo Riddle la touchait.
Ils ne se disaient rien, ils étaient tous les deux emportés dans une spirale sans fin. Le simple contact était explicite, les émotions traversant leur peau. Lentement, il relâchait la pression et retirait ses mains. Charlotte ouvrait les yeux et se retournait, la main sur son cou. Il souriait, comme toujours, satisfait de l'effort d'avoir persister. Et une étincelle qui n'avait jamais été perçue naissait dans le regard de la Serdaigle. Tendre et bienveillante. Comprendre ce qu'il venait de se passer lui paraissait de plus en plus évident. Il lui avait fait du mal et pourtant, elle s'était laissé faire. Il s'approchait à nouveau d'elle et posait ses mains froides sur ses joues rougies.
« Je suis heureux d'être le premier qui réussit à te toucher. »
Et ce serait le dernier. Ce contact agréable, seul lui était capable de lui procurer ce sentiment. Sa fidélité serait sans limites connues pour lui. Elle restait pourtant droite, incapable de briser la connexion. C'était si étrange, ce lien qui les unissait. Et là, que faisaient-ils ? Ce soir, il n'y aurait pas de conversation. Ce soir ils resteraient comme ça, à s'observer. Rien de plus. Ils se laisseraient au petit matin, sans se dire un mot, sans se dire ''bonne nuit''.
La tournure des événements la bouleversait. Toutes ses pensées se mélangeaient, plus rien n'avait de sens. Et bien en dépit d'être bouleversée, au fond elle était heureuse. Elle ne souriait pas, mais on sentait au travers elle un très léger enthousiasme. Charles s'installait à sa table et ainsi, elle lui expliquait qu'elle s'était laissé faire. Le jumeau gloussait joyeusement en frappant dans ses mains. Charlotte elle, rougissait timidement en baissant les yeux. Le regard persistant du Serpentard l'amenait à lever les yeux vers lui après un instant à fixer son repas. Oui, elle finissait par comprendre ce qu'il se passait. Tout semblait s'éclaircir, petit à petit.
