Ce matin-là encore, le bâtiment était bondé de monde et le bruit incessant qui émanait de toutes ces discussions prononcées simultanément lui donna la migraine. Adossé contre un mur, non loin d'une grande réplique de Danse avec les foins, il soupira longuement en abaissant le regard. La carte d'étudiante de la jeune femme d'hier dans la main, il se remit à observer intensément son visage sculpté par son expression crispée au moment de prendre la photographie. Elle avait une peau très pâle, presque complètement blanche, tranchée par deux iris rouge sang qui semblaient être remplis d'un liquide enragé qui ruait dans sa cage de couleur. Ce contraste, bien que fascinant, lui donnait presque un air malade, accentué par les cernes sombres qui ombraient ses yeux.
Lysandre redressa la tête et se dirigea vers un banc libre, attrapant son sac d'une main fatiguée. Une fois assis, il s'employa à observer consciencieusement tous les passages à l'entrée du bâtiment dans le but d'apercevoir l'inconnue. Tiraillé par un sentiment de culpabilité incompréhensible, il avait passé la soirée de la veille à se questionner sur la fuite de la jeune femme, et à imaginer le moment où il devrait lui rendre sa carte qu'elle avait oublié dans sa précipitation.
Son esprit était partagé entre un ennui sévère et une curiosité naissante. Paradoxe évidemment justifié par la singularité de cette rencontre.
Songeur, il repensa à la peinture presque achevée qu'il avait pu admirer en dessous du vieil escalier. La décrire avec des mots lui semblait être une tâche difficile, presque impossible. C'était un ensemble désordonné de membres humains qui avaient l'air crispés sous la souffrance, comme tentant de s'enfuir désespérément. Il devait admettre que le tout donnait un rendu extrêmement glauque et perturbant, un tableau mural à la fois fascinant et sordide.
Cette histoire lui occupait trop l'esprit, et cela ne lui plaisait pas.
La sonnerie ayant retentit, le bâtiment était quasiment entièrement vidé d'occupants. Lysandre se leva finalement, rangeant distraitement la carte dans son sac. Un léger sentiment de déception l'envahit. Sa curiosité impromptue couvait toujours, mais il finirait bien par s'en débarrasser.
Un éclat écarlate attira son regard alors qu'il marchait jusqu'à l'amphithéâtre. Il se retourna dans un réflexe presque trop vif et aperçut son visage déterminé et nerveux, alors qu'elle s'avançait vivement dans sa direction. Il se tourna vers elle, immobile, ne sachant que faire à part attendre qu'elle parvienne à lui. Tandis qu'elle trottinait dans sa direction, il aperçut ses joues roses et son front brillant, signe qu'elle avait couru pour arriver à temps. Elle ralentit son pas lorsqu'elle arriva devant lui, fronçant inconsciemment ses sourcils courts et droits pour se donner un air sévère.
- Est-ce que tu pourrais me rendre ma carte, s'il te plaît ?
Sa demande était formulée sur un ton un peu indécis et poli, comme si elle hésitait prudemment à lui réclamer son bien. Sur sa peau blanche, son pourtant léger empourprement était extrêmement voyant, et Lysandre remarqua distraitement que ses lèvres rouges étaient remarquablement disproportionnées : sa lèvre inférieure était largement plus épaisse que sa lèvre supérieure. Sans répondre, il plongea sa main dans son sac, et en ressortit la carte de la jeune femme en face de lui. Il tendit la main en souriant un peu maladroitement, ne sachant que dire. Lui qui n'était pas bavard par habitude, il devenait carrément muet.
Elle tendit une main incertaine et récupéra son bien en effleurant sa peau du bout des doigts. Il resta interdit, la fixant sans savoir quoi dire. Elle plongea son regard dans le sien, son teint prenant au fur et à mesure une couleur cramoisie.
- Pourquoi tu étais là, hier ?
Il se racla discrètement la gorge, contaminé par le malaise de la jeune fille. Les mains détendues le long du corps, il repensa soudainement à son visage enlaidi par les larmes, et cette vision impromptue ne fit qu'augmenter son incommodité.
- Je suis venu pour composer.
Elle hocha la tête nerveusement, son index tapotant frénétiquement sur la bandoulière de son sac en cuir sombre. Elle reprit la parole d'un ton toujours agité :
- J'aimerais que tu évites de parler de ce que j'ai peint en dessous de l'escalier. Si tu l'as vu, je veux dire, tu l'as forcément vu, non ? Ce n'est pas du tout contre toi hein, c'est juste que c'est un peu personnel et que, fondamentalement, c'est de la dégradation de matériel et je voudrais éviter les ennuis…
Demeurant tout d'abord silencieux pendant quelques secondes, il émergea de sa confusion et acquiesça sagement. Il n'avait de toute manière jamais eu l'intention de commérer : cela ne le concernait pas, alors il se contenterait d'oublier ce fâcheux incident.
- Ne t'inquiète pas, je le garderai pour moi.
Il hésita un instant avant d'ajouter :
- Mais cette peinture est très belle.
Elle lui sourit timidement, avant d'amorcer un mouvement de recul vers l'amphithéâtre.
- Merci, c'est gentil. Bon, et bien… Bonne matinée !
Un sourire de circonstance sur les lèvres, il lui rendit la politesse.
Noir, nuit, obscurité, ténèbres. Elle marche, le pas pressé, la démarche mal assurée. Des sons joyeux et éméchés émanent de plusieurs bars qu'elle croise sur son chemin. Un seul lampadaire vacillant lui permet encore de voir où elle se dirige.
Ça y est, elle a compris, elle rêve. C'est cette même borne d'incendie. C'est le même virage qu'elle prend, la même rue sombre. Elle n'a plus peur, c'est la terreur même qui s'emploie à infecter et répandre ses relents dans son corps tout entier. Elle tremble si fort que ses dents qui claquent résonnent dans la rue. Elle sait ce qui va se passer au terme de son trajet.
Elle ne veut pas avancer, mais son corps bouge tout seul. Elle ferme les yeux très fort, tente de les ouvrir pour émerger, mais elle est coincée dans le rêve.
Elle sait qu'elle doit le finir, comme une sorte de punition. La scène dure une éternité, et elle l'endure complètement impuissante et enfermée de son propre corps.
Alors elle avance, elle n'a plus le choix. Ce sont encore une fois les mêmes sanglots étranglés qu'elle entend dans la rue à côté, fruits d'une terreur si grande qu'elle ne peut même pas l'appréhender.
Elle aperçoit cette chevelure brune, cette peau tannée, noyée sous une multitude de bras violents, de têtes cruelles. Ils sont tous sur elle, une bande d'animaux sauvages et enragés qui déchirent presque ses vêtements en les lui arrachant. Elle voit presque comme au ralenti une grande main qui enserre son cou délicat tandis qu'elle tente de crier. Elle sent encore une fois son cœur qui s'emballe trop vite et trop fort, elle sent son instinct remplacer sa raison et elle détale, le plus vite possible, le plus loin possible. Elle courrait si vite qu'elle ne pouvait plus réfléchir.
Ses yeux s'ouvrirent et son ventre se contracta violemment. Elle retint un cri terrifié en fourrant son poing dans sa bouche.
Meryl observa sa main tremblante, et son regard flottant dériva lentement vers le reste de sa chambre. Une fois que son cerveau eut finalement associé cette pièce familière à un sentiment précaire de sécurité, elle détendit ses muscles et se roula en chien de fusil dans une habitude de réconfort. La couverture pelucheuse l'enveloppait complètement, vain mouvement dans le but de retrouver le sommeil.
La douce lueur bleue qui émanait de son réveil attira son regard, et elle y lut péniblement l'heure affichée.
« 02:34 »
Meryl poussa un violent juron tout en se relevant péniblement. La mine écrasée par la fatigue, elle se leva et se dirigea vers la cuisine complètement nue. Elle se laissa tomber comme une masse sur le seul et unique fauteuil de son petit appartement. Soupirant longuement, elle se saisit d'un verre qui traînait sur la table, le remplissant distraitement à l'aide du robinet. Une fois plein, elle but longuement l'eau glacée qui lui rafraîchit le corps peu à peu. Laissant tomber son bras pâle sur le côté, elle ferma les yeux trop alourdis par la fatigue. Un voile trop lourd d'épuisement se posa sur sa conscience.
Presque aussitôt, les images de son rêve se superposèrent à ses paupières fermées et l'arrachèrent violemment à sa somnolence. Elle rouvrit les yeux dans un sursaut apeuré, la main dangereusement crispée sur son verre vide.
Le silence régnait toujours, menaçant, uniquement écarté par les soupirs épuisés de la jeune étudiante.
- Je suis tellement, tellement fatiguée.
Son éclat de frustration dû au manque troublant de sommeil la fit élever la voix plus que nécessaire. Elle se leva brusquement, attrapant un tabouret à deux mains et le fracassant contre le sol le plus violemment possible. Le bruit occasionné eut le mérite de la réveiller complètement, mais ce mélange de lassitude et de colère lui brûlait toujours les poumons.
- Je veux dormir, bon Dieu !
Elle marcha rageusement jusqu'à sa chambre où elle saisit les draps et les écartela de toutes ses forces à l'aide de ses deux mains. Elle savait pertinemment que sa maigre puissance ne lui permettrait pas de les dégrader, mais la raison avait déserté et tout était avalé dans son intense brûlure colérique.
- Seigneur, mais qu'est-ce qu'il m'a pris de sortir à cette heure-là !
Ses poings serrés se détendaient doucement alors qu'une larme brève glissait sur la joue de Meryl. Un sanglot étrangla le gémissement impuissant qu'elle aurait voulu pousser.
- Je suis tellement désolée Priya, mais j'en peux plus, je me suis assez excusée. Tu sais que moi aussi, j'aurai voulu pouvoir rester cloîtrée chez moi.
Elle renifla pathétiquement, et relâcha son emprise sur le lit en expirant lentement.
- Je me demande si c'est ta façon de me punir de ma lâcheté.
Se laissant tomber au sol, Meryl continua de pleurer presque silencieusement. Le yeux ouverts et la bouche hermétiquement fermée, les larmes se contentaient de couler sans interruption. Un horrible mélange de culpabilité, de terreur et d'impuissance continuait de remplir sa gorge, alors qu'elle tentait désespérément de respirer.
Enfin, elle se leva péniblement : le réveil venait de sonner.
