Meryl se leva brusquement, rabattant l'écran de son PC portable avant de le fourrer dans son sac. Elle amorça directement sa marche vers le rez-de-chaussée, tentant de contourner le flot d'étudiants qui lui faisait obstacle. Une fois extirpée de l'amphithéâtre, elle pressa un peu plus le pas en constatant sur son téléphone qu'elle risquait fort d'arriver en retard.
Un dernier virage, et elle entra rapidement dans la salle grisée, non sans avoir toqué trois petits coups polis auparavant. Un grand sourire peint sur le visage, elle salua son psychologue gentiment.
- Bonjour Karl !
Celui-ci releva la tête, lui souriant à son tour. D'un mouvement de main enjoué, il lui indiqua le siège en face de lui.
- Bonjour Meryl. Je vois que tu te traînes toujours tes grandes valises sous les yeux.
Son ton léger permettait à la plaisanterie de ne pas paraître trop vexante, bien que la jeune femme sembla ne pas prendre pour elle la critique déguisée. Elle referma délicatement la porte avant de s'asseoir en face de ce qu'elle considérait plus comme un ami que comme un thérapeute.
Confortablement installée dans son fauteuil grisâtre, elle soupira en songeant ironiquement qu'elle aurait presque pu s'y assoupir.
- Non, Karl, j'y arrive toujours pas. Hier soir, me suis endormie aux alentours de minuit, je devais réviser un chapitre vachement compliqué. Et là, bam, encore le même cauchemar.
Une longue plainte exaspérée s'échappa de ses lèvres entrouvertes, suivie d'un sarcastique roulement d'œil.
- Tu sais, j'ironise mais actuellement je sacrifierais pas mal de choses pour un peu de sommeil.
Un gros soupir de lassitude s'échappa de ses lèvres, et son regard écarlate dériva sur le stylo inerte posé sur le bureau de Karl. Elle conclut avec une fausse indifférence :
- Et puis, quelqu'un a vu ce que j'avais peint.
Le psychologue ne retint pas son petit sourire, qui amusa Meryl tout en l'agaçant.
- Ce n'est pas comme si je ne t'avais pas dit d'éviter de peindre ça en dessous de l'escalier.
La jeune femme s'empourpra légèrement, avant de poser sa tête contre sa paume blanche et de détourner le regard.
- Je n'avais pas envie d'acheter des toiles en plus, et puis, je pensais vraiment que personne ne viendrait.
Karl partit d'un petit rire joyeux, appréciant ce moment de la journée unique où il s'ennuyait un peu moins. Bien qu'au début il avait tenté d'enjoindre la jeune femme à se confier au maximum sur l'incident de son passé qui provoquait ses insomnies répétitives, il avait vite compris qu'elle cherchait uniquement un moyen concret de se sentir mieux.
Particulièrement honnête avec lui (surtout lorsque l'on comparait avec d'autres patients), elle lui avait confié qu'elle n'hésiterait pas à user de l'argument du secret professionnel si jamais il osait répéter ses confidences. Sur le coup, il s'était senti un peu confus et acculé mais la simplicité de Meryl l'avait vite dissuadé de se méfier de la jeune femme. Il avait tenté de lui proposer plusieurs solutions : l'écriture d'un journal l'avait aussitôt rebutée, et elle avait fermement refusé l'idée de se confier à l'une de ses amies. En effet, elle avait si peur des représailles pour son acte qu'elle n'osait parler qu'aux personnes dont elle était sûre du silence.
Autrement dit, uniquement lui et elle-même.
Ils avaient alors trouvé la solution idéale : l'art. La peinture étant un des loisirs de la jeune femme, elle avait accepté un peu sceptiquement et s'était mise à peindre l'impression qu'elle percevait de son expérience.
L'inconvénient, c'était qu'elle avait décidé – un peu stupidement à vrai dire – qu'elle dessinerait à la faculté. Sur un mur dissimulé sous un escalier.
L'observant enrouler une de ses mèches autour de son doigts, il se retint d'échanger des banalités. Cela faisait malheureusement bien longtemps qu'il n'entretenait plus cette relation censée être purement professionnelle avec Meryl. Il se le justifiait bien maladroitement par son cas psychologique un peu atypique et leur maigre différence d'âge. Appuyant sa tête contre sa paume, il la questionna avec intérêt :
- Comment cela s'est passé ?
Celle-ci répliqua aussitôt :
- Je venais tout juste de la terminer, et je ne me sentais vraiment pas très bien. Maintenant que j'avais mon œuvre terminée devant moi, où irais-je trouver du réconfort ? C'est vrai que le fait de peindre cette scène m'a à la fois effrayée et faite avancer un peu, je suppose. Rien qu'un peu, mais je suis prête à accueillir chaque réussite avec un grand sourire, comme tu me l'as dis.
Elle termina son explication avec un petit rire, puis continua sur sa lancée :
- J'étais en train de pleurer quand il est arrivé. Il m'a vue alors que je ne l'avais même pas entendu arriver. Tu me connais, j'ai tout de suite paniqué et je me suis enfuie. Je l'ai vu ce matin, il s'appelle Lysandre. Je lui ai demandé d'éviter d'en parler, et il a accepté très gentiment. De toute manière, il ne peut pas faire le lien avec si peu d'éléments, non ? Il ne va tout de même pas commérer ?
Un éclair de pure terreur traversa son regard, et Karl soupira longuement.
- Maintenant que tu as pu avoir ta peur bien en face et la façonner pour la comprendre, je te propose de passer au niveau supérieur. Je ne veux plus que tu l'observes sous toutes les coutures, je veux que tu la surpasses.
Meryl se redressa sur son siège, pensive et pas franchement convaincue.
- Tout à fait d'accord avec toi. Mais comment m'y prendre, ça…
Karl lui sourit gentiment, plutôt fier de lui.
- J'ai ma petite idée. Il faut que tu puisses compter sur quelqu'un, une personne que tu puisses-
- Mais je peux déjà te parler à toi ! Tu le sais, que je prendrai un risque en le racontant à mes amies.
Elle lui avait coupé la parole brusquement, contrôlée par la peur. L'éclat rougeoyant de ses yeux paniqués parcourait nerveusement la pièce du regard. Il put même apercevoir ses mains se crisper violemment sur l'accoudoir du grand fauteuil, et ses jointures blanchir à vue d'œil.
- J'allais dire : quelqu'un que tu puisses contacter la nuit, par exemple. Et j'ai bien compris que tu ne voulais rien dire à tes proches, mais pourquoi pas à un parfait étranger ?
Meryl faillit s'étouffer en avalant sa salive, ce qui était à la fois très impressionnant et plutôt ridicule.
- Pour qu'il aille le raconter au premier venu ?
Karl planta son regard neutre dans le sien, mélange de terreur, de culpabilité et de tristesse.
- Tu ne pourras pas te débarrasser de ta peur si tu ne sautes pas ce pont là. Je comprends tes réticences, Meryl, mais je pense qu'il faut que tu joues quitte ou double.
Il hésita un peu, avant d'ajouter :
- C'est un conseil d'ami que je te donne là. Pourquoi tu n'irais pas tenter ta chance avec cette personne qui t'as vue hier ?
La jeune femme aux yeux rouges soupira longuement, mais Karl sut qu'il avait gagné. L'étincelle de résignation et de lassitude qui planait dans son regard le confirmait aisément.
- T'as l'air un peu bizarre, en ce moment.
Castiel lui adressa un regard moitié ennuyé, moitié curieux. Lysandre lui fit un fin sourire avant de répliquer :
- Je ne suis pas étrange tout le temps ?
- C'est pas ça que j'veux dire. Je parle de comment tu te sens mentalement.
Le regard vairon du jeune homme dériva sur les arbres du parc que l'on voyaient trôner fièrement au loin.
- Je ne sais pas vraiment non plus. Je n'ai pas l'impression d'être différent.
Il observa curieusement son ami, qui avait les yeux fermés et une cigarette collée aux lèvres. Les bras croisé sur son torse, Castiel ouvrit la bouche pour répliquer mais fut coupé par une petite voix derrière lui :
- Excusez-moi, est-ce que je pourrais parler deux secondes à Lysandre ?
Il se retourna curieusement pour apercevoir la jeune femme de ce matin, le visage légèrement crispé. Son regard dériva inconsciemment vers Castiel, qui haussa les épaules nonchalamment, l'air de ne pas en avoir grand-chose à faire. Il se redressa en prenant tout son temps.
- Amusez-vous bien.
Il s'éloigna en traînant son sac à sa suite, laissant seuls sans remords les deux étudiants. Meryl se racla la gorge et se redressa un peu gauchement. Lysandre put tout de suite voir qu'elle n'était vraiment pas à l'aise, état facilement repérable grâce à ses mains jointes qu'elle tordait dans tous les sens.
- Tu voulais me parler ?
Il lui sourit aimablement avant de détendre lentement ses mains le long de son corps. Son apparent mal-être flottait presque dans l'air, et le stress commençait à le gagner également.
Elle acquiesça nerveusement, hochant spasmodiquement sa tête de haut en bas. Son regard cramoisi plongeait tantôt dans le sien, tantôt sur le sol sablonneux.
- Oui, en fait, j'ai un service à te demander.
Elle parlait assez distinctement, mais quelques hésitations faisaient trembler sa langue et marquaient quelques pauses peu naturelles dans son affirmation. Le visage demeurant totalement neutre, Lysandre lui répondit aussitôt :
- Et comment pourrais-je t'aider ?
Elle déglutit assez bruyamment et redressa très légèrement le buste.
- On pourrait s'asseoir, d'abord ? Si ça ne te dérange pas, bien sûr.
De plus en plus intrigué, Lysandre acquiesça avant de s'installer plus ou moins confortablement sur le muret en pierre non-loin d'eux. L'imitant, Meryl affichait un visage si impassible qu'il contrastait remarquablement avec les torsions qu'elle infligeait à ses doigts.
- Je suis désolée, je ne veux pas tourner autour du pot, mais je ne sais vraiment pas comment t'expliquer.
Interloqué et de plus en plus déconcerté, Lysandre allait répliquer, mais elle le coupa inconsciemment :
- J'ai un problème, un assez gros problème. Un problème psychologique, on va dire. Mais ça ne veut pas dire que je suis folle hein !
Une fois lancée, elle poursuivit avec beaucoup de confusion, son regard se balançant frénétiquement de son visage à ses mains :
- Du coup, pour arriver à résoudre ce problème, je vais voir un psychologue. Aussi, comme c'est un problème assez grave je ne peux pas aller en parler à mes amis. C'est assez handicapant dans la vie de tous les jours, et notamment, ça m'empêche de dormir la nuit.
Elle termina sa phrase par un rire étrange, mélange de nervosité et de sarcasme. Lysandre restait muet et confus, attendant patiemment qu'elle termine son monologue saugrenu.
- Je suis vraiment désolée, j'ai conscience que c'est super bizarre ce que je suis en train de faire. Je sais qu'on ne se connaît pas et que tu dois me prendre pour…
Elle se mit à réfléchir quelques secondes, complètement envahie par la nervosité. Son expression criait presque « Qu'est-ce que je suis en train de faire ? ».
- Je ne sais pas, en fait. Je reprends.
Encore une fois, un silence de quelque secondes s'installa, et Lysandre hésitait maintenant entre rire et l'allonger sur le banc histoire qu'elle ne fasse pas une crise d'hystérie.
Elle se tourna vers lui comme au ralenti, le visage complètement écarlate et apparemment, quelques difficultés à respirer. Elle lui demanda alors d'une toute petite voix, presque en chuchotant :
- J'en étais où, déjà ?
Lysandre retint laborieusement un grand éclat de rire qu'elle risquait de très mal prendre, et lui répondit affablement :
- Tu m'expliquais ton problème.
Son visage s'éclaira et elle lui sourit avec gratitude, comme pour le remercier de passer outre ses bizarreries. Son visage pâle toujours assombri par quelques rougeurs, elle enchaîna plus distinctement :
- Je vais voir le psychologue de la faculté, en fait. Pour m'aider, il m'a d'abord conseillé de dessiner ce que je ressentais par rapport à mon problème, pour pouvoir, je le cite « comprendre et appréhender ma peur ». Le soucis, c'est que je l'ai finie, ma peinture. Et d'ailleurs, tu l'as vue hier soir.
Elle haussa les épaules comme pour lui indiquer qu'elle ne lui reprochait rien, et il acquiesça tout de même légèrement mal à l'aise. Les tenants et aboutissants de cette conversation lui échappaient toujours, mais cela ne le dérangeait pas vraiment de l'écouter babiller.
- Donc il m'a proposé une nouvelle… « thérapie », on va dire.
Elle symbolisa les guillemets en élevant ses deux doigts, et il se pencha vers elle, toujours silencieux. Il savait qu'elle n'avait pas encore fini, et malgré lui, il était plutôt curieux de ce qu'il venait faire dans cette thérapie.
- Il m'a dit que je devais confier mes ressentis et mes problèmes à quelqu'un, quelqu'un que je ne connais pas forcément. Et donc, nous voilà.
Levant la tête, elle le regarda dans les yeux avec hésitation. Se redressant à son tour, il posa son regard vairon sur ses mains tendues.
- Et donc, je serais cette personne ?
Elle leva ses deux mains devant elle, le visage complètement fermé.
- Je te demande un service étrange, j'en suis consciente. Après, tu es complètement libre d'accepter ou non, jamais je ne voudrais impliquer quelqu'un dans mes ennuis contre son gré.
Lysandre soupira longuement. Elle ne semblait pas comprendre qu'elle avait été tout sauf claire, pour lui.
- Meryl, je suis prêt à t'aider, mais j'ai plusieurs questions avant. Déjà, il va falloir que tu m'expliques ce qu'est exactement ton problème, et ensuite que tu me dises ce que je peux faire concrètement pour toi.
Le visage fermé, la jeune femme ferma les yeux l'air désolé. Réalisant qu'il avait sans doute parlé un peu durement, il se reprit en déclarant plus doucement :
- Je comprends que tu puisses être confuse, mais je ne peux pas m'engager à t'aider si je ne comprends pas comment.
Meryl secoua la tête en soupirant.
- Ce n'est pas toi. Je me désole d'embêter quelqu'un avec mes problèmes, mais j'imagine que ça montre à quel point je suis désespérée.
Elle s'interrompit quelques instant avant de finalement reprendre :
- J'ai juste besoin de quelqu'un à qui parler de tout ça. Ça me pèse énormément sur la conscience et à raison, mais j'ai l'impression de ne plus pouvoir me sentir bien. Je veux juste pouvoir, concrètement, discuter de mes soucis avec une personne. Tu me diras, je peux en parler à mon psy, mais c'est pas vraiment la même chose.
Un éclat de peur scintilla dans son regard tandis qu'elle chuchotait presque :
- Je t'expliquerai ce qu'il s'est passé plus tard, quelque part où personne ne peut nous entendre.
Lysandre laissa son regard dériver sur son dos voûté, sur ses cernes violacées, sur son regard triste et brillant. Plus que de la pitié, ce fut une compassion étouffante qu'il ressentit à ce moment là. Le nuage de sensations que semblait retenir la jeune femme à l'intérieur d'elle toucha sa sensibilité aussi violemment qu'un coup de poing.
L'impression s'évapora lorsqu'elle se redressa lentement, ses bras levés vers le ciel alors qu'elle s'étirait. Un peu plus calme, elle plongea son regard écarlate dans celui du jeune homme et l'interrogea avec un espoir non dissimulé :
- Alors ? Qu'est-ce que tu en dis ?
Laissant un sourire se dessiner sur visage, il se pencha vers elle en appuyant sa paume contre le muret de pierre.
- Je veux t'aider.
L'éclat de gratitude dans ses yeux étincela, et elle étira ses lèvres rouges en un sourire reconnaissant.
- Merci.
