Confortablement enveloppée dans ses couvertures, Meryl se débarrassa avec agacement de son ordinateur auparavant posé sur le lit. Elle avait pour habitude d'être plutôt studieuse, mais ses révisions avaient fini de la dégoûter au bout de quelques heures, ce soir. Retirant son pull pour plus de confort, elle attrapa distraitement son téléphone posé sur le matelas de son lit.
Ses yeux défilèrent sur la liste des contacts, jusqu'à ce que son regard détecte celui le plus récemment enregistré. Songeuse, elle l'observa longuement.
« Lysandre »
Un mélange de sensations envahissantes surgissait en elle à la lecture de ce nom. Gratitude, sûrement. Curiosité, peut-être ?
Après qu'il ait gracieusement offert son aide, ils s'étaient échangés leurs numéros de téléphone un peu maladroitement. Elle avait été complètement troublée et paniquée à cause de la situation pour le moins incongrue, mais avait fini par se reprendre lorsqu'il avait montré sa compréhension. Une attention affable qui l'avait touchée plus que d'ordinaire, étant donné son état élevé d'embarras. Une petite touche de honte subsistait de leur conversation, mais elle trouvait finalement qu'outre les nombreux cafouillages du début, elle ne s'était pas trop mal débrouillée. Le résultat était là, finalement.
Nonobstant, elle hésitait à présent. Bien qu'il semblait respectueux et avenant, son secret était si gros qu'elle ne pouvait pas se permettre de faire une seule erreur. La piqûre irritante du doute revenait la troubler avec constance et insistance.
Une incartade, et c'était peut-être même la prison qui l'attendait.
Se retournant dans les couvertures duveteuses, elle soupira longuement. La peur et l'espoir se disputaient à l'intérieur d'elle. L'un, la restreignant, l'enfermant en elle même pour la protéger du monde extérieur et l'autre la poussant vers son hypothétique délivrance.
Si elle avait conscience qu'elle devait essayer, une angoisse étouffante contre laquelle elle ne pouvait rien contractait toujours son estomac.
Elle se redressa et attrapa un élastique sur le côté du lit pour nouer en queue de cheval ses longs cheveux ébènes. Une vibration émanant de son appareil la surprit, et elle s'en empara curieusement.
Une notifications de Nouveaux messages esseulée s'affichait sur son écran :
« Bonsoir »
Les yeux rivés sur le message de Lysandre et une excitation singulière naissant en son intérieur, elle y répondit prestement :
« Bonsoir à toi aussi »
Le téléphone rangé dans la poche arrière de son jean, elle se dirigea vers la cuisine tout en chantonnant une vague mélodie. Attrapant un verre, elle y versa nonchalamment un peu d'eau fraîche.
Un sentiment de légèreté et d'accomplissement la comblait toute entière. Elle aurait presque pu penser que c'était la fin des mauvais rêves, si son pragmatisme ne l'avait pas aussitôt rattrapée.
Elle s'étala presque sur son fauteuil dans un mouvement quotidien tandis qu'elle vérifiait ses notifications. Il lui avait déjà répondu :
« Je ne te dérange pas ? »
Elle sourit légèrement devant sa politesse presque exagérée. Elle ne le connaissait pas encore très bien, mais devinait que c'était l'un des principal composants de sa personnalité.
« Non, pas du tout. Au contraire, ça me fait plaisir ! Je ne fais pas grand-chose, et répondre à un message ne me prends pas tant de temps que ça. Et toi ? »
Elle se laissa aller contre le dossier confortable, détendant progressivement tous ses muscles en expirant longuement.
« Non, tu ne me déranges pas non plus. Bien sûr, vu que c'est moi qui ai pris l'initiative de t'envoyer un message. J'essaie de composer, mais je ne trouve pas l'inspiration alors je préfère faire une pause. »
Le regard rivé sur leur conversation, la mélodie de [i]Don't stop me now[/i] lui vint soudain en tête et elle la chanta avec insouciance, tout en tapant sa réponse à toute vitesse. Les mots venaient naturellement lorsqu'elle était débarrassée de la timidité de la rencontre avec un étranger.
« Tu composes quoi, comme musique ? Si ce n'est pas indiscret, bien sûr. »
« De tout, cela dépend de mes sources d'inspiration et de mon humeur. »
Meryl se mit doucement à balancer sa tête de droite à gauche, tout en continuant de vider son verre d'eau.
« Je ne sais comment vous faites pour composer. Moi quand j'imagine une mélodie, elle finit toujours par ressembler à une autre qui existe. Par contre, j'aime bien chanter. »
Songeuse, elle attendit cette fois pendant plusieurs minutes la réponse du jeune homme. Relisant leur court échange, elle remarqua qu'elle écrivait sans retenue, gazouillant naïvement. Elle rougit légèrement à l'idée qu'elle l'ennuyait peut-être avec ses questions. Elle en oubliait presque la raison qui la poussait à échanger avec lui.
Un léger son de carillon accueillit finalement sa réponse.
« Je chante aussi, mais pas souvent. »
Aussitôt suivie de :
« Est-ce que tu voudrais bien me raconter ce qu'il t'est arrivé, maintenant ? »
Raison qu'il venait manifestement de lui rappeler. Poussant un long soupir presque exagéré comme pour masquer son appréhension, ses doigts tremblèrent un peu avant qu'elle ne se décide à écrire.
Son mantra en tête (« Jouer quitte ou double ») se répétant longuement, elle finit par trouver la motivation et le courage de coucher son expérience par écrit.
Elle recommença trois fois d'affilée, toujours renonçant à l'envoyer au dernier moment. Cette même culpabilité revenait à la charge, la rendant toujours plus honteuse et encore moins encline à se confier. Les mots étaient accordés aux images de ses rêves, qui revenaient heurter son esprit avec toujours plus de violence.
Finalement, elle se résolut à lui répondre le plus succinctement possible :
« Je vais t'expliquer mais surtout, surtout n'en parle à personne s'il te plaît. »
Elle prit une grande et bruyante inspiration.
« C'est quelque chose qui s'est déroulé il y a environ deux mois, je ne me souviens plus de la date exacte. Quelque part, je suis terrifiée rien qu'à l'idée de me souvenir et d'autre part, je me trouve ridicule de ne pouvoir surmonter une expérience comme celle-là. Je rentrais chez moi, il était tard, il faisait nuit. Je marchais, et j'ai vu une fille qui se faisait arracher ses habits et qui se faisait violer par une dizaines de types autour d'elle. Je l'ai vu, je l'ai reconnue. J'ai pris peur et mon corps ne m'a pas écoutée. J'ai couru la peur au ventre, le plus vite possible. »
Quelque sanglots lui échappèrent tandis que les images se superposaient à sa vision. Ses regrets se manifestaient tellement violemment qu'elle commençait à avoir certaines difficultés à respirer.
« Oh, Lysandre, si tu savais comme je m'en veux. J'aurai tant aimé être moins lâche et pouvoir l'aider. »
Elle ajouta un plus précipitemment, complètement envahie par les souvenirs et les sensations :
« Je me déteste tellement, et j'aimerai que le monde me pardonne en même temps. »
Une larme seule et un violent tremblement composèrent sa réaction. Elle n'avait pas vraiment donné toute la vérité, mais elle ne pouvait pas en admettre plus. L'écrire était déjà suffisamment éprouvant.
Son honnêteté unique lui avait coûté beaucoup, et une honte brûlante consumait déjà ses entrailles. Un soupir tremblant s'échappa de son souffle tandis qu'elle attendait sa réponse avec appréhension. Elle ne doutait pas vraiment du fait qu'il n'allait sûrement pas la féliciter, mais paradoxalement à la culpabilité qui envahissait son corps tout entier, elle craignait de toutes ses forces un rejet de sa part.
Quelle petite hypocrite elle faisait.
Étant donné que sa réponse se faisait attendre, elle se releva avec difficulté. Elle désirait plus que tout au monde se purger de toutes ces visions cauchemardesques. Se dirigeant vers son lit accueillant, elle s'observa d'un œil désintéressé en passant dans le grand miroir qui ornait son armoire.
Ses cernes s'agrandissaient de jours en jours, et donc par conséquent sa carence en sommeil aussi.
Elle jeta un coup d'œil sur le réveil qui trônait sur sa table de nuit.
Il affichait 22h41. La fatigue débutant sa lente ascension brumeuse jusqu'à son cerveau, Meryl se pelotonna dans ses couvertures à nouveau.
Elle retira son jean, et bailla longuement tout en étirant son corps entier. Fermant les yeux, elle enfonça lentement son visage crayeux dans son oreiller. Elle désirait tellement pouvoir extraire à deux mains les tourments qui attaquait son esprit sans relâche.
Son portable vibra à côté d'elle, et elle s'en empara pleine d'appréhension. Une myriade de sensations vibrait à l'intérieur d'elle, débordant par tous les pores de sa peau. Cette première confession honnête à cœur ouvert la chamboulait comme un bateau de papier ébranlé par les vagues de l'océan.
La réponse de Lysandre s'encra dans son cœur tendrement et subtilement. Malgré elle, son sourire sincère s'étira jusqu'à ce qu'elle ait mal aux mâchoires.
[i]« Je comprends cette façon que tu as de vouloir te détester toi-même, mais moi, je ne t'en veux pas et je ne te reproche rien. Je vais t'aider. »[/i]
Étrangement, elle ne douta pas un instant de la véracité de ses paroles. Comme un bateau qui voyait enfin la lumière de son phare.
Trois jours s'écoulèrent à nouveau avant que Lysandre ne puisse revoir la jeune femme. Après le soir où elle lui avait brièvement exposé son expérience, ils avaient surtout discutés de sujets plus légers. Lysandre avait deviné qu'elle n'avait pas vraiment envie de raconter son expérience dans les détails, et il ne la forcerait pas à le faire. Plus que tout, il ressentait un besoin viscéral de l'aider, d'éradiquer ses peurs nocturnes. Sa culpabilité étouffante se répercutait en lui, et il voyait en Meryl celui qu'il avait été et qu'il était peut-être encore.
L'occasion d'aider quelqu'un, et de se racheter de ne pas avoir été là pour un autre pour qui il était bien trop tard le tentait inconsciemment, et il en résultait cette empathie exacerbée à l'égard de la jeune femme.
Elle lui avait parfois posé des questions sur sa vie, ses goûts, ses habitudes… Lui n'osait pas vraiment lui mentir, donc il lui était arrivé d'ignorer volontairement certaines de ses interrogations, celles dont il ne pouvait pas encore parler. Elle ne lui avait fait aucune remarque, mais il était quasiment certain qu'elle l'avait remarqué silencieusement.
Ils parlaient aussi beaucoup d'art, un loisir qu'ils avaient en commun. Meryl aimait chanter et peindre, tandis qu'il lui avait fait part de son attrait pour la poésie et la composition. La jeune femme s'était aussitôt montrée très intéressée et bien qu'elle n'ait pas insisté pour avoir une de ses créations, il sentait bien qu'elle en avait très envie.
Il en était arrivé à doucement apprécier leurs échanges, qui l'occupaient le soir avant qu'il ne s'endorme. En seulement trois jours, ils avaient assez échangés pour qu'ils connaissent un minimum de leurs personnalités. Sa simplicité était quelque chose qui plaisait beaucoup à Lysandre, et qui permettait à son esprit torturé de se reposer, au moins pour quelques instants.
Il la croisa alors qu'il était en train de déjeuner, accompagnée d'une de ses amie aux cheveux mauve et au regard fuyant. Il l'aperçut avant qu'elle ne le fasse, et se demanda pendant plusieurs seconde si il devait l'interpeller ou rester silencieux. Le doute s'insinua lentement dans son esprit alors qu'il se décidait finalement à baisser les yeux, ignorant toujours la conduite à prendre. Il ne voulait pas l'embarrasser, et les réactions étaient parfois si imprévisibles.
Néanmoins, ce fut elle qui s'assit à sa table en souriant légèrement. Son regard carmin était plongé dans le sien, mais elle restait obstinément debout, comme demandant sa permission timidement pour s'asseoir. Étrangement satisfait, il se racla discrètement la gorge avant de la saluer avec un visage faussement neutre :
- Bonjour.
Elle le salua à son tour tout en prenant place en face de lui. Lysandre observa son embarras silencieusement, remarquant que sa confusion ne se manifestait que lorsqu'elle lui parlait réellement. Sa manière de discuter par messages était beaucoup plus libérée, et il lui semblait qu'elle n'hésitait pas à montrer ce qu'elle pensait. Un véritable livre ouvert.
Meryl prit la parole, tout en lui souriant gentiment :
- Je ne te dérange pas ?
Elle jeta un coup d'œil éloquent à son carnet ouvert sur la table, couvert de traces d'encre floues et désordonnées. Il le referma délicatement tout en déviant son regard. Étrangement, le fait de l'avoir en face de lui lui procurait une sensation totalement différente que de lorsqu'elle babillait énergiquement à l'écrit.
Sûrement l'attitude plus réservée qui émergeait de la jeune femme dès qu'il posait ses yeux sur elle.
- Non, il n'y a pas de problème.
Il ajouta, presque un peu hésitant :
- J'hésitais moi-même à venir te saluer, mais je n'aurai pas voulu te déranger.
Elle se mit à rire, et il vit son corps entier se détendre à l'image d'un ballon se séparant de son hélium. Cette vision lui permit de se départir entièrement de son propre stress, et il se laissa finalement aller contre le dossier de sa chaise.
- Moi aussi, je ne savais pas si tu avais envie de me voir. Quelque part, c'est un peu étrange vu que l'on est ensembles tous les soirs.
Elle lui sourit à nouveau, avant de replonger dans ses pensées, saisissant entre deux doigts une de ses longues mèches ébènes.
Lysandre remarqua silencieusement la légère ambiguïté dans sa réponse, mais ne releva pas. Il n'était pas homme à faire ce genre de réflexion.
Sans répondre, il laissa son regard dériver vers les iris bouillonnants de sensations de la jeune femme. Bordés par de longs cils sombres, il pouvait presque voir les émotions débordantes de Meryl s'y débattre. La jeune femme ressentait avec intensité : un véritable banquet de sentiments pour une sensibilité à fleur de peau comme la sienne.
Son regard dériva sur sa peau blanche comme neige, où il ne put s'empêcher de remarquer quelques grains de beauté tranchant avec la pureté de son épiderme. Son regard dériva sur la longue mèche soyeuse qui reposait entre ses doigts, si longue qu'elle retombait gracieusement sur sa cuisse.
- Est-ce que tu as réussi à mieux dormir ?
Meryl sursauta alors qu'il la sortait de son instant de réflexion. Se redressant, elle tenta, en vain, de minimiser son soupir.
- Et bien, la première nuit, mes songes m'ont laissée en paix… Mais malheureusement, pas la deuxième.
Elle lui offrit un sourire plein de tendresse, de douceur et de gratitude.
- Ne t'en fais pas, ce n'est pas de ta faute.
La même vague qui l'avait touché à leur rencontre émana alors de son être. Une grande détresse semblait envahir son corps membres par membres tandis qu'elle ployait sous le poids de ces sensations toxiques. Encore une fois, cette lueur de culpabilité torturée qu'il aperçut dans ses yeux fit douloureusement écho à la sienne, et il se demanda encore de quoi se sentait-elle responsable tout en ravalant difficilement sa souffrance personnelle.
Ses fautes et son abandon étaient encore si vivaces qu'il se demandait si il vivrait avec eux jusqu'à la fin.
- Comment est-ce que je pourrais t'aider ?
Elle releva la tête avec un sourire. Il n'atteignait pas ses yeux.
- Tu le fais déjà, Lysandre. Rien que de pouvoir parler avec une personne à qui je n'ai rien à cacher, ça me fait du bien.
Il fronça les sourcils. Une boule piquante lui étrillait l'estomac alors que son regard vairon dérivait sur ses cernes sombres. Il comprit que c'était de l'inquiétude à l'égard de la jeune femme tourmentée.
- Mais cela n'empêche pas tes cauchemars.
Meryl saisit sa main sans hésitation. Ses petits doigts se resserrèrent sur sa main crispée, tandis qu'elle plantait son regard pénétrant dans le sien. Le contact humain le surprit autant qu'il lui plût, et il se figea tout à fait.
- Lysandre. Tu fais déjà assez de choses pour moi. Je t'en prie, tu es adorablement gentil, mais je ne veux surtout pas être un fardeau.
L'idée qu'elle croit qu'il se forçait à sembler inquiet lui déplut considérablement, et elle rougit considérablement en croisant du regard ses lèvres pincées.
- En effet, très hypocrite venant de la part de la fille qui demande de l'aide. Je n'arrive pas faire le ménage dans mes pensées, excuse-moi.
Elle n'avait toujours pas lâché sa main, sans montrer aucune retenue à la conserver prisonnière de la sienne. Lui, un peu moins enclin aux contacts physique, ne pouvait s'empêcher de focaliser une partie de son attention sur cette chaleur enveloppante.
Il se détendit lentement, appréciant secrètement et discrètement ce léger contact.
- Ce n'est pas ce à quoi je songeais. Je suis vraiment inquiet pour toi, en tant que personne de ton entourage.
Leur relation n'était pas vraiment assez profonde pour qu'il puisse la qualifier d'amitié. Néanmoins, il fut rassuré lorsqu'il constata que sa réflexion n'avait pas eu l'air de la toucher.
Lorsqu'elle retira ses doigts en relevant deux yeux penauds, une sensation d'isolement envahit son corps tout entier. Il déploya une certaine quantité d'efforts pour le dissimuler, tandis qu'il souffrait presque de cet éloignement.
Avait-il tant besoin de contact physiques ? Sa propre faiblesse lui déplut fortement.
- Merci. Dans tous les cas, pas besoin de te forcer, promis ?
Lysandre lui sourit, puis détourna ses yeux vairons de ses doigts blancs repliés contre la table.
- Je ne me forcerai pas, c'est promis.
