« J'ai une idée, pour t'aider à dormir mieux. J'aimerais que tu me laisses l'essayer, si tu le veux bien. »

Lysandre reposa le portable sur son bureau une fois qu'il eut terminé d'écrire son message à Meryl. Il en profita pour retirer sa chemise blanche, tout en se dirigeant vers la porte de sa chambre afin de plonger la pièce dans l'obscurité. A présent torse nu, il fit volte-face après avoir laissée le vêtement sur le dossier d'un grand fauteuil. Le calme serpentait dans ses membres à mesure qu'il détendait chaque muscle l'un après l'autre.

S'installant confortablement sur le grand lit, il saisit son téléphone et observa longuement la photo de la jeune femme.

Sa relation avec elle défiait et contrait tous ses standards de normalité. Ce n'était habituellement pas le genre de personne dont il s'entourait volontairement : très souriante, maladroite, peureuse et terriblement humaine… Lui qui avait pour habitude de n'accorder sa véritable affection que très rarement, il avait seulement fallu à la jeune femme quelques jours pour en dérober inconsciemment quelques bribes solides.

Il s'était quelques fois demandé ce qu'il appréciait chez elle, et pourquoi leurs caractères pourtant présentement incompatibles s'accordaient ensemble.

Meryl était une jeune femme optimiste par nature. Il lui arrivait de faire preuve de sarcasme, mais quasiment jamais de véritable pessimisme. À travers leurs discussion, il avait l'impression que contrairement à lui, elle aimait et croyait en l'humanité. Elle avait naturellement confiance avec les gens sans les connaître, et même si elle faisait parfois des erreurs de jugement, elle n'avait aucune difficulté à reconnaître ses torts.

Il lui en avait fait une fois la réflexion, et elle avait ri en remerciant avec humour ses parents de sa bonne éducation.

Finalement, il avait conclu de ses brèves réflexions que son secret résidait dans sa capacité à ressentir avec une intensité incroyable. Des émotions sans filtres mais parfois difficilement contenues. Il avait parfois l'impression, quand elle se tenait à côté de lui, que son petit corps était constitué entièrement de sensations bouillonnantes et envahissantes.

Il avait pu observer un panel très fourni de sentiments chez elle : joie, légèreté, mélancolie, angoisse, lassitude… Celles qu'elle exprimait avec le plus de virulence étaient le bonheur et la colère, émotions qui l'envahissait presque à son tour lorsqu'elles se manifestaient chez Meryl. Il ferma les yeux, son visage pâle et expressif s'imposant lentement sous ses paupières.

Le faisant presque sursauter, le téléphone qu'il tenait toujours dans sa main vibra bruyamment.

« Bien sûr ! Tant que ce n'est pas dangereux. »

Lysandre s'accorda quelque secondes avant de répondre, se confortant dans l'idée que c'était une méthode qui pourrait peut-être la faire se sentir mieux.

Son désir d'aider la jeune femme grandissait de jours en jours, au fur et à mesure qu'il ressentait l'ampleur de ses angoisses.

« Tu ne risques rien. »

Le jeune homme jeta un coup d'œil à l'heure, qui affichait [i]00h42[/i].

« Es-tu fatiguée ? »

La réponse fusa :

« Oui. Terriblement. »

« Mais ça ne veut pas dire que je ne veux pas te parler ! »

Il sourit. Sa prudence exagérée avait en général tendance à finir par l'agacer, mais il arrivait qu'il trouve cela plutôt attendrissant.

« Il faut que tu me fasses confiance et que tu fasses exactement ce que je dis, d'accord ? Ne t'inquiète pas, ce ne sera rien d'étrange. »

La réponse mit quelques temps à arriver, et il devina qu'elle se préparait pour la nuit.

« Je suis prête, même si je ne sais toujours pas vraiment ce qu'il va se passer. »

Il prit encore quelques minutes pour réfléchir aux éventuelles répercutions de son expérience. Certaines personnes étaient fragiles faces à ce genre de technique, et même s'il n'allait pas avoir recours directement à l'hypnose, c'était un dérivé qui s'en rapprochait beaucoup. Malgré cela, il envisageait sérieusement que cette éventualité puisse aider la jeune femme de manière significative.

Il se mit soudain à écrire, espérant qu'il allait pouvoir véritablement aider la jeune femme.

« Prends une grand inspiration, puis souffle en imaginant que tu expires toutes tes sensations, en ne conservant que tes pensées. »

Suivant lui même ses demandes, il se fit l'étrange réflexion que lui et la jeune femme entretenaient... une agréable sorte de connexion en exécutant les mêmes gestes au même moment, dans le même état d'esprit.

Une sorte de chaleur étrange se répondit comme une brume dans l'ensemble de son corps. Il se souvint de son expression relâchée lorsqu'elle riait.

« Relâche progressivement ton corps. La tête, puis le cou, le thorax... »

« ...les bras, les mains, les hanches, les cuisses… »

« ...les mollets, puis les chevilles, et enfin les pieds. »

Il prenait le temps d'attendre quelques secondes avant d'écrire les mots qui, l'espérait-il, l'accompagneraient pour un sommeil plus doux.

« À présent, imagine que je saisis ta main pour te guider à l'intérieur de ton esprit. Cet intérieur est un long couloir, où sur les murs sont accrochées une multitude d'images, de souvenirs, qui défilent en continu. »

La sensation de sa main entourée de ses doigts fins lui revint soudainement en tête. Il ferma à son tour les yeux quelques secondes.

« Je t'accompagne dans ce grand couloir, pendant que tu peux regarder ces images qui défilent, ces images que tu connais. »

Lui-même emporté dans cette vision, il se mit à imaginer ce mur, constellé de peinture de souvenirs. Sa mère, clouée au lit, la ferme, son frère, les cheveux éclatants de Rosalya...

« Lorsqu'il y une image qui t'effraie, qui te déplaît, tu peux en faire ce que tu veux. Tu peux la détacher du mur pour la jeter au sol, tu peux imaginer un feu qui la brûlerait en n'en laissant qu'un tas de cendre. C'est ton esprit, tu es libre de tout faire. »

Il prit cette fois un grand temps de pause. Il l'imaginait livrée à elle-même, dans ce grand couloir, aux prises avec ses souvenirs qui l'assaillaient de tous parts.

« Maintenant, imagine dans ta tête une grande pièce noire, avec une seule lueur dans le fond de cette pièce. Cette lumière symbolise ton éveil, ta conscience réveillée. Cette lumière vacille, elle devient progressivement plus floue, plus sombre. »

Il prit une grande inspiration, avant d'achever son histoire :

« Enfin, elle s'éteint complètement. »

Meryl ne répondit pas.


« Moi, j'aime les violons larmoyants. Leur plainte me transporte et m'émeut au point d'en pleurer, et j'aime cette sensation. J'aime ressentir avec profondeur, tu vois ce que je veux dire ? »

Lysandre et elle avait commencé à correspondre depuis bientôt deux semaines. Meryl aimait converser avec lui : il était doux et sensible dans ses goûts personnels, et elle avait appris à le connaître mieux par le biais de leurs échanges quotidien. Il l'accueillait presque tous les soirs avec un sympathique « Bonsoir » qui la comblait plus que de raison.

Le silence de son appartement était parfois si oppressant qu'elle se mettait presque à réclamer mentalement sa présence, qui lui apportait divertissement et soutien. Il était toujours à l'écoute, bien qu'elle évite au maximum de mentionner la raison initiale qui l'avait poussée vers le jeune homme. Bien que moins dérangée par la pensée de l'importuner, sa culpabilité était toujours là, enraciné comme un lierre à son arbre. Le soutien qu'il lui apportait, bien que subtil et léger, était déjà bien plus que ce qu'elle ne pouvait lui quémander.

Elle avait aussi eu l'occasion, plus rare, de le croiser dans la faculté. Ils avaient rarement le temps de discuter ces instants-là, mais Meryl avait pu en profiter pour en apprendre plus sur l'apparence manifeste de Lysandre.

Outre la singularité de ses iris, elle avait longuement observé – à son insu, elle l'espérait – sa manière de se vêtir. Qu'importe la météo ou le jour, il était en permanence très élégant. Il était parfois si distingué qu'on aurait cru qu'il se rendait à son mariage, et parfois apprêté de telle manière qu'on aurait pensé qu'il venait d'un autre temps.

Cette manière de s'habiller, couplée à la pâleur de ses cheveux et à la profondeur de ses iris, donnait à son apparence une impression de prestance et d'intemporel. La manière qu'il avait de rendre chaque mouvement parfait et réfléchit achevait de compléter son allure.

Plus que de lui plaire, son apparence était à ses yeux proprement fascinante. Elle ne se lassait plus d'observer son expression pensive lorsqu'elle le croisait dans les couloirs.

Meryl aimait la beauté. Et Lysandre en était, à ses yeux, une parfaite représentation.

La compréhension qu'il avait à l'égard de ses sentiments était aussi une de ses capacités qui plaisait à Meryl. Avec lui, elle n'avait aucunement besoin de se retenir de parler, et elle aimait pouvoir discuter sans remparts de ces sensations qui envahissaient son être. Lui-même lui avait révélé parfois se reconnaître à travers ce qu'elle avait vécu, et sa curiosité par rapport à cette simple information était dévorante.

Le désir de savoir ne plus être seule à porter ce fardeau de culpabilité, où un intérêt croissant pour son correspondant ? Elle n'osait pas se poser réellement la question.

Meryl était malgré elle très matinale, et bien qu'elle soit enfin en week-end, elle était déjà levée depuis plusieurs heures lorsqu'elle reçut le premier message quotidien.

« Bonjour. Comment te sens-tu ? As-tu réussi à dormir un peu cette nuit ? »

La veille, elle avait déprimé à cause de sa carence en sommeil qui, couplée au stress de la fin d'année de sa troisième année de licence, faisait de véritables ravages dans sa santé physique.

Néanmoins, de véritables améliorations avaient vu le jour suite à ses longues discussion avec le patient jeune homme. Une sorte de rituel s'était installé entre eux : il prenait le temps chaque soir de l'accompagner avec des mots de réconforts et une sorte d'histoire symbolique dans sa descente vers le sommeil.

Le premier soir, cette méthode avait tellement bien marché qu'elle s'était réveillée avec un grand sourire aux lèvres, réalisant qu'elle avait passé une longue et excellente nuit. Elle était allée le voir dès le lendemain, tout sourire, en le remerciant mille fois pour son aide.

Malheureusement, elle avait vite déchanté. Répétant le même processus pendant les deux soirs suivants, la méthode avait été bien moins efficace. La deuxième nuit avait été calme, bien que peu réparatrice, et durant la troisième nuit avaient recommencé les cauchemars suivis de réveil en sueur.

C'était comme si son cerveau avait assimilé la manière de faire de Lysandre, et avait tout fait pour le contrer. Pour elle qui se croyait débarrassée de ses songes, la déception était si grande qu'elle avait mis plus d'une soirée à s'en remettre.

S'installant à son bureau gris, elle attrapa un crayon et se mit lentement à dessiner. Une courbe, puis une autre. Elle ne savait pas encore à quoi cela la mènerai, mais elle créait sans vraiment se soucier du résultat.

Se saisissant de son portable entre deux traits de crayons, elle lui répondit gaiement :

« Bonjour Lysandre ! Oui, j'ai dormi. Pas de cauchemars, mais je crois que j'ai eu un sommeil agité. J'étais déjà fatiguée en me réveillant. Je dirais, un sommeil de qualité 6/10. »

Elle avait pris la drôle d'habitude de noter chaque nuit qu'elle passait depuis sa rencontre avec le jeune homme.

« Tant mieux. Je préfère cela à tes cauchemars. »

Elle écrit avec rapidité :

« Tu as quelque chose de prévu en ce jour de repos béni, Lysandre ? »

Fft. Fft. Le son du crayon qui étalait ses traces sur la feuille vierge.

« Je voudrais trouver une nouvelle source d'inspiration. »

« Ta Muse actuelle ne te convient plus ? »

Un contour gracieux, souligné par un trait plus sombre.

« Je n'ai pas encore de véritable Muse. Je m'inspire de mon environnement en général, des émotions que je ressens. »

« J'ai terminé de peindre « Écume bouillonnante » hier soir. Tu voudrais la voir ? »

« Bien sûr. Quelle est l'émotion exprimée, cette fois ? »

« Je dirais… Perdition. »

Quelques cils discrets, deux pupilles de néant.

« Je n'ai toujours pas droit à entendre tes musiques ? »

« Pas encore, j'en suis navré. Mais bientôt, ne t'inquiète pas. »

« Je ne vais pas te cacher que j'ai hâte. Par ailleurs, je t'ai vu hier, en cours de développement personnel ! Je ne t'y avais jamais aperçu avant. »

Un iris vert pousse tendre, doux et pensif.

« Je viens de m'y faire inscrire. Je ne sais pas non plus pourquoi, mais le fait est là. »

Quelques reflets argentés, transmettant une émotion compliquée.

« Je suis heureuse ! Ils organisent un voyage dans quelques semaines. Cela me plairait qu'on puisse y aller ensemble ! »

Un autre iris jaune sauvage, fascinant et pénétrant.

« Pourquoi pas. Cela me plairait aussi. Ce serait l'occasion de passer un peu plus de temps avec toi. »

Meryl lâcha son stylo, qui tomba par terre bruyamment. Sur la feuille, deux iris vairons familiers la fixaient avec une intensité pénétrante.