Il était aux alentours de deux heures du matin quand Lysandre fut interrompu dans ses activités par la sonnerie douce de son portable.

Posant le café fumant qu'il était en train de boire sur le bureau non-loin de lui, il attrapa l'objet de son attention en s'interrogeant brièvement sur l'identité de la personne à l'origine de cet appel passé si tard. Un coup d'œil, et il décrochait rapidement avec un mauvais pressentiment au creux de la poitrine.

Meryl ne l'avait encore jamais appelé, et il se demanda ce qui avais bien pu pousser la jeune femme à passer le cap.

Le téléphone contre son oreille, une unique respiration saccadée se fit entendre. Un souffle court et paniqué qui fit se contracter son estomac d'angoisse. Un mauvais pressentiment lui ravagea les entrailles tandis qu'il tentait de contrôler les inflexions de sa voix :

- Meryl ? Que se passe-t-il ?

Un sanglot un peu flou lui parvint, et il commença presque sérieusement à paniquer. Une inquiétude intense envahissait tout son corps, et les pires scénarios défilaient à la suite dans sa esprit. Il voulait se rassurer lui-même, mais les plaintes étouffées qu'il percevait lui faisaient perdre son calme.

- Tu es en sécurité ? Je dois venir te chercher ?

Il entendit sa respiration saccadée ralentir légèrement, et il comprit qu'elle n'arrivait pas à parler. Une expiration un peu plus douce, et il perçut avec soulagement sa voix tremblante :

- Je… Ce n'est rien. Je viens de me réveiller d'un cauchemar.

Il se permit un long soupir discrètement soulagé. Il s'était finalement fait des films pour rien.

Malgré tout, il s'interrogea sur la singularité de son songe. Que s'était-il passé pour qu'elle l'appelle cette fois ? Légèrement troublé, il lui répondit avec une intonation volontairement plus assurée :

- Je suis là. Tu veux me raconter, ou pas maintenant ?

Ses sons qu'il percevait juste à côté de son oreille donnait un côté très intime à la conversation. Ce n'était pas vraiment le moment de se sentir troublé par la voix presque fragile de son amie, alors il écarta ces pensées bien loin. Elles ne faisaient de toute manière que l'embarrasser.

Meryl éclata d'un coup en sanglot, et il se sentit aussitôt totalement démuni. Le désir de l'étreindre pour la consoler lui traversa l'esprit comme un éclair, mais malheureusement, cela lui était dans le cas présent totalement impossible. Chaque son étranglé qui émergeait malgré elle de ses lèvres peinait un peu plus Lysandre. Des sanglots bruyants et désespérés, pur produit de la douleur de la jeune femme.

Il l'avait déjà vue au bord des larmes, son regard expressif rempli de chagrin contenu.

Mais cette détresse désespérée, il ne l'avait encore jamais vu chez elle. Elle tentait quelques fois de s'exprimer à travers diverses bribes de mots incompréhensibles, mais ses sanglots redoublaient alors et l'empêchaient de parler.

Désemparé, Lysandre se mit à lui chuchoter des mots doux, des paroles de réconforts tandis qu'elle se calmait lentement. Il essayait tant bien que mal de calmer ses sanglots étranglés en lui communiquant sa patience, son calme et une certaine douceur.

Ses pleurs finirent par disparaître tout à fait, tandis qu'il l'entendait prendre une grande goulée d'air.

- Je suis désolée, Lysandre. Je t'ai réveillé ?

Sa voix était encore enrouée, comme si la cicatrice de son chagrin y été restée imprimée. Lysandre se rallongea plus confortablement dans son lit, le téléphone toujours couché contre son oreille. Le soulagement se répandit petit à petit dans son corps alors qu'il reconnaissait la politesse habituelle de Meryl.

Elle se calmait lentement, et il était soulagé de reconnaître quelques uns des traits qu'il connaissait dans son comportement. Cette détresse incontrôlée avait quelque chose de terrifiant et d'angoissant à la fois.

- Non, ne t'inquiète pas. Ne te force pas si tu ne le veux pas, mais est-ce que tu voudrais me parler de ce cauchemar ?

Sa voix douce et féminine résonna à ses oreilles, et il tenta de ne pas trop en apprécier la sonorité et de se concentrer au maximum sur ce qu'elle lui confiait.

- J'ai rêvé que j'étais à la place de cette fille, que j'ai vu dans cette rue… Ils étaient tous autour de moi, ils me touchaient partout avec leurs énormes mains. Je me débattais comme une furie, mais ils étaient une dizaine à m'encercler. Deux me plaquaient contre le mur, et un m'empêchait de crier en enfonçant ses doigts immondes dans ma bouche. Ils… Ils comptaient me violer tous en même temps, ils étaient en train de sortir leur…

La jeune femme éclata en sanglot à nouveau. La description crue des images qui lui restaient en tête avait du être terriblement éprouvante. Lysandre ne savait pas quoi dire, ni quoi faire. Une rage réelle et inhabituelle couvait en lui, contre un événement qui n'avait même pas eu lieu. La force de ses sensations le troubla, tandis qu'il tentait de se reprendre pour pouvoir aider la jeune femme.

- Ne t'inquiète pas, tu es réveillée maintenant. Où-es-tu ?

Elle lui répondit difficilement entre deux sanglots :

- Dans-dans ma chambre.

Lysandre laissa difficilement tomber son masque de calme, trop touché par la détresse d'une personne à qui il tenait. Il influa toute la tendresse et la douceur possible dans sa voix, tandis qu'une inquiétude réelle pour la jeune femme lui indiquait comme un instinct la chose à faire pour l'aider à aller mieux.

- C'est bien, c'est ça. Tu es dans ta chambre, tu es en sécurité.

Il lui chuchotait des paroles de réconfort d'un ton doux et presque intime, et elle ne sembla pas s'en formaliser. Il décida de passer outre, il aurait bien le temps de s'en embarrasser plus tard.

Les sanglots ne s'arrêtèrent pas, et redoublèrent même en intensité.

- Moi, je le suis… Mais elle, elle ne l'était pas. Et je l'ai laissé toute seule, je n'ai rien fait pour l'aider.

Sa voix étranglée et presque inaudible témoignait d'une tristesse si grande qu'il ressentit soudainement l'envie de pleurer lui aussi. La fin de sa phrase avait des accents légèrement hystériques, et Lysandre se retrouva démuni. Il ne savait pas faire face à sa culpabilité. La sienne ressortait alors avec une telle intensité qu'il se retrouvait impuissant.

- J'aurais pu lui éviter ce cauchemar, je n'ai même pas les mots pour te dire à quel point je me hais. J-J'aurais pu… Je…

Elle se mit à pleurer presque silencieusement cette fois. Une peine immense contenue en pleurs silencieux. Sa tristesse heurta douloureusement le jeune homme.

- Je pense que dans tous les cas, tu n'aurais pas pu l'aider, Meryl. Qu'aurais-tu fais face à une dizaines d'hommes plus grands et plus forts que toi ?

Aucune réponse, et toujours ces plaintes silencieuse qui ressemblait à celles que poussait un animal en deuil. Il trouvait ses paroles indélicates, décousues, mais il ne savait pas quoi faire d'autre. Son état de détresse le déconcertait trop pour qu'il ait les idées claires.

Lysandre hésita quelques instants, mais se décida finalement à poser la question sur le détail incohérent pour lui dans son histoire.

- Pourquoi tu n'as pas appelé la police, Meryl ?

Les sanglots se stoppèrent tout à fait. Un silence de mort se fit entendre, et Lysandre se mit alors à regretter sa question. Le sentiment de s'immiscer dans son passé envahissait ses pensées alors qu'il songeait à se rétracter. Au bout d'un long moment, la jeune femme coupable finit par se mettre à parler doucement :

- Je n'ai pas réussi. Après avoir vu Priya dans la rue, je me suis enfuie en courant. Dans ma course, j'ai commencé à pleurer. Je courais en étant guidée par ma panique, mais je souffrais et la honte commençait déjà à me brûler de l'intérieur. Quand je suis arrivée chez moi, j'ai fais une crise. Je ne sais pas ce que c'était, mais je me souviens avoir arrêté de respirer pendant quelques secondes, envahie par la panique. Je…

Elle s'arrêta soudainement, luttant contre les sanglots qui lui comprimaient la gorge. Il retint ses interrogations à propos du prénom qu'elle avait prononcé dans sa détresse.

- Je me suis évanouïe.

Son ton devenait de plus en plus plat, alors que la tristesse se répandait dans tout son corps. Lysandre retint son souffle.

- Lorsque je me suis réveillée, on était le lendemain, douze heures plus tard.

Un silence angoissant se posa sur elle autant que sur lui. La tristesse de la jeune femme s'insinuait à l'intérieur de lui, comme un poison létal qui cherchait le chemin jusqu'à son cœur.

Son impuissance tomba sur lui comme un poids immense. Il ne pouvait absolument rien faire, à l'image de la situation que venait de lui raconter Meryl.

Il prit une grande respiration. Il était peut-être touché par la détresse de son amie, mais elle avait besoin de lui. Et il avait lui même le besoin presque vital de la faire aller mieux.

Si il pouvait sauver cette fois une personne qui lui était chère, il ne raterait plus sa chance.

- Ce n'était pas ta faute. Si tu avais pu, tu l'aurais aidée. Mais tu n'as pas pu, et ça ne dépendait pas de toi. Ce n'est pas ta faute.

Ses paroles sonnèrent un peu faux, tandis qu'il se remémorait leurs regards après le décès de sa mère. Devant ses larmes, ces tas de visages inconnus qui s'émouvaient, qui débordaient d'apitoiement.

Chagrin. Colère, colère, colère. Chagrin.

Mais à l'époque, personne ne pouvait comprendre sa tristesse. Maintenant qu'il avait l'occasion de sauver la jeune femme, et peut-être ainsi se sauver soi-même, il ne pouvait pas la laisser passer.

- Ce n'est pas ta faute, ce n'est pas toi qui lui a infligé tout ça. Je sais que tu te dis que ça aurait pu se passer autrement. Si tu n'avais pas couru, si tu avais pu appeler à l'aide, si tu avais pu être plus forte que tous ces hommes en même temps…

Aucune réponse. Il se revit à travers elle, écrasé par le chagrin et sourd au réconfort. Lysandre craignit que cette réaction ne montre une peine bien trop grande pour qu'il ne puisse la soulager.

Mais il allait essayer. Il allait faire tout son possible pour elle, à l'image de ce qui l'aurait sauvé.

- Si on y pense comme cela, tout en ce monde est responsable. Le voisinage de ne pas avoir été dans la rue à ce moment-là, la nuit pour avoir caché la scène des yeux du reste du monde, et le reste du monde pour avoir poussé ces hommes à leur crime.

Son silence fut brisé par un léger reniflement, que Lysandre accueillit avec plaisir. Ce mince signe de réactivité de sa part prouvait qu'elle l'entendait et le comprenait peut-être.

- Je suis là pour toi, d'accord ? On peut tous sortir du gouffre, avec un peu d'aide. Et tu m'as pour t'aider.

Je ne laisserai plus jamais personne derrière moi.

Sa voix éraillée par la peine se fit enfin entendre, et il ne put s'empêcher d'en savourer les doux sons, malgré son abattement audible.

- Reste avec moi, s'il-te-plaît.

Une chaleur étrange se concentra dans sa poitrine, tandis qu'il répliquait avec affection :

- Je suis là.


- Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais…

Violette marqua une petite pause dans sa phrase, alors que Meryl levait les yeux de l'écran de son portable avec les yeux légèrement écarquillés, incitant son amie à finir sa phrase.

- Je trouve que tu as l'air mieux, en ce moment.

Meryl sourit légèrement, mais son rictus n'atteignait pas ses yeux. Les remords l'envahissaient régulièrement, à chaque fois qu'elle était confronté à son mensonge.

Ni Violette, ni Yeleen ne savaient pourquoi Priya avait disparue du jour au lendemain. Ni pourquoi elle s'était effondrée à la même période.

Un nœud se forma tortueusement au creux de son ventre.

- Je dors un peu mieux en ce moment, c'est vrai. Tu es quand même assez observatrice, c'est plutôt impressionnant.

Violette se racla légèrement la gorge. La jeune femme aux cheveux mauve avait toujours était très discrète et vraie, et l'avantage de son débit de parole plutôt réduit, c'était le fait qu'elle ne parlait jamais autrement que pour dire l'essentiel. Une des raisons pour lesquelles elle était une personne que Meryl appréciait beaucoup.

- Tu as commencé à beaucoup parler avec ton ami Lysandre. Je me demandais juste si ce n'était pas grâce à lui.

La jeune femme en resta muette. Certes, le lien était facile à faire, mais elle ne se doutait pas que Violette lui en parlerait de manière si directe. L'appréhension envahit son estomac, tandis qu'elle secouait la tête plutôt maladroitement.

- Oui, tu dois sûrement avoir raison…

Elle-même trouva sa propre réponse pathétique, tandis qu'un silence de plomb tombait soudainement sur les deux jeunes femmes. Meryl enroula nerveusement une de ses longues mèches ébène autour de son index, signe flagrant de nervosité. Elle se sentait laide et salie de son mensonge permanent.

Son cerveau lui imposa soudainement l'image de l'expression trahie et écœurée de la douce et pure Violette, et elle sentit la nausée parcourir sinueusement son œsophage.

- Je me disais juste… que c'était une bonne chose.

La jeune femme lui sourit timidement, une douce caresse sur son cœur ébranlé. Elle secoua légèrement sa chevelure pastel tout en semblant réfléchir à ses parole suivantes.

- J'aurais aimé pouvoir t'aider aussi, mais j'avais peur de me mêler de ce qui ne me regardait pas. Il faudra que tu le remercies de ma part.

Méritait-elle vraiment cette affection et cette inquiétude douce et désintéressée ? Meryl releva la tête et observa sans rien dire le beau visage de son amie. La tromperie qu'elle faisait subir à Violette au quotidien la remplit soudain d'une immense peine. Qui était-elle pour cacher ses torts ? Qui était-elle pour salir ainsi Priya et ce dont elle avait été témoin ?

Elle fut un instant tentée de tout dévoiler à Violette. Mais la pensée de leurs expressions déçues, de leurs regards de reproches et de ces voix haineuses qui l'accuseraient la figea.

Trop faible, trop lâche qu'elle était pour assumer son immense faute. Son dégoût d'elle même atteignait des sommets.

- Je…

Sa voix s'éteignit, tandis qu'elle luttait pour retenir quelques larmes coupable.

Ne pleure pas. Tu n'es pas celle qui devrait pleurer.

Elle dissimula ses yeux brillants sous ses mèches sombres, tandis que ses doigts se tordaient sous la pression de ses mains jointes.

- Je faisais uniquement quelques insomnies, Violette. Tu es vraiment très gentille, et ça me fait plaisir, mais il n'y a pas de quoi s'inquiéter.

Le son pourtant très discret du léger soupir de son amie parvint à ses oreilles, et Meryl serra ses dents si fort qu'elle les sentit grincer. Son estomac se contracta, comme pour la punir, tandis qu'elle se retenait de toute sa maigre volonté.

Une larme unique franchit ses barrières, s'écrasant en tâchant le sol sablonneux.