Père nous attend devant la cheminée. Il porte une cape de voyage bleue nuit à col haut qui lui donne une stature plus austère que d'habitude. Mère finit de fixer son chapeau. Un feu flambe dans l'âtre. Mon père s'approche pour partir.
« Puis-je y aller en première ?
— Tu sais bien que je n'aime pas ça. On ne sait pas...
— Laissez-la faire Hans, ce n'est plus une enfant après tout.
Il me tend le pot de poudre de cheminette. J'en jette une poignée dans la cheminée, les flammes crépitent, j'avance en leur centre. Elles ne brûlent pas, je fixe un instant mes parents. Les éclats verts les distancient de moi.
«Demeure Von Kaltstein, Rottweil ! »
Aspirée et je tournoie comme une toupie, je monte à toute vitesse, mes bras sont plaqués contre moi. J'atterris abruptement dans une autre cheminée, je titube pour sortir, de la suie vole autour de moi.
« Ah vous voilà ! Votre père a encore voulu vous faire passer par cheminée ! Et le transplanage alors ? Toute cette suie...Blitz ! Blitz ! »
Et avant que j'ai pu faire un geste pour saluer mon grand-père celui-ci donne déjà des ordres à son Elfe pour m'enlever ma cape et la poussière qui me recouvre. Quand je me tourne vers lui, je n'ai plus aucune trace de cheminette. Ses cheveux blancs, son regard noir, sa peau pâle. Je le serre dans mes bras.
« Je suis bien content de vous voir ma chère petite Magdalena !
— Moi aussi grand-père, moi aussi. »
Avec un grand bruit, ma mère apparaît, elle sort avec beaucoup plus d'élégance que moi et d'un coup de baguette fait disparaître les affres de son voyage. Quelques secondes plus tard c'est mon père qui arrive. Il prend le temps de se débarrasser de la suie qui le recouvre, de faire apparaître nos bagages pour que Blitz les range avant de se tourner vers son père et de le saluer. Ce dernier ne semble pas s'en offusquer et nous invite sans plus attendre à nous installer dans le petit salon.
Chaque pièce que nous traversons possède de hautes fenêtres aux vitraux colorés, des plantes étranges et luxuriantes emplissent chaque recoin. Des bibliothèques, des objets magiques, des fauteuils et des tapis sont disposés de manières aléatoires, si bien que l'on se sent à la fois invité accueilli et intrus voyeuriste. Tout semble intime et n'appartenir qu'à lui. Mon grand-père est un homme solitaire mais qui sait apprécier la compagnie. C'est ce que je ressens en regardant le capharnaüm ambiant.
Nous entrons dans le petit salon. Un sofa, des fauteuils, une autre cheminée et une table basse où nous attend une collation. Pendant que nous nous installons, la théière se met à léviter et verse un thé ocre dans chaque tasse. Je croque dans un pain à l'orange et me cale contre mon dossier.
« Et bien comment allez-vous ? Vos lettres sont toujours expéditives Hans et on ne peut pas dire que vous vous embarrassiez de détails.
— Nous allons bien, notre vie n'est guère trépidante vous le savez. La succursale de Londres se portent à merveille et...
— Et quand reviendrez-vous en Allemagne ? Le cabinet-mère a aussi besoin de l'héritier Von Kaltstein pour prospérer.
— Nous en avons déjà discuté. Nous faisons déjà de nombreux aller-retours entre Londres et Berlin. Cela est suffisant.
— Et si nous discutions d'autres choses ! Nous ne sommes pas venus pour parler affaires, n'est-ce-pas ? »
Mère fixe mon père d'un regard dur et inébranlable. Il la laisse reprendre la conversation. Elle boit une gorgée de thé et nous en faisons tout autant. Parfois mon père et le sien oublient presque qu'ils ne sont pas ennemis mais de la même famille.
« Et bien Ambros, votre petite-fille va participer aux spectacles de la chorale de Poudlard. Elle accompagnera les chanteurs avec son violoncelle.
— Magnifique ! Une belle consécration pour votre dernière année. Quelles musiques allez-vous jouer ?
— Je doute que vous les connaissiez, il s'agit de musiques moldues.
— De musiques moldues ?
— Oui, les Beattles, les Platters, connaissez-vous ?
— Non... Mais, vous la laissez faire ? Enfin, des musiques moldues...N'est-ce pas inconvenant ?
— Oh père ! Le monde a changé ! Et en Angleterre, tous s'intéressent à cette culture moldue ! »
Je n'ose pas le contredire, bien que je connaisse nombre de serpentards qui le pourraient, je suis surprise par sa réponse sans ambage. Père n'a jamais été réfractaire aux moldus mais il n'en a jamais parlé plus que nécessaire. Est-ce par esprit d'opposition qu'il répond aussi vivement ? Mon grand-père fait un signe d'apaisement :
« Hans, vous savez que je n'ai jamais été de ce bord.
— Oui, bien sûr.
— En tout cas ma chère petite Magdalena, j'aimerai grandement vous entendre.
— Avec plaisir ! »
La chambre est la même depuis mon enfance. Petite, comparée à la grandeur du manoir, avec deux fenêtres et une cheminée. Un parquet sombre, des tentures brunes. Un lit à baldaquin, une armoire. La chambre n'est utilisée que lorsque je viens et une légère odeur de renfermé persiste. Un feu est allumé, les draps sont propres et frais. Des chocolats ont été déposés dans une coupelle en argent. Comme d'habitude, ils sont à la liqueur. Très peu pour moi.
Je soupire. Je ne vais pas pouvoir rester exilée dans ma chambre, mes parents exigent que je face acte de présence. Mais leurs discussions tournent en rond. Les pires sont celles qui concernent le cabinet Von Kaltstein. Ils ne pensent qu'à ça.
Un tapotement contre un carreaux me fait tourner la tête. Un hibou bat des ailes en attendant que je l'accueille. J'ouvre en grand la fenêtre, il fait le tour de la pièce avant de se poser sur le dossier d'une chaise. Je le débarrasse du parchemin et de deux petits paquets accrochés à sa patte et il repart sans demander plus de reconnaissance.
La lettre est signée de mes deux amies. A peine un jour que je leur ai envoyé ma lettre et elles me répondent déjà. Je m'attarde sur les colis : une plume argentée, qui trace les partitions quand le compositeur joue, et des gants en cuir de dragon tressé. C'est vrai, c'est aujourd'hui Noël. Et elles ont dû découvrir mes cadeaux ce matin au pied de leurs lits.
Je leur rédige une réponse. Qu'elles aillent moins travailler à la bibliothèque et profitent plutôt de la neige qui doit recouvrir le parc. Qu'elles m'envoient beaucoup de lettres. Que Lily ne parte pas quand Potter vient parler à Mary.
Cela me fait rire qu'il profite que je ne sois pas là pour tenter sa chance autrement. Lily ne va pas supporter sa présence très longtemps. Je commence à apposer le sceau sur ma lettre quand un nouveau tapotement me fait sursauter. Je me brûle avec la cire, dehors la nuit. Une ombre noire s'agite derrière la fenêtre, j'avance, ce n'est qu'un autre hibou de Poudlard. Il laisse un petit bout de parchemin et repart. Je verrouille la fenêtre derrière lui. Il fait froid.
Une lettre de Potter ? Il me harcèle déjà... Qu'est-ce-qu'il raconte ? Il n'a absolument pas les pieds sur terre ! Lily n'arrête pas de me parler ?! Lily m'apprécie beaucoup plus que ce que tu croyais ?! Je vais l'inviter pour le Réveillon et nous compterons ensemble les dernières secondes de l'année 1977 ?! Signé ton ami James ?
Je reste plusieurs secondes sans réagir. Je ne sais pas si je dois admirer ou me moquer de son insouciance et de son don pour remodeler la réalité. Je ne suis sûre que d'une chose. Je refuse de lui répondre.
Je prends ma lettre et sors de la chambre. Mon grand-père dispose de plusieurs rapaces destinés autant à la chasse qu'à la poste. Je marche le long d'un corridor mal éclairé. J'entends le rire de mère, une discussion animée, ils se sont détendus. C'est bientôt l'heure du dîner de Noël, je les rejoindrai après.
La demeure Von Kaltstein de Rottweil est accueillante le jour mais elle prend des atours inquiétants la nuit. Des ombres mouvantes, un silence pesant, une moiteur distillée par la végétation. Une odeur immobile. Un mélange étrange, secret, dangereux. Je sais pourquoi, je sais pour qui. Je n'ai aucune raison de m'inquiéter. Je suis impatiente, je monte les étroites marches qui mènent à la tourelle.
Sept oiseaux s'y reposent. J'attire une chouette et me dépêche de nouer ma missive. Elle pousse s'envole brusquement, ma lettre était à peut près accrochée. Les autres s'agitent aussi et en un instant ils sont tous partis.
« C'est cela, partez donc.
— Arrière-grand-père !
— Comment allez-vous Magdalena ? »
Je me retourne, Lothar Von Kaltstein. Une fois de plus il apparaît comme un souffle. Elegant, un costume désuet, une pâleur maladive, des yeux éteints. Une distance, alors que je me vois dans un miroir.
« Très bien et vous ? Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus.
— Je me porte comme un charme si je puis dire. Allons mon enfant, descendons. Votre dîner ne va pas tarder à être servi. »
Il me tend son bras. Je ne l'ai pas vu depuis des années. Ici à Noël, je l'espérais et le craignais. C'est mon passé, mon héritage. Mon futur, ma fin. Je le sais, il le sait. Je crois qu'il évite de venir quand nous sommes en visite à Rottweil depuis l'accident. C'est un homme bon, malgré tout. Pourquoi est-il ici ?
« A qui donc, si je puis me permettre, envoyiez-vous une lettre ? Auriez-vous un ami ?
— Oh non, non, pas du tout ! J'écrivais à mes bonnes amies de Poudlard.
— Cela serait de votre âge pourtant. Ah Magdalena, êtes-vous satisfaite de votre vie dans cet établissement anglais ?
— Très. C'est une école magnifique, les professeurs et le château sont incroyables. C'est étrange, c'est déjà ma dernière année...
— Profitez bien mon enfant, cela vous fera de précieux souvenirs. Moi qui n'ai pu aller à Durmstrang, j'en garde une amertume, que n'y ai-je pas vécu ? »
Evidement son père l'avait instruit seul. Comment aurai-je été si mes parents n'avaient pas voulu que j'y étudie ? La situation d'arrière-grand-père est différente, mais peut-être pas si éloignée.
Nous arrivons devant la porte du petit salon, je déglutis. Sa venue ne va pas se passer sans émule.
« Bonsoir chère famille. Je vous ramène Magdalena, nous nous sommes croisés dans la volière et elle descendait pour dîner. »
Mon grand-père se retourne et se lève de son fauteuil.
« Père, je ne vous attendais pas si tôt.
— Vous l'avez invité ?! Vous avez osé l'inviter pendant que nous sommes sous votre toit ?! »
Mon père se lève et vient m'arracher du bras de mon arrière-grand-père. Fureur, colère, presque de la haine ? Je tente de l'apaiser mais il m'ignore.
« Après ce qu'il a fait ? Il est incontrôlable, je refuse qu'il la mette en danger !
— Hans, nous...
— Non, ne dîtes rien Lothar. Nous repartons. Ce soir. Maintenant. Andrea, Magdalena, venez. »
Il n'a pas besoin de me le dire, je n'arrive pas à me défaire de sa poigne. Qu'il me lâche !
« Je ne veux pas partir, père !
— Et moi, non plus Hans ! Ce n'est pas Ambros le responsable, c'est moi qui l'ai prié d'inviter Lothar à se joindre à nous.
— Si je l'avais su, jamais nous ne serions venus, tu le sais ! Comment as-tu pu...
— Evidement que je le savais ! Et comment ais-je pu ? Je l'ai fait pour notre fille, car si tu prenais le temps de lire ses lettres, tu saurais qu'elle tenait à le voir ! Qu'elle n'osait même pas évoquer son nom devant toi ! Alors pour ta fille, je t'en prie, fais un effort ! »
Mon père me lâche, me regarde, abasourdi par par ma trahison. Je le sens à la ligne pressée de ses lèvres, à l'air dur plus qu'incrédule. Sa propre fille ne respecte pas ses choix. Et moi, que devrais-je ressentir face à ce père qui ne lit même pas mes lettres, notre seul lien pendant des mois ?
« S'il-vous plaît, père... Nous ferons attention. »
Mes aïeux n'ont pas bougé. Ils attendent notre décision. Ils attendent que mon père décide. Mais peu importe ce qu'il dira, je ne partirai pas.
« Bien, nous restons. Désolé pour cette esclandre. Grand-père, j'accepte votre présence mais vous savez pourquoi vous n'avez pas ma confiance.
— Je le sais Hans, cela est accepté. Mais c'était un accident, un terrible jeu de circonstances et rien de tel ne se reproduira jamais.
— Nous ne pouvons le prévoir.
— Cessons de discuter de cela. Andrea et Magdalena souhaitent nous avoir tous trois en leur compagnie et nous devons faire honneur aux dames de notre famille. »
Nous nous asseyons dans la salle-à-manger. Un lustre propage des lueurs dorées. La table est longue, arrière-grand-père s'est installé à l'écart. Aucun couvert n'est disposé devant lui. Il discute avec son fils. Il est comme dans mes souvenirs d'il y a onze ans. Pas une ride, pas un cheveux gris, pas une courbure dans sa posture. Plus jeune qu'Ambros, son propre enfant. Est-ce pour lui une malédiction ? Ou comme moi, son fardeau s'alourdit-il au fil des ans ?
Le sang coule, épais, c'est la première fois que je me blesse tant. J'ai six ans, peut-être cinq, je n'ai pas mal, mon balai est brisé. Mon bras n'est plus un bras. Il brille, rouge, m'attire et me dégoûte. Mes genoux écorchés, du sang au coin de la bouche. Ma tête tourne, je tombe. Ciel bleu, père si grand, sa cape est noire, il crie. Arrière-grand-père court, ses dents rasoirs, monstrueuses, veulent mon sang, je comprends. Des éclats de lumière, hurlements, il tombe. Les yeux implacables de père sont fixés sur moi. Il ne me voit pas.
Je me réveille. Rottweil. Ce souvenir, pourquoi maintenant ? Peut-être parce que père a pris soin de sceller la porte de ma chambre ? M'enfermer, pour me protéger. Je ne suis plus la gamine tombée de son balai. Et il n'est pas ce père protecteur qu'il tente de jouer.
Il est quatre heures du matin, tout le monde doit dormir sauf mon arrière-grand-père. Je veux lui parler. Lui comme moi sommes différents, deux extrêmes. Il n'y a qu'à lui que je pourrai me confier. Personne d'autre ne comprendra. Le poison ne coule que dans nos veines.
J'enfile une robe de chambre et prends mon violoncelle. Longues notes lourdes, sourdes. Alors, je brise les sorts et pars dans le couloir avec mon instrument. Grand-père possède une pièce particulière, aménagée pour la pratique instrumentale. C'est ce qu'il me faut. C'est là que je me sentirai protéger d'eux et de moi. Arrivée, j'allume les chandelles dans l'alcôve aux tentures prunes. J'accorde mon violoncelle.
Il y a un arbre. Le tronc est épais, l'écorce rude. Le vent souffle. Un bruissement lent, régulier. Un vent chaud avec une odeur épicée qui fait claquer du linge étendu au loin. Dans l'écorce, des chemins, des mousses, des dorures. Il y un rire et des gens dansent quelque part.
« C'est un joli air que vous jouez là. »
Il s'assoit à côté de moi, je continue de jouer. Il m'écoute. Je finis le morceau, n'en recommence aucun, je fais tourner mon archet dans ma main. Je ne parle pas, il attend. Je suis venue ici parce que je savais qu'il m'entendrait. Malgré les années que nous n'avons jamais passées ensemble, nous sommes liés. Deux malades qui ne s'abandonnent pas.
« Cette fois là, vous auriez voulu boire mon sang arrière-grand-père ?
— Je vous l'avoue... Oui, il y en avait tant. Et il embaumait la malédiction de notre famille. C'était la plus douce odeur que je n'ai jamais sentie.
— Et maintenant, qu'est-ce que vous sentez ? »
Il me regarde. Longtemps. Il me juge. Peut-être incapable de comprendre et d'accepter. Mais moi je la sens depuis longtemps. Ma propre et odieuse odeur.
« Je vous en prie, osez parler. Je la sens.
— Votre sang n'est plus le même, ma pauvre enfant. Il est celui de notre famille de la plus ignoble manière qui soit.
— Je ne suis pas prête à abandonner.
— J'aimerai tant vous aider, mais mon sort ne vaut pas le vôtre. »
Deux cadavres se croisent. Aucun des deux ne sait quand il va mourir. L'un trop tard, l'un trop tôt. Sa mère s'appelait Lilith, il ne l'a jamais vue. Aujourd'hui, elle doit vivre, sans se soucier de nous. Si personne ne l'a percée d'un pieu. Un sorcier épris d'une vampire, qu'est-ce que cela pouvait donner d'autre ? Qu'un enfant solitaire et prisonnier, incapable de vivre et de mourir, juste de boire du sang animal. Qu'est-ce que ça pouvait donner d'autre qu'une lignée humiliée et malsaine. Le sang nous fuira toujours. Lothar, rien qu'un demi-vampire, Ambros rien qu'un homme souillé qui refuse la vérité, Hans, rien qu'un père qui refuse de voir le lambeau qu'est sa fille.
« Je suis la fin de la tapisserie familiale. »
J'ai envie de pleurer. Je ne veux ni mourir, ni faire partie de cette famille. Je n'ai rien demandé, rien fait de mal ! Jamais voulu que mon ancêtre aille fricoter avec un monstre ! Pourquoi ? Pourquoi nous a-t-il tous condamné ?!
« Mon père était un homme bon. Parfois, le destin est cruel.
— C'est faux.
— Vous êtes si jeune. Ne vous torturez plus Magdalena, le passé ne peut être changé. Seul votre présent et ce que vous en ferez compte. »
J'ai parlé à voix haute. Des larmes coulent sur mes joues. Sa main se pose sur la mienne, ni froide ni chaude.
Je range dans ma valise des livres, une broche, un recueil de musiques gnomes, un coffret de choco-rats allemands... Les cadeaux étaient disposés sous un sapin immense où brûlaient des bougies. A ce moment de la soirée, les tensions s'étaient apaisées, mon père avait à peine discuté avec mon arrière-grand-père mais celui-ci ne s'en était pas formalisé. Ils parlaient peu de toute façon.
La broche venait de mon arrière-grand-père. C'est un véritable bijou, de l'argent ciselé fait d'ondes entrelacées et serties de perles. Devant le miroir, je relève mes cheveux et fixe la broche. Magnifique, mais je ne vais pas avec. Malgré sa simplicité, elle est trop précieuse, trop chatoyante contre mes mèches mortes. J'ai le regard creux, les diamants scintillent. J'ai la peau séche, les perles caressent.
Pourtant, je ne suis pas si laide, mais face à cette finesse ma banalité ébréchée par la maladie devient visible. Je repose la broche dans son coffret. Quel âge a-t-elle ? Il en a pris soin, mais elle est d'un style ancien. Est-ce un cadeau de Gerhard Von Kaltstein pour retenir sa succube de femme ? Ou bien, l'unique souvenir qu'elle ait daigné laisser à son fils ?
Comment mon arrière-grand-père a-t-il grandi ? Quand a-t-il compri ce qu'il était, ce qu'était sa mère, ce que serait sa vie ? A-t-il jamais cherché à la retrouver ?
Je referme le coffret. Ca ne me regarde pas. Cette broche, c'était peut-être la sienne, maintenant c'est la mienne. Peut-être un héritage, une malédiction. Qu'est-ce que ça change ? Je n'en ai rien à faire.
J'écarte quelques vêtements pour caler mes cadeaux. Le rouge attire mon attention. La sucette goût sang, je l'avais oubliée. Je ne l'offrirai à aucun de mes grands-pères c'est évident. Quelle idiote, j'ai été d'acheter ça. Elle est bonne à jeter.
Oh et puis pourquoi pas ? J'enlève l'emballage. La sucette est collante. Une lumière kaléidoscope passe à travers. Ca n'a pas l'air si mauvais, une odeur acidulée. Ce n'est pas si mauvais. Pas vraiment le goût du sang. Ou bien, le sang a-t-il toujours été si délicieux ?
« Magdalena, ce n'est que l'affaire de quelques jours.
— Quelques jours que j'aurai pu passer ailleurs... »
Mère ne répond pas. Elle finit de disposer mes affaires dans l'armoire. Ma chambre d'hôpital respire l'ennui. L'ennui et la souffrance. Mon séjour à Sainte-Mangouste sera rythmé par les examens, les discours des magicomages et les prises de potions. Comme si j'étais un cobaye. C'est sûr, des cas comme le mien, ils ne doivent pas en croiser souvent. Est-ce qu'il y en a seulement d'autres ? Ils ont forcément chercher. Qu'ont-ils découvert ? Si on ne m'en parle pas, est-ce parce qu'ils sont...
« Je compte sur toi pour suivre les instructions.
— Comme d'habitude mère.
— Voilà, tout est rangé.
— Quand reviendrez-vous me voir ?
— Demain, normalement.
— Et père ?
— Tu sais qu'il supporte mal les hôpitaux. Mais il viendra, je m'en chargerais. De toute manière, le magicomage aura besoin de nous parler. »
Ma mère m'embrasse et s'en va. Comme d'habitude, on me tiendra à l'écart de cette conversation. Mes parents aiment décider dans mon dos, taire les secrets, omettre la vérité. De toute manière, j'ai déjà épluché mon dossier médical, un soir où ils étaient encore absents. Il n'est plus temps de faire l'enfant. Dans quelques jours, ils ne pourront plus m'empêcher d'entendre les diagnostics. Mon anniversaire n'a d'intérêt que pour cela.
A peine onze heure, les trois jours que à passer ici vont être très longs. Je m'installe sur mes couvertures, un livre à la main. Bientôt, quelqu'un viendra me dire ce que l'on va faire de moi. La chambre est vide, je n'ai pas mon violoncelle, ici pas de musique, le moindre son est bruit. Les hôpitaux aiment la mort.
« Mademoiselle Von Kaltstein ?
— Oui.
— Nous viendrons vous chercher pour vos examens d'ici une demi heure.
— Très bien, merci. »
Autant dire une heure et demi. J'ouvre mon livre. Rien ne presse.
Je ferme mon sac d'un geste. Trois jours à obéir sans rien dire, je suis plus épuisée qu'en arrivant. Enfin, bientôt le retour à Poudlard et à ma tranquillité. Enfin... Dans mon sac, j'ai cinq lettres de Potter ! Quasiment deux par jour ! Plus que mes amies ! Et il ne fait que me demander des conseils pour Lily. Je ne suis pas sa conseillère et j'ai autre chose à faire que de lui écrire !
J'enfile ma cape. Dans le couloir, des infirmiers tirent des chariots remplis d'étranges objets. J'aimerai rentrer maintenant. Mory m'aura préparé mes plats préférés. Et il y aura un grand feu dans la cheminée, pas comme ici où il fait si froid. Je vois mes parents au bout du couloir. Ils sont seuls et discutent entre eux. Ils viennent de voir le magicomage, je les rejoins :
« Père, mère, pouvons-nous y aller ?
— Oui, allons y.
— Qu'a dit le magicomage ?
— Ils nous a donné ton nouveau traitement, nous t'expliquerons une fois rentrés.
— Mon nouveau traitement ?! Mais, celui que j'ai actuellement fonctionne très bien !
— Nous en discuterons plus tard ! Allons-y ! »
Mon père me tourne le dos et ma mère me fait un signe de tête conciliant. Ils ne devraient pas être inquiets, je suis en forme. Et de plus en plus persuadée que les magicomages me prennent pour un testeur de médicaments. Comment mes parents peuvent-ils se laisser duper ainsi ?!
Aux cheminées, il n'y a personne, mon père ne diminue pas son allure et fonce dans les flammes vertes. Il disparaît.
« Après toi, Magdalena. »
Je rentre dans les flammes en donnant notre adresse. J'atterris et me hâte de sortir de l'âtre. Mory est en train d'enlever la cape de mon père et se précipite vers moi pour me débarrasser. Dans le même temps, ma mère apparaît, Mory court vers elle. Je m'assieds près du feu, je n'ai qu'à attendre qu'ils daignent me parler. Je me frictionne avec force. Ils ne me parlent toujours pas. Je ne tiens plus :
« Vous savez que vous ne pourrez pas toujours m'empêcher d'entendre ce que les magicomages ont à dire. Je suis une adulte maintenant, je suis capable d'entendre ce genre de choses.
— Adulte ? Pas encore jeune fille. Tu es loin de tout comprendre.
— Je suis d'accord avec ton père. Tu n'as pas à entendre cela, ce sont des paroles rudes et te les rapporter, c'est amplement suffisant. »
Je ne les comprends pas. Mory réapparaît avec un immense plateau qu'il dispose sur la table basse. Des scones, de la marmelade, du thé. Sans attendre, je me sers.
« Parlons de ton traitement, si tu le veux bien.
— Je vous écoute.
— Tu garderas le même : Potion de renforcement organique, potion de régénérescence et des baumes revitalisants. Ensuite...
— Ensuite tu devras prendre ceci. »
Mère me tend une fiole noire. Ma respiration s'arrête, ma gorge se serre, je la lâche. Elle fait un bruit sourd en frappant la table en bois.
« Je ne peux pas ! C'est...
— Du sang, oui. Et c'est ce dont tu as besoin. Je te rassure ce...
— Je ne suis pas une vampire ! Je n'ai rien à voir avec ces créatures!
— Ne parle pas comme ça, Magdalena !
— Je refuse ! Je n'en boirai pas ! Vous ne pourrez pas me contraindre !
— Refuser ? Crois-tu vraiment avoir le choix ?
— Oui père ! Je l'ai ce choix ! C'est mon corps ! Je ne vaux pas moins que vous et je ne m'abaisserai pas à ça !
— T'abaisser ? Crois-tu que ton arrière-grand-père s'abaisse à boire du sang ? Tu crois qu'il a le choix ? Non ! Et si lui en a besoin pour vivre, toi aussi !
— Je n'en ai que faire ! »
Père se lève. Qu'il me gifle, je ne plierai pas. Je ne suis pas ça, je n'ai pas besoin de ça. Ma mère lui agrippe le bras. Jamais il ne me frappera.
« Hans ! Sortez, je vais lui parler.
— Bien. »
Il ne rajoute aucun mot. Il sort. Ma mère repose sa tasse et croise ses mains. Elle n'est pas à l'aise.
« Les choses ne vont pas être aisées pour toi Magdalena. Il va falloir être forte.
— Je sais.
— Es-tu résolue à te soigner ?
— Oui, mais...
— Dans ce cas, suis les instructions des magicomages. Ce sang animal qu'ils te demandent de prendre, c'est peut-être la seule solution à tes maux. Il faut essayer.
— Mais je me sens bien ! Je ne suis pas une expérimentation !
— Bien sûr ! Et je ne nie pas ce que tu ressens, mais tes examens n'étaient pas concluants. Ma fille... Tu as des projets, des envies, des rêves... Tu dois surmonter cette épreuve pour te donner toutes les chances. Tu ne dois pas abandonner.
— Je n'abandonne rien.
— Vas-tu prendre ce traitement ?
— C'est inhumain. Injuste.
— Je sais. »
Elle me tend de nouveau la fiole. Je la saisis sans trembler.
« Madame Pomfresh te donnera ce qu'il faut quand tu iras la voir.
— Bien. »
30 Décembre 1977. J'ai dix-sept ans. Le droit d'agir comme je veux. Si mes parents ne m'en empêchent pas. Le droit de consulter mon dossier médical. Si mes parents l'acceptent. Le droit de transplaner. Si mes parents me suivent. Le droit de dire ce que je veux. Si mes parents ne sont pas là.
Dix-sept ans. Tout change et rien ne bouge. Mes parents ne sont jamais là pour moi, mais ils me surveillent toujours. Alors certes, je pourrai faire face au magicomage, mais je ne pourrai interdire à mes parents d'y assister. Ce serait cruel pour eux. Une violence pour moi aussi. J'ai dix-sept ans et père a raison. Je suis faible, je ne comprends rien.
Majeure. J'ai le droit de refuser leur traitement. C'est stupide, mais je le ferai, je ne boirai jamais ce sang. Ce n'est pas moi. Oui père, je suis sotte. Vous n'êtes pas à ma place, je suis faible mais vous êtes ignorant. J'ai dix-sept ans, j'assume. C'est tout.
Je sors de mon lit. J'enfile une robe de chambre et m'apprête à sortir quand j'aperçois une chouette à ma fenêtre. Comme chaque année, mes amies ne m'ont pas oubliée ! Mais quand j'ouvre, c'est deux rapaces qui entrent. Un hibou que je n'avais pas vu s'est aussi précipité pour me livrer une missive.
Je déballe tout. Une lettre adorable de Lily et Mary accompagnée d'un sac en lin « pour ranger tes partitions ». L'autre vient de James Potter. Il connaît la date de mon anniversaire alors que je ne sais même pas la sienne.
Sa lettre a une tournure humoristique, mais elle me touche plus que je ne l'aurai cru. Je ne m'attendais pas à ce qu'il me souhaite mon anniversaire. C'est très étrange qu'il y pense. Il s'est rapproché de moi.
Je pose mes lettres sur mon bureau, je leur répondrai tout à l'heure. Finalement dix-sept ans, ce n'est pas si mal. Je descends. Il n'y a personne, je file en cuisine. Mory est là.
« Miss ! Mory vous souhaite un heureux anniversaire !
— Merci Mory. »
Sur la table, mon petit-déjeuner. Mory a pris le soin de me préparer des plats que j'adore. Il y a aussi une lettre et un petit paquet.
A notre fille,
Nous te souhaitons un bel anniversaire. Dix-sept ans est un âge important dans la vie d'une sorcière. Tu es prête à rentrer dans le monde adulte, tu y apprendras et tu y vivras de nouvelles expériences. Bientôt diplômée de Poudlard, nous savons que tu feras de grandes et belles choses. Tu prendras ton envol et nous serons là pour t'accompagner.
Dès que nous rentrons, nous fêterons dignement ta majorité,
Tes parents, Hans et Andrea Von Kaltstein.
Encore une lettre guindée. Ecrite par mère, mais pour une fois père a pris la peine de signer. Il se sent mal-à-l'aise que je sache qu'il ne lise pas celles que je lui envoie. Cela ne changera rien, s'ils rentrent tôt ce soir, ce sera qu'une soirée de plus autour d'un repas exquis, mais d'une conversation insipide. Je souffle et ouvre le cadeau, dedans il y a un foulard en soie de fée, les couleurs s'y mouvent du bleu au noir. Mère a beaucoup de goût.
