"J'ai trop mal au crâne !"
Black fait un boucan d'enfer pour quelqu'un qui souffre. Je me concentre sur mes toasts. La soirée de la Saint-Valentin a été un succès et je suis régénérée malgré le manque de sommeil. Je lève la tête vers le plafond de la Grande Salle. Le ciel est blanc et des flocons transparents volètent en silence. Bientôt tout le parc sera recouvert. C'est la dernière année où je vais profiter du silence tamisé de l'Ecosse. Après notre départ, je ne pense pas revenir avant un long moment, j'aurai tant d'autres choses à faire. Une volée de hiboux et de chouettes rentrent avec fracas et brisent mes pensées. Il y en a beaucoup plus que d'habitude. Atropos atterrit devant moi. Son aile trempe dans mon porridge. Parfait. Je détache la lettre de mes parents et elle repart en envoyant des morceaux de mon déjeuner dans toutes les directions. Je décachette et commence à lire au moment où Lily pousse un cri de stupeur. Elle vient de déplier la Gazette du sorcier. Mary à côté d'elle reste bouche bée. De la peur et de l'incompréhension dans les yeux. Dans la Grande Salle, la somnolence a été remplacée par un grésillement de chuchotements. Lily retourne le journal vers moi. « Attentat mortel à Londres : Le Ministère attaqué, l'allée de Traverse ravagée ! ». En-dessous du titre, une photo. La rue est déserte, les vitrines explosés, il y a de la cendre fumante et des gens courent près de Gringotts.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Elle lit à voix haute. Hier soir. Mangemorts, assaut, 8 morts, 13 blessés graves. Ministère attaqué. Aurors. 5 morts. Tous ont fuit. Le Ministre de la magie déclare Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom ennemi public.
Seulement maintenant ? Le Ministre se réveille en même temps que moi. Alors que ce mal nous ronge depuis longtemps, le vieux monde refusait de voir. Je suis jeune mais fais partie de ces pleutres bien installés dans leur confort. Cette bourgeoisie complaisante qui n'a jamais eu à subir l'injustice et la haine de l'autre. Tandis qu'autour de moi, mes amis ont été rejetés, trahis, obligés de faire face. Ont tendu la main et essayé de changer la donne. Je crains le pire, car ceux qui sont sensés nous protéger sont des couards comme moi. Et ceux qui ont le courage ne sont que des enfants. Dans quelques mois, des adultes. Sûrement de force.
A côté, les Maraudeurs discutent, le journal posé entre eux. Lily replie le sien. Nous ne parlons plus, chacune plongée dans nos pensées. Mes poings se serrent, la vérité est devant moi, devant nous. Je ne pourrai plus rester focalisée sur ma petite vie maintenant, non ? Des gens sont morts, des gens qui n'avaient rien demandé, rien fait de mal. Pourquoi ? Je ne comprends pas, c'est trop définitif. Injuste. Ils n'ont pas le droit ! J'aimerai retourner à la soirée d'hier, quand tout était bien, quand il n'y avait que de la musique et des gens heureux. Comment les choses peuvent basculer d'un coup, comme cela, sans avertissement, sans compassion… Mon pays en guerre, contre une force noire, invisible, un mal qui nous rongeait depuis longtemps. Je jette un regard à la table des Serpentards. Au mal qui gangrène des familles entières depuis des siècles. Et c'est trop tard. Nous ne pouvons plus rien faire. Qui pourrait s'opposer au plus grand mage noir de tous les temps ? Qui pourrait combattre et détruire ces monstres qui surgissent sans bruit, qui lancent leurs jets de mort et disparaissent anonyme ?
Je suis engourdie, je n'y crois pas. Ca ne peut pas être réel. Ce sentiment d'injustice, pire que tout. Cette pointe de culpabilité sous-jacente, infecte. Je descends d'une famille liée à d'autres dans ce pacte infâme d'intolérance. Je suis l'héritière pourrie de sorciers qui ont toujours refusé de se mêler à ceux qui n'étaient pas leur reflet. Notre secret d'hybride nous a encore plus enfermé. Si nous ne sommes pas des tueurs de moldus, je sais que les miens ne seront jamais amis de né-moldu. J'ai l'impression d'être coupable de ces crimes, si je ne fais rien, je le serai.
J'aimerai prendre toute cette injustice et la dissoudre dans ma maladie. Voilà quelque chose de tangible contre laquelle je sais me battre. On peut l'étouffer, la rendre invisible et presque inoffensive. A la fin, elle ne pâtit qu'à une personne. Au pire, il n'y aura qu'un mort et pas des dizaines.
Tout se mélange dans ma tête. ca n'a rien à voir, tout ça n'a rien à voir ! Ni ma famille, complaisante et inactive, ni moi, la fille qui se refuse à voir, ne sommes responsables. Tout est leur faute. Je dois rester droite, digne et inflexible, comme toujours. J'expire profondément.
" On y va les filles ?"
Nous sortons de la Grande Salle, les cours vont commencer. Mais pour une fois, peu se presse pour partir. Beaucoup d'élèves continuent de discuter et prennent le risque d'arriver en retard. Si risque il y a vraiment. Nous restons silencieuses en montant les escaliers. Nous accompagnons Mary à sa classe d'Etudes des Moldus. Ironique. Elle glanera peut-être des informations supplémentaires même si ce ne seront sûrement que des élucubrations. Mais je doute que la Gazette ait tout dit. Je pourrai envoyer une lettre à mes parents. Ils ne jurent que par Le Monde Sorcier, peut-être auront-ils d'autres informations ? J'oublie immédiatement cette idée. Ils ne me diront rien ou minimiseront la vérité. Je ne peux compter sur eux. Alors, attendons la prochaine édition de la Gazette.
Il y a peu de monde devant la salle de classe. Même le professeur est en retard. Je m'appuie contre le mur.
"Nous ne pouvons pas rester les bras croisés."
Lily. Une voix inflexible, roide, puissante. Je ne l'ai jamais entendue parler ainsi. Mary relève la tête.
"Qu'est-ce-que tu veux faire ?
— Je ne sais pas encore… Me battre… Agir ! Je ne pourrai pas rester sans rien faire, pendant que des gens se font tuer arbitrairement, ça veut dire quoi tout ça ? Demain, quand on ne sera plus à Poudlard, ça pourrait être n'importe laquelle d'entre nous ! A mourrir, comme ça, d'un coup… Alors qu'on allait juste acheter un bouquin ou bien, je ne sais pas… Je pourrai pas attendre que ça se passe, sans rien faire…
— Lily, mais des Aurors les poursuivent déjà… Qu'est-ce-qu'on pourrait faire, nous ? On n'est rien face à eux. On ne sait même pas qui ils sont…"
Je ne dis rien, je comprends Mary. Et en même temps, j'ai envie de lui crier qu'elle sait très bien qui ils sont. on le sait tous, surtout elle. Je mords ma lèvre inférieure, elle le croit innocent, lui et toute sa bande. Aujourd'hui, c'est vrai.
"Je comprends, Lily"
Remus pose sa main sur son épaule, elle lui sourit. Il est seul.
"Si la nouvelle génération ne combat pas, qu'est-ce-que nous valons ? Que serons-nous prêts à accepter ?
— Mais par où commencer ? Comment faire ? Moi aussi, je ne veux pas me laisser faire ! Mon sang me dicte de combattre !
— Quand nous partirons de Poudlard. Là, tout commencera. Ici, nous sommes en sécurité, Poudlard nous protège. Mais… James et Sirius ont eu une idée qui vous intéressera je pense.
— Laquelle ?
— Ils voudraient, ne le prends pas mal Lily ça brise plusieurs grandes lignes du règlement...
— Peu importe, dis !
— Nous voulons nous entraîner à combattre. Nous entraîner durement jusqu'à la fin de l'année. Des sorts difficiles, pour qu'une fois dehors… Nous puissions agir. Vraiment."
Il a chuchoté ces dernières phrases. Ils sont fous, doués mais fous. C'est foncer vers la mort. Têtes baissées. Je les admire, un espoir renaît en moi. Je m'entraînerai avec eux, malgré mon maigre niveau, je les suivrai. Je me battrai, oui, pour qu'aucune de mes amies ne soit poursuivie parce qu'elle est une née-moldu.
Lily et moi remontons vers la tour Gryffondor. Le professeur a fini par arriver, Mary et Remus sont rentrés sans un mot de plus. Nous entraîner. Je sens Lily irradier à côté de moi. Elle ne changera pas d'avis. Moi non plus. Je n'abandonnerai pas mes amies.
Nous passons par un passage secret. Quand nous arrivons à la sortie, j'entends des voix. Je retiens Lily par le bras :
" C'est la voix de Rosier, non ?
— Peut-être… Peu importe, on ne va pas attendre qu'ils partent !"
Elle a l'air décidé, je la suis. Malgré mes résolutions, j'ai peur. Ils sont sept, à quelques pas de nous. Je reconnais Wilkes et Rosier, les autres sont des Serpentards d'années inférieures. Il n'y a personne d'autre dans le corridor. Je regrette d'être passée par là. Pourtant j'avance avec Lily, nous avons juste à passer à côté d'eux. Je repense à la bataille à laquelle j'ai participé sans le vouloir, il y a des mois, quand les tensions n'étaient pas si fortes.
Wilkes se déplace soudainement et nous barre la route. Il nous siffle comme des chiens, son regard est mort, débile et dangereux. Nous aurions dû attendre, cachées dans le passage secret. Comme des proies. Ma baguette est lourde dans ma poche, contre ma cuisse. Je pourrai la saisir d'un geste. J'attends, il va se pousser. Lily est préfète-en-chef. Ici, c'est Poudlard. Le souvenir du coup de poing qu'il m'a donné me revient.
" ...Sang-de-bourbe. Hé les gars, on dirait bien que peu importe où on est dans cette maudite école, on croise toujours cette pourriture !
— J'en ai marre… Et si on faisait le ménage ?"
Rosier s'est rapproché de son ami, la baguette à la main. Les autres se regardent et puis sourient en se déployant. Lily se tient encore plus droite que d'habitude. Aujourd'hui, elle ne sera pas conciliante.
"Sang-de-bourbe, vraiment ? Cinquante points en moins pour Serpentard. Maintenant, écartez-vous. Je n'aime pas du tout votre attitude menaçante. Ici, on est à Poudlard, respectez au moins ça.
— Oh mais on le respecte. C'est bien pour ça qu'on ne va pas vous laisser passer sans rien faire. Il est temps que cette école soit nettoyée une bonne fois pour toute.
— Tu nous menaces, Rosier ? Tu te rends compte de la futilité de la chose ?
— Je me rends compte combien il est futile de parler à une sang-de-bourbe et ô combien je n'ai rien à faire des sanctions de Poudlard !"
Les autres Serpentards semblent hésiter, ils ne sont pas prêts à risquer leur place pour taper sur nous… Ils haussent les épaules, leur ère a commencé. Ils vont nous tabasser, ils se sentent puissants. Une rage monte en moi. Ils ne toucheront pas à un cheveux de Lily !
Elle sort sa baguette d'un coup. Les autres s'esclaffent quand elle l'abat. Trois des plus jeunes tombent à la renverse. Informulé, elle les a stupefixiés.
"Salope ! Diffindo !"
Lily lève son bras, le sort se fracasse sur une barrière invisible. Je serre ma baguette. Ne recule pas.
" Tu veux jouer à ça ? Tu me fais plaisir…
" Stupéfix ! Confringo !
— Protego ! "
La garde de Lily ne faiblit pas. Je l'aide autant que je peux, nous n'allons pas tenir, ils ne rigolent pas, des sortilèges d'explosions et de découpe, ils sont fous... Elle me sourit, pourquoi ? Signe de tête, sa baguette cingle dans les airs. Je crie en même temps que les Serpentards :
" Protego !
— Defodio !
— Stupefix !
— Locomotor Mortis !"
Wilkes et Rosier bougent pour esquiver l'informulé mais ce n'est pas eux que Lily visait. Les deux autres élèves s'effondrent, l'un pétrifié, l'autre tordu de douleurs se met à vomir d'immondes limaces. Lily pointe sa baguette sur Rosier :
" Expulsio !"
Elle hurle. Rosier est projeté en arrière, il vole et tombe par terre cinq mètres plus loin. Il relève la tête, j'avance et vise :
— Confundio !"
La lumière le touche au menton, il s'effondre. Une main m'écrase le visage, la gifle est si forte que mon cou craque et je recule de plusieurs pas. Wilkes, encore. Lily lève sa baguette, il lui saisit le poignet. Non ! Lily se débat, mais il est plus fort, sans me regarder il braque sa baguette sur moi :
" Diffindo !
— Protego ! Mutismus !"
Mon bouclier a fonctionné, mais mon attaque n'a eut aucun effet. Dans ma tête, seuls des sorts jamais pratiqués me viennent. Je, je dois, je… Lily plante ses doigts dans l'oeil gauche de Wilkes. Il crie et la balance. Elle heurte les jeunes Serpentards à terre et tombe. Sa tête et son dos cognent le mur. Wilkes lui assène un coup de pied dans la poitrine, Lily crache l'air de ses poumons.
— Confrin…
— LOCOMOTOR MORTIS !"
J'hurle comme je n'ai jamais hurlé. Je tiens ma baguette à deux mains, elle tremble, le sort frappe Wilkes dans le dos, il s'écroule. Celui qui vomit tente de lever sa baguette, je tourne la mienne vers lui et l'immobilise.
"Lily ! Lily !
— Ca va… je vais bien."
Je l'aide à se relever en marchant sur Wilkes et ses acolytes.
" Partons d'ici Magda."
Nous courrons à moitié, tournons à gauche, j'entends des bruits de course, ce n'est pas possible, les sortilèges, ils sont là, nous accélérons, tournons à droite et rentrons dans un groupe.
"Lily !
— James !"
Je suis tellement soulagée de voir les Maraudeurs que je ne m'étonne même pas qu'ils s'appellent par leurs prénoms. Si les autres reviennent, nous pourrons faire face. Black et Peter m'entourent :
" Ca va Kalstein ? Où sont-ils ?
— On arrivait pour vous aider…"
Ils nous ont entendu nous battre, mais ils arrivent à la fin.
"Lily les a complètement...annihilés...
— Tu n'y es pas allée de main morte non plus, Magda !
— Rien à voir ! Ces informulés ! Et quand tu lui as explosé l'oeil !
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
— On vous racontera tout, mais une fois à la tour !"
Mon violoncelle repose entre mes jambes, je joue un air simple en pizzicato. Je suis dans le dortoir, hors de question de m'entraîner en dehors de la tour des Gryffondors depuis ce qu'il s'est passé. Nous n'avons plus recroisé les Serpentards, si ce n'est dans les classes que nous partageons, mais comme mes amies, mais comme tout Poudlard, je sens la tension lourde et menaçante qui pèse depuis l'attentat. Beaucoup d'élèves racontent que des Serpentards les auraient harcelés. D'autres auraient entendus des insultes, des délations, tels élèves seraient d'accord avec les Mangemorts, tels autres auraient déclaré que les moldus étaient des sous-hommes….Les choses ont irrémédiablement changé.
Après notre combat, les Maraudeurs ont voulu nous convaincre de former un groupe. Les septième années de Gryffondor, alliés pour se ballader dans les couloirs ! Elles ont refusé. Avoir des gardes-du-corps ? Et puis quoi encore ? Mal leur a pris de croire que des filles ne pouvaient pas se protéger seules. C'est indéniablement vrai pour elles, mais en ce qui me concerne ? Mon ego en prend un coup mais je n'ai pas le niveau. Cette année, je me suis battue plus que dans toute ma vie et je n'ai su faire que des sorts simples… J'espère ne jamais tomber seule sur un groupe de Serpentards. Je soupire. Je me suis fichue dans de sales draps, plusieurs Serpentards ont sûrement une dent contre moi maintenant. Je ne les énerve sûrement pas autant que James, mais quand même ! J'espère vraiment ne pas les recroiser… Je n'ai aucune idée de comment je pourrai m'en sortir.
Peut-être que je pourrai progresser ? L'idée de s'entraîner ensemble pourrait porter ses fruits qui sait ? Les garçons nous ont expliqué leur projet et cette proposition est bien mieux passée auprès de Lily et Mary. Il ne reste qu'à trouver un endroit assez grand et secret. Je repense à la pièce étrange où ils m'avaient fait boire, la salle va-et-vient. Elle serait parfaite, elle est quasi introuvable, mais dans mon souvenir trop petite pour tous nous accueillir. Peu importe, à eux l'idée, à eux la solution, ça ne sert à rien que je me torture l'esprit, rien ne viendra de moi.
J'ouvre un livre de concerto pour violoncelle. Je dois me décider sur l'oeuvre à présenter au concours du Conservatoire. Il ne faut pas que je me trompe, le jury attend sûrement un certain choix. Qu'est-ce qui pourraient les surprendre et leur plaire dans le même temps ? Voilà quelque chose de tangible sur laquelle je peux agir, ici et maintenant ! Mary rentre en trombe. Elle claque la porte et j'entends un hoquet :
" Mary ? Tu pleures ?!
— Non, non."
Ses yeux sont rougis.
"Qu'est-ce-qu'il s'est passé ?
— Rien…
— Dis-moi !
— Rien, je me suis juste.. Disputer avec William."
Je retiens une grimace.
" Raconte-moi.
— Juste… Il m'a déçu… Ses "amis" lui ont raconté leur combat avec vous…
— Et…
— Et il a laissé entendre que vous aviez eu ce que vous méritiez ! Que tout était votre faute et que vous aviez cherché le combat !"
Je sens qu'elle est de nouveau prête à pleurer, alors je ne dis rien. Je vais m'asseoir à côté d'elle. J'hésite et puis finalement lui prends la main.
"Si tu as pu lui exposer ton point de vue, c'est le principal.
— Mmh.
— Il va réfléchir, laisse-le mariner. Et puis, il reviendra vers toi.
— C'est moi qu'il doit croire, pas ses amis !
— Oui, il changera d'avis quand il comprendra que tu ne restes sur ta position… Je n'arrive pas à croire que c'est moi qui te donne des conseils amoureux !"
Elle rit en reniflant à moitié. Oui, je n'arrive pas à croire que nous parlons de Mulciber et que j'agis comme s'il était un garçon comme les autres. Mary est totalement aveuglée. Elle refuse de voir à quel point il est mauvais, alors qu'il va jusqu'à nous…
" Merci Magda. C'est gentil."
Tant pis, c'est comme cela. Tant que cela dure.
"Nous étions obligés d'aller dehors ?"
La neige épaisse colle à mes bottes en cuir de dragon. Cet après-midi, le ciel est dégagé, mais tout le parc est recouvert de larges congères. James avance en balançant des boules de neige sur des cibles invisibles.
"Lily t'a parlé de moi ?
— Non."
Pourquoi me fait-il sortir alors qu'il fait si froid ?! On peut bien parler à l'intérieur, par Morgane ! Une bourrasque de vent fait voler ma natte et j'aplatis mon bonnet sur mes oreilles. J'attends qu'il parle, je ,ne ferai pas d'effort !
" On ne s'est pas vraiment parlé seul à seul depuis le bal.
— Elle n'en a peut-être pas envie.
— Quoi ? C'est ce qu'elle t'a dit ?
— Non, pas du tout. Je me moquais un peu de toi… Elle ne nous a pas parlé du bal du tout et de James Potter encore moins."
Il donne un coup de pied dans un tas de neige, je remonte mon écharpe. Bon.
" Parle-lui. Ce n'est plus le moment d'hésiter. Vous vous êtes rapprochés, non ? Alors ce n'est pas la peine de faire le timide.
— Je ne fais pas le timide ! Je ne veux pas perdre ce que j'ai gagné, c'est différent.
— En tout cas, tu peux commencer en lui rendant les 78 tours !
— J'avais complètement oublié !"
Comment peut-il oublier cela ? Je lève les yeux au ciel.
"Débrouille toi, de toute manière, j'ai rempli ma part du contrat, les "présentations" sont faites. Je ne peux plus rien, c'est à toi de jouer.
— Me laisse pas Magda, j'ai jamais autant progressé que depuis que tu me guides !
— C'était le marché ! Et puis franchement, je ne vois pas ce que je peux faire de plus.
— Dis Magdalena, je suis un ami pour toi ?"
Son ton est sérieux. Qu'est-ce qu'il raconte ? Il attend vraiment une réponse ? Il me fixe.
" Oui, pourquoi ?
— Pour rien.
— C'est encore Black qui t'a mis des idées en tête ?!
— Ne parle pas comme ça de moi quand je ne suis pas là Kalstein, ça me fend le coeur !
— Qu'est-ce que tu fais là ?!
— Patmol !"
D'accord. Jusque là cette promenade ne m'enchantait pas, mais alors là c'est le pompon ! Je ne sais pas comment il nous a retrouvés mais il n'a pas hésité à nous poursuivre jusqu'au milieu du parc ! Il ne peut pas rester loin de James plus de dix minutes ! Je me contrains et ne réponds pas à ses provocations.
"Bon, moi je rentre !"
Je fais demi-tour sans attendre leur réponse. Quelques mètres plus loin, une boule de neige humide explose sur ma tête.
" Cent points pour moi, Cornedrue !
— Black !"
Je plonge mes mains dans la neige et forme plusieurs boules pendant qu'ils me bombardent dans le dos. Je me retourne d'un coup et leur lance. Elles s'éclatent à leurs pieds, ils s'esclaffent. Bande d'idiots !
"Bande d'idiots !"
Je me réfugie derrière un buisson. Deux contre une ! Je déteste les batailles de boules de neige, c'est froid, humide, insupportable ! Des jets de boules passent au-dessus de moi. Quelques unes s'écrasent juste à côté de moi, je m'accroupis un peu plus. Ah oui, c'est ça ! J'attrape ma baguette avec difficulté à cause de mes gants.
" Nivela bulla lancea !"
Rien ne se passe… Je n'arrive même pas à lancer un enchantement de niveau un ! Je range ma baguette, je n'ai plus le choix. A la mode moldue, je reforme deux boules et arme mes deux mains. Je me relève et cours vers la porte du château. Les deux énergumènes se sont rapprochés et ils rient en me pourchassant. Je balance à l'aveugle. Black pousse un petit cri étouffé. Touché ! L'honneur est sauf ! Soudain, je dérape sur une plaque et m'écroule.
"Ca suffit, j'abandonne ! Laissez-moi ! J'abandonne !
— Quelle honte Kalstein !
— Epargne moi ton sermon, Black !"
Je me relève avec difficulté, j'ai l'air d'un bonhomme de neige. Nous remontons dégoulinants, vers le château. Si nous croisons Rusard, il ne manquera pas de nous punir. Heureusement, le hall est vide et il n'est dans aucun des couloirs que nous parcourons. Au fur et à mesure que nous montons dans les étages, je me débarasse de mes vêtements trempés : écharpe, bonnet, gants, cape tout va être à sécher ! Mon unique consolation et de voir les deux autres aussi trempés que moi.
Quand nous rentrons dans la Salle Commune, Black file dans son dortoir, il monte les escaliers quatre à quatre en criant à James qu'il prend la salle-de-bain en premier. Quelle petite nature ! Je fais mine de me diriger vers mon dortoir quand James me retient :
"En fait, je voulais te demander aussi… Si tu voudrais continuer de jouer avec moi ? Je sais que tu as ton concours à préparer et tout ça mais… J'ai vraiment progressé en jouant en duo, t'es une bonne professeure, et puis…
— C'était plutôt sympa, oui.
— T'es d'accord, alors ?
— Oui, bien sûr."
En même temps que je prononce ces mots, je me rends compte à quel point j'ai apprécié jouer avec lui. Ma pratique solitaire a ses limites. James m'apporte beaucoup, il est en quelque sorte mon ami musicien. C'est une bonne idée, oui.
"Et puis, je n'ai pas envie que notre amitié s'arrête parce que tu as rempli "ta part"..."
Je lui souris, j'ai l'impression de sceller un pacte invisible. Peut-être bien que c'est le premier garçon dont je me sente si proche.
Quelques jours plus tard, j'aperçois les 78 tours sur le lit de Lily, elle les a posé nonchalamment et feuillette, allongée à côté, un énorme grimoire.
"James t'a rendu tes disques.
— Oui. N'hésitez pas si vous en avez encore besoin. De toute manière, je ne les raporterais à mes parents que cet été."
Elle n'a pas l'air de vouloir s'étendre sur le sujet. Je me demande ce qu'il s'est passé quand il les lui a rendu. Il ne m'en a pas parlé. Moi qui était l'instigatrice de leur relation, je me retrouve écartée de tous ses secrets. Mais après tout, je ne voulais rien en savoir au début.
