J'ouvre les yeux. Les referme. J'ai la bouche pâteuse. La couverture sur ma tête. Tout se bouscule. Sa main, ses yeux, son sourire. Depuis quand ?!

Je me redresse. Pourquoi a-t-il fait ça ? Et moi ? L'alcool ? L'herbe ? Plus jamais je ne prendrais de l'illicite moldu ! Qu'est-ce que je vais faire ? Qu'est-ce que je vais lui dire ? Je rejette quelques mèches noires en arrière. Onze heures. Je marche jusqu'à la salle-de-bain. Fermée à clé. J'entends l'eau qui coule. Je repars vers mon lit.

"Ca a pas l'air d'aller ?

— Moyen. Tu as la voix bien rauque...

— J'ai exagéré hier soir."

Mary sourit. Je m'assois à côté d'elle.

"Cette soirée t'a fait du bien.

— En un sens et puis j'ai pas envie de m'apitoyer plus sur mon sort…

Elle renifle, je lui serre la main. Elle inspire fort.

"Ca va aller. Oui, ça va aller.

— Tu…

— Parlons d'autres choses, tu veux ?

— D'accord.

— Je savais pas que Sirius était ton genre.

— C'est pas ce que tu crois !

— Le problème c'est pas ce que je crois, c'est ce que tous les Gryffondors et donc tout Poudlard croient !

— Par la sainte barbe de Merlin…

— J'adore quand tu bois Magda, tu es tout de suite plus naturelle !"

La journée va être longue. Je n'ai pas envie d'embêter Mary avec de pareilles histoires, surtout avec ce qu'elle vient de vivre.

"T'as l'air perdue.

— J'ai embrassé Sirius Black ! Et je ne sais même pas pourquoi !

— Sûrement parce qu'il te plaît !"

Lily vient de sortir de la salle-de-bain. Elle avance tout sourire.

"N'importe quoi !

— Ce n'est pas ce que moi et Mary pensons !

— Ni tout Poudlard !

— Je vais me doucher !"

Je saute hors de son lit. Je ferme la porte à double tour. Il me plaît ? Et puis quoi encore ! Je brosse mes cheveux, ils sont pleins de noeuds. Je ne ressens aucune attirance, point.

Je m'observe dans le miroir. Une déterrée, les cernes bleues, les yeux enfoncés, les lèvres blanches. J'enlève ma chemise de nuit. J'ai une plaque rose sur les côtes comme si mon épiderme était irrité, je me souviens m'être cognée dans la soirée. Ou bien, c'est une réaction allergique à Black.

Je me douche sous une eau brûlante, mes muscles se détendent. Les odeurs et les effluves de cette nuit disparaissent. Rien n'a changé, je vais agir comme d'habitude. Tout cela était une erreur et il le sait. Toutes les filles dans son entourage sont déjà prise par d'autres histoires de coeur, alors il m'a cru disponible. Quel macho ! Je m'emmitoufle dans une serviette, renifle.

Tout va parfaitement bien se passer. Je le repousse, je passe mes ASPIC, je réussis mon concours.

-

"On vous attendait ! Je meurs de faim !"

James et compagnie en bas de notre escalier. Sirius Black tout sourire. Qui me fixe. Nous descendons. Lily va tout de suite rejoindre James. Il est étrange de constater comme un couple peut se former rapidement, comme les gestes viennent sans gêne ni hésitation parfois même sans limite. Je ne pourrai jamais agir ainsi.

Nous partons vers la Grande Salle. Nous discutons de la soirée d'hier et de notre victoire. Depuis des années les Gryffondors attendaient de vaincre les Serpentards. Cette coupe est une consécration. Tous les Gryffondors, surtout nous les dernières années, rêvions de les battre. Pourtant personne ne demande à Mary pourquoi elle n'était pas là, peut-être s'en doutent-ils déjà ? Lily et James balancent leurs mains entrelacées juste mon nez. Je croise les bras fermement. Sirius est juste à côté de moi, je préférerai éviter toute nouvelle rencontre… physique.

Je l'observe discrètement. Il est si nonchalant, il discute et rit en bousculant Peter. Ses mains par contre ne s'agitent plus en tous sens mais sont fourrées dans les replis de sa robe.

Je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas ce que je ressens. Ou plutôt, je sais que je ne ressens rien, rien d'autre qu'une gêne ténue et étrange. Oui, nous nous chamaillons, nous rions, nous passons du temps ensemble mais c'est par la force des choses, presque une contrainte. Il n'a jamais été d'une grande amabilité avec moi et je n'ai pas été tendre. Alors oui, l'alcool a joué un rôle hier. Et peut-être qu'il s'en aperçoit aujourd'hui ? Je croise son regard. Des yeux qui ne disent pas la même chose que les miens.

Dans la Grande Salle, assis à notre table, je me sers machinalement et commence à mastiquer en silence. Hier soir, j'ai aimé ce baiser. La vérité, c'est que je me suis sentie désirée. Et par, je ne peux pas le nier, un des plus beau sorcier que je n'ai jamais vu. Peut-être que j'avais envie qu'il m'embrasse. Sans m'en rendre compte, une question d'orgueil. Je bois une gorgée de jus de citrouille mais c'est comme si j'avalais un glaçon. Je voulais qu'il m'embrasse ? Pour me sentir désirer ? Pour me sentir exister ? Je repose mon verre. J'ai besoin de réfléchir. Seule.

Mary en face de moi a la tête baissée vers son porridge. Elle ne me voit pas, elle a l'air perdue. Mulciber est à sa table, il ne lui jette pas un regard. Comme si elle n'existait plus. Est-ce qu'il ne l'aimait vraiment pas ? Pour la délaisser comme une moins que rien ? Comme un Elfe de Maison renvoyé à la cuisine après avoir servi le repas. Est-ce qu'elle ne vaut pas plus que ça ? Est-ce qu'elle vaut moins à ses yeux ? Il s'en est débarrassé comme d'une vieille chaussette. Pourquoi étaient-ils ensemble si c'était pour tout finir ainsi ? Quelle est la valeur d'un couple ? Dans cet étalon, est-ce que James et Lily valent plus ? Et si je sortais avec Sirius, combien cela vaudrait-il ? Il a son sourire en coin. Je baisse les yeux et croque dans mon toast. Je ne parierai rien là-dessus.

Je finis mon assiette en picorant. Se lier à quelqu'un, lui donner sa confiance, oublier la trahison, le goût amer des choses finies. Toute une histoire pour au final être de nouveau seule. Je repose ma fourchette. Je ne me suis jamais imaginée en couple, et avant notre septième année, je n'avais même pas songé à ce que mes amies puissent l'être. Ce n'était pas notre monde, nous n'étions pas comme cela, pas faites pour. Me suis-je trompée ? Suis-je la seule que l'idée de couple oppresse ?

"Ca vous dit d'aller dans le parc ?

James s'étire et se lève d'un bond. En voilà un que la soirée d'hier n'a pas mis KO. Je lève les yeux, le ciel de la Grande Salle est bleu, sans nuage.

"Sans moi désolée, je dois m'entraîner au chant.

— Je te suis !"

Je fais un geste de la main aux autres, vois l'air déçu, je crois, de Sirius et les abandonne dans la Grande Salle. Je monte quatre à quatre les escaliers pour rejoindre Mary. Nous avançons en silence. Je me demande si elle compte vraiment chanter ou juste pleurer. Elle se tourne vers moi :

"Pourquoi tu n'es pas allée avec eux ?

— Comme toi, il faut que je m'entraîne.

— Tu mens. T'es si gênée que ça avec Sirius ?

— J'ai juste envie de jouer du violoncelle là."

Elle ne me relance pas. Preuve qu'elle n'est pas dans sa meilleure forme. Dans notre dortoir, elle part vers sa table de chevet pour prendre ses partitions.

"Wingardium leviosa !"

Je fais léviter mon instrument. Je n'ai pas la force de le porter aujourd'hui.

"Je te laisse le dortoir.

— Merci."

Je lui réponds par un hochement de tête. Elle a besoin d'être seule, Lily lui parlera plus tard. J'aimerai lui demander si elle va mieux mais je connais déjà la réponse. Je ferme la porte et pars vers la salle va-et-vient. Mon violoncelle vole tranquillement devant moi. Je suis son mouvement de balancier, lent et lourd. Il n'y a quasiment personne, tout le monde profite du parc, je suis contente de ne pas y être. Je suis perdue. Est-ce qu'il me plaît ? Je ne peux pas être comme James et Lily, du jour au lendemain, un couple joyeux et complice. Ca ne me ressemble pas, je ne suis pas une fille enjouée, tactile, confiante et à l'expression facile. J'aime le calme et la discrétion, la musique et la solitude. Je ne suis pas faite pour être deux, pas comme des adolescents doivent l'être. Et surtout pas avec Sirius Black. Qui parle et rit fort, qui aime être entouré et faire le beau. Qu'est-ce que nous ferions ensemble ?! Mes pensées sont brutalement stoppées devant le tableau des trolls dansants..

"J'étais sûr que tu viendrais ici.

— Pourquoi tu n'es pas avec les autres ?

— On va à l'intérieur ?"

Sirius fait les trois aller-retours rituels et la porte apparaît. Nous entrons dans un petit salon couleurs rouge et or, je dépose mon violoncelle et m'assois sur le sofa. Il s'installe à côté de moi, il se gratte la joue. Ma baguette roule entre mes doigts.

"Ce qu'il s'est passé hier…

— Mmh.

— Tu n'as pas l'air très à l'aise.

— Je ne le suis pas."

Je me lève. Rester franche. Je ne peux pas laisser cette situation partir dans une direction qui ne me convient pas.

" Ce genre de chose, ce n'est pas mon chaudron.

— C'est simple pourtant, est-ce que tu veux sortir avec moi ?

Il est si sûr de lui. Nous nous sommes embrassés, il n'a pas raison de douter. Et moi ? Je l'apprécie, j'ai appris à le connaître, je le trouve beau, drôle parfois intelligent mais surtout imbu de lui-même et mesquin. Et. Et quand je pense à lui rien ne se passe rien. Rien, oui. En tout cas, pas ce que l'on pourrait penser d'une fille éperdue d'amour, non ? Est-ce que l'on sort ensemble ? Nous ne pouvons pas, je ne mentirai pas.
Il doit le comprendre car son visage se décompose, affaissement, déglutition, il passe une main sur sa nuque, sourit :

" Tu devrais te voir dans miroir, t'es toute crispée !

— Désolée, mais je ne peux pas.

— Et cette nuit ?!

— Cette nuit, c'était l'alcool. J'ai embrassé un garçon que… J'apprécie, mais c'est tout. Est-ce que… Ce n'est pas pareil pour toi ?"

Il se lève, tourne sur lui-même les mains derrière la tête. Evidemment qu'il ressent la même chose que moi. Il n'a jamais semblé attiré par moi, je suis plutôt sa bonne poire, comme chien et chat. Oui, nous nous sommes rapprochés, nous avons appris à nous connaître et à nous apprécier dans une certaine mesure mais il devrait prendre la sortie que je lui offre.

" Non, c'est pas pareil pour moi. Et je crois que ça fait longtemps que c'est plus pareil. Tu n'as rien vu ? Ca ne m'étonne pas de toi.

— Je…

— J'aimerai sortir avec toi Magda.

— Je viens de te dire que ce n'était pas possible.

— Je suis pas du genre à abandonner… Arrête avec cette tête, je vais pas te harceler ! Si tu dis que tu m'apprécies, j'ai mes chances…"

Il parle tout seul. Je n'ose rien dire. Pire je n'arrive pas à parler. Cette situation est extrêmement gênante. Je lui dis non et il espère toujours. Il est là, son côté borné et insupportable. En mode grand spectacle.

"Rêve toujours Black.

— C'est toi qui va rêver ! Et de moi !"

Il me fait un signe désinvolte de la main et s'en va. Comme si aucune discussion gênante ne venait d'avoir lieu. Je reste les bras ballants plusieurs minutes, j'ai du mal à réfléchir. Je commence à jouer machinalement. Rencontre inattendue, conclusion abracadabrante. Qu'est-ce qu'il compte faire ? Me courtiser sans arrêt ? Il ne sait pas de quelle baguette je me chauffe. Et puis, ce petit pincement au fond de moi.

Ma chaise racle le sol de pierre.

"J'ai fini.

— Montre !"

Sirius s'empare de mon parchemin et le lit en diagonale.

"Je ne sais pas pourquoi tu veux le voir, tu ne suis plus les cours d'astronomie depuis tes BUSE.

— Occupes toi plutôt de ta métamorphose !"

On ne va pas me dire qu'il est aussi doué dans cette matière alors qu'il n'a pas ouvert un livre d'astronomie depuis des années ! Remus passe derrière et lui prend le parchemin des mains :

" Lunard ! Je suis en pleine correction.

— Tu détestes cette matière Patmol !"

Remus a un demi-sourire en me regardant en biais. Il sait, ce serait si gênant si ce n'était pas quelqu'un d'aussi sensé que lui.

"Je vais te le corriger.

— Merci. Enfin quelqu'un de sérieux !

— Hé !"

La déclaration de Sirius date de plusieurs jours. Quand j'ai eu fini mon entraînement et que j'ai eu rejoint les autres, il se comportait de nouveau normalement comme si rien ne s'était passé. C'est-à-dire, en me snobant ou en m'invectivant. Je suis soulagée qu'il ne joue pas le jeu de la drague lourde. Non, c'est non. Peut-être qu'avec un peu de chance, il a sorti ses belles paroles d'amoureux éconduit pour me mener en balai. Avec un peu de chance, il a tout oublié et est passé à une autre blague idiote. Pour moi, le sujet est clos. Je me replonge dans mon grimoire, les examens approchent et j'ai encore beaucoup à faire pour être prête.

"Les gars, il faut qu'on y aille, ils vont nous attendre !"

Je leur fais un signe de tête. Sirius, Peter et Remus rangent leurs affaires à la va-vite pour partir s'entraîner à la DCFM avec Lily et James. Contrairement à Mary et moi, ils continuent sans relâche. Parfois j'aimerai les rejoindre mais je ne peux pas. Je ne suis pas encore prête pour le concours et tout doit être parfait. Ils sortent de la pièce, je me lève, Sirius passe la porte en dernier sans un regard pour moi. C'est comme si nous étions dans deux réalités différentes.

Je suis soulagée. Il est redevenu lui-même. J'ai longtemps réfléchi avant d'arrêter de me triturer les méninges pour des choses sur lesquelles je ne peux agir. Sirius "aime" Magdalena. Magdalena n'aime pas Sirius. C'est le noir total quand elle y songe, c'est même l'engourdissement total, mon corps comme mon esprit refuse d'y songer. C'est épidermique, viscéral, non verbal, non envisageable. Pourtant, je ne ressens pas de dégoût pour ce baiser ou sa déclaration. Les deux étaient agréables. Flatteurs. Mais les garçons ne seront jamais ma priorité. Il fallait juste passer le choc. Je ramasse mes affaires, je n'arriverai plus à travailler. Et d'autres obligations m'attendent.

Je monte les escaliers, les jambes flageolantes. Je rentre dans les premières toilettes que je vois. Il n'y a personne. Je m'enferme dans une cabine et m'assois sur l'abattant des toilettes. Je fouille dans mon sac. Au fond. Dans mes mains tremblantes, le flacon noir, je le débouche. L'odeur est exquise, sa liqueur incomparable. Boire, entièrement.

Maintenant, je prends mes traitements dans leur totalité. Je n'ai pas perdu mes réticences, mais je ne veux pas faillir maintenant. Avec la montée du stress, ma belle assurance défaille et mon corps le ressent plus que mon mental. Peut-être qu'il est en manque, les doses sont plus conséquentes que quand je me privais.

Je suis proche de mes rêves, plus que je ne l'ai jamais été… Bientôt la fin de Poudlard alors je prendrai toutes mes potions avilissantes. Je suis plus forte avec. Déjà mon tressaillement a disparu, la fatigue a diminué. J'ai envie d'en boire plus. Au fond de moi je sais que ce n'est pas pour me soigner. Mon arrière-grand-père et ses longues dents, je suis bien de son engeance. Devenir plus forte, boire le sang, ne pas perdre le mien.

J'essuie ma bouche, je lisse mes nattes. Je passe ma langue plusieurs fois sur mes dents. J'ai des envies de victoire. Plus les ASPIC et les concours approchent, plus j'ai envie de prouver ma valeur, de montrer toute la puissance dont je regorge. Pour cela, j'ai besoin d'un corps fort.

Un corps fort, un esprit et un coeur uniquement focalisés sur la réussite.

"J'ai pas envie d'en parler."

Mary pince ses lèvres. Lily insiste.

" Tu ne veux jamais mais on voit que tu souffres !

— Evidemment, il m'a larguée comme une merde ! Mais je n'ai pas besoin de pitié !

— C'est pas de la pitié ! Et maintenant, je suis avec James, ça doit te paraître tellement injuste.

— Pas tellement. Moi, c'était différent. Et puis, je suis contente pour toi, depuis le temps que vous vous tourniez autours. Tu n'as pas à te sentir coupable !

— Mais …

— N'insistez pas. Je vais bien."

Mary replonge dans son livre de Sortilèges, Lily reste perplexe, je hausse les épaules. Si elle dit qu'elle va bien. Même si ce n'est qu'une façade. Qui sommes-nous pour la comprendre ? Nous pouvons juste rester près d'elle. Ce serait mentir que de la plaindre, elle est tellement mieux sans lui, mais je n'aime pas à la voir dans cet état, faussement joyeuse. Ce n'est pas elle.

Ses derniers jours ici vont être durs. Elle doit envisager son avenir sous un nouvel angle, elle pensait rester avec lui, que rien ne les séparerait. Elle s'est trompée. A notre âge, on ne pense pas au futur.

Le futur fait peur. Alors qu'il doit juste être mordu à pleins crocs.

Je souffle. Je dois rester concentrer. Sur l'important. Comme les filles à côté de moi, je reprends mes exercices. Quelques choses sur quoi je peux agir. Les ASPICS sont dans deux semaines, c'est maintenant la dernière ligne droite.

Potion, métamorphose, astronomie, soins aux créatures magiques et botanique. Cinq matières, dix épreuves écrites et orales, je devrai y arriver. Je relève la tête, quand j'y pense, jamais je n'aurai autant progressé sans eux. J'ai soudainement envie de prendre la main de Mary, de la serrer fort. Pour lui dire que tout s'arrange, que tout ira bien.

Je ne le fais pas, quelque chose me retient. De la pudeur ou peut-être autre chose.

-

Elle se tient droite devant moi. Sa dernière note était haute, forte et claire, comme elle devait l'être. Mary respire profondément et tranquillement.

"C'est parfait.

— Vrai ?

— Tu es prête !

— J'ai encore l'impression d'être faible sur certains passages.

— C'est le stress, je t'assure je n'ai pas entendu de fausses notes."

Elle a dû travailler plus que de raison pour arriver à ce résultat. Toutes les portes qui s'ouvrent devant elle. Elle sera forte et émancipée. Elle est déjà au Conservatoire à chanter, à discuter avec des sorciers qui ne viennent pas de Poudlard, à rencontrer de nouveaux garçons aussi. Oui, elle est ainsi. Elle ravale peine et colère autant de fois qu'il le faut et elle avance.

Elle ouvre sa partition et l'annote sauvagement. Je la laisse faire, je suis pareille, à vouloir la perfection pour le jour J. Prouver au jury distant que je suis la plus méritante, celle qu'ils pourront amener plus loin.

" A ton tour Magda."

Je m'installe, nous échangeons les rôles. Mon violoncelle, un poids rassurant, un équilibre, les mouvements amples de mon archet. Je commence. J'ai mis du temps à intégrer toutes les subtilités du morceau, déceler les pièges et les faux amis. Les zones de conforts et celles où l'archet s'effiloche. Je joue, les accords viennent naturellement, cette musique est la mienne.

" Top !

— Merci."

J'écarte le violoncelle, respire, je n'ai pas envie de le lâcher, je veux jouer.

"Nous sommes quasiment prêtes alors.

— Oui, il n'y a plus qu'à fignoler.

— Et ne pas se casser la voix ou la main !"

Nous ressortons de la salle désaffectée, celle où je passais mon temps avec James. Nous ne voulions pas jouer devant les autres. Cette audition impromptue, c'est notre secret à Mary et moi, pour nous rassurer. Nous allons devoir nous concentrer exclusivement sur nos révisions de dernières minutes maintenant. La musique va s'arrêter et ne revenir qu'à Londres, sur le quai 9 3/4 quand nous serons séparés, ramenés dans nos familles. Quand nous n'aurons plus que cela à faire comme seule occupation. Quand je n'aurai plus que cela à faire.

Nous remontons vers notre salle-commune. Il n'y a pas grand monde dans les corridors, la majorités des élèves sont dehors. Il y a encore peu de temps, j'avais peur de recroiser des Serpentards. Mais avec l'approche des examens, les plus dangereux d'entre eux ont disparu. Nous ne les apercevons plus que dans la Grande Salle ou durant les quelques cours que nous partageons. Mulciber ne remarque jamais Mary, comme si elle n'avait jamais existé pour lui. En fin de compte, je me demande si ce n'est pas le cas. Les regards de Mary n'ont jamais croisé les siens.

L'amour ne peut pas exister dans le mensonge. Mulciber n'était qu'un usurpateur. Un faux amoureux qui avait juré fidélité.

Et moi qui n'aie toujours été qu'une mystificatrice ? Est-ce que je suis capable d'aimer quelqu'un ?

Je relis pour la énième fois l'emploi-du-temps de nos ASPIC. Sur une semaine sont étalées toutes les épreuves. Je souffle, question de stratégie, réviser, appliquer, et dans quelques jours, nous n'en parlerons plus. Je fourre le parchemin dans mon sac. Plus que quatre jours avant de se lancer. Lily gratte furieusement le parchemin avec sa plume, Mary a disparu depuis un moment derrière un grand grimoire. Je me lève, les filles restent concentrées.

Dans notre dortoir, je me dirige directement vers la salle-de-bain. Le verrou claque derrière moi, un bruit sec. Quelques instants devant le miroir, je n'arrive pas à m'en empêcher. Je suis cernée, je dois dormir correctement avant les premières épreuves. J'ouvre un pot, l'odeur âcre et familière.
Je déboutonne ma robe et la tire vers le haut pour la passer par-dessus mes bras. Je la lâche par terre. Je ne rabaisse pas mes bras. Je les vois plus distinctement ainsi. De petites plaques rougeâtres. Je les frotte, les gratte, je ne fais que m'irriter encore plus.

Je baisse les bras, prends de la crème et commence à l'étaler sur mon torse. Je n'insiste pas sur les tâches. Est-ce que je devrai en parler à l'infirmière ? Ce serait une perte de temps inutile. L'année se termine dans quelques jours et je vois les magicomages quasiment à mon retour. D'ici là, elles auront disparu. J'en ai eu des choses bizarres sur mon corps. Des alertes qui n'en étaient pas, des symptômes qui n'étaient que dans ma tête. Lorsqu'on est malade, on voit la maladie, on vit dans la peur et dans la suspicion. Et au final il n'y a rien. Rien de plus que ce à quoi l'on est déjà habitué. Et là, pour le coup je n'ai aucun doute, mon stress transparaît sur mon épiderme.

Le baume laisse un film épais sur ma peau, je renfile ma robe. J'ai dû mal à dormir, trop de choses arrivent. Trop de défis à relever. L'échec ne met pas permis. Je claque mes joues, me regarde une dernière fois.

Je vais tout rafler.

" Tu ne parles pas beaucoup.

— Je révise Sirius.

— Je t'ai connu plus loquace et moins distante."

Je relève la tête, l'allusion à notre baiser est à peine voilé. Heureusement nous sommes seuls. Ou malheureusement. Comment ai-je fait déjà pour me retrouver dans la Bibliothèque avec lui ? Ah oui, mes amies m'ont lâchement abandonnée. Elles ont dû croire qu'être en tête-à-tête avec lui ferait mon bonheur. Grave erreur !

" Ecoute, j'ai besoin de réviser et au cas où tu ne l'aurais remarqué, nous sommes à la Bibliothèque…

— Mais j'ai envie de te parler ! Et puis, n'oublie pas que je suis venu pour t'aider.

— Je ne t'ai rien demandé.

— De toute manière, ça ne sert plus à rien de réviser maintenant. Tout ce que ton cerveau a pu retenir, il l'a retenu. Tu ne vas faire que le saturer si tu continues. Crois moi.

— Te croire ? Et puis quoi encore ?

— Tu ferais mieux de venir profiter du parc et de nos derniers jours à Poudlard !

—Tu m'insupportes ! Explique moi plutôt cette composition de Potion et après on verra…"

Je n'aurais pas dû lui laisser une chance de gagner, il ne va plus s'arrêter ! Il m'arrache mon livre des mains et se met à lire à toute vitesse. Il est loin le Sirius amoureux qui m'aurait bien pris la main. Maintenant, il est de nouveau lourd et suffisant. C'est déjà ça.

Mais tout d'un coup, il rapproche sa chaise de la mienne, son épaule me frôle et il commence à m'expliquer. Ce que je n'ai pas compris. Je m'écarte un peu en me penchant vers la table, j'essaye de me concentrer sur ses explications. Je sens son corps comme une onde de chaleur, impossible à esquiver. Je suis assez proche pour sentir son odeur, pour entendre sa voix comme s'il me chuchotait à l'oreille, pour voir le détail de ses mains. J'écoute, j'écoute ce qu'il dit et en même temps, le bourdonnement lourd derrière ma poitrine, dérangeant et confortable. Je prends des notes, j'ai hâte que nous en finissions, être dehors me paraît soudain une bien meilleure idée que de rester dans cet horrible endroit.

Enfin, il se redresse. Il n'a rien remarqué de ma gêne, je fais comme si de rien n'était. Je continue à prendre des notes, je chasse une mèche indisciplinée derrière mes oreilles.

" Pourquoi tu te nattes toujours les cheveux ?

— Parce que j'aime bien et que c'est pratique. C'est quoi cette question bizarre ?

— Je m'intéresse, c'est tout. Les filles ont dit que tes cheveux étaient beaux quand ils étaient détachés."

Qu'est-ce qu'elles sont allées raconter ? Quel genre de conversation ont-elles avec les Maraudeurs ? Je regarde mes tresses qui pendent mollement. De longs brins ternes, rien d'extraordinaire.

" Elles fabulent… Bon, nous allons dehors ?

— J'en étais sûr, t'en as marre de réviser !"

Je hausse les épaules, il n'a pas tort mais pas pour les raisons qu'il pense. Ici, on se touche presque, il me parle de mes cheveux. C'est trop intime. Je range mes affaires..

Nous descendons les escaliers en discutant. Je n'ai pas de mal à tenir une conversation avec lui. Ce n'est plus comme il y a quelques mois quand il me prenait pour une sorte de sangsue profiteuse. Il parle de tout et de rien, rit de tout et de rien. Sauf de sa famille, parfait je ne veux pas en parler non plus. Il me dit qu'après les examens, il repart chez les Potter à Godric's Hollow et qu'après… Il se tait, je sais très bien ce qu'ils ont tous en tête. Pas la même chose que moi. Je les admire pour cela. J'admire Sirius. Un vrai Gryffondor qui doit prouver plus que quiconque qu'il n'est pas comme ses parents, comme son petit frère…

"Hey ! On est là !

James secoue les bras. Les autres Maraudeurs, Lily et même Mary sont installés dans l'herbe en-dessous d'un arbre pas très loin du Lac Noir. D'autres élèves forment des groupes braillards un peu partout. Il y a une légère brise qui permet de supporter le soleil. Il tape fort pour un mois de Juin. Je rejoins mes amies.

"Qu'est-ce que vous faites là ?

— On s'accorde une pause !

— Bien méritée !

— J'espère !"

Seuls les résultats des ASPIC nous le diront. Je m'allonge et ferme les yeux. J'entends James et Sirius faire les fous. Ils se sont bien trouvés. J'écarte mes mains, enchasse l'herbe entre mes doigts. Le vent fait chanter le feuillage des arbres comme un murmure, un petit chant. J'inspire, gonfle mes poumons, expire lentement.

"Magda, tu viens avec nous ?

— Où ?

— On va se baigner dans le Lac !

— Enfin juste les pieds !

— Elle doit être gelée !"

Je me lève quand même. J'enlève mes chaussures et mes chaussettes. Je courre avec elle dans la pente. Le coeur qui cogne, je n'ai pas l'habitude, j'arrive essoufflée, Mary crie déjà, l'eau à mi-mollet. Lily s'approche plus doucement, je la suis. Le lac n'est pas froid, il est glacé. Je sautille, je crie. L'Ecosse reste l'Ecosse. Mais Sirius a bien fait de m'emmener.