La dernière note, dans ma tête un capharnaüm. La tête en arrière, je souffle, les bras lourds. Une dernière fois.
La musique se répète, inlassablement, les notes sont devenues des voix amies, proches et intimes. Elles me livrent tout et je ne leur cache rien. Elles sont multitudes, filantes entre les cordes, résonances qui gonflent mon violoncelle, prêtes à imploser.
Archet, archet, archet, envol. Les sons résonnent, je suis en sueur, essoufflée. Ma main retombe. Je me lève, dépose mon instrument sur son socle. J'ai envie de recommencer, de jouer inlassablement, mais il faut que je me contienne, c'est déjà trop. Le soleil s'étale en stries ambrées sur le sol. Je jette un oeil à mon cabinet de musique. Père et mère voulaient absolument que j'ai une pièce dédiée à l'étude et ils ont fait selon leur volonté. Parquet ciré, tentures pourpres, marqueterie délicate, fauteuil confortable, des sons parfaits s'en dégagent. Un excès de contentement qui ne doit pas déteindre sur ma volonté.
Il n'y a pas un bruit dans le corridor, mes parents ne sont pas rentrés, il est tard pourtant. Poudlard est fini, je revis à leur rythme, dans les absences et les attentes. Mes pas feutrés sur le tapis, les chambres vides, les salons endormis. Elle est loin l'agitation de la Salle Commune des Gryffondors. Est-ce que je tiendrais tout l'été dans ce silence ? Je suis trop habituée aux cris des Maraudeurs.
Quand je me glisse dans mon lit, je remarque la tasse de thé sur ma table de chevet. Mory l'a préparée comme cérémonial avant mon coucher. Mais je n'ai pas le temps de la boire que je m'endors. Je suis exténuée. De plus en plus.
Mes couverts tintent sur le rebord de l'assiette.
"Qu'as-tu aux lèvres ?"
Mère me fixe, je porte une main à ma bouche. Un creux douloureux.
" Une gerçure. Je n'arrête pas de me mordiller.
— Tu es inquiète ?
— Non, fébrile plutôt. Mais, c'est assez énergisant, je crois.
— Reste calme. Tu sais que ton avenir en dépend.
— Oui, père."
Nous reprenons le dîner. Cela fait bien longtemps que nous n'avions pas eu un repas en famille et j'ai l'impression de me faire réprimander comme une enfant. Je sens la fissure sur ma lèvre. Une pulsation piquante et les coupures et les aphtes dans ma bouche. Je continue à manger lentement et en silence. Ils ne me posent plus aucune question. Ils ne parlent pas plus entre eux. Un instant, je crois capter le regard de père comme une aile noire qui s'enfuit. Je bois, repose mon verre.
" Pensez-vous pouvoir vous libérer pour mon audition ?
— Quand est-ce déjà ?
— Le samedi 22 juillet.
— Je ne sais pas, avec nos obligations tu sais que nous sommes pas disponibles facilement.
— Je sais, je demandais juste au cas où.
— Tu es grande maintenant, tu n'as plus besoin d'être rassurée."
Je ne réponds pas à la provocation de père. Toujours un mot sec et tranchant. Je n'ai pas besoin de leur protection, loin de là. Je ne sais même pas pourquoi je leur ai demandé. J'attends que le repas s'achève, je ne touche plus à rien.
Quand je remonte enfin dans ma chambre, je repère tout de suite le hibou à ma fenêtre. C'est celui des Potter. J'ouvre, le rapace s'engouffre à l'intérieur, lâche sa missive sur mon lit et repart sans demander son reste. Je la décachète. c'est une lettre de James. Tiens, Lily va les rejoindre à Godric's Hollow. Je pensais qu'elle voudrait passer plus de temps avec ses parents. Il y a sûrement une histoire avec sa soeur. Et bien entendu, il me propose de les rejoindre. Hors de question, j'ai trop à faire ici. Même si, son dos, ses épaules, ses yeux gris, mon ruban noir. Je lâche la lettre. Je répondrai plus tard.
Jouer, les notes dans la tête. Je n'y arrive pas. Je serre les poings, je n'ai qu'à me concentrer ! J'ai le coeur trop serré. Ce n'est pas le moment, ils regretteront de ne pas être venus ! Je me lève, pars jusqu'à ma fenêtre, le parc monotone, je vais à mon bureau, tourne et tourne et ouvre mon armoire, autant que je m'occupe du futile. Il y a plusieurs tenues qui pourraient convenir pour mon concours. Je les ai toutes portées au cours des dernières années, au grès des soirées organisées par ma famille ou des spectacles auxquels je participais. J'enfile une robe au col de dentelle. Elle baille aux épaules. Il y a quelques mois à peine, elle était ajustée. Une autre. La bleue, non plus. Et celle-ci ? Elle m'a toujours donné de la prestance. Elle ne me va plus.
D'un coup de baguette je les renvoie sur leur cintre. La porte de la penderie claque. Comme si je n'avais que cela à faire ! Me trouver une nouvelle tenue est le cadet de mes soucis ! Mais évidemment ce n'est pas aussi simple. Je ne peux pas me présenter mal vêtue. La mise et la prestance comptent lors d'un concours. Les élèves représenteront le Conservatoire à chaque représentation durant leurs études. Les négligés ne seront jamais sélectionnés.
Je ne pensais pas avoir perdu du poids, dans mon uniforme et mes vêtements de tous les jours, je ne m'en étais pas aperçue. C'est ridicule. La pression affecte mon esprit autant que mon corps. Pathétique mais il faut que je m'en accommode, une nouvelle robe et ce problème sera réglé.
Je n'ai plus qu'à retourner leur demander la permission. Je suis majeure, je devrai pouvoir faire ce que je veux ! Mais non, tout est à leur bon gré. Ils ne me pardonneront pas de partir sans leur en parler. Et puis, c'est eux qui ont les gallions…
"Mère ?
— Oui Magdalena ?"
Elle est assise à son bureau, des parchemins éparpillés un peu partout. Elle en tapote quelques uns de la pointe de sa baguette et ils se mettent sous pli.
" Je dois aller m'acheter une tenue.
— Une tenue ?
— Pour mon concours.
— Tu n'as pas déjà ce qu'il te faut ?
— N'est-ce pas un peu tard pour ces futilités ? Il vaudrait mieux te concentrer sur ton jeu."
Père. Il entre et tend à mère un épais dossier. Je me retiens de leur dire la vérité.
"Ce sont des robes de gala, elles ne correspondent pas à ce que le jury va attendre de moi. Il me faut une tenue plus sobre.
— Nous n'avons pas le temps de t'accompagner au Chemin de Traverse.
— Je peux y aller seule !
— Seule ? Tu ne lisais pas les journaux à Poudlard ?! Non, ma fille n'ira pas seule au Chemin de Traverse ! Nous vivons à une époque dangereuse, tu devrais t'en rendre compte.
— Père, je sais me défendre !
— Une sorcière inexpérimentée comme toi, ne ne peut se protéger !"
C'est comme un soufflet, une gifle. Quel mépris. C'est bien mon père. Et mère qui ne dit rien, elle est d'accord avec lui, pas la peine de mimer la gentille. Elle est pire que lui.
"Très bien."
Je tourne les talons. Mes pas hargneux sont étouffés dans le tapis du corridor, sans m'en rendre compte, j'arrive à mon cabinet. Je m'assois, prends mon violoncelle dans mes bras.
Sa lettre arrive comme une délivrance.
Dis à tes parents que mon père nous accompagne. Et surtout ma mère, c'est une ancienne Auror. Et puis nous sommes des Potter !
Je souris face à son arrogance. Ce sont ses mots plus que mon violoncelle qui finissent par me calmer. J'ai écris tout ce que j'avais sur le coeur et le lui ai envoyé. Je ne sais même plus pourquoi j'ai été si en colère. Mes parents ont toujours été ainsi, je ne les changerai pas. Mais peut-être qu'avec la proposition de James, ils reviendront sur leur décision.
"Mory.
— Que peut faire Mory pour vous, Miss ?
— Juste… Préviens-moi dès que père et mère seront de retour, j'ai à leur parler.
— Très bien, Miss"
Il disparaît. Au moins ici, je peux compter sur lui.
Je n'aurai pas pensé voir un jour le Chemin de Traverse ainsi. Des magasins fermés, barricadés, quelques âmes perdues, une crasse d'abandon. Nous restons silencieux. Le père de James chuchote presque :
"Allons-y. Ne traînez pas."
La gorge serrée, c'est donc cela le monde extérieur qui nous tendait les bras, qui n'attendait que nous ? Aujourd'hui, il fait beau mais tout est gris. Pressés, têtes baissées. Je suis le mouvement. Euphemia et Fleamont Potter ouvrent la marche. Ils sont beaucoup plus âgés que mes parents mais il émane d'eux une certaine assurance qui rappelle leur fils. Lily reste accrochée au bras de James, Sirius me fait un signe de tête, je le rejoins. Je regarde derrière moi, il fait lourd, je me sens mal-à-l'aise. Soudain, Sirius me prend la main.
"Il vaut mieux rester groupé. Deux par deux et en rang !
— N'importe quoi."
Je souffle mais ne me dégage pas. Nous descendons la rue. J'essaye de me concentrer sur les devantures de magasins, fermée, fermée, ouverte, cassée, fermée, mais peine perdue. Je devrai enlever ma main, il va se faire une fausse idée, mais son contact ne me gêne pas. A croire qu'il m'a manqué.
Nous quittons le Chemin de Traverse pour une ruelle perpendiculaire. Je l'ai toujours connu animée mais comme le reste elle a bien changé, le salon de thé The Herverst's teapot est clos et le chapelier Milo Chapo a tout simplement disparu. Nous arrivons enfin devant l'Atelier Mircella. A l'intérieur, il fait sombre, pourtant le panneau ouvert est bien tourné sur la porte. Nous entrons, il ne fait pas bon traîner dehors. La cloche tinte.
"Bonjour, entrez je vous en prie !"
La vendeuse sort de la remise. Avec empressement, elle sort sa baguette de son tablier et allume les lumières.
"Désolée, nous venons seulement d'ouvrir."
Nous acquiesçons. Je lâche Sirius et sans perdre plus de temps, je me dirige vers le rayon qui m'intéresse. J'ai l'habitude de choisir mes robes ici. Rapidement, j'en sélectionne deux. Lily m'en tend une autre.
"Celle-ci t'irait bien !
— Elle est jolie. Par contre…
— Oui ?
— Il n'y a pas une taille en-dessous ?
— Attends, je regarde"
Lily fouille parmi les cintres.
"Ah voilà, tiens. Mais ça veut dire que tu as maigri ?
— Un peu. C'est le stress des ASPIC !
— Il va falloir te remplumer où il ne restera rien de toi bientôt !
— T'inquiète, j'ai le droit à de bons petits plats chez moi !"
Je file me changer, cette conversation m'a gênée. Parler de mon poids, parler de mon corps, je n'aime pas cela. C'est trop d'intérêt pour des choses que j'ai toujours gardé secrète. De la cabine, j'entends les autres rire. Je ne veux pas les faire attendre trop longtemps. La première robe est longue et sobre. Belle mais, le décolleté est trop prononcé. Ma cage thoracique osseuse et les plaques croûtées tranchent entre les pans de tissu noir. Je passe mes doigts dessus. L'irritation est à vif mais je ne dois pas me gratter, je mettrai du baume en rentrant.
"C'est bon Magda ? On peut voir ?
— Non, pas tout de suite !"
Instinctivement j'ai protégé ma poitrine de mes mains. Personne ne doit voir cette horreur. On me poserait des questions. Je déteste ça. Je retire la robe et en enfile une deuxième qui laisse voir mes épaules. Non. J'essaye la dernière, celle que Lily m'a donnée. Elle est plus classique, d'un vert sombre, un col rond, des manches longues, elle est droite et son tombé galbe ma silhouette filiforme. Des motifs sombres sont cousus sur toute la gorge comme une parure. Je semble plus formée que je ne le suis en réalité. Plus mature. Je sors le montrer à Lily. Sauf que tout le monde attend mon défilé.
"Magnifique !
— Elle te va parfaitement !
— Et les autres ?
— C'étaient des catastrophes sur moi, hors de question que vous les voyiez !"
Je fais demi-tour vers ma cabine. Sirius ne fait aucun commentaire. Les essayages doivent être d'un ennui profond pour lui, je le comprends. Je remets mes vêtements de ville. Dans le miroir c'est de nouveau moi, une tenue claire et couvrante pour un jour d'été qui n'en est pas un. J'ai toujours froid même en haute saison et vu mon corps rougi je n'aurai pas pu porter de robe légère sans honte. Est-ce que Sirius m'aurait complimentée sinon ?
Je règle mon achat à la caisse. La vendeuse lance un sort d'emballage et la robe se glisse dans du papier de soie. Elle me tend mon paquet avec un grand sourire. Je la remercie et lui souhaite du courage. J'ai bien peur d'être sa seule cliente aujourd'hui.
Dans la rue, nous avons un temps d'arrêt, je me réhabitue à la lumière du soleil qui tape beaucoup trop fort. Je suppose que nous allons nous séparer ici.
"Papa, maman ! Magdalena peut venir à la maison, non ?
— Bien sûr, si tu as le temps, bien sûr.
— Et bien… Si ce n'est que pour un moment, je suppose que je peux bien me permettre.
— C'est dit, c'est parti !"
Sirius me prend la main et transplane.
Nous atterrissons dans un grand salon. Je relève la tête et suis frappée par les grandes fenêtres qui donnent sur le jardin et laissent passer d'immenses rayons de soleil. Le mobilier, moderne, est en merisier verni, il y a des vases emplis de roses et de fleurs des champs, des tapis clairs et épais. Nous sommes très loin de la décoration pompeuse de mes parents. James et moi n'avons décidément pas la même famille. Le reste du groupe apparaît autour de nous. Sirius lâche ma main. Je baisse mes yeux aveuglés par la luminosité.
"Je vais vous préparer une collation"
Euphemia Potter sort du salon et son mari la suit dans la foulée. Nous nous installons dans les sofas.
"C'est très joli chez toi, James.
— Merci, enfin c'est mes parents qui ont choisi la déco, pas moi !"
Quelques minutes plus tard un plateau empli de victuailles entre dans le salon en lévitant. Il se pose sur la table basse : théière, tasses en porcelaine, scones, confitures, cakes aux glaçages blancs. Nous discutons tout en grignotant, ici règne une chaleur qu'il n'y a pas chez moi. Pourtant je ne peux réprimer un frisson. Je ne devrai pas être ici. Mes gammes m'attendent. Je frotte mes mains l'une contre l'autre. J'ai beau me sentir prête, presque prête, chaque heure qui n'est pas consacrée à l'étude du violoncelle me ferme les portes du Conservatoire. Quand je songe à Mary qui n'est pas avec nous mais sûrement en plein chant, je culpabilise encore plus.
"On peut venir te voir à ton audition ?
— Pardon ? Non, elle n'est pas publique enfin… Nos familles peuvent venir.
— Alors tes parents viennent ? C'est génial."
Lily me dit cela avec son visage rayonnant, sourire solaire. Ses parents ont toujours assisté à ses représentations. Les miens ne sont que des capes qui caressent distraitement mes cheveux en rentrant le soir.
"Ils ne pourront pas être là.
— Oh.
— Mais ce n'est pas grave, je suis plus concentrée quand je ne dois jouer que pour moi"
J'ai l'impression d'avoir jeter un froid. Une gêne. Je me reprends :
"Qu'est que nous faisons après que Mary et moi nous en ayons fini avec ce concours ?
— Ah on y réfléchissait justement !
— Partir à la mer !
— Au soleil !
— Profiter une dernière fois avant que les choses sérieuses ne commencent !
— Pourquoi pas ?"
C'est vrai, pourquoi pas ? Respirer l'air marin, plus de ce renfermé poussiéreux et cossu. Ma peau apaisée qui s'imprègne et se teinte, les jeux sur la plage, l'eau, l'iode, les nuits et les fruits frais.
Quand je m'apprête à repartir, Sirius s'approche.
" Dommage que tu ne restes pas plus longtemps.
— Mes parents vont finir par s'inquiéter"
Mensonge, ils ne sont même pas là. Je me tais, les vieilles habitudes perdurent. Sirius regarde derrière lui, Lily et James sont encore dans le salon.
"Je voulais te dire, tout à l'heure, dans le magasin, ta robe, enfin, elle t'allait vraiment bien.
— Merci."
Je ne sais pas quoi dire de plus. Il a trouvé ma robe jolie, ça me fait plaisir. Et sa main était chaude, accueillante. J'aimerai lui dire que j'ai beaucoup réfléchi, beaucoup pensé. A lui et qu'il m'a manqué. Un peu, pour ne pas lui donner trop d'espoir, me donner une porte de sortie. Je ne peux pas, pas maintenant.
" On se voit après mon concours.
— Ouais… On fait ça.
— J'ai passé une bonne après-midi. Ca m'a changé les idées. Merci.
— Si je peux aider."
Il me regarde, il a l'air d'attendre. Je transplane.
Je suis épuisée. La fenêtre est ouverte, l'odeur de la nuit m'apaise. Dans quatre jours, l'audition, le grand saut. J'ai travaillé toute la journée, je n'ai pas mangé, la musique m'a coupé l'appétit, sapé mes forces.
Je me dirige vers ma chambre. Tout est silencieux, les chandeliers propagent une lueur tamisée. Je m'appuie contre le mur. J'attends un moment et puis reprends ma route. Mory a allumé ma cheminée. Une flambée d'été qui me réchauffe. Il sait combien j'ai froid maintenant. Je prends mon pyjama et rentre dans ma salle-de-bain.
Je déboutonne mon chemisier. Les bandages ont tenu, je pourrai les garder cette nuit si je voulais. Je déroule la bande qui enserre mes côtes. Les plaques d'irritation qui m'ennuient depuis des semaines suintent. Un pus rosâtre. Pas grand chose, assez pour souiller mes robes et m'exposer à leurs yeux. J'enlève celle de mon bras gauche. C'est un peu douloureux, j'ai supporté le violoncelle pendant des heures. Je me lave, tamponne avec un gant mon corps rougi, pose des bandes propres et enfile mon pyjama. Je jette les pansements sales dans le feu.
Je me couche. La couverture est chaude, Mory a pensé à tout. Mes frissons s'amenuisent peu à peu. Dans quatre jours, le concours et après un repos bien mérité. Avec mes amis et Sirius.
Mes doigts sont pleins de sang. Je ne sais pas quoi faire. J'ai mal. Tout s'est passé trop vite. Je n'ai même pas eu le temps de comprendre. Comment est-ce que j'aurai pu le prévoir ? Ce n'était pas censé arriver.
Mes règles. J'ai dix-sept ans et pour la première fois de ma vie, j'ai mes règles. Je m'en serai bien passé. Ce n'est pas normal, pas autant. J'ai honte, le sang a imbibé ma culotte et mon pantalon. Ca ne pouvait pas arriver à un pire moment.
" Evanesco, evanesco !"
La douleur poignard de cette nuit. Et ce matin, les explications.
Je finis de laver mon pyjama. Je me frotte longtemps. Ce n'est pas si terrible, une bonne chose, un bon signe. La fin de ma puberté. C'est douloureux. Une fois sèche, je lance des sorts de protection, je m'habille. Je cherche une potion contre la douleur sur une étagère remplie de vieux flacons. La voilà, j'espère qu'elle n'est pas éventée. L'odeur semble correcte, je bois. Je me recouche dans mon lit sans drap, je les ai jetés par terre. Je me roule en boule dans la couverture.
La douleur est sourde. Mais toujours une faiblesse dans le corps, ce tremblement. J'inspire, me calmer, je suis juste fatiguée, bientôt tout ira mieux. Ce sang, ce n'est qu'un petit obstacle de plus, j'irai mieux. Le manque d'appétit, la fatigue, les frissons, les signes de ma faiblesse mentale. Dès demain, après la sortie de scène. Je veux relire ses mots. Je sors mon bras mordu par le froid et prends la lettre sur la table de chevet. Il m'a écrit pour me souhaiter bonne chance. Demain, le concours. Et après :
"Tu sais je voulais te le dire avant que tu ne partes la dernière fois mais j'ai pas pu. C'est con mais voilà… A Londres, j'étais vraiment bien quand on s'est pris la main et j'ai l'impression que c'était pareil pour toi, je me trompes ? C'est peut-être plus facile à écrire, en tout cas j'ai hâte que l'on se retrouve. Réponds-moi, hein ?."
Moi aussi j'ai hâte de le revoir, je m'en rends compte. Il s'anime et j'ai chaud. Je bouillonne à l'intérieur. Ce n'est plus comme avant, je ne sais pas quand ni comment, mais ce n'est plus comme avant. Il y a un mois, j'aurai juré que ce n'était pas possible mais là, dans mon lit, c'est un réconfort. Penser à Sirius. Je lui répondrai, merci, je vais tout donner, demain, et après on se reverra vite, je suppose ?
Quand je me réveille la journée est bien avancée. Je suis poisseuse, le corps lourd, je n'ai pas envie de bouger. Je range la lettre dans un tiroir et me change de nouveau. Dans mon cabinet de musique, je me sers une tasse de thé. Mon violoncelle est brillant, nettoyé, la chaise où je m'assois à ses coussins regonflés. Je m'installe et accorde mon instrument. Entre mes jambes, mon état nauséeux, inconfortable. Mais c'est ma dernière répétition. Je me redresse, plante la pique de mon instrument au sol. Je m'appuie dessus, tempo.
C'est seulement lorsque je m'arrête que je remarque la tasse glacée et la douleur dans mon ventre qui me brûle jusqu'à la gorge. Je n'arrive plus à ignorer mes suées froides. Devrai-je l'avouer à mère ? C'est trop gênant, je verrai demain soir. De toute manière, elle n'est pas là.
Mon flan à vif, nimbé de sang.
Je frotte mes mains, mes doigts. Les plafonniers ensorcelés nous aveuglent. Le banc est dur, mais debout je tiens à peine. Je sens la moiteur entre mes cuisses, et la douleur dans mes poumons. Etre malade aujourd'hui, le fallait-il vraiment ? Je me redresse, il n'y en a plus pour longtemps, je connais mes partitions, je les joue comme une transe. J'effleure la broche dans mes cheveux, je dois me raccrocher à la réalité.
Les écrits se sont déroulés sans encombre, les réponses me sont venues, mon écriture était fluide, ce n'était qu'un test basique sur le solfège et notre culture musicale. Le vrai défi est pour maintenant. Je viens de reprendre des anti-douleurs mais mes crampes ne sont plus les légers tressaillements de ce matin.
" Magdalena Von Kaltstein ? Vous êtes la prochaine, si vous voulez bien vous préparer Miss.
— Oui."
Je quitte le couloir et la file d'attente. Passée la porte, mes frissons deviennent spasmes. Quelques secondes et ils se calment, il fait plus chaud dans les coulisses. Les lumières sont faibles. J'inspire, j'entends le violoncelle sur scène qui entame sa dernière partie. La concurrence sera rude. J'enlève ma cape, lisse ma robe. Devant un miroir, je me recoiffe, ma bouche carmin cache mes crevasses, mes cernes sont camouflées, mes yeux ne souffrent plus, injectés de sang mais personne ne le verra. Il y a un tabouret, je me rassois. Je me sens faible, le stress. J'ai envie de vomir. Je tousse. Le sorcier qui gère les entrées me fait un signe. Moins fort. Et puis, il me sourit, il a l'habitude. Le violoncelle se tait enfin. Je m'avance à la frontière des rideaux pourpres, entre scène et pénombre. L'autre sort, il ne me regarde pas, encore tendu, encore dans la musique et pas un bruit dans la salle. J'entre.
Je veux mon pas affirmé mais je tremble. Je m'incline devant le jury et puis je m'installe sur ma chaise. Un coup d'oeil au public. Epars, quelques parents ici ou là, nous sommes plusieurs à être venus seuls. Mon violoncelle atterrit dans un écho. Je range ma baguette. Mon archet. J'accorde mon violoncelle, je suis prête. J'ai la tête qui tourne, fermer les yeux.
Les premières notes. Bach. C'est doux, pesant et envolée. Triste et joyeux, mes doigts tétanisés s'échauffent, ils aiment danser. Respecter la partition, chaque note, chaque soupir, rester dans le temps, ici et maintenant. Et l'archet et le bras, uns et ils fendent, libèrent. Vous m'emmenez là-bas, où il n'y a que nous. Le vent frais chaud et ce bruissement de feuilles papillons, du printemps qui fait naître l'automne. Les blés sous mes pieds, courir comme jamais, sauter haut et ne pas atterrir, dormir sans danger, enfin se reposer. Le ciel gris et la lune, les plumes dans le ciel, la robe qui danse, cristal, les mains dans la terre si chaude, si douce et les blés partout.
Je relève mon archet. Silence. Les cinqs membres du jury bougent à peine, mouvements des lèvres, quelques lignes sur un parchemin. Une coulée froide dans mon dos, je me sens tomber en avant, je me retiens à mon violoncelle, ma vue se trouble. Encore un peu, par Morgane ! Je ravale ma salive acide. Morceau choisi.
Je le connais les paupières closes, j'entends, mon interprétation, ma liberté. L'écume grondante, la houle haute, disparaissez tous, ma peau blanche et pure, sans tâche ni faiblesse. Le soleil qui brûle et les aguamenti, des perles dans les airs. Chantez devant ce nuage rose, voile de soie. Les dunes, la sueur chaude et rassurante, le goût de l'iode, les grains collent aux jambes et les pieds s'enfoncent, l'herbe folle. Et le plongeon, l'ondoyante marée translucide, l'air et vos lèvres. Agrippés, voir le ciel et être portée par le courant.
J'ai de la bile brûlante sur la langue. Les dernières notes, je salue. Je sors de scène, cogne l'épaule du prochain aspirant, m'excuse. Je titube jusqu'au vestiaire, une main crispée sur ma bouche, j'ouvre la porte des toilettes, m'effondre et vomi. L'émail se constelle de brun et de sang. J'attends prostrée, longtemps que la nausée qui n'en est pas une passe. Mes muscles tirent, m'allonger mais le sol est si froid. Je ne suis pas chez moi. Le sang coule sur ma jambe gauche, je crois. Je tire la chasse d'eau, bablbutie un sort d'aération. Pas respirer ces effluves crissantes. Près des casiers, je croise des regards. Ils m'ont entendue. Je n'ai plus rien à faire ici, je rentre.
Ce n'est qu'une fois dans mon lit que je me rends compte que j'ai oublié ma cape. Je ne retournerai pas la chercher. Faire partir cette sensation. Je l'aimais bien, elle était fourrée. C'est fini, l'épreuve est passée. J'ai joué bien, très bien, je n'étais plus face à eux, parfaitement exécutés. La musique n'est pas une illusion. J'ai tout donné, mon violoncelle m'a supportée, contre ma joue il a murmuré. Ils l'ont entendu, il était si beau, nous avons réussi, nous allons être sélectionnés.
J'essaye de me relever, je vais écrire à Sirius et lui raconter comme c'était. Je m'affaisse, j'ai besoin de sommeil, je me suis trop privée. Dormir, prendre un repas, une soupe, et mes paumes autour du bol.
C'est la fraîcheur sur mon visage qui me réveille. Mes paupières sont comme liées, je force. Mory passe un linge sur mes joues, il enlève des croûtes rosâtres. Les rideaux sont tirés mais il fait encore jour. J'ai trop dormi, tête lourde.
"Miss, vous êtes réveillée ! Mory s'inquiétait, vous gémissiez beaucoup. Cette fois, Mory, c'est permis de venir Miss.
— Je vais bien, j'ai fait un cauchemar c'est tout. Tu t'inquiètes toujours trop, je n'ai rien.
— Mes parents sont rentrés ?
— Non pas encore, Miss. Mory les prévient dès qu'ils…
— Non. Je suis juste fatiguée, et un peu fiévreuse certes, mais c'est déjà en train de passer.
— Miss…
— J'ai dit, Mory. Je suis lasse, apporte moi de quoi écrire. Et une soupe, une soupe oui.
— De la soupe ?
— S'il-te-plaît, Mory.
— Tout de suite Miss."
Il m'apporte le nécessaire de correspondance qui traîne sur mon bureau et les dernières lettres reçues. Il est attentionné, c'est un gentil petit Elfe. Je suis trop rude avec lui. Mory m'aide à me redresser. Je me concentre face au parchemin vierge. La plume glisse entre mes doigts moites. Une goutte d'encre tombe sur mon lit. Ecrire et en finir vite.
Sirius,
Je viens de passer mon audition. Et tu vois je t'écris tout de suite. Je suis confiante, j'ai interprété les morceaux comme je le voulais et
J'ai vomi, je tremble, ce n'est pas possible pas maintenant.
je n'ai pas fait d'erreur. Je pense que je serai acceptée, mais je n'aime pas me montrer trop optimiste, tu le sais bien. Les places sont restreintes et il y avait beaucoup d'autres musiciens talentueux. Nous verrons bien, j'ai fait tout ce que je pouvais.
Je n'ai plus rien à faire que de me laisser m'enfoncer dans les draps et étouffer. Ce poids au creux de moi, ce n'est pas de l'amour, c'est de la gangrène.
J'attends les résultats avec impatience. Ils devraient arriver à la fin de la semaine. Ce ne sera plus long. D'ici là, je vais rester chez moi, j'ai beaucoup de choses à régler avant de vous rejoindre. Je vous tiens au courant.
Et tu attendras une réponse que je ne peux pas te donner ? Je veux mais à quoi bon. Pourtant, j'ai envie.
PS : Moi aussi.
Je tombe, les épaisseurs de mes couvertures s'écartent pour des marches, je tombe dans l'escalier, mon corps comme étranger, marionnette qui se disloque après son grand spectacle, salut et rideau. Père court, tambour, Mère crie, cymbale. Des bulles rouges, je n'arrive plus à respirer.
Souffle sifflant, je ne peux pas déglutir. Combien de temps ? Je n'arrive pas à me souvenir. Je descendais voir mes parents, je les entendais dans le grand hall, les affronter de nouveau pour leur dire bien en face que j'avais le droit d'aller en vacances avec mes amis, que je partirai loin d'eux et de leurs absences. Ils n'avaient aucune raison de me garder. Mais j'ai trébuché. J'ai trébuché, non ? Oui c'est ça, contre ce fichu tapi, ce n'est pas moi. Vite qu'on en finisse, j'ai à leur parler, j'attends un hibou. Il n'y a personne dans la chambre d'hôpital. Que leurs capes, des silhouettes pendues. Ils doivent parler avec un magicomage. La baguette de Mère sur la table. Elle l'a oubliée, qu'est-ce qui peut bien faire oublier à une sorcière sa baguette ?! C'est ridicule.
Et puis, je vois les bandages autour de mes bras, épais, qui enserrent ma cage thoracique et mes cuisses, mes bras, mes mains et je touche mon cou bandé. Pire que tout, je porte une couche. Je libère mon poignet gauche. Ma peau rouge, bleue, marron, pleine de plaques piquetées comme si mes pores rejetaient l'impur et l'immonde. Comme des hématomes qui pourriraient. J'étais si bien, presque. J'allais avoir mon concours, rejoindre mes amis. J'ai envie de pleurer, mes yeux sont secs, irrités.
J'ai un haut le coeur, je me retiens. Non, ce ne sera qu'une crise comme les autres. Un peu violente. J'ai rejeté les signes, pour ne pas déroger à mes habitudes et j'aurai pu tenir plus longtemps si. Je veux parler au magicomage et boire mon sang. De l'eau. Boire de l'eau.
J'ai de la fièvre, c'est tout. Mory va s'en occuper. Pourtant, j'ai cet horrible pressentiment. Personne ne sera là quand je me réveillerai.
Mère me regarde, elle est assise si près de moi qu'elle pourrait me prendre dans ses bras. Je ne dis rien, elle ne porte plus la même robe. Le temps passe et je ne fais que rattraper mon sommeil perdu.
" Quel jour ?
— Le vingt-six... Je te l'ai dit tout à l'heure.
— La pleine lune est loin.
— Je suppose, oui."
Elle ne me regarde pas vraiment, toujours ce regard de côté. Je ne la comprends pas. J'aimerai bouger, mes membres sont engourdis.
"Vous avez ramené mon violoncelle.
— Comme tu l'as demandé.
— Merci."
Il est installé en face de moi. C'est bien. Je ne sais pas quoi dire à mère. Pourquoi est-elle ici en pleine journée, elle a bien d'autres choses à gérer.
" Tu as reçu du courrier."
Même ici, les serres me trouvent, s'agrippent à ma gorge et.
" Magdalena ? Tiens, prends-les, lis-les."
J'obéis, je les entrouvre, je sens qu'elle me regarde. J'attends qu'elle s'écarte. Mary, son concours s'est bien déroulé, Lily, avec James, elle revient de chez ses parents, Sirius et Remus cherche une moto de moldu. Qu'est-ce que je vais leur répondre, vais-je le faire ?
"C'est l'heure de tes soins."
Mère ouvre la porte à un magicomage, elle est déférente, cela ne lui ressemble pas. Alors que ce ne sont que des charlatans. Des potions et des baumes, encore et encore ! Ce n'est pas ce que je veux, je ne veux que ces fioles si belles, rouges comme des rubis, une rivière ardente qui.
"S'il-te-plaît Magdalena."
Comment ? S'il le faut, je consens, je bois. Qu'on me laisse, j'ai des choses à faire ! Mais on me manipule, on ne m'écoute pas et mère qui refuse de sortir, elle voit mes pansements putrides être changés, détourne à peine la tête quand l'assistante me débarrasse de mon attirail de nourrisson souillé de sang. C'est donc cela la médecine magique ! Qu'on me laisse jouer ! Le violoncelle n'est pas pour les faibles, je dois m'entraîner si je veux réussir mon audition. Pourquoi personne ne comprend un fait aussi basique ? Et maintenant le biberon, une tasse chaude fumante, délicieuse qui baigne mon visage, j'adore le rouge, c'est ma couleur favorite dorénavant, elle fait ressortir ma peau pâle et mes yeux noirs. Ma tête tombe en arrière.
"Nous avons rajouté un tranquillisant.
— Il faut absolument qu'elle se repose. Et qu'elle arrête d'enlever ses bandages, sinon les baumes ne feront pas effet.
— Elle dit qu'ils l'étouffent.
— Ils sont serrés, mais il le faut.
— Vous restez aussi cette nuit Madame Von Kaltstein ?
— Non je vais rentrer."
Oui, allez-vous en, vous êtes trop bruyante. Quelqu'un remonte la couverture sur moi. J'entrouve mes paupières, mère, elle enlève les lettres, pourtant je dois répondre.
"Dors, ma fille."
Je me sens mieux. Je me suis assise et j'écris à mes amis. Je ne pourrai pas vous rejoindre tout de suite. Un problème avec mon grand-père, l'Allemagne. Je viendrai, plus tard. Je ne pourrai pas répondre facilement aux lettres, alors ne vous inquiétez pas. Non, ne vous étonnez pas, moins tragique.
" Tu as l'air bien."
En plein après-midi. Cela devient une habitude.
"Je me sens mieux, mère."
Vaseuse et engourdie.
" Le Conservatoire m'a-t-il envoyé une réponse ?
— Non, pas encore.
— Ce n'est pas normal.
— Sois patiente, chaque chose en son temps."
C'est tellement facile à dire. Je n'ai pas envie de lui parler, la voir me fait de la peine, étrangement.
"Je vais me reposer un peu, je suis fatiguée.
— Bien.
— Désolée, vous venez me voir et je…
— Ne t'inquiète pas pour cela."
Elle sort un livre. Je tourne la tête sur le côté, ma chambre est blanche, sans personnalité. Les rideaux sont entrouverts. J'aimerai qu'on me laisse respirer. Quelqu'un a déposé des oeillets roses et blancs dans un vase. Il y a une carte, je reconnais la signature de grand-père.
"Pourquoi êtes-vous tous si inquiets ?
— Pardon ?
— Pourquoi ? Et répondez-moi franchement, empêcher le magicomage de me parler est une chose, me mentir...
— Tu es sous notre responsabilité Magdalena !
— C'est sûrement pour cela que père prend tant de soin à m'éviter !
— Il ne… Il a beaucoup de travail. Deux fois plus quand je suis ici.
— Désolée mais je peux me débrouiller. Rester couchée et me faire laver par une inconnue, ce n'est pas si difficile.
— Ton père a ses raisons ! Il n'aime pas être à l'hôpital et te voir ain…
— C'est bien pratique. Moi, j'adore les hôpitaux !
— Cesse tes offences, tu vas les regretter. Et repose toi, s'il-te-plaît.
— Je ne vois pas ce que je pourrai regretter maintenant, n'est-ce-pas mère ?
Mais elle refuse de me répondre. Il n'y a pas besoin. Elle n'a jamais passé autant de temps à Sainte-Mangouste. Je n'ai jamais eu besoin qu'on me porte pour aller aux toilettes. Je n'ai jamais eu de règles qui ne cesseront pas, de peau en lambeaux, de yeux croûtés, de lèvres fendues et sèches. Et père qui me dédaigne. Ils ne font que baisser les bras. J'ai envie de lui dire. Je veux que père vienne, je veux le voir et lui dire comme à vous. Je vais sortir. Vous verrez, j'irai en vacances et en septembre je serai au Conservatoire !
Mais je ne fais que tousser, à en étouffer. Mère m'agrippe. Jusqu'à cracher, imbiber son mouchoir de tout ce liquide noir et puant.
Je brûle, Je veux de l'eau. A boire ! Et glacée, j'ai froid et je n'ai rien pour me couvrir. J'ouvre les yeux, deux fentes, il fait noir. Il y a un bruit affreux. Je n'arrive pas à respirer, ça bloque, épais, dans ma gorge. Je tourne ma tête sur le côté, crache, pousse avec ma langue brûlée. Magma, odeur atroce.
"Magdalena !"
J'ouvre réellement mes yeux quand j'entends mère. Une lumière tamisée, légère comme un voile, l'éclaire. Elle passe un linge sur mon front, sur ma bouche.
"J'appelle le magicomage."
Restez. La porte claque. Qu'est-ce que je fais là ? Où est mon violoncelle ? Où est le Conservatoire ? Je devrais être au Conservatoire ! Pas dans mon lit ! Et depuis combien de temps Mory est-il magicomage ? Il ne me l'a jamais dit ! Je dois partir. Ma baguette, donnez-moi ma baguette !
Je ne peux pas bouger. Peur, je pue la peur. Ils rentrent. Mère et un autre bizarre, je reconnais le blason flou, Sainte-Mangouste, le Conservatoire !
" Je suis au Conservatoire !
— Elle a perdu l'esprit !
— C'est la fièvre Madame.
— Mais elle allait si bien il y a deux jours.
— Ca ira mieux, quand elle sera retombée."
Qui tombe ? Pas moi, je suis moi, je ne me laisse pas manger le bout du nez, je suis.
Il fait noir, J'entends un écho très loin. Quelqu'un qui respire. Qui a dû mal à respirer. Quelqu'un qui renifle. Ce n'est pas moi, je crois. Qui souffle fort. Quelqu'un qui sert ma main. Très fort. Je veux voir, pourquoi ça ne veut pas ? J'ouvre. Père. Père. Assis, la tête baissée, la main sur la mienne. L'autre qui essuie ses yeux. Il ne me voit pas, je ne vois plus, le noir revient. Je ne veux pas qu'il sache que je suis réveillée. Que fait-il ici ? On a besoin de lui au cabinet, qu'est-ce qui lui prend ? Il devrait partir. Il ne me lâche pas. Des pleurs, tout bas. Je ne veux pas entendre ! Pas comme ça. Pourquoi ? Il faut qu'il parte ! Sa main est chaude. Et il reste là, le souffle tremblant, il n'a jamais été ainsi.
J'aimerai le prendre dans mes bras, le rassurer, et qu'il embrasse mon front comme avant la maladie et le dégoût. Quand j'étais sa jolie petite fille, les joues fraîches, les yeux vifs, le corps potelé et sain. On ne revient pas en arrière. Mais il reste et je fais semblant de ne pas l'entendre, de ne pas le voir. D'être ailleurs et d'être paisible. De ne pas souffrir et de guérir. Je voudrai qu'il m'écoute, qu'il tende l'oreille et écoute la musique qui vient du couloir. Un air de violoncelle, il aimerait. Mais les notes sont trop basses, inaudibles pour lui. Il a toujours été comme cela. Et pourtant c'est si beau, il serait si apaisé si seulement.
Il saurait alors comme moi que les mensonges ne servent à rien, que les armures se fendent. Qu'il vaut mieux accepter la vérité pour ce qu'elle est. Arrêter ce rôle du méchant et m'empêcher de sombrer. J'entrouvre mes lèvres. Père.
Quand je me réveille, je suis seule, il n'y a rien. Voilà, il n'est jamais venu. J'aurai pourtant aimé que ce soit vrai. Comme avant.
"Veux-tu que je prévienne tes amis, qu'ils puissent venir te voir ?
— Non. Je ne veux pas qu'ils sachent mère.
— Bien. C'est ta décision. Tiens, ta potion."
Je suis à Sainte-Mangouste depuis plus de deux semaines, je crois. Nous sommes en août. Je n'ai répondu à aucune lettre. Demain, je ne me sens pas la force maintenant. La fièvre est un peu tombée. La brume m'entoure assez pour que je vois la bassine pleine de sang, ma peau bleue et les potions anesthésiantes. Je n'arrive plus à manger, juste boire. Ce sang animal qui me dégoûtait tant. Combien de temps cela va-t-il encore prendre ?
Je brosse de la main mes cheveux. Les tresses sont lâches et grasses. Je demanderai à ce qu'on me les lave. C'est humiliant, mais je dois subir et bientôt je. Je. J'ai vu mon visage dans le miroir ce matin. Je suis maigre, ma peau est tâchée, pourpre, ma bouche abîmée. Mes yeux veinés, incapables de pleurer. Alors je l'écoute, le violoncelle joue toujours de l'autre côté du mur, quel que soit l'heure, il joue. Parfois je crois qu'il s'arrête et il reprend, il n'abandonne pas Magdalena. Je l'entends plus fort maintenant, il berce mes rêves. J'ai envie de demander à mère si elle l'entend, mais à quoi bon ?
Le violoncelle me parle parfois. Il me dit que j'aimerai tant retourner à Poudlard. Au moins, ce soir de victoire où j'aurai pu l'embrasser. Sa peau rassurante, sa bouche pleine de senteurs, ses bras j'aurai dû les accepter. Je me serai attachée à lui, je ne serai pas perdue. Il m'aurait demandé de jouer quelque chose et c'aurait été le chant d'un cygne qui effleure une eau sélénite. Sur la plage, face aux pitreries de James, il aurait ri de ce jappement particulier, son corps aurait accepté les couleurs qu'offre le soleil et comme Lily, comme une vraie amoureuse, je n'aurai pas eu peur de le toucher. J'aurai dû lui dire qu'il me plaisait tant.
Je rougirai si je pouvais.
Je te sens. Il n'y a personne dans la chambre, tu es rentrée comme une reine. Nous sommes deux, tu aimes ça, n'est-ce pas ? Tu ris parce que j'ai cru t'échapper ? Tu as beau sans cesse chuchoter tes insanités, je suis la seule qui t'entende. Tais-toi ! Ferme là ! Laisse-moi en paix ! Un moment, rien qu'un moment !
Tu t'assures que la couverture soit bien mise, tu me bordes. Que d'attentions pour la toute petite chose que tu as faite de moi. Je ne t'en demande pas tant. Tu sais ce que je veux, mais c'est trop te demander. Tu n'es guère clémente, alors que j'apprenais si bien.
J'ai cru que ça n'arriverait pas. Tes yeux scrutateurs, ton visage fendu atroce regardaient enfin ailleurs. Mais tu reviens toujours vers ceux qui t'appartiennent. Tes ongles tapotaient toujours mon épaule. En rythme, je sentais et je savais, tu ne laisses personne au rebut. Tu danses, ouvres la porte, tends ton doigt tordu. J'entends le violoncelle plus fort. tu veilles à mes bons soins, satanée perverse. Mais tu peux me croire, je ne tendrai pas ma main, je ne t'implorerai pas. Je ferai comme je l'ai décidé.
Tu m'as rendu assez forte pour ça.
"La lettre, Magdalena, elle est arrivée."
Mère passe une main glacée sur mon front. Je sais qu'elle attend une réponse.
"Veux-tu que je te la lise ?"
J'ai la gorge qui grince. Pas maintenant, j'ai sommeil, pourtant j'ai tellement envie de savoir. Je l'ai attendue si longtemps. J'aurai voulu la lire seule, mais la chape rouge, la tache de sang dans mes yeux. J'implose en silence. Partout, mon corps suinte, il veut de l'aide. Et on nous délaisse. Je gémis, non.
"Plus tard ? Je comprends. je la laisse ici, alors. A côté de ton oreiller."
Elle a compris, c'est ma mère après tout.
"Je vais demander qu'ils t'apportent tes potions, ils m'insupportent, je ne comprends pas… Je reviens Magdalena, essaye de ne pas t'endormir, tant que je ne suis pas là. Ne t'endors pas, s'il-te-plaît."
"Qu'est-ce que vous faites ici ?
— Je viens la voir.
— Hans serait dans une rage folle si…
— S'il apprenait que je suis ici ? Il peut bien, mais je veillerai mon arrière-petite fille pendant qu'il n'est pas là.
— Ne le mettez pas en tort, il est…
— Tout ce qu'il vous restera. Mais, cela n'excuse rien, il pourrait rester ici, avec vous.
— Il est venu.
— Je sais. Ambros va venir aussi.
— Il m'a prévenu.
— Venez, allons boire un thé.
— Je ne veux pas la laisser.
— N'ayez crainte, ce n'est pas maintenant. Et vous avez besoin de vous reposer Andréa."
Je ne comprends rien. Autour de moi, disparaissent derrière le voile. J'ai froid, je n'arrive pas à respirer, pourquoi ne m'aident-ils pas ? Ils peuvent bien s'en moquer mais taisez-vous ! Ecoutez plutôt. Saint-Saëns, comme une caresse. Ils sortent, pourquoi refusent-ils ? Je suis si heureuse, Saint-Saëns, comment n'ai-je pas pu m'en rendre compte ? Je fixe le plafond obscur. La musique se rapproche, le violoncelle sait que je l'écoute. Il a compris, j'aimerai l'accompagner. Des jours que je n'ai pas joué. Je souris, je vais avoir droit à un concert pour moi toute seule, unique.
Tu as attendu qu'ils sortent pour me visiter. Mais je n'ai que faire de toi et de tes airs voraces. Tu ne pourras jamais empêcher cette musique. Tu veux que je souffre mais tu as ouvert la porte et le son est si clair ! Tu ne me nargueras plus longtemps.
Quelqu'un rentre. Mais ce n'est pas le violoncelle, non pas encore, trop loin.
"J'ai envoyé un hibou à ton père."
Un hibou ? Qu'est-ce qu'il va bien pouvoir en faire ? Ecoutez plutôt, mère. Ecoutez, plutôt, je ne veux pas être seule ! Ecoutez, vous l'entendez, non ? Bien sûr que oui ! Alors dites-lui d'arrêter ! J'ai compris maintenant, c'est à moi de jouer ! A moi ! Mais l'autre est là, à me prendre dans ses bras, tu ne pourras pas me retenir !
"Non, non, calme-toi Magdalena ! Ton père va arriver !"
Pourquoi est-elle si proche, pourquoi mère ne la repousse pas ? Elle pose sur ma bouche un Gallion et puis elle s'écarte, satisfaite, oui je sais, elle m'aime, à sa manière. Et mes parents n'ont jamais compris cela. Moi, je te hais et tu sais je n'en ai rien à faire que toi et le violoncelle soyez les faces d'une même pièce. Il n'y aura pas de fleuve à traverser. Je te jetterai la pièce au visage si je le pouvais. Tout est si clair maintenant.
Ne fais pas l'offensée, tu sais que tu as gagné. Le violoncelle est fort, si proche. Pourquoi mère refuse d'écouter ? Pourquoi pleure-t-elle ?!
" Je sors, je reviens."
Elle fuit, ils fuient tous, ils m'esquivent depuis si longtemps. Il n'y a que toi qui me soit restée fidèle. Mon amie si semblable à moi, les même traits, le même regard, le même corps décharné et ces cheveux noirs ! J'étais là, en quelque sorte je n'ai jamais réussi à te laisser partir. Nous sommes des soeurs, tu as pourri en moi. Alors que tu ne rêvais que de sortir et de valser, aérienne. Vas-y je te libère.
Mère revient, ne lui fais plus peur, cesses ta mauvaise tête, regarde je prends le gallion, mais dis-lui de jouer plus fort, de tout son coeur, qu'ils l'entendent enfin ! Pourquoi mère reste-elle à la porte ?
" Les crises vont revenir. Il faut que vous soyez prêts. Où est votre mari ?
— Il arrive, mais ne parlez pas devant elle, elle…
— C'est fini Madame Von Kaltstein, elle n'est déjà plus là. Nous en avons parlé, vous vous rappelez ?"
A qui parle-t-elle ? Dis-le moi, toi et ton sourire sardonique ! Le violoncelle joue à mon oreille, il n'est pas encore dans la chambre. Il m'empêche de les comprendre, il est bienveillant. Mère, elle pleure. Pas une minauderie, des sanglots désespérés. Qu'est-ce qu'elle a ? Elle m'indispose, j'ai besoin de me concentrer. Je ne peux plus m'occuper d'elle, désolée. Père n'est jamais là quand on a besoin de lui. Je suis lasse, laissez-moi tous, vous ne faites que jacasser sans écouter. Et moi j'ai besoin de calme.
Bientôt le violoncelle sera dans la chambre et je veux être tout à lui, pleinement. Et puis je me lèverai, je porterai ma belle robe longue et brodée, la nouvelle qui me va à ravir, je prendrai mon violoncelle et nous jouerons tous ensemble.
Silence. Pas un bruit, pas un son autre que ma respiration. Où sont-ils passés ? Il fait nuit mais tout reste nimbé de sang, je ne suis plus qu'une étrange sangsue dépecée. Un monstre. J'ai l'impression de sortir d'un long cauchemar, mon corps est moite de sang et de sueur. Et cette musique, elle était réelle, elle sonnait si juste. Mais qui peut bien jouer dans un hôpital ? Et puis l'autre, mauvaise et impatiente. Je me relève, je me dégage des draps, j'ai besoin de respirer, on ne peut pas dans cette chambre, confinée, étriquée, une cage, il n'y a que des mensonges et de la douleur ici. Et puis, la solitude.
Je pose mes pieds par terre. Le sol froid se répand dans mon corps et chasse la fièvre. Je suis debout. Maintenant, oui. Il joue les premières notes. Craintives, désireuses, elles m'appellent. Je vais vers la porte. Je remarque père, affalé dans un fauteuil dans un recoin. Pourquoi est-il ici ? Il remplace mère. Il a l'air éreinté, sa couverture a glissé, je pourrai la remettre sur ses épaules mais je ne peux pas. Je le regarde encore un peu, la musique se rapproche, avance dans le couloir, résonne. J'arrive.
Mon violoncelle reste inerte, je ne le prends pas, il ne me servira plus. J'appose un baiser sur ma main et le touche. Dans mon autre main, le Gallion. Tu me l'as donné et finalement je le trouve unique, il brille dans la pénombre, je referme mes doigts dessus. Je ne t'aurai pas cru capable de faire un tel cadeau. J'en prendrai soin.
Toi, tu restes dans le lit, tu trembles mais tu souris. A côté de ton oreiller, la lettre du Conservatoire. Je ne saurai jamais, alors. Je connais la vérité, cela me suffit. J'ai tout réussi comme je me l'étais jurée. Je regarde autour de moi, c'est paisible, plus que je ne l'aurai cru, même l'odeur de la maladie s'estompe. Il n'y a plus de sang pour me voiler la réalité. Je regarde le dos de mes mains, la peau est blanche, plus de cicatrices monstrueuses. J'inspire fort. Tu me fais signe d'y aller. Tu veux te reposer, je comprends. Tu es lasse d'attendre, ton jeu est fini. Tu baisses tes paupières mauves et puis tu arrêtes de respirer. Tes yeux sont comme des perles noires cachées dans le creux des coquillages.
Ca y est il est derrière la porte. Je me colle au battant. J'aimerai que Sirius l'entende au moins une fois. Mais il appartient à un autre monde. Et je ne suis plus la gamine immature qui lui a plu. Je suis devenue meilleure et il le deviendra aussi. ce sera quelqu'un de bien. Et il aura une belle et longue vie. Comme la mienne. La musique est si forte. Juste derrière la porte. Je pose ma main sur la poignée, pose le Gallion sur ma langue.
Je me retourne une dernière fois, père dort profondément. Mère aussi dort. Tous dorment profondément et ils ne s'apercevront pas que je me suis enfuie. J'ai un peu de peine pour eux, ils ne comprendront pas pourquoi elle m'a remplacée et pourquoi je n'ai jamais voulu qu'on me prenne la main. Ils ne sauront jamais que je le regrette.
J'ouvre la porte. La musique est partout et le violoncelle, une larme qui coule sur ma joue, tout doucement.
