Les yeux rivés sur lui, elle resta muette. Les paroles de Castle avaient déclenchées en elle un véritable vent de panique. Son cœur battait à présent tellement fort dans sa poitrine qu'elle avait l'impression qu'il allait en sortir. Ses mains se mirent à trembler sans qu'elle puisse les contrôler, tant et si bien qu'elle dut poser sa bière sur la table basse devant elle afin de ne pas la renverser. Elle avait du mal à respirer. Mais dans le même temps, les questions se bousculaient dans sa tête. Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu'il parlait de ça ? Maintenant ? Après tout, ils passaient une bonne soirée, à discuter tranquillement, entre amis. Pourquoi est-ce que subitement, il venait tout gâcher avec ses questions ? La colère commença alors à prendre le pas sur la panique. De quel droit se permettait-il... ? De quel droit osait-il... ? Elle ne trouvait même pas les mots. Il n'avait pas le droit de la mettre au pied du mur ! Il n'avait pas le droit de la forcer à faire face à ses sentiments ! Elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas ! Elle avait l'impression d'être comme un animal pris au piège, incapable de trouver une issue de secours pour se sortir de ce mauvais pas, et elle n'aimait pas ça. Alors, elle se força à prendre une grande inspiration, afin de calmer les battements de son cœur, de reprendre le contrôle d'elle-même. Il lui fallut quelques minutes pour y parvenir. Elle commença alors à analyser la situation de manière rationnelle. « Est-ce vraiment tout ce que nous sommes ? », venait-il de lui demander. Au fond d'elle-même, elle connaissait la réponse à cette question. Oui, Castle était son partenaire, et sûrement le meilleur qu'elle ait eu depuis le début de sa carrière. Mais il était bien plus que cela. Peu à peu, il était aussi devenu son ami, son meilleur ami. Présent à chaque fois qu'elle en avait eu besoin. Toujours prêt à l'écouter et à l'épauler. À bien y réfléchir, il avait fait bien plus pour elle que n'importe lequel de ses différents petits-amis. Sorenson pensait qu'elle le suivrait aveuglément à l'autre bout du pays, sans même se soucier de ce qu'elle voulait vraiment. Demming avait voulu faire évoluer leur relation bien plus vite qu'elle ne le souhaitait. Quant à Josh...c'était Josh. Un médecin imbu de sa personne, qui pensait que son travail était bien plus important que celui de Kate, et qu'elle devait être à sa disposition dès qu'il daignait enfin revenir d'une énième mission humanitaire. Comme ce soir. Rentré la veille, il n'avait pas accepté le fait qu'elle fasse passer ses amis avant lui.

Castle n'était pas comme eux. Il avait toujours été prévenant, attentif, attentionné, et respectueux de chacun de ses souhaits. Une seule fois, il avait franchi les limites. C'était lorsqu' il avait réouvert le dossier du meurtre de sa mère alors qu'elle lui avait ordonné de ne pas le faire. À cette époque, sa curiosité naturelle d'écrivain avait été la plus forte, et il n'avait pas vraiment pris la mesure de ce dans quoi il la forçait à se replonger en faisant cela. Mais finalement, il avait pris conscience de son erreur, et il s'était excusé. Simplement. Sans chercher à justifier, expliquer, comme l'auraient fait la plupart des autres hommes. Et ça avait suffi pour qu'elle lui pardonne et qu'elle le laisse reprendre sa place à ses côtés au poste.

Oui, Castle était différent. En 2 ans, elle avait peu à peu découvert l'homme qui se cachait derrière l'écrivain. Elle savait aujourd'hui qu'au-delà de l'incorrigible playboy égocentrique et insouciant qui faisait la une des magazines, il y avait en réalité un père responsable et attentionné, un fils aimant, un homme prévenant et empli de sollicitude, prêt à tout pour protéger et soutenir les gens qui lui étaient chers. Et elle avait fini non seulement par apprécier cet homme, mais aussi par s'attacher à lui. Il avait pris une place importante dans sa vie, bien plus que celle d'un simple partenaire.

Il avait raison. Il était là, à ses côtés, et elle refusait de le voir, tout comme elle refusait d'admettre les sentiments qu'elle éprouvait réellement pour lui. Parce qu'elle était terrifiée. Parce qu'elle savait que si elle ouvrait les yeux, si elle laissait Castle entrer dans sa vie, elle ne pourrait pas faire comme avec Josh. Elle ne pourrait pas garder un pied en dehors de leur relation pour se protéger. Castle ne faisait pas les choses à moitié. Les demi-mesures n'étaient pas possibles avec lui. C'était tout ou rien.

Mais...Et si ce « tout » en valait la peine ? Parce même si elle était morte de peur, le pire qui puisse lui arriver, c'était de se retourner un jour sur le passé et de se dire « Si seulement ». Non, elle ne voulait rien regretter. Alors ce soir, il était peut-être temps de jouer enfin cartes sur table. Gina et Josh étaient au tapis. Il avait commencé la partie. Et c'était maintenant à son tour de relancer. C'est pourquoi, sans plus réfléchir, elle affronta son regard et se lança :

- Ok, c'est bon. Vous avez raison, Castle. Je l'admets. Nous sommes plus que des partenaires. Vous êtes plus que ça. Vous êtes aussi mon ami et...je tiens à vous...vraiment...beaucoup. Voilà. C'est juste ...c'est juste que...ça me terrifie, Rick !

L'observant depuis quelques minutes, il avait vu défiler, sur son visage et dans ses yeux, différentes expressions. Et grâce à elles, il avait pu suivre pas à pas le cheminement de ses pensées, jusqu'à cet aveu tant attendu. Mais alors qu'il aurait dû se réjouir qu'elle admette enfin avoir des sentiments à son égard, il se sentit totalement désemparé face aux larmes qu'il voyait dans ses yeux à cet instant, signe d'une détresse profonde, et son cœur se serra.

- Pourquoi, Kate ? Qu'est-ce qui vous fait peur à ce point ?

- Ce que je ressens pour vous, c''est...tellement...fort ! Dit-elle en lui regardant dans les yeux. Je n'ai jamais ressenti ça. Pour personne. En dehors de mes parents. Alors je me dis que si je vous laisse faire partie de ma vie, et qu'il vous arrive quelque chose, je...Ce que j'ai vécu après la mort de ma mère…perdre quelqu'un que j'aime…je ne pourrais pas revivre ça, Rick, pas encore ! Cette fois, je ne m'en remettrais pas ! Lâcha-t-elle, tandis que les larmes, passant la barrière de ses cils, commençaient à glisser le long de ses joues.

- Oh, Kate ! Murmura-t-il d'une voix rendue rauque par l'émotion en se rapprochant d'elle.

Il tendit la main, la posa sur une de ses joues, et du pouce, dans un geste d'une infinie tendresse, arrêta la course des larmes avant que celles-ci n'atteignent le menton de Beckett. Kate appuya sa joue contre sa paume, comme pour mieux sentir la chaleur de cette douce caresse, tandis que du dos la main, elle essuyait les larmes sur son autre joue. On aurait dit une enfant apeurée, et Castle, comme il l'avait fait si souvent pour Alexis lorsqu'elle était petite, ressentit le besoin irrépressible de la consoler.

- Viens par-là, dit-il en l'attirant tout contre lui, le tutoiement lui venant naturellement.

Elle ne lui opposa aucune résistance, se lovant même dans ses bras et posant sa joue contre sa poitrine, comme si elle voulait écouter les battements de son cœur.

- Kate, je te promets qu'il ne m'arrivera rien, murmura-t-il en caressant d'une main ses cheveux, et de l'autre son dos.

Ce faisant, il sentit combien elle était tendue. Et il ne supportait pas de la voir comme ça. Il fallait qu'il fasse quelque chose.

- Si ça peut te rassurer, saches que je passe mes journées avec la meilleure flic de New-York. Et on a un deal, elle et moi : elle assure mes arrières et j'assure les siens.

Contre sa poitrine, il la sentit sourire. Convaincu que son humour était sa meilleure arme pour la détendre, il poursuivit.

- Si tu veux, je peux te donner son numéro de téléphone. Comme cela, tu pourras lui expliquer à quel point tu tiens à moi. Et je t'autorise même à la menacer de lui mettre une balle entre les deux yeux si elle faillit un jour à sa mission.

- Tu crois que c'est possible ? Murmura-t-elle, adoptant elle aussi le tutoiement.

- Quoi donc, que tu la menaces ? Bien sûr ! Tu l'as bien fait avec moi ! Plusieurs fois ! Et crois-moi, c'était…terrifiant !

Elle se mit à rire doucement, signe que la stratégie de Castle fonctionnait.

- Mais non, idiot ! Qu'elle « faillisse à sa mission », comme tu le dit si bien. Après tout, elle ne peut pas tout maîtriser.

- Aucun risque, affirma-t-il. Je te l'ai dit. C'est la meilleure. Et on forme une bonne équipe nous deux.

- C'est vrai, ça me reviens…Hooch ! Dit-elle en quittant le refuge de ses bras pour le regarder, un petit sourire aux lèvres et une lueur de moquerie dans le regard.

Il grimaça, faussement vexé, ce qui la fit rire, à nouveau. Il aimait entendre son rire. Il sourit. Il était content. La voir plaisanter signifiait qu'il avait réussi. Elle semblait plus apaisée et détendue.

Il passa une mèche de cheveux derrière son oreille, dégageant ainsi l'ovale parfait de son visage, de sorte qu'il puisse en détailler chacun des traits, comme s'il voulait les graver dans sa mémoire. Puis il lui prit les mains, comme pour donner plus de poids aux paroles qui allaient suivre.

- Kate, depuis un peu plus de 2 ans, tous les jours, ou presque, je mets ma vie entre tes mains, sans la moindre hésitation. Il faut que tu saches que je ne me suis jamais senti aussi en sécurité auprès de quelqu'un d'autre, et ce malgré tous les dangers auxquels nous avons du faire face. Pas parce que tu es flic. Mais parce que j'ai une confiance aveugle en toi, en nous, et en ce que nous sommes. Et pendant tout ce temps, j'ai été là, à attendre que tu ouvres les yeux. Pour voir que j'étais là pour toi seule. Si tous les matins, je t'apporte ton café, c'est pour voir un sourire illuminer ton visage, parce que je crois que tu es la personne…la plus remarquable…la plus frustrante…exaltante…et la plus exaspérante que j'ai jamais connu. Et je t'aime, Kate ! Comme je n'ai jamais aimé avant. Je sais tout ce que tu as traversé, et combien tu t'es battu pour surmonter toutes ces épreuves. Tu crois vraiment que je prendrais le risque de te faire revivre ça ? Jamais! Et encore moins après ce que tu viens de me dire. Alors…j'espère que tu es sûre de toi, parce que…je te promets que tu n'es pas prête à être débarrassé de moi !

C'était sans aucun doute la plus belle déclaration d'amour que Kate n'ait jamais entendu de sa vie. Mais en même temps, de la part d'un écrivain, à quoi d'autre pouvait-elle s'attendre ? Très émue, elle se contenta simplement de lui répondre :

- J'ai toujours peur, Rick. Mais…je n'ai aucune envie de me débarrasser de toi ! Alors oui, je suis sûre !

- Content de l'entendre! Sourit-il.

Ils restèrent un instant à se regarder, le sourire aux lèvres, les yeux dans les yeux, mains dans les mains, jusqu'à ce que Kate demande :

- Et…qu'est-ce qui se passe, maintenant?

- Tu veux parler de là, tout de suite ? ou de projets plus…disons…à moyen terme ? demanda-t-il.

- Les deux.

- Je vais te dire ce qui va se passer maintenant, murmura-t-il. Je vais faire ce que je meurs d'envie de faire depuis longtemps.

Il prit alors son visage dans ses mains, et lentement, s'approcha d'elle, jusqu'à poser ses lèvres sur les siennes. D'abord timide, léger comme une plume, ce baiser s'intensifia rapidement. Les souffles se mêlèrent, les lèvres se dévorèrent, les langues se cherchèrent, se trouvèrent, et entamèrent alors une danse tour à tour endiablée, sensuelle et langoureuse. Les mains se joignirent à la partie, partirent à la découverte des corps, les frôlant, les caressant, les cajolant, les dorlotant, arrachant au passage des gémissements de plaisir. Quelques minutes plus tard, allongés sur le canapé, les jambes entremêlées, à bout de souffle, ils se séparèrent, presque à contre coeur. Et les yeux fermés, front contre front, ils laissèrent à leurs cœurs le temps nécessaire pour retrouver un rythme normal. Quand ce fut fait, Castle reprit la parole :

- Et…pour le reste…c'est à toi de décider. De me dire comment tu vois les choses. On prendra le temps qu'il faut, qu'il te faut, pour que tu te sentes à l'aise avec tout ça... toi, moi, les gars, le boulot, la famille…Moi, tant que je peux continuer à faire ça...et ça...et ça..., dit-il en déposant tour à tout un baiser sur sa joue, son front, son nez, et surtout ça...en s'emparant de ses lèvres pour un baiser plus...viril, je me fiche du reste.

- Je pense qu'on devrait trouver le moyen de continuer à te satisfaire, répliqua-t-elle en riant sous les assauts gourmands de son compagnon, pour le plus grand bonheur de ce dernier.

Sans dire un mot, ils profitèrent un instant du moment présent, simplement. Toujours allongés sur le canapé, Castle était sur le dos, les bras autour de Kate, en profitant pour la caresser doucement. Kate était lovée contre lui, la tête à nouveau posée contre sa poitrine. Il entendit la jeune femme murmurer :

- Castle, il faut que je te dise quelque chose.

- Quoi ?

Elle releva légèrement la tête, posa les mains sur la poitrine de son compagnon, et, le menton sur celles-çi, elle poursuivit :

- Tu te souviens quand tu es parti passer l'été dans les Hamptons avec Gina ?

- Oh que oui, que je m'en souviens ! Sourit-il. Grosse erreur !

- Tu n'as pas idée ! Attends la suite. En fait, juste avant que ton ex-femme ne débarque au poste, j'allais te dire que je...je venais juste de rompre avec Demming parce que...j'avais décidé de nous laisser une chance et d'accepter ton invitation.

Sous le choc de la nouvelle, il redressa la tête.

- Quoi ? T'es sérieuse ?

- Mm, Mm, acquiesça-t-elle.

Dépité, il se cacha le visage avec les mains, comme pour ne pas voir le gâchis.

- Tout ce temps perdu ! L'entendit-elle murmurer.

Puis il se reprit. Il posa ses mains sur les joues de la jeune femme, et, les yeux dans les yeux, lui dit :

- Je te promets qu'à partir d'aujourd'hui, tu es la seule femme qui mettra les pieds dans cette maison ! Enfin, en dehors de Mère et Alexis, se reprit-il. Marché conclu ?

- Marché conclu, répondit-elle en l'embrassant et en reprenant sa position initiale, la tête contre sa poitrine.

Quelques minutes passèrent. Ils furent sortis de leur petite bulle par le bruit de la trappe du bar qu'on ouvrait. Redressant la tête à l'unisson, ils aperçurent Brian, arrêté à moitié escalier, qui, jetant un regard dans leur direction, et les voyant tous les deux enlacés sur le canapé, détourna aussitôt le regard, gêné de s'immiscer dans leur intimité.

- Désolé de vous déranger, commença-t-il après s'être raclé la gorge, mais...patron, il n'y a plus de clients, le ménage et la caisse sont faits et...je n'ai plus qu'à fermer...

Castle et Beckett se regardèrent, surpris. Ils ne s'étaient même pas rendu compte de tout le temps qui semblait s'être écoulé depuis qu'ils étaient descendus dans le bureau.

- Pas envie de bouger, lui murmura Beckett.

- Moi non plus, grimaça-t-il à son tour.

Il se retourna alors vers le serveur.

- OK. C'est bon, Brian. Merci. Tu n'as qu'à y aller. Nous, on va rester là encore un petit moment. Ferme tout, j'ai mon trousseau de clés. Et...Rentre bien.

- D'accord. Bonne soirée...à vous deux.

- Bonne soirée, répondirent Castle et Beckett à l'unisson, alors que Brian refermait déjà la trappe.

Kate se réinstalla confortablement dans les bras de Castle, et soupira d'aise.

- Je suis bien, là. Je pourrais y rester des heures.

- Et moi donc ! Répliqua Castle en soupirant d'aise à son tour. D'ailleurs, qu'est-ce qui nous en empêche ? On est samedi soir. Demain, on ne travaille pas, et...je n'ai pas envie de me retrouver dans mon grand lit, au loft, seul. On pourrait rester là, toute la nuit. Qu'est-ce que tu en penses ?

- Ça ne te dérange pas ?

- Aucun problème ! Affirma-t-il. Et puis, je connais bien le patron. Il ne dira rien.

Il la sentit sourire contre lui.

- Tu sais quoi ? Je vais juste envoyer un message à Alexis pour qu'elle ne s'inquiète pas et...

Il se redressa légèrement, avant de reprendre :

- Je t'ai dit que ce magnifique canapé était convertible ? Donc, si tu acceptes de quitter mes bras deux minutes, le temps que je fasse le lit, après on pourra...

Kate s'était crispée dès qu'elle l'avait entendu avait prononcé le mot « lit ». Certes, elle était sûre d'elle et de ses sentiments. Elle se sentait très bien à cet instant dans les bras de Rick, et n'avait aucune envie, elle non plus, de rentrer chez elle, mais de là à se retrouver dans un lit avec lui…elle n'était pas pour autant prête à…sauter le pas...si vite. Mais c'était sans compter sur la perspicacité de Castle. Il avait senti sa réticence, et aussitôt, il la tranquillisa :

- Hey, hey, dit-il d'une voix douce en lui caressant le dos. Je t'ai dit tout à l'heure qu'on prendrait le temps. Alors...je ne vais pas te sauter dessus, Kate. Tu sais, dans un lit, on peut aussi juste se faire des câlins ! J'adore les câlins ! Sourit-il.

C'est ainsi qu'au petit matin, après avoir passé des heures à discuter tranquillement tout en se cajolant mutuellement, elle s'endormit dans les bras de Rick en se disant que ce soir, elle venait de disputer la partie de poker la plus difficile de sa vie, et contre l'adversaire le plus coriace qui soit, à savoir elle-même. Mais elle ne pouvait pas se coucher. L'enjeu était trop important. Il s'agissait de sa vie, ou plus exactement de l'homme de sa vie. Et elle venait de remporter la mise.