Sauron a été chassé de Dol Guldur, le mal s'en est allé ! Ou en tout cas, c'est ce qui se murmurait dans les halls de Thranduil. Lui-même n'en était pas convaincu. Pour l'avoir combattu, il savait que le mal ne serait pas si facile à vaincre. Les araignées n'avaient pas quitté son royaume. Plus repoussantes et plus nombreuses chaque jour, elles arpentaient quasiment librement la Forêt Noire. Pour un nid détruit, deux autres étaient construits.

Thranduil ne se faisait aucune illusion. Il avait triplé les patrouilles aux frontières. Aucun elfe ne pouvait plus sortir seul. Les voyages ne se faisaient qu'avec son accord exprès. Ce n'était pas une grande contrainte, les elfes des bois n'ayant jamais été férus de voyage.

Assis sur son trône majestueux, le roi restait plongé dans ses pensées. Les nains d'Erebor, dirigés par Thorin, n'aideraient personne. Ils s'étaient reclus derrière leurs murs et s'employaient avec ardeur à restaurer leur puissance d'antan. Voilà cinq années que Smaug était tombé. Les séquelles n'avaient pas pour autant été effacées. La rancune laissait autant de traces que la guerre.

Un elfe vêtu d'une armure s'avança vers le trône, une expression inquiète sur son beau visage coiffé d'un heaume maculé de boue. C'était le nouveau capitaine des gardes, nommé à son retour d'Erebor. Finien s'inclina devant le trône, ses cheveux bruns cascadant de ses épaules. Il revenait d'une patrouille et Thranduil sentit que les nouvelles n'étaient pas bonnes.

Le roi esquissa un vague geste de la main.

« Nous avons détruits deux nids, Sire. Les œufs ont été brulés comme les cadavres des bêtes. »

Le capitaine Finien laissa Thranduil se réjouir de ces nouvelles : la mission avait été couronnée de succès. Cependant, le roi connaissait bien ce soldat qui le servait depuis sept cent ans. Plus âgé et plus consensuel que Tauriel, il avait moins l'esprit d'initiative et cela avait freiné sa carrière.

« Nous avons perdu deux elfes, poursuivit l'elfe avec dépit. L'un est mort, l'autre a été pris. Il a été blessé mais nous ignorons si ces blessures étaient fatales. »

Thranduil fronça les sourcils. Depuis quatre ans que les raids des orques et des araignées avaient repris, ils capturaient des elfes et ne se contentaient plus de seulement les tuer. Le roi avait déjà décidé de couper court à toute tentative de rançon. Depuis les enlèvements, Thranduil avait réorganisé ses troupes. Aucun elfe n'en savait davantage que ce qui était strictement nécessaire à sa mission, de manière à éviter que des secrets militaires ne leurs soient arrachés sous la torture. Cela ne suffisait pas : ses soldats craignaient de partir en patrouilles et d'être capturés.

« Vous pouvez vous retirer. »

Finien ne s'attarda pas : il s'inclina une dernière fois et tourna les talons, laissant derrière lui un Thranduil en proie au doute.

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L'elfe hurla. Débarrassé de son armure et de ses vêtements, sa peau nue était offerte à son tortionnaire sans rien pour le protéger. Le fer chauffé au rouge s'approcha encore.

Les premiers essais échouèrent : les elfes prisonniers moururent sous la torturent ou se transformèrent en orques, leurs yeux devenus jaunes et la haine au fond de leurs pupilles ne permettant pas une tentative d'infiltration.

Le roi sorcier d'Angmar mit dix ans pour arriver à exécuter le plan de son Maître. Dix ans pour arriver à ce qu'un prisonnier leur soit acquis corps et âme tout en conservant son beau visage d'elfe, à peine marqué d'une ou deux cicatrices laissées par la torture. Ses blessures n'étaient pas encore refermées. Elles le faisaient souffrir et il appréciait cette douleur. Elle lui rappelait par quoi il était passé, ce qui avait fait qu'il n'était plus le faible elfe implorant d'aller aux portes de Mandhos mais le fier guerrier prêt à en découdre au service du Seigneur des Ténèbres.

Il se tenait, raide, couvert par une cape d'elfe grise, un bras entourant son ventre lacéré couvert d'hématomes. Ses cheveux longs étaient salis par des mois de captivités, emmêlés. Son visage émacié aux traits tirés n'avait plus rien de commun avec celui qu'il arborait lorsqu'il avait quitté les Halls de Thranduil.

Pourtant, ses yeux clairs étincelaient d'assurance et d'arrogance alors qu'il faisait face au Roi Sorcier. On pouvait presque deviner la haine derrière son beau visage, cette haine propre aux orques qui leur donnait envie de détruire toute vie sur les terres du milieu.

L'elfe esquissa un sourire satisfait. Il savait ce qui l'attendait : cacher ce qu'il était sous des dehors d'elfe survivant de l'horreur et frapper au cœur l'une des trois forteresses des elfes. La mission de sa vie ! Sauron lui avait promis gloire et richesse s'il y parvenait.

L'elfe s'inclina devant son Maître.

Ne restait plus qu'à régler les derniers détails.

Les hurlements dans les geôles ne cessaient pas.

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« Je ne peux aller plus loin ! » souffla un elfe.

Il s'effondra dans l'herbe de la forêt, toussant et crachotant, incapable de respirer convenablement. Des blessures profondes sur ses côtes l'empêchaient de prendre de longues inspirations.

Un autre elfe l'attrapa par les épaules et le remis sur pieds. Lui non plus n'étaient pas sorti indemne de son emprisonnement dans la terrible forteresse de Dol Guldur. Trois autres soldats trainaient derrière eux, s'aidant mutuellement pour continuer à avancer.

C'était la deuxième fois qu'ils s'arrêtaient depuis leur évasion des geôles du Roi Sorcier. Cette fois, ils ne pourraient aller plus loin, aucun d'eux ne serait capable de marcher encore longtemps. S'organiser pour survivre à la nuit fut leur priorité : les araignées rodaient et les orques avaient repris leurs raids, de plus en plus profondément dans la forêt.

Les trois les moins blessés aidèrent à monter les autres en haut d'un arbre. Ils restèrent dans les branches les plus hautes, frissonnant sous la fièvre davantage que sous le temps glacial de l'hiver. Le peu de vêtements qu'ils portaient encore sur le dos était à l'état de lambeaux insuffisants pour bander leurs plaies. Ils se servirent des feuilles à la place.

S'ils s'étaient mis d'accord pour faire des tours de garde, l'épuisement les emportèrent tous dans un sommeil troublé hanté par des cauchemars. Seuls les ordres du Roi Sorcier les gardèrent en vie cette nuit-là. Les araignées ne les attaquèrent pas.

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« Sire ! »

Le capitaine de ses gardes surprit Thranduil, penché sur l'étude d'une carte du Nord des Terres du Milieu. Les yeux gris du roi se relevèrent et il cessa sa conversation avec ses conseillers.

« Des prisonniers se sont échappés de Dol Guldur ! Cinq elfes, capturés au cours des trois dernières années ! »

La joie se peignit sur le visage de Thranduil. Les bonnes nouvelles arrivaient trop rarement, ces derniers temps. Il pressa son capitaine d'en dire davantage.

« Tous sont sérieusement blessés, précisa Finien. Leurs vies ne sont pas en danger ! La patrouille a envoyé un éclaireur, les autres seront de retour d'ici une heure. J'ai envoyé des soldats leur ouvrir le chemin. »

Lorsque les elfes s'approchèrent des Halls de la Forêt Noire, la rumeur s'était déjà propagée partout dans le royaume. Thranduil se tenait dans le soleil devant les siens, les yeux rivés sur le chemin. Les bruits de sabots sur la pierre de la route se faisaient entendre depuis un certain temps, lents et rythmés. Les soldats surgirent de l'obscurité tout à coup, portant des civières confectionnées avec leurs capes et des branchages.

Les guérisseurs dépassèrent Thranduil et se postèrent à côté des blessés. Deux seulement étaient conscients. Les autres restèrent inconscients durant tout le trajet, les bandages blancs teintés de sang tranchant avec leur peau bleuie sous les coups.

Thranduil félicita en personne les soldats.

Le soir même, quand les guérisseurs lui donnèrent l'autorisation, Thranduil rendit visite aux cinq courageux soldats qui avaient survécu à des semaines de captivité et avaient gardé assez d'énergie pour s'enfuir.

Ce soir-là, le dîner se transforma en festin à la gloire des survivants. Le vin coula à flot et Thranduil mena la soirée comme personne. A sa droite et à sa gauche, les soldats de l'escouade, vainqueur d'araignées soudainement timorées, furent mis aux honneurs.