Deux années passèrent. Les blessures guérirent. Des cinq elfes, deux furent trop mutilés pour encore tenir une épée.

Silnarën devint serviteur au palais de Thranduil. L'abandon de l'épée lui fut à la fois doux en ce qu'il restait aux côtés de son épouse et de leur jeune fils et amer en ce que ses cicatrices et ses deux doigts en moins étaient un rappel incessant de ces souffrances. Sa famille n'avait pas totalement apaisé son esprit. Il ne parla jamais de ce qu'il avait vécu.

Nerdaël devint un précepteur. Ses blessures lui avaient laissé une boiterie persistante qui s'accentuait par temps froid. Ses mains n'avaient plus leur force mais restaient bien suffisantes pour apprendre aux jeunes elfes à tenir un arc. Cavalier émérite, il s'occupait également des chevaux avec un talent indéniable. Il lui arrivait de disparaitre des jours d'affilés. Personne ne savait où il allait ni avec qui.

Des trois qui purent manier une épée, un y renonça. Turlion entra dans la garde royale, protecteur de Thranduil. Son regard restait hanté par la torture et personne ne savait s'il saurait tirer son épée pour protéger son roi. Son poste était surtout honorifique et les épreuves passées lui avaient apporté l'admiration et le respect de tous. Il tenait surtout lieu d'écuyer à Thranduil, s'occupant de ses armes et de ses chevaux. En l'absence de guerre ouverte, cela impliquait surtout de s'assurer que tout était prêt pour la chasse.

Cyriel reprit son poste dans les patrouilles six mois après son retour. Ses yeux brillaient d'une soif de vengeance qui inquiétait sa sœur. Sa rage au combat n'avait d'égale que son habilité avec son épée fine. Il passait tout son temps libre à s'entrainer et avait acquis en quelques mois une réputation de fermeté non usurpée. Des cinq, encore régulièrement invités à la table du roi, Thranduil était le plus proche de Cyriel. Son visage marqué de deux cicatrices qui le défiguraient, sa colère contre le monde entier et sa soif de vengeance lui semblaient tellement familières !

Dilnis, seule femme elfe à être revenue vivante de Dol Guldur, resta alitée dans les infirmeries du palais trois mois entiers. Thranduil passa la voir chaque semaine au cours de cette longue convalescence. Pendant un temps, il craignit de la voir prendre la mer vers les Terres Immortelles. Mais elle avait tenu bon. Peu à peu, elle avait repris le dessus et avait multiplié les exercices de rééducation. Au bout d'un an, elle avait revêtu son armure d'éclaireur, comme pour se prouver à elle-même qu'elle n'avait rien perdu au cours de sa captivité. Puis elle ne l'avait plus enlevée. Elle avait retrouvé sa place dans les patrouilles et tailladait les araignées avec plus de férocité qu'aucun autre elfe.

Les elfes continuaient de disparaitre au cours des patrouilles. Peu mais assez pour inquiéter profondément Thranduil. Le sort des siens le tourmentait terriblement. L'idée que ses sujets croupissent dans les geôles de Dol Guldur lui avait fait imaginer plusieurs fois un assaut contre la forteresse. La sagesse le servait quand la colère l'aveuglait : il ne mènerait pas plus ses elfes contre le Roi Sorcier d'Angmar que contre Smaug lors de la chute d'Erebor. Il n'y avait aucun espoir de victoire !

Tous ses conseillers rejoignaient son point de vue : la guerre grondait et il ne pourrait rien faire contre elle. Elle arriverait à ses portes sous peu. Thranduil le redoutait. Il ignorait à quel point !

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Thranduil refusa de se laisser dicter sa conduite par les menaces qui planaient sur eux. A la veille de l'équinoxe de printemps, débutant l'année solaire, il organisa une fastueuse chasse à travers tout le royaume. Les cavaliers arpentèrent la Foret Noire, leur roi à leur tête. De nombreux cavaliers furent de sortie ! Les cors grondaient dans la brume et les éclats de voix transperçaient l'obscurité.

Au bout de dix heures de chasse, ils s'arrêtèrent à proximité d'une cascade de la rivière, à l'ouest des Halls, plus proche des Monts brumeux que de leur forteresse elfique.

Les elfes laissèrent les chevaux se reposer et brouter à l'ombre des arbres. Le butin fut au rendez-vous : les carcasses des cerfs, biches et sanglier furent embrochées sur des piques et mis à cuire doucement sur des buchers. Seule concession à la nécessaire sécurité : une trentaine de soldats guettaient aux abords du camp improvisé, la main sur l'épée.

Thranduil prit place sur une souche renversée. Son échanson ouvrit immédiatement un tonneau de vin de Dorwinion. Les autres elfes s'assirent à ses côtés, sur le sol ou sur des coussins qu'ils avaient apportés. C'était le seul moment où Thranduil était aussi proche de son peuple, loin de ses airs austères et hautains : la chasse abattait les barrières des rangs. Sa froideur s'était muée en bonne humeur alors qu'il dirigeait d'une main de maître le festin. Sa bonne humeur se communiquait à ses sujets.

« Ah, Cyriel ! s'exclama Thranduil en entamant son deuxième verre de vin. Venez donc ici ! Un animal magnifique que vous nous avez tué !

— Je vous remercie, monseigneur. La chance y est pour beaucoup ! Le sanglier ne m'a pas vu arriver.

— Je pense plutôt qu'il n'en a pas eu le temps ! »

L'adresse du soldat avait été l'un des moments forts de la chasse : il était parvenu à toucher un sanglier fuyant à cent cinquante pieds à travers les troncs d'arbres et les feuillages. La flèche s'était fichée entre deux vertèbres, tuant l'animal sur le coup, sans aucune souffrance.

Thranduil fit signe à Turlion de servir également Cyriel en vin de Dorwinion. Le vin était riche et son bouquet fort. Thranduil terminait son troisième verre lorsque les odeurs de cuisson devinrent des plus alléchantes. Les cuisiniers ne cessaient de tourner les piques pour faire rôtir toutes les faces du gibier. Encore une dizaine de minutes et les cuisiniers éteignirent les feux. Encore une autre dizaine de minutes et les assiettes furent distribuées aux elfes.

Thranduil et les chasseurs se turent tandis que les ménestrels prirent le relai. Leurs voix s'élevèrent alors que le soleil se couchait et que les étoiles apparaissaient. Les chants s'élevèrent longtemps à la gloire des Valar et des étoiles, transportant les elfes dans les royaumes éloignés.

L'émotion submergea Cyriel. La beauté des chants allégeait son cœur lourd et ôtait pour quelques temps le poids de sa souffrance.

Turlion restait immobile, droit et raide, adossé à un jeune arbre près de son roi. Le visage tourné vers le ciel, il gardait les yeux fixés vers la plus brillante des étoiles.

Dilnis était restée près des chevaux. Elle ne manquait rien ni du festin ni des réjouissances. Elle murmurait les paroles des poèmes en même temps que les ménestrels.

Thranduil avait fermé les yeux. Son verre de vin s'était immobilisé à mi-chemin de sa bouche alors que les chants débutaient l'une des balades favorites de sa défunte épouse. Ses pensées se tournèrent vers elle mêlée d'amour et de tristesse. Ce fut la raison pour laquelle il ne prit pas garde aux premières crampes.