La chanson se termina et une autre la remplaça, chantée par les soldats et non pas les ménestrels qui se joignirent au repas. Le moment de grâce se termina et Thranduil revint à lui. L'étincelle de tristesse dans son regard s'attarda quelques instants avant que son sourire ne revienne sur ses lèvres. Voir ses sujets heureux célébrant la nouvelle année lui fit chaud au cœur. Eloigner les ténèbres pour un moment encore suffisait à le satisfaire. Il termina son assiette et son échanson l'en débarrassa.

Une autre crampe le prit au dépourvu. Ses yeux s'agrandirent un instant sous la surprise et ses mains se crispèrent sur la souche. Puis la douleur s'estompa et il ne resta plus que sa surprise. Il fronça les sourcils.

« Sire ? »

La voix de Turlion le tira de ses pensées. Thranduil s'aperçu que son écuyer n'était pas le seul à l'observer à la dérobée.

« Je réfléchissais ! » argua le roi.

Il n'eut pas le temps d'ajouter quoi que ce soit d'autre : une nouvelle crampe, plus puissante que les précédentes, lui retourna l'estomac. Redevenu le centre de l'attention, il fit tous les efforts possibles pour ne pas que son trouble ne transparaisse.

L'air empli des odeurs de cuisson, chauffé par la fumée des feux lui sembla soudainement vicié et irrespirable. Il avait besoin de la fraîcheur de la nuit ! Il se leva et s'éloigna du camp quand il ressentit une nouvelle crampe. Il s'appuya contre un arbre et adressa un vague signe à son échanson qui l'avait suivi. Il n'était qu'à dix mètres du reste des elfes et toujours à l'intérieur du périmètre des gardes.

Les crampes gagnaient en intensité. Thranduil laissa passer deux minutes puis il décida de revenir vers le camp. Il ne s'était pas senti aussi mal depuis des centaines d'années ! Sa vision se troubla et il eut des sueurs froides. Que lui arrivait-il ? Il n'avait rien fait de particulier ! Rien que les autres n'avaient fait non plus. Et tous les elfes semblaient aller bien.

Une nouvelle crampe le plia presque en deux. Thranduil ne parvint pas à masquer une grimace. La douleur ne s'estompait pas. Elle restait au creux de son estomac, pulsait au même rythme que son cœur et irradiait dans tout son corps.

Les pas suivants furent hésitants. Un miracle qu'il réussisse à les faire, à en juger par sa soudaine faiblesse et sa vision brouillée. Il chancela. Les lumières des feux dansaient devant ses yeux. Malgré son orgueil démesuré, il savait reconnaitre quand ses propres forces atteignaient leurs limites. Thranduil essaya d'appeler à l'aide. Sa bouche était sèche. Trop. Les mots ne sortirent pas.

Un pas. L'esprit de Thranduil était focalisé sur ces petites actions qui mettaient ses muscles au supplice. Encore un. Puis un autre. Il était si fatigué ! Il ferma les yeux. Juste un instant ! Ensuite il rejoindrait le camp, monterait sur le cheval qu'il avait pris pour la chasse et passerait le reste de la nuit au calme après avoir vu les guérisseurs. Seulement un instant !

Des cris d'elfe s'élevèrent dans le camp.

Thranduil l'entendit vaguement au milieu de la brume qui constituait son esprit depuis de longues minutes. Que se passait-il ? Quelqu'un attaquait-il ses sujets ? Pourquoi n'arrivait-il pas à bouger ?

Quand la vision de Thranduil s'éclaircit, ses yeux trouvèrent les étoiles brillantes, loin au-dessus de lui. Les pierres du sol s'enfonçaient dans sa tunique. L'une d'elles, plus pointue que les autres, s'enfonçait dans son dos. Une douleur plus puissante que les autres brouilla à nouveau sa vue.

Thranduil sentit vaguement des mains toucher son torse et dénouer les premiers boutons de sa tunique. Puis tout fut noir.

.

Lorsqu'ils virent leur roi s'effondrer dans l'herbe, les elfes bondirent sur leurs pieds et se précipitèrent à son secours. Son échanson Galion fut le premier à l'atteindre. Il s'agenouilla dans l'herbe, une main plaquée sur le torse de Thranduil. D'autres elfes les rejoignirent rapidement. Avisant sa respiration saccadée et la sueur qui commençait à apparaitre sur son front, l'un des elfes défit le haut de sa tunique serrée pour lui faciliter la respiration.

« Sire ? »

Leurs appels restèrent vains. Thranduil continuait de fixer le ciel de ses yeux vitreux sans sembler s'apercevoir de leur présence. Soudainement, ses yeux se révulsèrent et son corps convulsa.

Avec un glapissement de terreur, les deux elfes les plus proches le maintinrent à terre pour l'empêcher de se blesser. Un troisième lui immobilisa la tête. Derrière eux, la fête était définitivement terminée. La joie avait succédé à l'inquiétude et à la catastrophe. Un guérisseur de la Forêt Noire s'avança et posa deux doigts sur la carotide de Thranduil pour contrôler son pouls. De sa main libre, il sortait d'une de ses poches les quelques fioles qu'il emportait toujours avec lui.

Après deux minutes, les convulsions s'estompèrent et le corps de Thranduil redevint inerte et flasque. Sa tête bascula légèrement sur le côté. Les yeux toujours clos et la respiration saccadée, il ne reprit pas connaissance. Le guérisseur glissa entre ses lèvres le contenu d'une fiole, un liquide épais et mauve. Il contrôla encore une fois la respiration et le rythme cardiaque du roi puis se redressa. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Pour le timide elfe, plus à l'aise derrière une table à mélanger des poudres, des herbes et des infusions, l'épreuve fut difficile mais il n'y repensa qu'à posteriori. Pour le moment, l'inquiétude dominait.

« Retournons au palais ! ordonna le guérisseur.

— Nous avons construit une civière, monseigneur », intervint un elfe.

Le guérisseur hésita. Le voyage serait plus confortable pour Thranduil. Plus long aussi ! Ils étaient loin du palais. A pied, ils mettraient plus d'une heure. Si encore il savait de quoi souffrait le roi ! Décider à l'aveugle était difficile. Que ferai-t-il s'il prenait la mauvaise décision et que son roi en souffrait ?

« Non, décida finalement le guérisseur. Nous ramènerons le roi à cheval. Je partirai devant avec une poignée de soldat. Mais vous, ne traînez pas ! J'ignore ce qu'il s'est passé… »

Il en fut ainsi : vingt soldats s'avancèrent avec les chevaux les plus rapides. Le guérisseur monta sur le sien, plus lent mais au galop confortable. Il pousserait l'animal pour le retour ! Lorsqu'il fut juché sur son destrier, les soldats hissèrent le corps inerte de Thranduil dans ses bras. Ils lui avaient couverts les épaules d'un manteau gris de garde pour le garder du froid de la nuit.

Les chevaux galopèrent vite. Les soldats menaient la course. Leur connaissance de la forêt était un atout non négligeable : ils prirent le chemin le plus court sans hésitation. Dix restèrent en avance, formant une avant-garde rapprochée. Cinq formèrent l'arrière de la troupe. Les autres se répartissaient sur les flancs, épées tirées, l'attention focalisée sur la forêt, épées sorties de leur fourreau.

Au milieu du groupe, le guérisseur laissait sa monture suivre les autres. Un bras passé dans le dos du roi, il le serrait contre la poitrine. La tête de Thranduil reposait contre son épaule. Elle dodelinait dangereusement à chaque foulée du cheval.

Le pouls de Thranduil s'accéléra. Des muscles se contractèrent. Un moment, le guérisseur craignit qu'il ne soit à nouveau pris de convulsion. Il n'en fut rien. Au contraire, les sourcils du roi se froncèrent et une grimace de souffrance passa sur son visage maculé de sueur. Après quelques instants, ses paupières papillonnèrent. Lorsqu'elles se soulevèrent, Thranduil ne parvint pas à comprendre où il était ni ce qui lui arrivait. Les mouvements du cheval ajoutaient encore à sa confusion. Ses derniers souvenirs remontaient au joyeux festin et son esprit lui sembla étrangement vide. Ses oreilles bourdonnaient et son estomac se rappelait douloureusement à son bon souvenir.

« Nous sommes bientôt arrivés, sire ! s'exclama le guérisseur. Sire ? Restez conscient ! »

La fatigue reprit le dessus. Thranduil ferma les yeux. Après un moment d'hésitation, le guérisseur tapota sa joue et le tira de sa torpeur. Le roi ouvrit des yeux fatigués qui ne parvinrent pas à se focaliser sur lui.

Lorsque les chevaux s'arrêtèrent aux portes des Halls de Thranduil, le roi était à peine conscient. Des serviteurs stupéfaits et inquiets le descendirent du cheval avec moult précautions pour l'installer dans une civière apportée en urgence. Les voix lui parvenaient assourdies, lointaines et les mots lui étaient à peine compréhensibles.

« Je l'ignore ! hurla le guérisseur. Tout allait bien !

— Il s'est éloigné quelques minutes et s'est effondré à son retour au camp, précisa un soldat.

— Les araignées ? suggéra avec angoisse un guérisseur.

— Il est resté dans le périmètre des gardes ! Aucune araignée n'aurait pu se glisser entre eux ! Et le roi sait se défendre…

— Un poison des orques ?

— Non, il n'a pu être touché par l'ennemi ! Les gardes n'ont laissé personne entrer…

— Peut-être n'ont-ils pas vu l'ennemi se glisser entre eux ?

— Son corps ne présente aucune blessure !

— Peut-être un maléfice ?

— Dol Guldur ne peut être devenu assez puissant pour attaquer Thranduil !

— N'est-ce pas… ? »

L'écho des voix disparu. Les portes de l'infirmerie se refermèrent. Seul le guérisseur qui s'était joint au festin entra également, plus pour tenir lieu de témoin que pour assister ses collègues, bien plus expérimentés que lui. Näelnoth, guérisseuse en chef dirigea les opérations.


On entre enfin dans le dur !

N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.

Pour les OC, j'ai été obligée d'en rajouter. Il n'y a pas assez d'elfes connus de la Forêt Noire. Sinon, ils n'auront aucun autre rôle que leur fonction (guérisseur, conseiller, traître...). Aucune romance à l'horizon ! Les personnages principaux restent Thranduil, Thorin, Legolas et Tauriel.