Vingt minutes plus tard, l'infirmerie bruissait d'agitation. Le nombre d'elfes atteints du mal augmenta pour se porter à vingt-six. Pour la première fois, Näelnoth envisagea sérieusement la possibilité d'une maladie contagieuse ou d'un sortilège. Elle ordonna immédiatement à ce que personne n'approche et que ceux qui revenaient de la chasse soient mis à l'écart dans des habitations temporaires ou des quartiers éloignés. Aucun des elfes mis en quarantaine ne s'en plaignit et tous l'acceptèrent sans broncher : à l'inquiétude pour leur royaume s'ajoutait celle pour leurs proches.

Näelnoth ne s'était pas limitée aux chasseurs : elle ne conserva avec elle que les guérisseurs et les apprentis qui avaient déjà soignés le roi. Elle renvoya les autres et ferma les portes de l'infirmerie dès que tous leurs patients y furent installés.

Puis ils commencèrent leur ballet nocturne, virevoltant d'un patient à l'autre, posant des questions sans parvenir à trouver de réponse, surveillant ceux qui somnolaient et ceux qui ne trouvaient pas de repos, gardaient un œil sur les soldats comme sur leur roi.

Au matin, les guérisseurs profitèrent de quelques heures de répit. Ils s'effondrèrent dans la salle des préparations, gardant les portes ouvertes pour entendre tout ce qui se passait dans la salle principale.

Näelnoth se servit une tisane revigorante. Elle s'effondra sur la dernière chaise libre et ferma les yeux. Il était six heures du matin.

A huit heures, le premier soldat mourut.

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Onze elfes trépassèrent dans les deux jours suivants.

La seule consolation des guérisseurs était qu'aucune nouvelle contamination n'eut lieu. Elle était bien maigre !

Tous les elfes craignaient qu'un mal ne se propage parmi eux et n'atteigne leurs proches. Leurs craintes figèrent le royaume. Personne ne retourna dans la forêt. Ils restèrent cloitrés chez eux, apeurés contre ce qu'ils ne savaient combattre avec une épée et un arc. Le palais lui-même était déserté. Les elfes qui y résidaient restaient dans leurs quartiers, loin de l'infirmerie. La grande salle à manger n'accueillit plus aucun repas. Les cuisiniers restèrent chez eux. Les elfes se méfièrent de tout, leur peur doublée d'une terreur de perdre leur roi.

Quelques-uns sortirent de chez eux. Ils se dirigèrent vers l'infirmerie, bravant l'angoisse pour en apprendre plus sur l'état de santé de Thranduil. Seulement les portes restèrent closes et rien ne filtra. Ne restait que cette terrible inquiétude, cette horrible incertitude.

Les conseillers de Thranduil n'osèrent prendre aucune décision. Ils attendirent des nouvelles des guérisseurs, ne voulant pas risquer la vie d'autres de leur race. Seulement les portes de l'infirmerie restèrent hermétiquement closes. Au cours des deux jours suivants, seuls deux messages filtrèrent, courts. Les guérisseurs n'avaient pas le temps d'en écrire de longs ni d'organiser des réunions. Ils se battirent contre le mal jour et nuit, sans prendre de repos ou presque.

Les araignées prospérèrent à présent que même les soldats ne patrouillaient plus. Elles tissèrent leurs toiles et pondirent leurs œufs jusqu'aux portes du palais.

Des malades qui restèrent en vie, cinq autres frôlèrent la mort, ne devant leur survie qu'à la surveillance accrue des guérisseurs. Ceux-ci tenaient une liste précise des symptômes et des étapes de la maladie.

Intervenus en urgence, deux des meilleurs apothicaires du royaume secondèrent les guérisseurs. Après deux décès, ils affinèrent les potions en y mélangeant des poudres brillantes et des herbes coupées finement ou séchées. Leurs décoctions furent de plus en plus efficaces, jusqu'à supprimer les symptômes des cas les plus léger.

Parmi ceux dont les vies étaient encore en danger, Cyriel et Feren étaient les plus atteints. Ils gisaient, inconscients, sur leurs lits, respirant à peine. Un autre conseiller de Thranduil était proche de la mort. Un guérisseur ne quittait jamais son chevet, renouvelant potions et cataplasmes, changeant les vêtements humides de sueur, parvenant à grand peine à contenir le mal.

Trois elfes semblaient sortis d'affaire. Ils restaient faibles, incapables de se lever et sujets à des tremblements. Tant qu'ils n'en savaient pas plus, ils restaient soumis à la quarantaine.

La victoire leur fut amère quand guérisseurs, apothicaires et conseillers firent le point à l'aube du troisième jour. Ils se réunirent dans l'un des salons du palais, pas à plus d'une dizaine de mètres des patients, prêts à toute éventualité.

Näelnoth frotta ses yeux fatigués. Un serviteur lui servit un verre de vin. En face d'elle, dans les fauteuils en cuir clair, les deux plus proches conseillers de Thranduil attendaient avec impatience les nouvelles. Peu de chose avait filtré de l'infirmerie. Les comptes rendus étaient laconiques.

Finalement, elle reposa son verre et passa une main lasse dans ses cheveux blancs. Ses rides s'étaient accrues avec la fatigue. Elle faisait partie de ceux de Doriath, le grand Royaume des Elfes des premiers âges. Si les elfes avaient une longue vie, elle commençait à se sentir vraiment, vraiment très âgée.

« Ce qui a causé l'épidémie est encore indéterminé, annonça sombrement la guérisseuse. Cela ressemble à la fois à un empoisonnement au poison des orques et une intoxication aux épines d'etrerion. »

Ces épines couvraient une plante grimpante des terres désolées. Elles étaient l'un des ingrédients du vin de Dorwinion dont raffolait Thranduil. Elles lui donnaient son gout puissant et fruité vers la fin. Mal préparées, les épines étaient mortelles.

« Nous avons besoin de savoir ce qui l'a causé, ajouta-t-elle. Le mal a commencé dans la Forêt, nous devons donc y aller. Cela peut-être dans la nourriture, dans l'air, dans l'environnement, jusque dans l'eau de la rivière ! Nous avons besoin de savoir une bonne fois pour toute à quoi nous avons affaire !

— Avez-vous écarté votre hypothèse d'un sort noir ? intervint Lorthal, le premier conseiller, qui avait servi Oropher avant Thranduil.

— Non et c'est la raison pour laquelle j'irai en personne ! Nul ne doit y être exposé s'il ne l'a pas déjà été. Avec un apothicaire.

— Vous jouez un jeu dangereux, Dame Näelnoth ! Envoyez un autre de vos guérisseurs ! Votre expérience est nécessaire à la survie du roi ! »

Le regard courroucé de l'elfe, à la fois mentor des jeunes générations et meilleure parmi ses pairs, tint lieu de réponse à la proposition qu'elle jugeait indécente. Pourtant, elle fut mise en minorité : tous les autres rejoignirent le premier conseiller du roi : aucun ne prendrait le risque de voir les meilleurs des guérisseurs succomber à ce mal étrange.

« Dame Näelnoth, reprit Lorthal, le premier conseiller de Thranduil, la forêt grouille d'araignées. Elles ont proliféré depuis les trois derniers jours. Certaines sont à nos portes ! Vous ne feriez pas deux cent mètres que vous seriez tuée.

— Des elfes iront, ajouta le second conseiller. Mais pas vous, d'autres de vos guérisseurs. Avec une poignée de soldats ! Comment…Comment va le roi ? »

Les conseillers retinrent leur respiration. Les comptes rendus avaient été trop succincts. Le silence lourd des guérisseurs ne leur dit rien qui vaille. Leurs figures se figèrent dans une expression d'horreur.

« Thranduil est toujours en vie, précisa finalement l'apothicaire. Curieusement, le mal a été chez lui plus virulent et plus aigu mais il semble l'avoir mieux combattu que les autres. Les potions l'aident mais elles se montrent limitées.

— Je n'ose lui en donner d'autres ! ajouta Näelnoth. J'ai atteint le dosage maximal de celles que je lui ais données.

— A-t-il repris conscience ?

— Non. Le mal a drainé ses forces. Lui comme les autres auront besoin de temps pour se remettre. Les rênes du royaume resteront entre vos mains encore quelques semaines !

— Sauf si nous envoyons un émissaire au Prince Legolas, rappela le second conseiller. Mais pouvons-nous prendre le risque alors que nous ignorons ce que nous combattons ? Les armes sont hélas inutiles ici !

— Ce serait prendre un risque…

— Mais viendrait-il si nous l'en informions ? demanda Lorthal. Le Prince a abandonné son poste !

— Avons-nous seulement le droit de ne pas l'en informer ? interrogea à son tour l'apothicaire.

— Combien de temps le Roi Thranduil sera-t-il inconscient ?

— Comment voulez-vous que je le sache ? siffla la guérisseuse, excédée par les querelles politiques. Quelques heures, quelques jours, quelques semaines ! Il a manqué de mourir et je reste inquiète ! La clef est de découvrir ce qui a causé tout cela.

— Alors peut-être devrions-nous contacter le Prince, murmura à nouveau un conseiller.

— Mais s'il succombe également ? La lignée serait éteinte !

— Nous ne pouvons diriger ce pays ! Ce n'est pas notre fonction…

— Mais ne devrions-nous pas diriger le royaume en attendant le rétablissement du roi ? Seulement en attendant le rétablissement du roi ! Et s'il n'a pas lieu, nous contacterons le Prince. »

La discussion tourna court ensuite. Les conseillers restèrent entre eux et les guérisseurs rejoignirent leur infirmerie. Näelnoth ne resta pas longtemps dans la longue pièce. Elle passa le long des patients, vérifia que tout allait bien, puis entra dans un couloir étroit et ouvrit lentement la première porte à droite. Un feu vrombissait dans l'âtre.

Installé dans le lit en bois blanc aux couvertures immaculées, Thranduil dormait profondément. Ses yeux bougeaient sous ses paupières closes. Les trois derniers jours avaient porté un dur coup à sa santé. Il avait perdu beaucoup de poids. Ses pommettes ressortaient sur des joues creuses.

Si sa respiration n'inquiétait plus les guérisseurs, il lui arrivait parfois de prendre une longue inspiration sifflante suivie d'autres superficielles. A chaque fois, le guérisseur qui restait toujours dans la chambre du roi craignait que Thranduil ne bascule de la troisième phrase à la dernière, celle précédent la mort. Cela n'était jamais le cas : sa respiration redevenait quasiment normale ensuite, au grand soulagement des médecins.

L'hydrater avait été la tâche principale des guérisseurs pour conserver Thranduil dans un état stationnaire. La sueur induite par le mal n'avait jamais cessé. S'il avait été empoisonné, c'était une bonne chose : il évacuerait plus vite les toxines.

Une dizaine de fioles et d'herbes enroulées dans des tissus fins étaient posées à proximité du lit. Deux autres, vides, attendaient d'être débarrassées. Elles empêchaient les convulsions. Ne restait plus que des tremblements intermittents des bras et des mains.

Ce que ne comprenait pas Näelnoth, c'était pourquoi Thranduil était toujours en vie. Les soldats défunts avaient été victimes du mal plus tard et leurs symptômes avaient été moins graves. Pourtant, douze d'entre eux étaient morts alors que Thranduil survivait. Comment ? Qu'avait le roi de plus –ou de moins- que les autres ?

Avaient-ils fait les bons choix ? La question obnubilait la guérisseuse. Au bout de la première journée, quand les soldats commencèrent à mourir du mal et que l'état de Thranduil se maintenait, les guérisseurs s'étaient refusés à affaiblir leur roi pour mener des expériences. Pourtant, prélever le sang de Thranduil aurait peut-être permis de découvrir l'origine de l'épidémie et de soigner les autres. Näelnoth avait suggéré cette possibilité aux conseillers. Tous s'étaient offusqués, de même qu'une partie de des guérisseurs. Tous les soldats n'avaient-ils pas juré de protéger leur royaume et leur souverain ?

Elle n'avait pas insisté. Seulement, l'idée qu'elle aurait pu sauver les victimes du mal, gagner du temps en trouvant un remède plus vite –un vrai remède, pas cette potion qui ne faisait que limiter les dégâts !- la tourmentait.

Thranduil montra les premiers signes de réveil pendant la nuit. Il ouvrit les yeux quelques secondes avant de rendormir plusieurs fois, incapable de répondre aux questions et ne semblant pas s'apercevoir de ce qui l'entourait. C'était peut-être un effet secondaire des drogues qui induisaient cet état de confusion. Näelnoth baissa les dosages –sauf des anticonvulsivants.


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