Thranduil dormit plusieurs heures sans être troublé sous la vigilance de la guérisseuse en chef. Elle ne quitta guère la chambre particulière de l'infirmerie que pour se restaurer et changer ses vêtements fatigués pour des propres. Le reste du temps, elle ne quitta pas des yeux la longue forme allongée dans le lit trop immobile à son goût.

Il se réveilla en milieu d'après-midi. Le feu ne brûlait plus dans l'âtre. L'éclairage provenait exclusivement des lampes elfiques qui diffusaient une lumière brillante et parfois aveuglante pour ses yeux fatigués. A nouveau, Thranduil remarqua Näelnoth, installée dans le grand fauteuil au pied du lit, en train de rédiger des comptes rendus avec une longue plume argentée.

Thranduil se sentait tellement fatigué ! Son corps n'était pas à proprement parler douloureux, plutôt engourdi. Il n'avait pas d'énergie et chaque geste lui coûtait. A peine éveillé, il avait envie de se rendormir.

« Quelle heure est-il ? murmura Thranduil.

— Quinze heures, sire. Comment vous sentez-vous ? »

Il ne répondit pas. La conversation eue dans la journée avec elle lui revint à l'esprit. Certes, ses elfes ne mettraient jamais sa vie en danger, de même qu'il ne mettrait jamais en danger la vie de ses sujets si ce n'était pas strictement nécessaire.

« Faites vos essais ! ordonna doucement Thranduil. Trouvez quel mal nous a frappés. Nous devons savoir s'il s'agit d'un poison !

— Sire…

— J'y survivrai ! Plus le temps passe, plus le mal faiblit… »

Näelnoth ne sut pas comment annoncer à son roi que les conséquences du poison resteraient de nombreux jours au moins. Sans les potions, Thranduil ne serait pas même conscient ! De plus, comme il restait allongé, il ne connaissait pas encore toute l'étendue des séquelles. La guérisseuse soupçonnait que les convulsions reprendraient sans le remède et qu'il souffrirait de troubles de l'équilibre et des tremblements. Pour combien de temps ? Là était la question essentielle ! Le mal avait-il laissé des traces irréversibles ?

Pire, Thranduil ne pourrait ingurgiter autant de drogues bien longtemps ! Ils étaient arrivés aux doses maximales. Son corps ne le supporterait pas. Il faudrait tôt ou tard les réduire et finir par les supprimer.

Des légers coups frappés à la porte entravèrent la suite de la conversation. Thranduil tourna la tête trop rapidement. Sa vision se brouilla un instant avant de s'éclaircir. Un apprenti guérisseur entra dans la chambre. Il esquissa une vague révérence vers son roi en prenant garde à ne pas renverser le plateau. Il le posa sur une table de chevet puis quitta la pièce en balbutiant des paroles de bon rétablissement si rapides qu'elles en devenaient incompréhensibles.

Näelnoth s'empara des deux bols. Elle en mélangea le contenu dans une large carafe qu'elle avait volontairement caché dans un coffret puis en revida une partie dans deux autres bols propres tirés du même coffre. Elle prit le premier et mangea une bonne partie du bouillon qu'il contenait.

Thranduil l'observa faire en silence, à la fois furieux de devoir avoir recours à des goutteurs dans sa propre maison et heureux de ne pas risquer un empoisonnement supplémentaire. Il ne se faisait aucune illusion. Une nouvelle dose de poisson le tuerait à coup sûr, il le savait. S'il s'agissait bien de poison !

Näelnoth lui tendit quatre fioles. Certaines contenaient un liquide clair, d'autre une crème aussi épaisse et collante que du miel. Thranduil les avala toutes d'une traite sans poser de question.

Ce ne fut qu'ensuite, après avoir attendu un temps suffisamment long pour s'assurer que le breuvage n'était pas dangereux, qu'elle lui tendit le bol de bouillon. Thranduil l'entoura de ses mains graciles. Ses mains tremblèrent violemment. Sans la prise ferme de la guérisseuse sur la porcelaine, tout son contenu aurait été renversé.

Ce repas ne lui donnait aucune envie. Il n'avait même pas faim ! Et que la vieille elfe lui donne à manger l'horripilait affreusement. Cela n'était plus arrivé depuis sa tendre enfance où, dans les forêts de Doriath, il avait tenté de chasser le cerf…pour atterrir dans la route d'une laie et de ses petits. Il avait passé les deux jours suivants alité sous l'étroite surveillance de ses parents.

Malgré tout, Thranduil se força à avaler les cuillerées tendues, reconnaissant que ses forces n'étaient pas encore revenues. Oui, c'était forcément cela, le tremblement de ses mains. Juste un effet du mal qui disparaitrait dans quelques heures…

« Testez mon sang, reprit Thranduil une fois son repas terminé. Je n'en mourrai pas ! Vous n'avez pas non plus besoin de grandes quantités, après tout. N'avez-vous des idées sur ce poison ?

— S'il s'agit d'un poison ! Le mal rôde près de Dol Guldur. Le Seigneur Ténébreux pourrait avoir créé un sortilège ou répandue une maladie !

— Mais ce n'est pas ce que vous pensez.

— Non, admit la guérisseuse. Je ne le ferai pas à moins d'y être contrainte et n'avoir aucune autre solution. Deux apothicaires et un de mes guérisseurs sont retournés dans la forêt tester toute la nourriture. Ils rentreront ce soir ou demain matin.

— Je vous donne jusqu'à ce soir ! Et tenez-moi informé de l'état des malades. »

.

Le roi et la guérisseuse n'eurent pas besoin de reprendre cette conversation là où ils l'avaient laissée. Thranduil dormit tout le reste de la journée.

Tard dans la nuit, les cavaliers revinrent. Si les soldats étaient tellement exténués qu'ils dormaient presque debout, les apothicaires et le guérisseur étaient aussi joyeux que des enfants. Ils sautèrent de leurs montures avant même que le cheval de Dilnis ne se soit totalement arrêté devant les portes. Leurs yeux brillants et les larges sourires qu'ils arboraient tinrent lieu de réponse à toutes leurs questions.

« Il y a bien des épines d'etrerion ! annonça vivement l'apothicaire en jaillissant dans l'infirmerie.

— Plus bas ! siffla Naëlnoth.

— Veillez m'excuser. Il n'y a pas que des épines ! Nous avons trouvé des traces de baies d'hêtrelin et d'ammoniac. Les proportions étaient faibles mais la combinaison terrible ! Les trois ensembles ont vu leur toxicité s'accroître.

— Où ?

— Dans le vin comme vous le pensiez ! Deux des tonneaux en provenance du sud étaient contaminés. De la même cuvée ! Nous avons mis du temps avant d'établir clairement ce dont il s'agissait.

— Mais était-ce un accident lors de la fabrication ou un empoisonnement délibéré ? Nous ne pouvons rien affirmer !

— Pour maintenant, peu importe ! » s'exclama Näelnoth.

Elle s'empara dans l'armoire aux herbes d'une poudre jaune, remède aux baies d'hêtrelin. Elle ne les avait pas ajoutées avant aux potions car elles étaient toxiques en elles-mêmes. Si elles n'étaient pas neutralisées par le poison, elles causaient des maux de tête violents et menaient à un évanouissement. Elle prit ensuite la potion contre les épines d'etrelion. Tous les malades en avaient déjà eu plusieurs doses. Elle termina par y mélanger six graines de pins elfiques coupées en deux et du poivre du nord.

La décoction donna rapidement un baume vert étrange couvert de points plus sombres proches du noir. Elle y versa un litre d'eau bouillante. Lorsqu'elle remua, le baume se dilua et devint un liquide épais et transparent où flottaient les débris de graines de pins qui étaient devenues noires. Elle les retira vivement. Finalement, elle versa le liquide dans trois fioles hautes et étroites. Elle en scella deux avec un bouchon de liège puis elle enroula une ficelle autour et apposa son sceau de cire sur le bouchon. Nul ne pourrait les ouvrir sans le briser !

Ses doigts tapotèrent le bois de l'armoire alors qu'elle réfléchissait aux dosages en fonction du poids du malade et du stade de l'empoisonnement mais aussi de toutes les potions avalées auparavant et non encore éliminées par les organismes affaiblis.

« Ne donnez rien à ceux qui ne présentent plus de symptôme. Deux cuillers à ceux de la phase quatre…une à ceux de la phase trois. Et… »

Elle hésita.

« Je jaugerai les effets du remède. S'ils ne comportent pas d'effets secondaires, j'en donnerai au roi dans…une heure. Peut-être deux.

— Pensez-vous que le remède puisse ne pas fonctionner ? s'inquiéta un apprenti.

— Non, je redoute qu'elle ait des effets secondaires trop néfastes ! Thranduil supporte mieux l'empoisonnement que les autres. La consommation régulière de faibles doses d'épines l'aura aidé, en fin de compte. Je ne lui donnerai de remède aussi dangereux que celui-là qu'une fois qu'il aura fait ses preuves ! »

Plus que quiconque, les guérisseurs et les apothicaires avaient conscience que le remède peut parfois faire plus de dégâts que le mal qu'il est censé soigner.

La cohorte de guérisseurs retourna dans la pièce principale de l'infirmerie, quasiment silencieuse. Seules les respirations rauques et parfois sifflantes des malades se faisaient entendre. Nul crépitement d'un feu dans l'âtre. Il n'y avait guère qu'un petit brasero dans un coin pour chauffer l'eau des diverses tisanes et infusions. Des chaises et des petites tables avaient été disposées près des lits pour les apprentis. Chacun veillait sur un malade et ne le quittait que pour aller se reposer.

Seule touche de gaité et de vie, des plantes grimpaient le long du mur. Les fleurs n'avaient pas encore éclos mais cela ne saurait tarder. Avec les portes fermées, aucun son du dehors ne pénétrait dans l'infirmerie. Ils fonctionnaient en vase clos. C'était à peine si les cuisiniers avaient la possibilité d'entrer pour déposer les repas des guérisseurs et les bols de bouillon et de soupe des malades.

Pour plus de facilité, les guérisseurs avaient supprimés les rideaux et les parois mobiles en bois fin autour des lits pour pouvoir embrasser tous leurs patients de n'importe quel endroit de la pièce.

Les cinq patients aux draps rouges, manière de classer les urgences sans bouger les lits ni déranger les elfes, monopolisèrent l'attention des guérisseurs en premier. Pendant des heures, ils s'étaient battus pour les maintenir en vie. A présent, ils avaient bon espoir de les guérir définitivement. Si seulement l'antidote fonctionnait !

Parmi ces malades, Cyriel et Feren, le messager de Thranduil, étaient dans un état des plus inquiétants. Ils avaient partagé le repas du roi, un honneur qui avait failli les tuer.

Un guérisseur se pencha au-dessus du premier lit. Cyriel y reposait, aussi immobile et pâle qu'un mort. Ses cicatrices ressortaient d'autant plus que son teint était devenu gris. Comme Thranduil, il avait affreusement maigri au cours des derniers jours. Ses cheveux bruns, courts pour ceux d'un elfe puisqu'ils lui arrivaient aux épaules, étaient humides de sueur, tout comme sa tunique claire en coton léger.

Le poison avait réveillé ses vieilles blessures. Avant de sombrer dans l'inconscience, il s'était plaint de violentes douleurs aux articulations, en particulier à son épaule que les Nazgul avaient déboitée lors de sa captivité. Ses côtes, brisées à plusieurs reprises dans les geôles de Dol Guldur, se levaient et s'abaissaient rapidement au rythme de sa respiration saccadée. Pour lui, les guérisseurs avaient ajouté aux antidotes pris les jours précédents des antidouleurs.

Le guérisseur posa le flacon sur la table. Il soutint la tête de Cyriel et la suréleva légèrement. Il lui entrouvrit les lèvres et y glissa le contenu d'une cuiller. L'elfe toussa. Il ouvrit des yeux vitreux qui ne se focalisèrent sur rien. Le guérisseur eut le temps de lui faire avaler une autre cuillerée avant que le malade ne replonge dans l'inconscience.

Ses collègues avaient également terminé avec leurs propres patients. Feren leur avait fait peur : sa quinte de toux avait duré de longues minutes. Son guérisseur avait pensé qu'il finirait par s'étouffer. Il n'en avait été rien et l'elfe, jeune pour l'un de ceux de sa race, avait ingéré toute sa dose d'antidote.

Näelnoth laissa passer une heure, puis une deuxième avant de donner une demi-cuiller de l'antidote à Thranduil. Le roi s'était brièvement réveillé pendant la nuit. Seul sous la surveillance du guérisseur en second, il n'avait pas tardé à se rendormir, rassuré de savoir qu'ils avaient trouvé l'antidote.


Merci pour les review !

J'espère que ce nouveau chapitre vous aura plu également. On va bientôt terminer la mise en bouche pour passer au vrai sujet. Pour le prochain, Thorin va refaire parler de lui !