L'antidote fonctionnait !

La joie revint dans le royaume. Les elfes des bois fêtèrent alors l'équinoxe et la guérison des malades, comme pour conjurer le sort car ils n'avaient pas eu l'esprit à cette fête jusque-là. Les feux et les chants s'élevèrent haut sous le ciel étoilé, sept jours après le début de l'épidémie. Les six elfes sortant de l'infirmerie, à peine assez forts pour assister au festin, furent portés aux nues. Sous les arbres qui poussaient à l'intérieur des immenses Cavernes de la Forêt Noire, les elfes souriaient, riaient. Ils buvaient à la santé retrouvée de leur roi. Aucun ne mis un pied dehors pour voir les étoiles : les araignées s'étaient trop avancées vers leur territoire.

Dans les cavernes, les elfes installèrent nourritures et boissons, tous vérifiés par les apothicaires, puis des bancs. Quelques-uns empilèrent de nombreuses buches et allumèrent une dizaine de feux. Le soir venu, les elfes des bois se réunirent autour des flammes. Vêtus de leurs plus belles tenues, portant de multiples bijoux scintillants, ils discutaient amicalement. Les ménestrels créèrent des chansons en l'honneur des défunts, racontant dans leur langue aux douces sonorités l'histoire des braves soldats terrassés par un mal mystérieux.

De ses appartements, Thranduil entendit les musiques. Elles allégèrent son humeur maussade, même s'il aurait eu envie de rejoindre ses sujets. Il avait demandé à ce que les fenêtres de sa chambre restent ouvertes. De son grand lit en bois d'arbre gris, il parvenait à voir les branches des arbres au-delà de son palais. Les lumières des feux se reflétaient sur les feuilles.

Les périodes de conscience de Thranduil augmentaient chaque jour. A présent, il parvenait à rester éveiller deux ou trois heures d'affilées avec de replonger dans un sommeil troublé. Même de retour dans ses quartiers, il restait sous l'étroite surveillance des guérisseurs.

Lorsqu'il était éveillé, Thranduil recevait ses conseillers. Incapable d'écrire –ses mains tremblaient et n'avaient pas assez de force pour tenir une plume- il dictait ses décisions et étudiait les comptes rendus. S'il les avait sévèrement réprimandés pour ne pas avoir voulu tester sur lui les antidotes –causant un retard fatal dans les soins pour plusieurs elfes- il avait cependant validé leur décision de ne pas envoyer chercher Legolas. Plus que tout, Thranduil ne voulait pas mêler son fils à cette histoire, pas avant de savoir si l'empoisonnement était accidentel ou non.

Et la question se posait encore ! Les poisons étaient des produits naturels qui intégraient la confection de la nourriture. Les meilleurs cuisiniers elfiques de la Forêt Noire passaient de longs siècles pour savoir utiliser les baies d'hêtrelin. Débarrassées de leur coque toxique, ces fruits savoureux étaient des mets d'exception. De même, l'ammoniac était présent dans certains sols et dans la composition de quelques baumes ou de désinfectants.

« Qu'en est-il de Cemarion ? interrogea Thranduil au cours d'une nouvelle réunion avec son conseiller.

— Le trajet est long, Sire. Nous n'avons pas encore de ses nouvelles. »

Les conseillers avaient envoyé le soldat interroger discrètement les vignerons du Dorwinion, une petite province du sud, sous couvert de vouloir en acheter une grande cargaison. L'elfe était parti depuis une semaine.

« Les échansons ?

— Nous les avons interrogés, sans succès. Ils n'ont rien vu de particulier. Les tonneaux étaient dans la cave depuis une centaine d'année, n'importe qui aurait pu y avoir accès. »

Thranduil s'y attendait. Il abandonna provisoirement le sujet pour décacheter une lettre portant le sceau d'Erebor surmonté d'une branche de chêne, l'emblème personnelle de Thorin.

« Que veut-il encore ? » marmonna le roi.

La lecture de la lettre lui laissa un sentiment d'amertume. Depuis des années, les deux rois entretenaient une correspondance soutenue. Si au départ Thranduil avait fait porter ses messages par un elfe, généralement son messager Feren, il avait fini par envoyer des pigeons, conformément à la pratique des nains. Ce moyen était plus rapide et, pour les elfes, dresser des animaux n'était pas un souci.

Il soupira en laissant retomber la lettre sur ses couvertures. Et maintenant, Thorin désirait une entrevue avec lui pour discuter d'un accord commercial entre la Montagne et la Forêt Noire ! S'ils n'étaient pas les meilleurs artisans, les elfes des bois étaient de bons agriculteurs, même si leurs terres y étaient peu propices. Ils étaient également très doués dans la fabrication de tous les objets issus du bois et de la terre, là où les nains travaillaient quasiment exclusivement les produits de la roche. Que Thorin veuille échanger ses richesses contre leur nourriture et leurs animaux ne surprenait guère Thranduil. La Montagne ne devait pas se fonder exclusivement sur le commerce avec les hommes de Bard, ce serait trop risqué de dépendre d'eux pour leur approvisionnement. Et les elfes étaient bien meilleurs dans beaucoup de domaines. Mais maintenant !

Envoyer un messager discuter avec le Roi sous la Montagne sur de tels sujets montrerait du dédain alors que Thorin avait eu la sagesse de faire le premier pas vers lui. De l'autre côté, l'informer avoir été empoisonné serait avouer une grande faiblesse et il en était hors de question. Une telle proposition maintenant, alors qu'ils s'échangeaient des messages très régulièrement depuis la reconquête d'Erebor, aurait-dû réjouir Thranduil. L'année précédente, le Roi Bard l'avait invité dans son nouveau royaume et ils avaient longuement discuté d'une alliance. N'avait manqué que le Roi sous la Montagne mais plusieurs nains avaient été présents.

Thranduil laissa sa tête s'enfoncer dans les oreillers de son lit. Il reprit la lettre et la relut une deuxième fois. Subitement épuisé, il reposa le papier sur la table de nuit. La colère due au mauvais timing se disputait avec son amertume. Que devait-il répondre ? Les deux réponses –l'envoi d'un émissaire mener les négociations ou l'aveu de sa faiblesse- ne lui convenaient pas.

« Näelnoth ! appela vivement le roi. Dans combien de temps pourrais-je voyager ?

— Voyager ? répéta la guérisseuse. A cheval, pas avant deux mois, sire. Dans une litière, le délai pourrait être raccourci à…un mois, peut-être. Si vous vous reposez complètement d'ici là ! Pas avant ! »

La fusiller du regard ne changea aucunement la réponse. Finalement, Thranduil abdiqua. Il ne tenait pas non plus à s'effondrer devant les nains.

« Et me lever ?

— Deux semaines.

— Deux semaines ! » s'exclama Thranduil en se redressant.

Son mouvement d'humeur, trop brusque, lui fit tourner la tête. Sa vision se brouilla quelques secondes et il retomba sur ses oreillers. Si son esprit refusait d'avouer sa faiblesse, son corps le rappelait à l'ordre au moindre mouvement. Il prit une profonde inspiration pour calmer les battements irréguliers de son cœur.

« Et si vous augmentez le dosage des potions ? s'entêta Thranduil. Ne serait-ce que pour quelques jours, le temps de la visite des nains… ?

— Vous n'y pensez pas ! »

Thranduil s'absorba encore dans la lecture de la lettre, le cœur lourd. Il haïssait cette impuissance, cette fatigue qui le submergeait sans qu'il ne puisse rien y faire. Le fait que les guérisseurs restaient étrangement réservés sur ses tremblements accroissait son angoisse. Ses yeux se fermèrent un bref instant. Quand il les rouvrit, il s'était résigné à retarder la rencontre d'avec Thorin.

L'attention de Thranduil se concentra sur son conseiller, attablé à une table proche du lit, une plume entre les mains, silencieux et inquiet pour son roi. C'était une véritable défaite que le conseiller lisait dans les yeux de Thranduil, une chose des plus inhabituelles pour le puissant et terrible roi des elfes de la Forêt Noire.

« Lorthal, envoyez un messager à Thorin. Pas un pigeon, un véritable messager ! Feren ne sera pas capable d'y aller…choisissez quelqu'un d'autre…un elfe capable de discuter longuement sans rien dire mais à qui rien n'échappera. Acceptez la rencontre mais ici ! Il gardera de mauvais souvenirs de mes geôles et hésitera à venir, je gagnerai du temps.

— Et s'il répond favorablement ?

— Alors informez-le que la rencontre aura lieu dans six semaines pour lui donner le temps de s'organiser ! Que le messager ne dise pas un seul mot sur les évènements ! En attendant, inspectez toute la nourriture, toute la boisson, tous les appartements des Cavernes avant son arrivée !

— Bien sire. Dois-je écrire une lettre à Thorin ?

— Non, il connait mon écriture. Il trouvera cela étrange, insultant peut-être, mais tant pis ! Je ne peux rien à y faire. »

La résignation de son souverain surprit et angoissa son premier conseiller. Thranduil voulu reposer la lettre sur la table de nuit. Sa main trembla et le papier lui échappa, tombant sur le tapis. Le regard de Thranduil se durcit. Que son premier conseiller ramasse lui-même la lettre ajoutait à son humiliation. Le roi cacha sa main tremblante sous le pli des couvertures.

« Je vous soumettrai mon choix de messager ce soir sire.

— Bien. Vous pouvez disposer. »

Le conseiller quitta la chambre. Juste à temps ! L'entretien avait épuisé Thranduil. Il soupira et laissa son regard divaguer par la fenêtre, les paupières lourdes et le corps engourdi. Après avoir bu les potions, il s'endormit. La vieille guérisseuse veilla longuement son roi. Elle renouvela le stock des fioles de la chambre, chacune scellée par son propre sceau.

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Thorin fit les cent pas dans le salon de réception à usage de ses invités. Il fulminait, son tempérament vif reprenant le dessus. Son épais manteau de fourrure d'ours des neiges virevoltait à chacun de ses pas. Dans sa fureur, il n'avait pas remarqué que ses gestes violents avaient déséquilibré sa lourde couronne. Arrivé au mur de pierre à l'autre bout de la pièce, il tourna les talons et recommença dans l'autre sens. Ses épaisses bottes en cuir et en fer claquaient sur le sol à chaque pas.

Le messager de Thranduil venait de repartir. Il était prévu qu'il reste deux semaines à Erebor mais le nain se demanda bien pourquoi. Après tout, le message de Thranduil était tout bonnement un refus de la rencontre.

« Pas maintenant ! Dans six semaines ! Dans la Forêt Noire ! Que désire-t-il ? M'enfermer à nouveau dans ses prisons ?

— Thorin…

— Non, Balin ! Il a accepté l'invitation de Bard l'année dernière ! Bard lui a envoyé son message et la semaine suivante ce maudit elfe était à Dale ! J'ai accepté de prendre l'initiative, que lui faut-il de plus ?

— Il n'a pas vraiment refusé ! insista courageusement Balin. Il a seulement dit qu'il ne pourrait nous inviter avant quelques semaines dans son palais… »

Thorin grogna. Les paroles de Balin étaient censées : contrairement à leur royaume, protégé à l'est par les Monts de Fer, au sud par les hommes de Bard et à l'ouest par les elfes eux-mêmes, les elfes étaient vulnérables sur leurs propres terres. La forêt était infestée d'araignées et Dol Guldur était de nouveau occupée, d'après ce que racontait Gandalf. L'ombre menaçait. A la place de Thranduil, Thorin limiterait également ses voyages à l'extérieur de ses frontières. Seulement sur le coup, avoir effectué le premier pas de l'alliance et se voir opposer une telle réponse l'avait rendu furibond.

Il finit par arrêter ses incessants allers-retours. Le nain soupira et se retourna vers son conseiller et vieil ami.

« D'accord ! Six semaines. Ce n'est pas un délai excessif, finalement. Nous aurons le temps de nous préparer. La forêt noire ! J'avais espéré ne plus avoir à y mettre les pieds. La dernière fois… »

Sa voix se brisa.

La dernière fois, c'était lors de leur évasion à travers la rivière. Kili avait été blessé. Mais il était encore en vie, à cette époque ! La perte de ses neveux avait grandement affecté Thorin.

« Il faut toujours que tu ais raison ! s'exclama Thorin avec un sourire en coin. Bien, je verrai l'elfe au déjeuner. J'ai oublié son nom… »

Il remit ses vêtements en ordre et il s'installa enfin dans un fauteuil pour discuter avec Balin. Il picora des fruits secs et se servit une chope de bière.


Essy : si tu aimes bien ceux qui tiennent tête à Thranduil, tu devrais aimer ce chapitre ! Le pauvre, quand même.

A sa place, tu n'aurais pas fait les tests ? Même sachant que Thranduil aurait bien pu n'avoir aucune séquelle et que ça aurait sauvé des vies ?

Prochain chapitre : le retour de l'elfe envoyé investiguer à Dorwinion. Il faudra encore 2/3 chapitres avant de voir les nains arriver.

Alors, votre avis ? ^_^