Thranduil se redressa sur son trône. Après une journée assis dans la salle du trône, il commençait à fatiguer. Les elfes ne cessaient de venir le voir tantôt pour qu'il tranche des litiges, tantôt pour lui souhaiter un bon rétablissement ou simplement voir qu'il allait bien de leurs propres yeux. D'autres lui apportaient des nouvelles du royaume : l'évolution des nids d'araignées, les observations des guetteurs près de Dol Guldur, jusqu'aux comptes rendus de l'activité de ses elfes. Depuis l'empoisonnement, les apothicaires et les guérisseurs vérifiaient tous les stocks de nourriture. Ils surveillaient même la qualité de l'eau de la rivière. Si quiconque l'empoisonnait, leurs ressources en eau seraient compromises sérieusement. C'étaient des points clefs que Thranduil refusait de déléguer, même affaibli.
Quatre semaines avaient passées depuis son empoisonnement. Il avait combattu chaque jour son épuisement et les séquelles du poison. Les drogues l'avaient bien aidé. Contrairement aux conseils des guérisseurs, il n'avait pas baissé des doses : lors de sa seule tentative, ses tremblements et ses vertiges avaient tellement augmenté qu'il avait eu du mal à simplement tenir debout. Il avait renoncé.
Il se tenait à présent devant son peuple, plus épuisé qu'il ne voulait l'admettre. Ses robes bordeaux masquaient mal son corps amaigri. Les traits tirés de son visage inquiétaient également ses sujets mais le voir en vie et de sa légendaire mauvaise humeur les rassurait.
Thranduil allait quitter la salle du trône quand un elfe s'avança vers eux. Vêtu d'habits d'homme, avec un chapeau à la main qui avait dû lui servir à cacher ses oreilles pointues, les cheveux teints en noir, Thranduil l'identifia comme le soldat chargé d'enquêter sur le vin de Dorwinion. Le roi retint sa respiration quelques secondes sous la surprise de le voir débarquer à l'improviste. Il n'avait pas eu de ses nouvelles depuis son départ !
Cemarion s'agenouilla devant le trône. Tête baissée, il attendit que le roi lui donne l'autorisation d'avancer.
« Bon retour ! souffla Thranduil, encore sous le coup de la surprise. Relevez-vous !
— Je vous remercie, Sire.
— Suivez-moi ! »
L'ordre du souverain claqua dans l'air. Il se leva, lentement et en gardant une main appuyée sur le bois du trône pour ne pas perdre l'équilibre. Comme chaque fois qu'il se relevait, sa vision se brouilla quelques secondes avant de s'éclaircir. Thranduil avait gardé le secret sur les séquelles dont il souffrait. Si ses sujets l'avaient percé à jour, aucun n'en parlait.
Thranduil quitta la grande salle du trône à pas lents, l'elfe sur les talons. Sur son passage, les elfes s'inclinaient dans un respectueux salut. Ils quittèrent le Hall principal pour monter l'escalier menant aux quartiers du roi. A cet étage, ils pénétrèrent dans la bibliothèque personnelle du roi, qu'il transformait régulièrement en bureau lorsqu'il ne voulait pas être dérangé. Le cœur de Cemarion fit un bond dans sa poitrine. La bibliothèque était interdite à tous les elfes. Seuls ceux que Thranduil y invitait avaient le droit d'y entrer. Les autres attendaient devant la porte que le roi sorte de la pièce. Ils n'avaient pas même l'autorisation de frapper ! La bibliothèque était le havre de paix de Thranduil, nul n'avait le droit de le contrarier.
L'odeur familière du papier vieux de plusieurs centaines d'années assaillit Thranduil lorsqu'il poussa la porte et allégea d'amblée son moral. Il referma la porte derrière son soldat, empêchant quiconque d'autre de pénétrer à leur suite.
D'un vague geste le roi indiqua à son invité de s'avancer dans la bibliothèque. Les tons chauds des murs et le bois blanc des étagères mettaient en valeur les couvertures en cuir des livres anciens. Une fois dépassées les premières étagères remplies d'ouvrages, le messager découvrit un salon confortable orienté vers les deux larges arches en pierre creusées dans la roche des cavernes. Elles donnaient sur la terrasse privée de Thranduil. A côté, des parchemins et de livres s'empilaient en plusieurs piles sur un grand bureau en bois sombre.
Cemarion observa un instant la terrasse. On y accédait par l'une des deux immenses arches dans le mur du fond. Des rideaux en soie pendaient de chaque côté, que Thranduil pouvait tirer pour plonger la pièce dans la pénombre. Au dernier étage de la caverne principal, elle donnait sur l'un des nombreux jardins d'intérieurs du royaume. L'art des elfes des bois leur avaient permis de faire grandir de véritables forêts à l'intérieur de leur forteresse, sans lumière naturelle. Leurs cimes effleuraient le plafond des cavernes sans jamais que les arbres ne s'y écrasent. De la bibliothèque, Thranduil avait l'illusion d'être dehors. Ne manquaient que les étoiles.
Le roi indiqua à son invité le fauteuil près du mur opposé, en face de celui dans lequel il s'assit lui-même. Il observa les arbres par-delà la terrasse en silence. Lorsqu'il retourna son attention vers son invité, ses yeux brillaient et son visage avait repris son expression froide.
« Vais-je encore avoir droit à mon vin favori ? »
La manière dont Thranduil amena le sujet déstabilisa le soldat. D'ailleurs, il se servit un verre d'une liqueur épaisse et rouge foncé. Pas du vin de Dorwinion : il n'en avait pas gouté depuis son empoisonnement. S'il pouvait prendre l'apparence de la décontraction sur le sujet, Thranduil n'avait pas bu de vin depuis plusieurs semaines. Il avait démis de ses fonctions son précédent échanson. Une deuxième fois en dix ans ! Le nouveau avait changé les carafes de vin de ses quartiers. Il n'y avait pas touché.
« Vous serez seul juge, Votre Altesse, répondit précautionneusement Cemarion.
— Alors il s'agissait d'un accident !
— Je l'ignore, sire. C'est possible.
— Possible ! enragea finalement Thranduil, perdant son calme de façade et laissant transparaitre sa colère d'avoir été empoisonné dans son propre royaume. Possible ! Tous, vous ne répétez que cela ! Ne puis-je donc pas avoir une réponse claire ? »
Le soldat baissa honteusement la tête, comme s'il était responsable de l'échec de sa mission. Le regard du roi étincelait de colère. Ses mains se crispaient sur sa petite coupe.
« Racontez-moi ! gronda Thranduil.
— Je suis allé en Dorwinion, déguisé comme Lorthal me l'avait indiqué. J'y suis arrivé assez rapidement. J'ai rencontré le Seigneur qui gère ses terres. Il m'a laissé libre dans les vignes plusieurs jours pour que je puisse voir par moi-même quels produits étaient utilisés. Pour la fabrique, j'y suis entré à deux reprises sous escorte. J'ai pu voir comment ils utilisaient les raisins et ce qu'ils y ajoutaient. »
Thranduil fronça les sourcils. Ne souhaitaient-ils pas conserver les secrets de fabrication du meilleur vin de la terre du milieu ?
« Ils n'ont pas peur de se faire voler leur recette, reprit le soldat comme s'il lisait dans les pensées de son roi. Je leur ai posé la question : ils disent que la préparation des épines est si technique, si dangereuse qu'elle nécessite des talents particuliers pour la réalisation. Les préparateurs sont instruits pendant dix ans avant de pouvoir faire leurs preuves sur un système miniature. Les baquets sont nettoyés entre chaque cuvée avec une solution à base l'ammoniaque.
— Qu'en est-il des baies ? intervint Thranduil.
— Lorsque les vignes ne donnent pas assez, le Seigneur utilise des raisins de moindre qualité mélangés avec l'intérieur des baies pour produire des liqueurs.
— Dans les mêmes cuves ?
— Oui, sire ! »
Etait-ce aussi simple que cela ? se demanda Thranduil. Un mauvais nettoyage des cuves après la préparation des liqueurs qui a ajouté des résidus de baies et d'ammoniaque dans le vin de Dorwinion ? Douze elfes décédés, juste pour une erreur humaine ?
« J'ai essayé de déterminer s'il était possible de savoir quels tonneaux vous étaient destinés, poursuivit finalement le soldat. Chaque année, ils savent que la Forêt Noire en achète entre quinze et vingt vers le troisième mois de l'année. Lesquels ? Je ne pense pas possible de le déterminer. Le nombre total produit dépend du raisin. D'autres royaumes en commandent régulièrement. Tout dépend quel agent arrive le premier. Le Seigneur classe les vins de Dorwinion selon l'année et la saison. Il possède deux bouteilles pour chaque cuvée et les fait goûter aux clients pour les assurer de sa qualité. Ensuite, le client choisit lui-même les tonneaux qu'il emportera. Ils sont installés sous ses yeux sur la carriole. »
Le soldat se tut. Il se servit un verre d'eau. Être seul avec le roi l'impressionnait. Surtout dans la bibliothèque ! Ce n'était pas tous les jours que Thranduil y emmenait quelqu'un. Hormis ses conseillers les plus proches, rares étaient les elfes qui en avaient eu l'honneur. La pièce était agréable, d'autant que deux gardes elfiques en protégeaient l'entrée pour s'assurer que personne n'importunait le roi.
« Sire, je me suis également renseigné que la cuvée qui vous a empoisonné. De cette année, peu de tonneaux ont été vendus.
— Le temps ne se prêtait pas aux vignes, murmura Thranduil en se souvenant de cette année-là. Le sud a subi des grêlons qui ont détruit les raisins. J'avais donné des instructions pour n'acheter que des quantités limitées pour soutenir l'exploitant mais de se concentrer sur les années précédentes…Combien mon échanson en avait-il pris ? Deux, peut-être trois…
— Deux, Sire. Les deux qui ont été servi au festin. L'échanson m'a fourni un double des comptes des derniers siècles.
— Vraiment ? »
Thranduil ferma brièvement les yeux. La fatigue l'accabla terriblement. Il se frotta les yeux dans l'espoir de la chasser.
« J'ai ramené quinze tonneaux de vin pour que les guérisseurs puissent les tester, poursuivit le soldat. De quinze années différentes…Je n'ai pu acheter d'autres tonneaux de cette cuvée. Le seigneur de Dorwinion m'a indiqué que, comme les années suivantes étaient fastes, son prédécesseur les avait retirés de la vente pour ne pas fournir de vin de moindre qualité. »
Il s'était attendu à une réaction de son roi mais n'en eut aucune. Il baissa les yeux sur ses mains gantées, angoissé à l'idée de n'avoir pas su déterminer avec plus de précision l'origine du poison. Les étapes dans la fabrication lui avaient semblé indépendantes, chaque appareil utilisé étant ensuite précautionneusement lavé avant la fournée suivante. Le Seigneur de Dorwinion savait qu'avec les ingrédients qu'il utilisait, tant dans le vin que dans la liqueur, une erreur pouvait être fatale. Il avait bien insisté à ce sujet.
« Autre chose ?
— Non, sire.
— Alors allez-vous restaurer. Vous n'avez pas pris la peine de vous reposer avant de venir me voir, n'est-ce pas ? Quand vous vous serez reposé, vous irez répéter cela à mes conseillers. »
L'elfe bondit sur ses pieds. Il s'inclina respectueusement et tourna les talons. Dans le couloir, Lorthal attendait impatiemment l'issue de l'entrevue en effectuant les cent pas. A la vue de Cemarion, il s'immobilisa et revint vers lui, prêt à l'interroger avant de le laisser se reposer.
Thranduil resta seul avec ses sombres pensées dans la bibliothèque. Etait-ce tout ? Lui, l'un des rois les plus puissants des terres du milieu, en lutte contre le seigneur noir et Dol Guldur, empoisonné par erreur ? C'en serait risible ! Il manquait encore un élément pour pouvoir le confirmer : qui avait acheté les autres tonneaux de cette mauvaise cuvée de vin ? Si d'autres avaient été malades, l'accident serait confirmé. Il faudrait qu'il vérifie cela. Cela ne lui ressemblait pas d'oublier de poser une question aussi fondamentale !
A présent seul, les épaules du roi s'affaissèrent. Il caressa l'idée de retrouver le soldat pour terminer l'interrogatoire. Thranduil se releva. Il fut pris d'un vertige et se rassit vite dans son fauteuil, la tête lui tournant affreusement. Peu désireux d'appeler à l'aide pour regagner son lit, il préféra rester dans sa bibliothèque. L'endroit était calme et l'odeur des livres anciens lui plaisait. Il s'allongea plus confortablement et ferma les yeux.
S'ils n'avaient pas craints de rendre leur roi furieux, les gardes auraient laissé les guérisseurs entrer dans la bibliothèque. A quatre reprises dans la soirée, les guérisseurs attendirent devant la porte close. Eux non plus ne voulurent pas provoquer l'ire de leur souverain. Ils décidèrent d'attendre le lendemain matin pour entrer.
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Ce furent les tremblements qui tirèrent Thranduil du sommeil, très tôt le lendemain matin. Son esprit embrumé lui rappela douloureusement qu'il avait oublié de prendre ses potions la veille. Les convulsions augmentèrent. Elles passèrent des bras à l'ensemble de son corps. Sa vue se brouilla. Sa respiration se bloqua dans sa poitrine alors que sa tête se renversait en arrière.
Des minutes suivantes, il ne se souvint de rien. Lorsque son esprit se remit à fonctionner normalement, il était toujours allongé sur le canapé dans sa bibliothèque, seul avec les milliers de livres. Il s'empara d'une fiole dans son manteau d'une main hésitante. Thranduil lutta pour ouvrir le bouchon. Finalement, il l'enleva avec les dents, maudissant les tremblements. Il engloutit tout le contenu de la petite bouteille et les tremblements finirent par diminuer. Quand il regagna un peu de calme, il but les autres et laissa retomber les fioles sur le sol.
Thranduil craignit ne pas pouvoir se lever. Lorsqu'il se mit debout, un vertige l'assaillit. Il se sentit tomber et s'accrocha de justesse à l'accoudoir pour ne pas s'effondrer par terre. Il se retrouva à genou, un bras sur l'accoudoir, un autre sur le sol. Sa tête lui tournait affreusement. Il inspira profondément mais ne parvint pas à garder son calme. Sa colère gronda encore dans son cœur. Après tout ce qui lui était arrivé, pourquoi cela ? N'avait-il pas eu sa part de souffrances ? La rage lui donna l'énergie pour effectuer quelques pas jusqu'à la porte.
Son serviteur Silnarën attendait dans le couloir en discutant avec les gardes.
« Je retourne dans mes appartements », murmura Thranduil.
Il perdit l'équilibre et se rattrapa de justesse au chambranle de la porte. Les deux gardes s'étaient précipités sur lui. Le plus proche l'aida à se redresser.
« Appelez les guérisseurs ! ordonna le garde au serviteur.
— Inutile ! souffla faiblement Thranduil. Je suis juste fatigué. Je vais rentrer dans mes appartements me reposer. »
Au prix d'un terrible effort de volonté, il se redressa et se dégagea de l'aide du garde. Fort heureusement, ses appartements n'étaient pas très loin : la porte menant à son salon privé était au bout du couloir, à huit mètres de là. Son visage impassible, une main tremblante glissant le long du mur pour maintenir un équilibre précaire.
Prochain chapitre : lutte contre les araignées et préparatifs de réception.
Essy : c'est étrange, ta review n'apparait pas, je l'ai seulement eu en mail.
Balin sera effectivement présent, tout comme Oin. Plus tard, il y aura aussi Dwalin et Gloin. Bon courage à Balin et Lorthal pour que leurs rois respectifs ne s'entretuent pas...
