Thranduil referma la porte au nez de ses gardes. Il n'avait pas fait trois pas qu'elle se rouvrit sur les guérisseurs, appelés malgré ses ordres. Il refusa leur aide. Exténué ou pas, il n'avait besoin de personne pour retourner dans on lit ! Chaque pas était une torture et l'effort menaçait de l'envoyer au tapis, littéralement.
Thranduil s'entêta et parvint à son lit. Il s'y glissa avec soulagement. Les draps, fraîchement changés, dégageaient une douce odeur de pins. Les guérisseurs se tenaient juste à côté de lui et ne le quittaient pas des yeux. Naëlnoth ne le laisserait pas en paix, il le savait.
Quatre semaines et il était encore si épuisé !
« Je veux voir Lorthal ! exigea-t-il.
— Sire, vous ne devriez pas vous surmener…tenta vainement la guérisseuse en chef. Quand avez-vous pris vos potions pour la dernière fois ?
— Allez me chercher mon conseiller ! »
Thranduil de mauvaise humeur, tous ses serviteurs filèrent droit. L'un fila tout court vers les salles du conseil trouver Lorthal le plus vite possible. Le vieux conseiller travaillait encore en dépit de l'heure extrêmement matinale : il s'efforçait d'exécuter son travail ne plus de celui du roi. Dès qu'il comprit que Thranduil le convoquait, il bondit de sa chaise, renversa une liasse de parchemins et les laissa sur le sol, pour accourir au plus vite près de son roi, inquiet de savoir ce qui lui valait une convocation nocturne. Le soleil pointait à peine à l'extérieur des cavernes.
Il poussa rapidement la porte des appartements de Thranduil pour découvrir son roi luttant contre le sommeil. Lorthal avait connu Thranduil très jeune prince de la Forêt Noire puis jeune roi orphelin après la chute de Sauron. Sa loyauté était sans faille et il aimait profondément son roi.
« Avez-vous pu vous entretenir avec l'elfe envoyé à Dorwinion ? »
La fatigue transperçait dans la voix de Thranduil. Il avait excédé ses forces et ne comprenait que maintenant son erreur. Sa dépendance aux drogues l'inquiétait mais il ne voyait pas comment s'en passer. Il était en colère contre lui-même pour avoir bêtement oublié de les prendre la veille.
Lorthal s'installa sur la chaise au chevet du roi. Il se permit la familiarité de tenir la main du malade et de la serrer avec douceur.
« Oui, sire. N'ayez crainte. Il est tôt. Dormez. Nous en reparlerons dans quelques heures quand vous serez reposé.
— Connait-il la liste de tous ceux qui ont acheté le même vin ?
— Partiellement, sire. Le vin a été produit il y a deux siècles. Beaucoup des clients étaient des seigneurs des hommes. J'ai envoyé des messagers au Seigneur Elrond et au Seigneur Celeborn pour les avertir de prendre garde. Je n'en ai pas trop dit, rassurez-vous.
— Bien… »
La voix de Thranduil s'éteignit. Lorthal serra une dernière fois sa main puis la reposa sur le matelas. Il remonta les couvertures de Thranduil puis il se leva et partit. Thranduil incapable de remplir ses devoirs et le Prince absent, ceux-ci reposaient principalement sur ses épaules. Si les elfes ne dormaient pas, il avait passé les trois derniers jours, nuits comprises, à travailler. Il se sentait vieux et las.
« Où en sont les appartements de Thorin ? demanda encore Thranduil alors que son conseiller avait atteint la porte.
— Les menuisiers terminent les meubles à leur taille. Ils ont choisi du bois de chênes issus de bons arbres de la forêt. Les fourrures et la bière sont arrivées.
— Tout doit être prêt pour leur arrivée ! Ce sera la première visite de Thorin depuis son évasion…il s'en souviendra.
— ça le sera, sire !
— Il m'a envoyé une lettre, murmura Thranduil d'une voix ensommeillée.
— Oui, sire.
— Il arrivera dans deux semaines. Les araignées se sont multipliées. Nous devons purger la forêt pour leur permettre d'arriver sans encombre ici. Ils n'apprécieront pas si nous envoyons une escorte…et cela pourrait…être pris comme un aveu…de faiblesse… »
La voix de Thranduil s'éteignit. Il s'endormit. Son conseiller referma doucement la porte de la chambre derrière lui.
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Trois jours plus tard, Thranduil tint une réunion dans son bureau avec son conseiller Lorthal et ses principaux capitaines. Il étudiait une carte de la forêt noire. Les éclaireurs envoyés ces derniers jours lui avaient rapportés la présence de nombreux nids trop proches de sa forteresse pour qu'il en soit rassuré. Pendant son absence, ses conseillers n'avaient plus menés de raids très loin. Ils s'étaient retranchés derrière leurs portes closes et avaient attendu une éclaircie.
Thranduil ne pouvait pas les en blâmer. Seulement, lutter contre les araignées monopolisait une bonne partie de leurs ressources militaires avant son empoisonnement. A présent, ils devaient reprendre le territoire perdu ! Cela leur demandait le double d'effort. Thranduil avait convoqué tous les capitaines de patrouilles, prêt à mener des opérations d'envergure. La totalité de son armée se préparait à sortir dans la forêt.
A sa droite, Cyriel indiqua l'un des nids. Comme Thranduil, il restait amaigri par l'empoisonnement mais ses yeux brillaient de rage difficilement contenue. Sans l'interdiction des guérisseurs, il aurait repris son cheval et son arc. En attendant, il restait cloitré au palais à jouer les conseillers temporaires.
« Celui-là me préoccupe, murmura-t-il. Il est trop proche de la rivière.
— C'est l'un des nouveaux nids, les œufs n'écloront pas avant plusieurs semaines, jugea Thranduil. Celui-ci est plus proche. Il est aussi sur la route des nains ! Nous ne pouvons mettre la vie de Thorin en danger…ni donner l'impression que nous ne savons protéger nos terres !
— Nous pouvons envoyer une trentaine de soldats dans une heure, Sire ! déclara l'un des capitaines.
— Envoyez en quarante ! Qu'ils passent par ce chemin et reviennent par celui-ci…Tuez les araignées et brûlez les nids. Quant aux autres…menez six patrouilles à l'ouest et onze au sud. Nous reprendrons chaque jour davantage de terrain. Que les soldats ne soient pas téméraires. Si les araignées sont trop nombreuses, je doublerai les patrouilles.
— A vos ordres, Sire ! »
Un capitaine roula la carte. Il noua autour un cordon pour en maintenir la forme puis la reposa sur l'étagère à sa place. Thranduil l'observa en silence. C'était une tâche dont il se chargeait d'ordinaire. A la place, il se concentra sur l'étude de la seconde carte, punaisée au mur, représentant l'ensemble des Terres du Milieu sur un immense parchemin. Elle avait été modifiée après la reprise d'Erebor et indiquait maintenant le Val de Bard.
Encore une fois, il se demanda s'il ne devait pas annuler cette invitation. Il n'avait pas vraiment cru que Thorin accepterait de revenir dans ses palais. A présent, il devrait faire comme si tout allait bien, tout en surveillant chaque bouchée qui serait prise !
A ses côtés, Cyriel ne parvenait pas à masquer sa mauvaise humeur.
« N'ayez crainte, capitaine ! le rassura Thranduil avec l'ombre d'un sourire. Vous retournerez vite à vos patrouilles.
— C'est ce que les guérisseurs ne cessent de me dire ! explosa l'elfe. Mais je me sens toujours aussi faible ! Comment puis-je espérer être un soldat si je tremble au moment d'encocher mes flèches ? J'ai survécu à la torture de Dol Guldur ! J'ai survécu et je suis rentré ! Et à cause d'un verre de vin…A cause d'un verre de vin ! »
Sa voix se brisa. Thranduil détourna le regard. C'était lui qui avait invité son capitaine à le rejoindre. Sa culpabilité s'accrut, tout comme sa colère. Lui non plus ne savait pas s'il pourrait encore tenir une épée. Les symptômes que masquaient les drogues duraient plus longtemps et étaient plus graves chez lui que chez les autres victimes.
« Vous resterez un soldat de longues années, j'en suis certain, finit par déclarer Thranduil. Vos blessures ne vous ont jamais retenu. Elles ne le feront pas aujourd'hui ! En attendant, j'ai un travail pour vous. Rarement autant de soldats ont été de sortie. Alors j'attends de vous que vous coordonniez toutes les patrouilles. Permettre un bon ravitaillement en armes, un bon roulement des soldats, remplacer les blessés s'il y en a…Faites-moi régulièrement vos rapports et envoyez moi les capitaines faire le leur quand ils rentreront.
— Je vous remercie de votre confiance, sire.
— Elle est méritée ! Vous avez fait vos preuves. Capitaine Dilnis ! »
L'elfe sursauta. Si elle avait mené avec succès la première excursion avec les apothicaires, elle était de loin la moins expérimentée de tous les capitaines. Sa patrouille n'avait souffert que de deux blessés malgré la difficulté de la tâche.
Thranduil la jaugea de la tête aux pieds. Par certains côtés, elle lui rappelait Tauriel, quoi que son ancienne capitaine des gardes n'avait jamais eu un regard d'une telle dureté. Au contraire, Tauriel avait un cœur tendre. Encore une fois, le roi s'interrogeait. Que devenait-elle ? Il n'avait plus eu de nouvelles depuis la fin de la bataille des cinq armées.
« Sire ?
— Vous avez également fait vos preuves, déclara Thranduil. A partir de maintenant, vous dirigerez votre patrouille de façon permanente et me ferez vos rapports. Ne me décevez pas !
— Je vous remercie infiniment sire ! »
L'elfe s'inclina. Sur un geste de Thranduil, les conseillers et les capitaines quittèrent la pièce.
Il avait besoin d'air. Marcher longtemps lui était toujours impossible mais Thranduil se forçait à le faire de plus en plus. Cette fois, il décida d'aller rendre visite à Feren, son écuyer. Le jeune elfe, d'une maladresse touchante, qu'il avait pris sous son aile après la mort de ses parents, avait été le dernier à sortir de son infirmerie, quelques jours plus tôt. Il était rentré chez lui mais Thranduil savait qu'il n'avait ni parents ni épouse.
Le roi descendit l'escalier principal. Lorsqu'il croisait ses sujets, ceux-ci inclinaient respectueusement la tête vers lui. Thranduil répondait avec bienveillance à leurs saluts bien qu'il ait l'esprit ailleurs.
Il traversa son palais et sortit dans ses jardins. Les fleurs n'avaient pas encore éclos. Thranduil traversa l'allée, son regard se portant sur les jeunes pousses et les arbrisseaux. Son épouse aimait ces jardins, surtout l'hiver quand le gel couvrait les troncs. Elle aimait plus que tout le froid et la neige.
Il poursuivit son chemin jusque sous les premiers arbres. Des échelles de cordes menaient aux maisons que son peuple construisait. Si les elfes des bois avaient construit un palais qui leur tenait lieu de forteresse, ils aimaient plus que tout les étoiles. Les maisons construites en bois dans les parties supérieures des arbres leur donnaient l'occasion de contempler le ciel étoilé chaque nuit.
Thranduil arriva bientôt à l'arbre qui abritait la demeure de Feren. Grimper les quinze mètres avec la corde lui prit plus de temps que d'habitude. Les muscles de ses bras devinrent douloureux à la moitié du chemin. Il s'entêta et arriva à la large plateforme. Elle était bien différente de celles de Lothlorien : plus étroite, mois épaisse. Le bois était sombre, de la même teinte que les troncs d'arbre. Les boiseries étaient délicatement gravées sur tout le pourtour. Des tentures vertes et grises égayaient à peine l'endroit, nu et rustique, aussi sauvage que les elfes qui y habitaient.
Thranduil frappa légèrement trois coups brefs sur le mur. Lorsque Feren ouvrit la porte, il découvrit avec surprise son roi. Après deux secondes à fixer Thranduil sous la surprise, il bafouilla quelques mots incompréhensibles.
« Je…je suis honoré de votre visite…
— Et je suis ravi de voir que vous allez mieux, le félicita Thranduil. Les guérisseurs m'ont tenu informé de votre état de santé. »
Ce n'était pas tout à fait vrai : Feren donnait l'impression qu'il allait s'écrouler d'une minute à l'autre. En dépit des semaines passées alité, il gardait de grands cernes sous les yeux et un teint pâle qui faisait ressortir ses cheveux sombres.
Feren invita Thranduil à entrer. Sans surprise, l'intérieur était aussi vide que l'extérieur. Les rares meubles du célibataire étaient confortables et pratiques, passés de génération en génération. Thranduil effleura une commode. Le grain du bois était magnifique et l'ouvrage splendide. Le reste de l'habitation, en revanche, témoignait du peu d'implication du jeune elfe dans les travaux ménagers après son empoisonnement. La poussière s'accumulait à plusieurs endroits. Selon toute vraisemblance, il était sans doute trop épuisé pour s'occuper de son intérieur.
« Ce n'est pas très…ordonné, murmura Feren.
— Cela n'a pas d'importance ! J'étais venu voir comment vous alliez. Comment vous sentez-vous ?
— Bien, sire ! C'est un honneur de vous recevoir chez moi. Désirez-vous du thé ? »
Thranduil refusa, non pas qu'il n'en ait pas envie mais plutôt qu'il craignait d'indisposer Feren. La nervosité de l'elfe s'était accrue lorsqu'il avait posé la question, traditionnelle de l'hôte qui désirait recevoir convenablement un invité. Le roi avait bien remarqué que son message se tenait aux murs et aux meubles quand il se levait de son canapé et qu'il dissimulait le plus possible ses mains.
Thranduil lui tint compagnie presque une heure entière pour s'assurer qu'il allait bien. La veille, c'était à Turlion qu'il avait rendu visite. L'elfe avait été imperturbable. Il s'entrainait de nouveau pour retrouver une forme physique satisfaisante, faisant partie des rares empoisonnés à déjà être remonté sur un cheval.
Finalement, Thranduil prit congé avec les formules de politesses de rigueur. Lorsqu'il redescendit de l'arbre, son serviteur Silnarën l'attendait. L'elfe ne fit aucun commentaire sur les gestes raides et maladroits de son roi –lui-même conservait une boiterie après les évènements de Dol Guldur. Il lui tendit un message scellé qui venait d'arriver.
Thranduil le glissa dans son manteau sans le lire. Il n'avait pas suffisamment confiance dans ses mains pour le décacheter maintenant.
« Vous enverrez quelqu'un rendre visite tous les jours à Feren, ordonna Thranduil. Et l'aider un peu… »
Ils s'arrêtèrent pour laisser passer des cavaliers menant de jeunes chevaux. L'un d'eux, un fougueux yearling alezan, bondissait et se cabrait. Seuls les murmures légers aux sonorités aigues de Nerdaël le maintenaient dans les rangs. Thranduil apprécia les lignes fines de l'équidé d'un regard connaisseur. S'il montait son Cerf quasiment tout le temps, il appréciait les chevaux et en montait lors de ses chasses. Celui-là promettait !
La troupe disparut entre les arbres. Les derniers hennissements s'évanouirent.
Qu'en pensez-vous ? Thranduil prend soin de son peuple et on voit un peu ce que font les cinq rescapés de Dol Guldur.
On avance lentement mais vous allez me détester d'ici quelques chapitres...
Merci pour les review !
Prochain chapitre : arrivée de Thorin dans la forêt Noire !
