Thorin décida de ne pas parler à Thranduil de ce qu'il pensait lui être arrivé. En revanche, il voulut faire un tour dans la Forêt Noire pour se rendre compte de la progression des araignées. La demande n'avait pas réjoui Thranduil, à la fois car il était physiquement incapable de l'accompagner et parce que sa forêt était encore infectée. Il avait refusé de se joindre à eux, confirmant sans le savoir les suppositions de Thorin et Balin.

Il n'avait pu s'y opposer. Thorin quitta les Halls pour une balade le cinquième jour de son arrivée. Officiellement pour éviter de se perdre, officieusement pour les protéger, les nains furent accompagnés par des soldats elfiques, menés par la capitaine Dilnis. L'elfe venait de revenir d'une patrouille mais avait accepté de bonne grâce de repartir accompagner Thorin.

Les grands chevaux élancés montés sans harnachement par leurs fins cavaliers et les poneys épais et lents aux épaisses selles en cuir, sur lesquels étaient juchés les nains aux larges épaules donnaient une drôle d'impression. Les poneys étaient lents. Ils trottaient alors que les chevaux n'étaient qu'au pas.

Thranduil assista à leur départ, entouré de ses conseillers et de certains elfes qu'il appréciait. Turlon se tenait près de lui, finalement guéri et prêt à reprendre les patrouilles.

Thranduil resta silencieux jusqu'à ce que les nains aient disparu au tournant du chemin. Son visage aussi figé que du marbre, le visage pâle, ses yeux seuls laissaient transparaitre sa profonde humiliation.

« Il sait », dit Thranduil en le voyant partir. Il n'ajouta rien et rebroussa chemin alors que les elfes retournaient à leurs occupations.

Thranduil profita de cette matinée pour se reposer. Il se promena lentement dans son royaume, dans ses caves comme dans sa forêt, suivi par Turlion qui venait de reprendre son poste de garde auprès de lui. Une main sur le pommeau de son épée, l'elfe étudiait les massifs d'herbes sombres. Il n'était guère rassuré d'être le seul à assurer la protection du roi alors que tous deux arpentaient la route des elfes. Un autre soldat les rejoignit alors qu'ils dépassaient la rivière.

Sentir le vent sur son visage allégea le cœur lourd de tristesse de Thranduil. Cela faisait trop longtemps qu'il était resté enfermé. S'il l'avait pu, il aurait aimé chevaucher. Au bout d'une heure, ils arrivèrent derrière ses cavernes, là où la plupart des siens avaient établis leurs maisons dans les hauts arbres.

« Comment va Feren ? interrogea distraitement Thranduil, occupé à étudier les jeunes bourgeons.

— Silnarën dit qu'il va beaucoup mieux. Il passe tous les jours discuter avec lui.

— J'ignorais que vous étiez proches.

— Nous nous sommes évadés de Dol Guldur ensemble, sire. Nous nous voyons souvent. Pas pour parler ! Il n'y a pas de mots. Juste pour boire un verre ou sortir à cheval. Dilnis et Cyriel se joignent à nous régulièrement.

— Il a été sévèrement affecté par le poison, murmura Thranduil à propos de son soldat. A-t-il dit si son poste de coordinateur des patrouilles le satisfait ?

— Il en était honoré ! Cela ne l'empêche pas de s'entraîner dur pour reprendre son poste dans les patrouilles. »

Thranduil inclina la tête, pensif. Ces derniers jours, les négociations l'avaient éloigné des patrouilles. Il n'avait pas discuté directement avec ses soldats depuis l'arrivée des nains, Lorthal étant son seul lien avec la situation militaire de son royaume. Il n'aimait pas cela et se rattrapait en surveillant autant qu'il le pouvait ses soldats. Il connaissait toutes leurs expressions, toutes leurs mimiques et savait sans leur parler si la journée avait été bonne ou non pour eux. Il gardait également un œil attentif sur les comptes rendus et surtout sur ceux des guérisseurs. Thranduil envoyait un message à chaque soldat blessé ainsi qu'à leurs familles avec un cadeau.

« Qu'en est-il de Nerdael ? demanda-t-il encore avec curiosité. Je le vois rarement ces derniers temps.

— Il reste dans les écuries. Je crains qu'il ne sache plus parler aux siens. Les chevaux ne lui posent aucune question. »

Quel gâchis, songea Thranduil. Tant de morts !

Il décida d'aller voir les écuries…ou plutôt ce qui servait d'écurie à des elfes. Nul besoin pour eux d'entraver leurs bêtes. Il s'agissait en réalité de deux grands prés à l'intérieur même des Cavernes. Les chevaux, laissés en liberté, étaient séparés entre les juments et les étalons. Au milieu d'eux, Thranduil aperçut son majestueux Cerf. L'animal brama lorsqu'il le fit et trotta lentement vers son cavalier. Le roi lui flatta l'encolure, tout en s'assurant qu'il ne souffrait pas de ce si long abandon.

Deux cavaliers vinrent vers eux. Leurs belles figures s'éclairèrent lorsqu'ils identifièrent leur roi. Comme tous les elfes, Thranduil montait régulièrement. Il connaissait par cœur les écuries et il ne se passait pas une semaine sans qu'il y vienne. Pourtant, depuis son empoisonnement, il n'y avait plus mis les pieds. Au début, elles étaient trop loin du palais pour qu'il y aille, ensuite il y avait eu les nains.

Le premier elfe démonta et s'inclina devant son roi, une formalité dont les palefreniers se passaient d'ordinaire.

« Vous lui avez beaucoup manqué sire ! » déclara-t-il avec un large sourire en désignant le Cerf.

Thranduil flatta une dernière fois le flanc de sa monture puis il se tourna vers le second cavalier, toujours juché sur son cheval.

« Nerdaël, le salua-t-il. Vous conduisiez un jeune yearling alezan, l'autre jour. Une bête magnifique !

— Oui, sire, approuva nerveusement l'elfe. Il a un bon tempérament. Nous pensons le confier à un soldat. Il est rapide et agile. Un éclaireur, peut-être. Sauf bien sûr si vous l'appréciez ! L'un des vôtres devient assez vieux. Dans quelques années, vous devrez en changer.

— Mes chevaux me satisfont pleinement. Je ne m'accaparerai pas d'un animal pareil. Donnez-le aux éclaireurs. Ou peut-être à Dilnis…Elle vient d'être nommée capitaine. Elle aura besoin d'un deuxième cheval. Le sien m'a semblé quelque peu fatigué ce matin.

— Je la contacterai, sire, accepta Nerdaël.

— Avez-vous décidé de rejoindre les nains ? demanda l'autre palefrenier pour savoir s'il devait préparer le cerf ou un cheval pour son roi.

— Non. J'ai vu assez de nain pour les prochains siècles ! »

Le regard de Thranduil croisa celui de Nerdaël. Tout au long de la conversation, son visage était resté impassible. La question du cavalier ne modifia en rien son expression, tout au plus sa voix fut-elle plus sèche que d'ordinaire. Personne ne s'en rendit compte.

« Vous avez soigné les poneys de Thorin, reprit Thranduil. Pensez-vous que les nains traitent bien leurs animaux ?

— Je pense, oui, déclara Nerdaël. Pour des nains en tout cas ! Les harnachements sont lourds mais adaptés aux poneys. Aucun n'était blessé ou épuisé. Ceux des chariots n'étaient pas à plaindre non plus. Les nains font attention à eux, c'est certain.

— Sont-ils venus s'assurer que les poneys étaient bien traités ? s'enquit Thranduil.

— Oui, sire. Deux d'entre eux sont même resté longtemps. Je les ai vus leur donner des carottes et des pommes. Dois-je vous rapporter ce qu'ils font dans les écuries ?

— Non. Merci. »

Thranduil prit congé. Si les nains n'avaient pas pris soin de leurs animaux, il ne les aurait pas aidés à créer des prairies souterraines à l'intérieur même d'Erebor. Il en fut rassuré.

Son cerf le suivit jusqu'à ce qu'ils quittent la caverne réservée aux écuries.

Il était presque parvenu aux portes de ses Halls lorsque le son d'une harpe se fit entendre. La douce mélodie fut suivie d'une ballade aux accents mélodieux, chantée en duo par deux jeunes elfes d'à peine deux cent ans. Ils chantaient sans se préoccuper de leur environnement. De temps à autre, l'un d'eux jouait quelques notes d'une longue flute durée, tirant des notes aigues qui se mariaient à la perfection avec leurs voix.

Thranduil revint sur ses pas, toujours flanqué de Turlion. Quelques autres elfes s'étaient arrêtés pour écouter la musique. Certains, assis dans l'herbe ou sur des troncs d'arbres morts transformés en jolis bancs, fermaient les yeux. D'autres restaient debout, le regard dans le vague ou fixé sur les deux jeunes chanteurs.

Thranduil souriait paisiblement. Il resta les écouter plusieurs minutes puis il salua les deux jeunes elfes à la manière des elfes, agrémenté d'un hochement de tête satisfait et retourna dans ses appartements, un léger sourire sur son visage mince.

Le roi s'installa dans son salon, ses longues jambes étendues devant lui, un livre dans la main. Il observait à la dérobée une carafe de vin, déposée près de lui par son serviteur Silnaren. Il finit par s'en servir un verre, cédant finalement à son goût prononcé pour le liquide rouge. Du vin de Dorwinion ! Il respira longuement les effluves du breuvage. Finalement, il finit par en prendre une gorgée, puis une autre. Il ne termina pas le verre, au cas où.

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Les nains revinrent de leur excursion après le déjeuner. Thorin affichait un large sourire victorieux. Ce n'était pas le cas de Dilnis qui l'aurait bien remis à sa place : le roi sous la montagne avait désiré aller loin au sud alors qu'elle l'avait prévenu de la présence d'araignées. Résultat, ils avaient été attaqués.

La simple promenade à travers la forêt qu'avaient escomptée les elfes se transforma en cauchemar pour eux. Les elfes s'étaient retrouvés en mauvaise posture, submergés par le nombre. Ils n'avaient pu protéger les nains comme ils l'auraient dû.

Au contraire d'eux, Thorin en avait été ravi : sortir Orcrist lui avait permis de se venger pour le passage de la compagnie qui était tombé dans leur piège, des années plus tôt. Il en avait tranché une dizaine à lui seul. Coup de hache après coup de hache, il avait pris la tête de la mêlée, un sourire fou sur son reste des nains avait commis un véritable carnage. Nulle araignée, nul œuf et nulle toile ne leur avait résisté. Ils étaient passés entre les arbres comme autant d'oliphants piqués par une folie guerrière. Si Thorin avait juste voulu se rendre compte par lui-même de l'état de la Forêt Noire, tout en confirmant ses soupçons sur la santé de Thranduil, il s'était vite rendu compte de l'invasion et avait voulu donner un coup de main…à la manière des nains. Ils avaient détruits à eux seuls quatre nids d'araignées.

Lorsque le groupe pénétra dans la salle à manger des elfes, fraîchement lavés et habillés, parlant assez fort pour qu'un sourd les entende, Thranduil discerna quelques toiles d'araignées encore prises dans la chevelure sombre de Thorin. Le nain darda ses prunelles noires sur le roi des elfes près de son siège. Il glissa les pouces dans sa ceinture et bomba le torse.

Les nains prirent place autour de la table. Thorin traina plutôt qu'il ne souleva la chaise en bois. Il s'y laissa tomber dans un bruit de cliquettement qui témoignait que son manteau était juste passé sur sa cotte de maille. Il arborait d'ailleurs Orcrist à la ceinture ainsi qu'une hache traditionnelle à la ceinture, au mépris des règles de courtoisie élémentaires. Il se servit une chope de bière dont il engloutit les trois quarts sitôt dans son verre. Il lécha la mousse déposée sur sa moustache avant de se retourner vers sa voisine.

La capitaine Dilnis, invitée pour le repas, s'était installée à la gauche du roi sous la Montagne. Ce n'était pas une situation qui lui plaisait après la terrible après-midi. Le fait que le roi des elfes en personne ait demandé à ce qu'elle soit présente ne suffit pas à alléger son humeur maussade.

« Avez-vous fait une bonne…promenade ? demanda froidement Thranduil lors du dîner.

— Excellente ! s'amusa Thorin en se servant une chope de bière. Sportive. Vous auriez dû venir ! »

Thorin vit distinctement les doigts de l'elfe se crisper sur son verre. Malgré tout, le visage de Thranduil resta de marbre.

« Je ne voulais pas m'imposer dans votre…revanche, déclara Thranduil. Je suis ravi de voir que vous n'avez pas terminé dans leurs toiles ! Cette fois… »

Fort heureusement, Balin et Lorthal parvinrent à accaparer l'attention de leurs voisins respectifs. La discussion entre les deux rois en resta là. Ils ne s'adressèrent plus la parole de tout le repas.


Essy : non, ces deux là ne s'entendront jamais...On dirait deux gamins qui se disputent pour savoir qui est le meilleur. N'empêche, Thorin a touché un point sensible ce coup ci !

Je ne toruve pas Thorin très avisé, justement. Il n'a jamais su juger Bilbon à sa juste valeur et s'emporte trop facilement. Tout le contraire du calme Balin qui observe avant de parler.

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Prochain chapitre : la fin des négociations et le retour des nains à Erebor...ou pas. Il va y avoir comme un couac.

Mes partiels se terminent vendredi. Les chapitres reprendront avec plus de régularité mais là je n'ai pas trop le temps d'écrire ni de poster.