Thorin ne perdit pas de temps. Il mangea un peu et ressortit dans le couloir. Son appartement et les quartiers de Thranduil étaient proches de la bibliothèque. Cela ne l'étonnait pas au vu de ce qu'en avait dit l'elfe : il y lisait des histoires au jeune Legolas. Le nain essaya d'imaginer le terrible roi des elfes raconter des histoires à un jeune garçonnet aux oreilles pointues. Pas facile.
Deux elfes gardaient la porte de la bibliothèque. Ils ne permirent à personne de rentrer dans la pièce, jusqu'à ce que Thorin se plante devant eux. Il leur arrivait à la poitrine mais était bien plus large d'épaule que les deux réunis. Les bras croisés, ses sourcils broussailleux froncés, il les toisa de haut en bas, bien décidé à passer.
Les elfes ne l'en empêchèrent pas, contrairement à ce qu'il avait pensé. Les deux gardes étaient les mêmes que ceux qui gardaient la bibliothèque lors de sa première tentative, des heures plus tôt, quand Thranduil se vidait de son sang à l'intérieur de la pièce. Ils savaient que les nains n'y étaient pour rien. Bien au contraire ! Quelques minutes de plus et Thranduil serait assurément mort.
Lorsqu'il passa la porte de la bibliothèque, il eut la vision fugace d'un elfe étendu à terre puis une autre du même elfe, mort dans ses bras. Il secoua la tête pour chasser ces souvenirs. Il n'était pas là pour ça !
Il s'avança. Le silence était complet. Avec les tapis sur le sol, ses bottes ne faisaient aucun bruit. C'en était presque étrange. Rien n'avait changé. Les étagères en bois ouvragé trônaient dans toute la pièce et masquaient partiellement la vue si l'on venait de la porte. Il fallait avancer de quelques pas et dépasser les premiers rayons pour apercevoir le salon et la terrasse.
Rien n'avait été rangé depuis l'attaque. Les portes avaient été scellées et étaient restées closes ces dernières heures. Thorin s'avança dans la pièce, le cœur lourd. Il arriva devant les fauteuils d'une jolie couleur bordeaux, surmontés de nombreux coussins argentés.
Une flaque rouge de sang séché souillait le tapis le plus proche de l'arche. Lorsque Thranduil avait tenté de se rattraper à la bibliothèque, il avait fait tomber plusieurs livres à terre. Thorin observa un bref instant les pages rougies. Quel âge avaient ces ouvrages ? Les pages étaient brunies par le temps et dégageaient une forte odeur de papier vieilli. Non pas que ce soit important, simplement il savait que les elfes tenaient à leurs livres.
Le nain se planta à quelques centimètres de la flaque de sang. Il écarta de sa botte quelques bouquins, repoussa le tapis et les fauteuils.
Elle était là ! La hampe de flèche brisée sous Thranduil avait roulé sous les livres quand ils avaient emporté le roi avec précipitation. Dans l'urgence, personne ne s'en était aperçu. Le nain l'attrapa avec un mouchoir et l'étudia longuement. La flèche ne ressemblait pas à celle d'un elfe. L'empennage était constitué de plumes noires et grises. Elle était plus courte, d'un bois plus sombre presque noir. Trop courte pour un arc d'elfe ! Quel était donc l'arme utilisée ? Peut-être un arc de nain, songea le roi d'Erebor. Thorin la plaça dans une boite pour la conserver et ne pas la briser.
Il retourna étudier la scène. D'où venait le tireur ? La porte était une possibilité : un elfe venant de là n'aurait pas été vu par Thranduil. Mais dans ce cas, qui ? Les gardes n'avaient cessé de surveiller cette entrée. A moins qu'il ne s'agissait d'un véritable complot de grande envergure ? Thorin hésita. Il pénétra sur la terrasse. Là aussi, rien n'avait changé depuis le matin. Les yeux du nain se fichèrent sur les arbres à quelques dizaines de mètres. De là où il était, il n'y avait aucun moyen de savoir si quelqu'un y avait grimpé. C'était cependant l'hypothèse la plus probable, de l'avis du nain. Pour voir, il s'accouda à la balustrade. Elle lui arrivait à l'épaule mais pour Thranduil, cela avait dû être au niveau du ventre. Largement de quoi viser son cœur !
« Voyons voir… » murmura Thorin.
Il étudia la scène. Si Thranduil s'était tenu face aux arbres, certainement en train de regarder l'agitation devant l'entrée, il avait dû être surpris sans aucune possibilité de résister.
Le nain se pencha vers le sol. Après plusieurs minutes, il découvrit des gouttelettes de sang à terre, pas très loin de la balustrade.
« Bien, alors Thranduil a été touché de face, il s'est retourné pour se mettre à l'abri dans la bibliothèque…! » résuma Thorin en refaisant le chemin inverse.
Il trouva une nouvelle tâche de sang, proche de l'arche. Juste un peu plus loin, il trouva une empreinte de main là où Thranduil était tombé une première fois. La trace glissait le long du mur, marque ensanglantée aux bords flous. A terre, il en trouva une autre, là où l'elfe avait pris appui pour se redresser. D'autres gouttes de sang maculaient le sol.
« Et a été touché à nouveau dans le dos ! » s'exclama avec rage le roi des nains.
Thranduil s'était relevé, avait effectué quatre pas, puis s'était s'effondré à nouveau quelques mètres plus loin. Il avait tenté de se rattraper à l'étagère mais avait échoué, emportant avec lui de précieux ouvrages. C'était là que Thorin l'avait trouvé bien plus tard –et presque trop tard ! Combien de temps Thranduil avait passé étendu sur le sol froid, à suffoquer et se vider de son sang, seul et blessé ? Une heure au moins, probablement entre deux et trois.
Thorin resta pensif, songeant à la catastrophe évitée de justesse. Il finit par se secouer et quitta la bibliothèque. Ses pas l'emmenèrent au rez-de-chaussée. Le grand Hall était quasiment vide. Comme lors de l'empoisonnement, les elfes restèrent chez eux, priant les Valar pour leur roi. Eux qui se méfiaient du monde apprenaient à présent à se méfier d'eux-mêmes.
Thorin finit par arriver à l'infirmerie. Les portes étaient gardées par deux de ses soldats. Armés de haches et d'épées, une côte de maille partiellement dissimulée sous leur épais manteau de cuir et de fourrure, ils toisaient d'un air peu amène tous les elfes qui tentaient d'approcher. Il y en avait eu plusieurs qui avaient bravé les peurs et les doutes pour venir aux nouvelles et s'assurer que leur roi allait bien. Tous avaient été refoulés par les terribles gardes.
Lorsque Thorin surgit dans leur champ de vision, les deux nains se redressèrent et cessèrent leur conversation. Il les salua et leur remit un sac de provisions prélevé dans les réserves offertes par les elfes pour le voyage du retour.
« Des nouvelles ? demanda le roi d'Erebor à mi-voix dans l'espoir que les rares elfes qui pourraient passer aux alentours ne l'écoutent pas.
— Aucune. Toujours en vie, d'après ce que Balin a dit quand il est parti.
— La relève ?
— Dans deux heures, sire. »
Thorin hocha distraitement la tête. Il entra dans l'infirmerie silencieuse. Dans la chambre, la guérisseuse en chef des elfes et le guérisseur royal des nains veillaient un Thranduil toujours inconscient. L'état du blessé n'avait pas changé. Après quelques mots échangés avec Oin, Thorin prit congé pour retourner dans ses appartements.
Le soleil était couché depuis plusieurs heures, même s'il ne s'en était pas aperçu. Dans ses appartements, la réinstallation était terminée. La plupart des nains de son escorte étaient endormis, certains dans les fauteuils. Des restes d'un copieux repas trainaient sur la table. Thorin se servit une assiette de pain. Il souleva trois bouteilles de bière avant d'en trouver un fond. Une fois restauré, il partit se coucher.
.
Une main secoua durement Thorin. Il grogna et enfouit son visage sous les oreillers. Voilà une chose que les elfes savaient faire : produire des oreillers doux et moelleux. Il faudrait qu'il en vole un ou deux… Une autre secousse l'éloigna définitivement du sommeil.
« Thranduil est mort ? demanda-t-il immédiatement.
— Non, lui répondit Balin. La dernière fois que je suis allé voir, son état était stationnaire. Inquiétant, mais stationnaire. Les nains qui enquêtaient près des arbres de la bibliothèque sont revenus. Je pensais que tu voudrais les voir. Ils ont trouvé quelque chose…
— Quelle heure est-il ?
— Deux heures du matin. »
Thorin poussa un soupir. Il se redressa. Dormir à moitié habillé avait l'avantage de lui faire gagner du temps au réveil. Il s'empara d'une chemise en coton froissée, plongée dans le coffre au pied de son lit la veille au soir, chaussa ses lourdes bottes en cuir et en fer et quitta sa chambre.
Les trois nains qu'il avait envoyés investiguer dans la forêt de la caverne avaient été absents plus de temps qu'il ne l'aurait cru. Tous trois étaient épuisés et profitaient d'un repas bien mérité. Les cheveux du plus jeune d'entre eux étaient couverts de brindilles et de feuilles pris dans ses cheveux rêches et sa barbe touffue.
« Nous avons des résultats, ils ne vous plairont pas ! prévint le plus vieux des nains.
— C'est à moi de décider ce qui me plait ou pas ! le rabroua vertement Thorin. Rien dans cette histoire ne me plait !
— Nous avons inspecté tous les arbres, un par un ! Toutes les branches, Darin y est même monté aussi haut qu'il a pu !
— Aucune branche de cassée et aucune feuille qui n'aurait pas été à sa place ! » scanda le dénommé Darin, le plus jeune et le plus léger des nains en dépit de sa bedaine débutante.
Thorin réprima un ricanement. Aucun nain ne serait jamais capable de dire si un arbre avait l'air bien ou pas ! Un arbre était un arbre, après tout. Quant à des branches brisées…il faudrait un elfe extrêmement maladroit pour laisser des traces aussi évidentes. N'importe quel jeune elfe savait grimper aux arbres avec une agilité surprenante et sans laisser la moindre trace de son passage. Aucun nain ne pourrait jamais espérer rivaliser avec eux.
« Et donc ? reprit Thorin sans laisser transparaitre son agacement.
— Nous n'avons rien trouvé dans les arbres alors nous avons cherché à savoir quels elfes avaient été dans les parages.
— Une perte de temps ! coupa un nain. Ils se ressemblent tous ! Aucun elfe n'a pu nous aider. C'est à peine s'ils nous ont regardé !
— C'est là que j'ai pensé à regarder sous les arbres ! reprit avec enthousiasme le jeune nain.
— Sous les arbres ? répéta Thorin. Vous croyez que le traitre a creusé un trou pour s'échapper ?
— Pas pour s'échapper, Sire ! s'exclama Darin avec joie. Pour enterrer son arme ! Je l'ai trouvée plus loin dans la forêt intérieure. Enterrée à un mètre sous terre. Je suis presque passé à côté, il y avait plein de feuilles dessus. »
Il indiqua le coffre en bois sombre, que Thorin avait pensé contenir des liqueurs ou des gemmes. Darin souleva le couvercle sombre serti d'une pierre blanche et d'une autre noire. A l'intérieur, plusieurs morceaux de bois et d'acier étaient entreposés.
Le roi sous la Montagne s'empara des tronçons de l'étrange arme. Il étudia longuement chaque partie sous tous les angles.
« Le traitre a dû penser que Lorthal procéderait à des fouilles des habitations, comprit Thorin. C'est ce que nous aurions fait à Erebor mais les elfes ne sont pas habitués à la suspicion des leurs. »
Les tubes présentaient des marques de brûlures. Thorin les mit bout à bout et découvrit qu'il s'agissait d'un seul tube en fer, d'un diamètre de cinq centimètres et long d'une trentaine, qui avait été brisé en plusieurs petits. Aux deux extrémités, il découvrit plusieurs encoches dans le métal. Une autre partie en métal s'était désolidarisée de la pièce principale. C'était un arc de cercle d'une vingtaine de centimètres de long construit dans le même matériau que le reste. A un bout, le feu n'avait pu détruire les restes d'une corde elfique. Des bouts de bois aux extrémités avaient été noircis par les flammes mais ne s'étaient pas entièrement consumés.
Après quelques essais, Thorin parvint à emboiter l'arc sur le tube. Il chercha une corde dans ses poches, qu'un nain lui tendit spontanément. Il l'attacha de chaque côté de l'arc de cercle et découvrit avec stupéfaction que l'engin formait une arbalète miniature. Enfin, il sortit la hampe de la flèche qu'il conservait et la posa dans l'encoche restante. Bien qu'il manque la pointe, elle rentrait parfaitement dans le tube principal.
Thorin et les trois nains observèrent l'engin de mort avec des yeux ronds. Le roi reprit chaque morceau et les étudia avec attention.
« Le tube est cassé mais pas l'arc est intact ! comprit-il avec effroi. Il n'a pas été brisé, ni forcé…Cette arbalète peut être démontée !
— Une arbalète aussi petite est impossible ! s'offusqua le plus âgé des nains. La pression serait trop grande, il n'y aurait aucune précision…
— Sauf pour un elfe très bon tireur !
— Quant à la capacité de tirer…Fabriquez-en une ! ordonna Thorin. Je dois savoir si c'est la véritable arme ! Vous avez jusqu'à huit heures. Du matin ! »
Thorin n'avait guère de doute mais il devait avoir des certitudes. C'était encore pire que ce qu'il pensait ! Avec la possibilité de désolidariser les morceaux de l'arbalète, elle pouvait être cachée dans une manche. Thranduil ne serait jamais à l'abri tant que le traitre n'aurait pas été retrouvé. Toute apparition publique, tout elfe qui s'approcherait de lui, pourrait essayer de le tuer.
Thorin resta avec les nains tout le reste de la nuit. D'autres, réveillés devant l'urgence de la situation, allèrent réquisitionner chez les elfes le fer nécessaire pour fabriquer une nouvelle mini arbalète. Les coups de marteaux, que les nains emmenaient partout avec eux (on ne sait jamais) retentirent dans le palais de Thranduil. Si les serviteurs elfes s'inquiétèrent du tapage et de la chaleur étouffante des appartements, transformés subrepticement en forge d'intérieur, ils furent durement rabroués par les nains et repartirent sans les informations voulues.
Au petit matin, les murs, les tapis et la table étaient roussis, voire complètement brûlés, mais Thorin avait entre ses mains une réplique de l'arme et deux flèches qui ressemblaient à s'y méprendre à celles qui avaient touché Thranduil.
Pour mettre fin au suspense, il déplia l'arme, coinça l'arc dans l'encoche sur le tube, accrocha la flèche et visa le vase elfique, à l'autre bout du salon. Son doigt actionna le mécanisme discret inséré à l'intérieur même du tube. La flèche fusa à une vitesse incroyable. Elle percuta le vase et se ficha profondément dans le mur. La porcelaine se fissura de haut en bas sous la vitesse de l'impact et la force du tir. Les deux morceaux tintèrent puis se désolidarisèrent et tombèrent sur le sol où ils éclatèrent en mille morceaux.
Les nains qui avaient parié que l'arme ne fonctionnerait pas envoyèrent des pièces d'or à ceux qui avaient parié le contraire.
« La hampe est fendue, observa un nain.
— Non, la flèche est brisée, rétorqua un autre qui retira du mur la hampe.
— Le tir était trop rapide pour le bois! remarqua un autre.
— La force de l'impact est trop importante pour la flèche, comprit un dernier nain.
— Il est impossible de viser, admit Thorin. Je l'ai eu parce que le vase était gros et peu éloigné. Toucher Thranduil à plus de quinze mètre était un exploit !
— Un soldat, donc, conclut Balin. Habile au maniement des armes et rapide à décider. Il n'a pas dû hésiter un seul instant à abandonner l'arbalète.
— Elle peut être dissimulée n'importe où…Si le traitre en a une deuxième ou s'il sait en fabriquer une autre… »
Dix heures étaient passées. Thorin se résolut à communiquer aux elfes leur découverte. L'esprit préoccupé et inquiet, il quitta ses appartements après le petit déjeuner.
Essy : merci de tes commentaires ! J'avoue, j'aime bien torturer Thranduil...Ce n'est pas ma faute, c'est mon personnage préféré ! Je n'allais quand même pas le tuer ! ça n'aurait pas été drôle...Il faut profiter des bonnes choses. Ce n'est pas fini pour lui même si le pire est passé. Il aura encore quelques soucis mais tu dois t'en douter XD
Je suis ravie de t'avoir surpris en tout cas !
Je suis d'accord : face à l'adversité, Thorin révèle tout son caractère. Les prochains chapitres le mettront en valeur.
