Avec l'appréhension de celui qui ignore ce qu'il allait découvrir, Thorin poussa la porte de la chambre particulière de l'infirmerie. Il resta sur le seuil, figé et hésitant pour la première fois de sa vie.

Lorthal tenait le corps de son roi dans ses bras. Ignorant si Thranduil les entendait, il lui racontait à voix basse toutes les nouvelles concernant le royaume en caressant sa chevelure dorée, sans perdre une miette de la discussion entre Naelnoth et Oin. Les deux guérisseurs avaient enlevé les bandages sur le torse de Thranduil. Après un rapide nettoyage, ils étudiaient les plaies unes à unes.

Avec une flèche près du cœur, ils devraient réagir immédiatement si le blessé montrait les premiers signes d'une infection. Naëlnoth tâta avec précaution les bords de la plaie. Les elfes guérissaient vite, elle aurait déjà dû être partiellement refermée. Ce n'était pas le cas : elle était béante, rouge et dévoilait la chair.

Oin et Naëlnoth appliquèrent délicatement un baume à la senteur mentholée qui rappelait celle dégagée par les feuilles qui brûlaient dans le feu. Ils finirent par enrouler des bandages propres autour de son torse puis Lorthal reposa Thranduil sur les oreillers.

Thorin s'avança finalement près du lit. Il prit avec une hésitation la main de Thranduil. Les doigts fins de l'elfe étaient bleus, tout comme ses lèvres. Sa peau était froide en dépit des couvertures. Il ne montrait aucun signe de reprendre connaissance. Tout au long de ses soins, il était resté immobile, poupée inerte entre les bras de son conseiller. Ses yeux restaient clos et sa respiration sifflante affreusement lente.

« Il n'a pas l'air mieux, observa Thorin avec une inquiétude sincère.

— Je ne peux ramener son esprit, murmura Naëlnoth avec regret. Je l'ai empêché de passer les portes des cavernes de Mandos mais je ne peux l'atteindre désormais ! Il erre entre le monde des esprits et le monde des vivants…

— Je peux envoyer un message à Elrond, si vous voulez. Je ne connais personne d'autre qui soit meilleur guérisseur ! Même chez les nains, il est réputé être le meilleur. Sauf peut-être Gandalf. Il se pourrait que je puisse mettre la main sur le magicien…

— Le Seigneur Elrond ne doit pas venir ici ! s'exclama Lorthal. Que se passerait-il si le traitre s'en prenait à lui ? Deux des royaumes des elfes seraient détruits ! L'Ennemi vaincrait !

— Le seigneur Elrond ne pourra rien faire pour Thranduil, déclara sombrement Naëlnoth.

— En parlant du traitre… »

Thorin sortit de son manteau la boite en bois et la posa sur la table. Il en sortit la flèche, les débris de l'arbalète retrouvés enterrés puis le modèle reconstitué. Les elfes étudièrent l'engin mais ce fut Oin, en bon nain, qui en comprit toutes les implications immédiatement.

Thorin retraça rapidement les investigations de ses serviteurs avant de détailler toutes les conséquences d'une arme portative et assez petite pour être glissée n'importe où.

Le moral déjà bien bas des deux elfes s'assombrit encore. La guérisseuse se détourna des nains pour étudier le visage pâle de Thranduil. Lorthal s'effondra dans la chaise la plus proche, dépassé par la situation. Il enfouit son visage dans ses mains.

Oin s'éloigna un peu pour les laisser réfléchir et s'affaira à ranger les fioles et divers instruments. Il remit des buches dans la cheminée puis raviva le feu et mélangea la potion qui y chauffait doucement.

Finalement, Lorthal se força à se redresser. Il passa une main sur son visage fatigué et lissa sa tunique aux bords dorés. Son inquiétude lui faisait trembler les mains.

« Nous ne pourrons pas protéger Thranduil ! comprit le conseiller avec désespoir. Avec un arc, nous pourrions mais pas avec cela ! N'importe qui…n'importe quand…

— Nous vous aiderons », promit Thorin.

Malgré tout, il ne voyait pas comment : quelqu'un de déterminé se faufilerait vers Thranduil, attendrait le bon moment pour frapper, comme un serpent : patient et précis. Le nombre de nains protégeant le roi des elfes n'y changerait rien. Leur seul espoir serait de débusquer le traitre mais c'était plus facile à dire qu'à faire : il n'avait été vu par aucun elfe. De plus, comment savoir s'il agissait seul ?

La mine des deux elfes était défaite, sombre. Ils avaient conscience plus que quiconque des difficultés auxquelles leur royaume faisait face. Avec Legolas hors du royaume, l'absence de Thranduil à sa tête signifiait une faille béante dans leurs défenses.

« Vous n'êtes pas seuls, assura Thorin. Mes soldats ne quitteront pas cette pièce pendant des mois s'il le faut ! Ils fouilleront chaque elfe qui s'approchera ! »

La guérisseuse étudia le visage du roi sous la montagne à la recherche de la plus petite trace de mensonge. Elle n'en trouva aucune mais la solution offerte ne la satisfaisait pas. A qui pouvait-elle se fier ? Elle et Lorthal ne suffiraient pas à assurer la protection de Thranduil. Le vieux conseiller était un administrateur et non un soldat. La gestion du royaume lui prendrait tout son temps.

Déjà, les sentinelles témoignaient d'une recrudescence du nombre d'araignées près de chez eux alors qu'une journée seulement était passée ! Sans compter le sortilège de Thranduil dans l'eau de la rivière : si les forces du souverain déclinaient, ce serait également le cas de cette protection qui tenait les orques éloignés et égarait les voyageurs.

« Vous allez le soigner et enlever cette maudite flèche… reprit Thorin avec véhémence, si besoin, Elrond acceptera certainement d'envoyer un de ses guérisseurs s'il ne vient pas en personne !

— Vous ne comprenez pas ! coupa la guérisseuse. J'ai empêché l'esprit de Thranduil de passer les portes de Mandos mais je ne peux le ramener ! Son corps survivra quelques temps avec des soins, mais son esprit restera piégé ! Aucun guérisseur ne pourra le ramener, pas même le Seigneur Elrond en personne !

— N'y a-t-il aucun espoir ? se désola Oin. Si nous retirons cette flèche…qu'il se repose…il va sûrement…

— Thranduil ne se réveillera pas ! Pas de lui-même malgré tout ce que nous pourrions faire. Son esprit est au-delà de ma portée. Seul un elfe qu'il aime et qui l'aime pourrait l'atteindre aujourd'hui.

— Le prince Legolas ? suggéra Oin à mi-voix.

— Il est dans le nord auprès des rôdeurs, confirma Naëlnoth. Mais Thranduil accepterait-il que nous risquions la vie de son fils pour sauver la sienne ? Après tout ce que vous venez de dire ! Nous qui parvenons à peine à protéger Thranduil sommes incapables d'assurer la protection du prince Legolas ! Si seulement nous savions qui est le traitre ! Je ne peux prendre la décision d'envoyer un éclaireur contacter le prince, il risquerait de lui donner un coup de poignard au lieu de ma lettre ! Je ne puis envoyer personne et ni moi ni Lorthal ne pouvons quitter le royaume ! »

Thorin resta silencieux. Son regard dans le vague, il repensa à ses deux neveux. Quel fou avait-il été de les laisser venir avec lui ! S'il avait su qu'ils en mourraient, il les aurait laissés auprès de leur mère. C'était son plus grand regret, qui ne le quittait jamais. Le danger, il en avait été conscient mais jamais il n'avait réellement envisagé que les deux jeunes nains en meurent…et certainement pas qu'ils meurent pour lui avoir sauvé la vie ! Sans eux, il serait mort. Sans lui, ils seraient en vie. Leur impétuosité, leurs sourires chaleureux lui manquaient affreusement.

Que ne donnerait-il pas pour les revoir ! Il les avait éduqué, oncle remplaçant un père défunt, et les avait formés dans sa nostalgie d'Erebor. Ils l'avaient suivi pour le rendre fier. A présent, pas un jour ne passait sans qu'il ne regrette son aveuglement. Son cœur était en miette, encore plus lorsque Dis était morte de chagrin peu de temps après ses fils. Il avait perdu toute sa famille dans son orgueil et sa folie.

« Thranduil n'accepterait pas, murmura Thorin en revenant à l'instant présent. Aucun père ne devrait enterrer ses fils ! »

La douleur transperça dans sa voix. Oin baissa la tête. Il avait assisté aux funérailles de Fili et Kili, un des pires moments de son existence. Des années après, le Roi sous la Montagne descendait à la crypte, s'asseyait devant les trois tombes de ses proches et restait là des heures, ployé sous un incommensurable chagrin.

« Des conseillers ne peuvent diriger un royaume, murmura Lorthal. Ce ne sont que des conseillers ! Qui en dehors des rois et des princes pourrait prendre des décisions ? Je ne peux administrer la Forêt Noire à moi seul !

— Sans compter qu'un fils fera tout pour sauver son père, reprit Ori. J'aurais risqué ma vie pour le mien ! Je sais que mon fils en ferait de même, tout jeune qu'il soit.

— Ce qui veut dire que nous devons envoyer un elfe innocent, termina Thorin. Cela tombe bien, j'en ai une sous la main. Tauriel réside à Dale. Je lui demanderai d'aller chercher Legolas. »

Lorthal eut un rictus dédaigneux à la mention de l'ancienne garde royale. Il n'avait pas été présent lors de la Bataille des Cinq Armées : en tant que bras droit de Thranduil, il avait gardé le royaume. Lorsque les survivants l'avaient informé des actes de trahison de Tauriel, il n'y avait pas cru. La capitaine de la garde royale, menaçant le roi d'une flèche ! C'était un acte de haute trahison.

« Vous ne l'aimez pas ? s'étonna Oin. Est-ce à cause de son affection pour les nains ?

— Je n'aime aucun elfe qui menace mon roi ! siffla le conseiller en fusillant du regard son interlocuteur. Elle a trahi son royaume !

— Lorthal a servi le Roi Oropher quand Thranduil n'était qu'un enfant, expliqua distraitement Naëlnoth.

— Les conseillers et les rois sont toujours proches, c'est ainsi qu'ils arrivent à travailler pour leur royaume, songea Thorin. Si je n'avais pas confiance en Balin et Dwalin, je ne leur laisserais jamais Erebor le temps de mes voyages ! Je connais Tauriel. Elle est impulsive mais fera ce qu'elle doit faire. Vous n'avez pas le choix. En quel elfe pouvez-vous avoir confiance ? Assez confiance pour l'envoyer auprès du prince qui ne se méfiera pas !

— Personne, admit Lorthal avec tristesse. Nous ne pouvons croire aucun des nôtres ! »

Le désespoir transparaissait tellement dans sa voix que la colère d'Oin s'adoucit. Il connaissait bien Tauriel : l'elfe avait des connaissances en guérison et en avait fait profiter les nains. Lui-même descendait régulièrement à Dale passer un moment auprès des hommes du Val. Ceux-ci ne disposaient pas de nombreux médecins. Le renfort de l'elfe et de quelques nains leur était profitable.

« Ce ne sera pas suffisant, reprit Naëlnoth en observant le visage froid de Thranduil. Je ne peux le veiller à chaque instant ! Vous non plus, Lorthal. En l'absence de Legolas, vous seul avez le pouvoir de gérer le royaume. Que se passera-t-il lorsqu'il reviendra ? Il sera une cible !

— Les araignées seront bientôt à nos portes si les patrouilles n'y retournent pas, concéda le conseiller. Le traitre doit avoir envoyé un message à son maître de Dol Guldur. Notre vulnérabilité est connue ! Thranduil m'a reproché de ne pas avoir su gérer le royaume lors de son empoisonnement. Je ne referai pas la même erreur !

— Cela ne change pas notre incapacité à protéger Thranduil ! Sans personne pour nous seconder, je crains que tôt ou tard le traitre ne l'atteigne à nouveau…lui ou Legolas !

— Mes soldats resteront ici, assura Thorin.

— Des semaines ? Des mois ? Des années ?

— Aussi longtemps qu'il le faudra ! Vous n'avez pas confiance en moi ?

— Je n'ai pas confiance en mon propre peuple ! s'exclama la guérisseuse en chef. Je vais devoir contrôler tout ce que mangera et boira Thranduil ! Tout ce qui viendra en contact avec lui de peur qu'un produit ne vienne l'empoisonner par contact. Je vais devoir surveiller jusqu'à l'air qu'il va respirer, jusqu'aux elfes qui vont l'approcher ! Dans la salle du trône, se pourrait-il qu'un elfe sorte une telle arbalète et le vise devant tout le monde, pendant qu'il parlera à quelqu'un ? Pendant une promenade dans les écuries, devra-t-il se méfier des cavaliers qui entrainent leurs montures, de peur que l'un d'eux ne sorte une telle arme de leur manche ? Chaque minute de chaque jour, je vais craindre pour la vie de mon roi dès qu'un elfe tendra le bras vers lui !

— Désirez-vous des renforts d'Erebor ? suggéra Thorin.

— Non, Roi sous la Montagne. Je souhaite que vous emmeniez Thranduil à Erebor ! Dans votre forteresse, aucun elfe ne pourra l'atteindre. Il pourra se reposer et se remettre sans craindre pour sa vie et Legolas ne risquera pas la sienne ! »

A la demande de la guérisseuse, les yeux de Thorin s'écarquillèrent. Il avait pensé à tout, sauf cela. Amener Thranduil à Erebor ! L'elfe n'y avait plus mis les pieds depuis que Thrain lui avait refusé les gemmes blanches.

A côté des nains, le visage de Lorthal se décomposa. Confier son roi à des nains ! Âgé, le vieux conseiller venait de Doriath, comme Oropher et Thranduil. Déjà à l'époque, il faisait partie des conseillers du terrible roi Elu Thingol qui, à bien des égards, avait de grandes ressemblances avec Thranduil. Lorthal n'avait jamais oublié que les nains avaient assassiné Thingol dans son propre palais, volé le Silmaril et causé la perte du royaume.

« Vous n'y pensez pas ! s'exclama violemment le conseiller. Confier Thranduil à des nains !

— Préférez-vous le confier à des elfes ? siffla Naëlnoth. C'est sa meilleure chance. Roi Thorin, accepteriez-vous ?

— Survivrait-il au voyage ? s'inquiéta Oin. Faible comme il l'est…

— Il survivra ! garantit avec ferveur Naëlnoth. Je n'ai pu empêcher la mort des deux premiers rois que j'ai servis, deux grands rois que j'ai aimé profondément ! Je peux vous garantir aujourd'hui que je n'assisterai pas aux funérailles d'un troisième.

— Mais…chez les nains ! s'entêta Lorthal. Pourquoi ne pas l'emmener chez le Seigneur Elrond ? Il le soignera le temps que le prince arrive !

— Passer les Monts Brumeux serait périlleux avec un chariot, déclara Thorin. Balin est passé par là rendre visite au hobbit l'année dernière. Les gobelins pullulent. Il ne s'en est sorti que parce qu'il a été rapide et qu'il faisait jour. Ce sont deux choses que Thranduil n'aura pas. A moins d'avoir une véritable escorte –et pas la poignée de soldats que j'ai amenée d'Erebor- le voyage sera voué à l'échec et il sera tué.

— Erebor est plus facile d'accès, admit Lorthal après un moment d'hésitation. Cela ne doit pas dire que nous devons y conduire Thranduil ! Aucun elfe ne l'accepterait !

— Nous n'avons pas le choix ! s'exclama avec exaspération Naëlnoth. Croyez-vous que cela me plaise ? »

Elle indiqua d'un vague geste de la main le corps inerte de Thranduil. Des mèches de cheveux étaient tombées devant son visage. Sa robe grise au tissu froissé était ouverture sur tout son torse, laissant apparaitre les bandages entourant son torse. Thranduil ne semblait pas s'apercevoir de son apparence négligée, si loin de son apparat habituel. Il n'était pas conscient de son entourage et ne manifestait aucun signe de réveil. Aucune chance pour lui de se défendre ! Pas même de rester en vie si personne ne le soignait ou ne le nourrissait.

« Il ne survivra pas s'il reste dans un nid de nazgul ! poursuivit Naëlnoth. Et comment faire revenir Legolas ici si nous ne pouvons le protéger ? Il ne pourra être surveillé à chaque instant par les nains ! Legolas aura besoin de temps seul avec son père s'il veut ramener son esprit. Nous ne pouvons lui offrir la tranquillité nécessaire avec un ou plusieurs traitres dans notre propre royaume ! Roi sous la Montagne, acceptez-vous ma requête ?

— Seulement si vous êtes certaine qu'il survivra ! exigea Thorin. Je ne veux pas d'un cadavre dans ma montagne ! Regardez-le sérieusement ! Il a déjà la tête d'un mort.

— Vous avez ma parole. Je ne laisserai pas Thranduil mourir. Il atteindra Erebor en vie. »

Le calme de la guérisseuse finit de convaincre Thorin. Son esprit retors de nain avait déjà une ébauche de plan. Si les elfes n'acceptaient pas la situation, il suffisait de sortir Thranduil discrètement de son royaume sans que personne ne soit au courant. Une fois à Erebor, les elfes n'auraient pas le choix : la forteresse était imprenable et les elfes ne lèveraient pas une armée contre les nains, surtout si Lorthal et Legolas étaient de leur côté. Ne restait qu'à déterminer comment cacher Thranduil dans le chariot. Peut-être…


Essy : j'avoue que je mets de plus en plus de policier dans mes fics. Les nains auront le beau rôle dans les prochains chapitres.

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Je pense que les prochains chapitres vont plaire aux fans des nains. Thranduil à Erebor ! Vous imaginez un peu ?

N'oubliez pas de laisser un petit commentaire, ça fait toujours plaisir.