Les nains ne cessaient de grommeler. Ils avaient réinstallés les malles dans les appartements la veille et à présent Thorin leur demandait de les remettre dans les chariots ! Ils descendirent encore les bagages. Ce n'était que la deuxième fois en moins de vingt-quatre heures ! La patience mise à rude épreuve par une cohabitation d'une dizaine de jours avec les elfes menaçait de se briser.

Nerdaël ramena les poneys des écuries. Ils trottaient calmement derrière la silhouette fine de l'elfe boiteux et se placèrent d'eux même devant les carrioles et près de leurs cavaliers. Les bêtes piaffaient d'impatience. Les nains les harnachèrent et les gardèrent avec difficulté à l'arrêt.

Aux côtés d'un chariot de bagages, Thorin attendait que le déménagement soit terminé. Les bras croisés sur sa poitrine, il affichait son expression renfermée et de mauvaise humeur des mauvais jours. Il dissimulait bien sa nervosité et n'avait d'autre but que de dissuader elfes et nains de trop s'approcher du chariot.

Dans la pénombre des Cavernes, les lumières n'avaient pas toutes été allumées. L'humeur morose des elfes du royaume s'était assombrit lorsque le départ des nains avait été révélé, peu de temps auparavant.

Thorin essayait de ne pas écouter les chuchotements des elfes, trop proches de lui et qui parlaient trop fort pour être discrets. Il comprenait certaines de leurs paroles et cela n'avait rien de réjouissant. Comme il le pressentait, les elfes le traitaient de lâche, de fuyard, voire de nain, avec tout ce que pouvait signifier ce terme pour eux. Tous pensaient qu'il fuyait pour mettre sa vie à l'abri, n'ayant aucun héritier. Droit et digne à côté de son poney, le roi des nains toisa les elfes les plus proches de son regard furieux. A sa grande surprise, il les vit frissonner et battre en retraite.

Le nain se retrouva seul et se détendit légèrement. Le déménagement se terminerait bientôt : les derniers nains resserraient les courroies autour des lourdes malles pour les maintenir dans les chariots. Thorin observa ses sujets effectuer les derniers ajustements.

A sa grande surprise, Nerdaël s'avança vers lui, restant à deux pas du roi sous la Montagne. Il s'inclina respectueusement. Thorin ne resta pas à sa première impression d'un elfe boiteux. Il examina les mains fines et fortes aux cals sur les doigts, la posture droite et l'assurance dans le regard de l'elfe et en conclut aisément qu'il avait à faire à un soldat expérimenté.

« Roi sous la Montagne, le salua Nerdaël. Pourriez-vous m'accorder quelques instants de votre temps ?

— Quelques secondes alors ! Nous allons partir.

— Savez-vous comment va notre roi ?

— C'est le vôtre ! rétorqua Thorin avec une fureur non feinte. Allez le demander aux conseillers !

— Le Premier Conseiller est resté succinct, avoua l'ancien prisonnier de Dol Guldur.

— Je n'en sais pas davantage. Je ne suis pas guérisseur. La dernière fois que j'ai vu Thranduil, il était mal en point.

— Oui, c'est ce dont j'ai cru comprendre, murmura l'elfe. Puis-je vous demander pour quelle raison vous retournez à Erebor ?

— Où voulez-vous que j'aille ? Des affaires m'attendent que je ne peux retarder. Le traitre est un elfe, pas un nain ! »

Nerdaël sembla vouloir ajouter quelque chose. Il ouvrit la bouche puis se ravisa et n'insista pas. Il s'inclina à nouveau puis s'éloigna des charriots. Thorin respira à nouveau. Le plan n'avait pas été éventé.

Thorin décida d'abréger les adieux. Plus il restait, plus ils seraient en danger. Il jeta un dernier coup d'œil au lourd chariot qu'Oin et Balin avaient préparé dans la nuit dans le plus grand secret. Une toile sombre le recouvrait, protégeant le chargement. Des cadeaux des elfes, pensaient les nains qui savaient qu'ils repartaient avec un chariot de plus qu'à leur arrivée.

Thorin se tourna vers les grandes portes des Cavernes. Des dizaines d'elfes observaient les nains, partagés entre leur haine ancestrale et leur déception de voir les protecteurs de Thranduil les abandonner. Lorthal, devant les portes, à vingt pas des nains, restait immobile. Il n'avait pas envie de dire au revoir à Thorin, pas en sachant que le nain emmènerait son roi au royaume d'Erebor. Qu'en aurait pensé Thranduil s'il avait été conscient ? Le vieil elfe ne pouvait s'empêcher de penser qu'il s'agissait d'une trahison.

Seuls Balin et Oin étaient au courant de l'étrange chargement du chariot. Ils n'étaient d'ailleurs pas très loin et discutaient avec des elfes qui tentaient de les convaincre de rester quelques jours, les deux nains étaient d'accès plus aisé que Thorin. La tristesse de ce peuple touché en plein cœur rappelait au vieux nain leur propre désespoir après la chute d'Erebor. Qui eut cru qu'un royaume pouvait s'effondrer aussi vite ? A peine quelques heures et le destin de tout un peuple changeait.

Thorin s'éloigna finalement du chariot pour enfourcher sur son poney. Il se pencha vers son jeune écuyer, monté lui aussi sur un court poney qui piaffait d'impatience.

« Donnez le signal du départ ! » ordonna le roi.

Le son grave du cor retentit dans les cavernes. Les derniers retardataires accoururent, essoufflés, chargés des derniers paquets.

Oin grimpa sur la carriole aux côtés du conducteur. La troupe s'ébranla, une poignée de soldats partant en tête pour ouvrir le chemin tandis que Thorin arrivait en seconde position. Le seul regret du nain était de perdre de vue le chariot, à la traine mais que Balin gardait à l'œil.

Aucun chant n'accompagna leur départ. Les elfes, tristement silencieux, les observèrent s'éloigner, le cœur lourd, ignorant qu'ils auraient dit au revoir à leur propre roi. Quand les derniers nains échappèrent à leur vue acérée, les elfes rentrèrent dans leurs cavernes se lamenter.

Les nains suivirent le chemin vers la sortie de la forêt sans rencontrer ni araignées ni elfes. Ces derniers, sortis en masse dès que leur départ fut connu, avaient nettoyé les environs. Ce ne fut pas suffisant : le regard averti de Thorin distingua des flèches abandonnées dans les fourrés, des branches cassées et des lambeaux de toiles qui pendaient des arbres. Les traces des combats étaient récentes, trop à son gout. Il garda la main indemne sur le pommeau de son épée.

L'allure fut lente : Thorin ne voulait pas que les cahots de la mauvaise route ne se fassent trop ressentir dans les chariots. Nids de poule, dalles cassées ou manquantes, virages étaient cependant la norme. La route était sinueuse et il craignit à nouveau que Thranduil ne survive pas au voyage.

« Il va vraiment falloir réparer ça ! » murmura Thorin.

Plus que jamais, une route droite, directe et en bon état pour permettre de joindre les deux royaumes était nécessaire. Pour l'heure, il faisait contre mauvaise fortune bon cœur et chevauchait en tête du convoi aux côtés de Balin. Les deux nains plaisantaient, ravis de monter en plein air par une journée magnifique. Pour quelques heures, le temps du voyage, ils pourraient laisser de côté leurs soucis.

Le trajet des Cavernes à Erebor prenait une journée entière. Lentement avec les chariots, cela leur prendrait une journée et une partie de la nuit. Thorin ordonna des pauses toutes les cinq heures sous couvert de prendre un repas et laisser les poneys se reposer. A chacune, Oin se glissait dans la carriole pour s'assurer que Thranduil était toujours en vie, sous bonne garde de la guérisseuse Naëlnoth. Cachée avec Thranduil, elle le maintenait dans un état stable. Les bruits de la caravane masquaient les incantations qu'elle déclamait sans relâche. Sans son intervention, Thranduil n'aurait pas survécu aux premiers milles du trajet chaotique.

Le groupe de nain repartit. Ils firent encore trois autres haltes, à la surprise générale, avant d'atteindre Dale. Les hommes saluèrent les nains de Thorin avec l'enthousiasme propre à leur race. Les enfants courraient dans les rues pour rester à la hauteur du roi d'Erebor.

Les portes du royaume des nains restaient dorénavant toujours ouvertes. Elles surplombaient une petite place qui menait au pont qui enjambait la rivière artificielle protégeant l'entrée. Cette fois, les soldats s'effacèrent devant leur roi : Thorin démonta devant son royaume puis s'avança le long de la route principale de la montagne qui menait à son trône. Encore vêtu de ses habits de voyage, il avait seulement posé un manteau en velours bleu aux multiples pierres précieuses sur ses larges épaules. Ses sujets s'agglutinèrent sur les côtés de la route pour saluer le retour de leur roi. Thorin s'assit sur son trône surplombant la majestueuse salle d'Erebor.

Contrairement à leur souverain, Oin et Balin ne pénétrèrent pas dans Erebor à la suite de la troupe. Ils dirigèrent le chariot par une route dérobée créée comme issue de secours quelques années plus tôt. Ils prirent garde à n'attirer l'attention de personne, Balin restant en arrière pour vérifier qu'ils étaient seuls.

Après vingt minutes à diriger le poney dans le noir complet d'une route désaffectée menant aux tréfonds d'Erebor, un flambeau éblouit Oin. L'émissaire nain chargé de rallier Erebor le premier et porteur d'un message secret de Thorin pour Dwalin avait fait son travail : Dori et Gloin, deux nains parmi ceux en qui le roi avait le plus confiance, attendaient l'arrivée du chariot. Le plus fort et l'un des plus généreux de leur ancienne compagnie, Dori habitait à Erebor depuis la fin de la guerre. Il arborait une taille plus imposante mais ne se départissait jamais de sa hache de combat, prêt à défendre bec et ongle son royaume. Gloin, s'était transformé en marchand. Le succès de ses affaires après les dures années qui avaient suivi la fin de la guerre ne le tenait jamais éloigné d'Erebor très longtemps. Il assurait la liaison entre la Montagne solitaire et les Monts de Fer.

Oin arrêta le poney. Il sauta au bas de la carriole, engourdit après autant de temps assis sur le petit banc inconfortable. Il étira ses jambes endolories et frappa le sol avec ses bottes. Les deux nains restés à Erebor saluèrent Oin et Balin avec des fortes accolades.

« Dwalin est resté en haut, précisa Gloin. Nous ne pouvions descendre tous les deux, cela aurait été suspect ! »

Balin hocha la tête. Lui-même ne pouvait pas s'attarder sans éveiller les soupçons : en tant que premier conseiller de Thorin, il se devait de faire des apparitions publiques près de son roi. Ce n'était pourtant pas le moment de penser à la diplomatie : Balin et Dori retirèrent la lourde bâche qui couvrait le chariot. Gloin posa à côté la civière et le sac médical qu'il avait apporté.

Naëlnoth tenait Thranduil entre ses bras, mi-assise mi allongée, le dos appuyé contre une rangée de coffres en bois. Elle avait une main posée sur le front du roi et l'autre sur sa poitrine. Un léger sourire lui étirait les lèvres. Un sac ouvert en cuir noir reposait sur le sol à côté d'elle, rempli de fioles dont une bonne partie était à présent vide.

Oin et Dori grimpèrent sur la carriole, faisant grincer les essieux sous leur poids. Ils s'agenouillèrent près de leur patient, inquiets de ne pas obtenir de réaction des deux elfes. La guérisseuse garda les yeux fermés et resta immobile, même lorsque Dori souleva délicatement les épaules de Thranduil. Oin examina rapidement l'elfe puis les deux nains le soulevèrent pour l'installer dans la civière.

Naelnoth n'avait toujours pas bougé. Inquiet, Balin arriva près d'elle. Il lui secoua légèrement l'épaule.

« Le voyage n'a pas été trop mauvais ? »

Il n'obtint aucune réponse. La guérisseuse restait assise contre les malles, les yeux clos, un sourire sur les lèvres, parfaitement immobile. Elle ne respirait pas non plus. Balin soupira, guère surpris.

« Oin, la guérisseuse est morte ! s'exclama-t-il tristement.

— Elle le savait, déclara simplement Oin. Aucun nouveau roi ne sera couronné de son vivant, voilà ce qu'elle avait dit. Elle le savait et elle l'a fait quand même.

— Qu'Aulë lui fasse bon accueil ! » murmura Balin.

Elle avait utilisé toute son énergie pour maintenir son roi en vie pendant la route. Le vieux conseiller l'étendit gentiment sur le chariot et posa la bâche pour couvrir le corps. Il prit note d'envoyer un oiseau à Lorthal dès qu'il le pourrait.

En attendant, Dori et Gloin prirent chacun un bout de la civière et emmenèrent l'elfe. Oin et Balin trottinèrent à leurs côtés pour ne pas se laisser distancer. Pour plus de sécurité, Dwalin avait décidé de transformer une pièce inutilisée dans les appartements de Thorin en chambre pour Thranduil. Ce serait le seul endroit où le roi de la Forêt Noire puisse être en sécurité. Profitant du fait que Thorin accaparait toute l'attention de son peuple, les quatre nains gravirent des escaliers de service sans être vus.

Trouver un lit à la taille du grand elfe avait été mission impossible. En fabriquer un en quelques heures et dans le plus grand secret était hors de question. A la place, ils avaient joint une banquette de la même hauteur que le lit et avaient recouvert le tout de draps et de couvertures ni vu ni connu. Ce serait bien suffisant. Ni Balin ni Oin ne découvrirent la supercherie lorsqu'ils déposèrent Thranduil dessus.

Balin ne pouvait s'attarder davantage. Il prit congé de ses amis et quitta les appartements de Thorin.


Et hop, chapitre 20 ! Je pense qu'il y en aura au moins 30 voire 35.

Clap de fin pour Naëlnoth. J'espère que vous aurez aimé ce personnage et qu'elle sera restée crédible jusqu'au bout.

Thranduil a donc atteint Erebor en un seul morceau. Ce n'est que le début. Place aux nains pour le meilleur et pour le pire ! Entre Thorin, Balin, Oin, Gloin et Dori, ça va donner !

Essy : oui, gros effort de Lorthal et Naëlnoth. Ils n'avaient pas le choix, justement.

Tauriel n'aura pas un très grand rôle, elle restera dans le support. Personne d'autre ne pourrait aller chercher Legolas, tu ne crois pas ? Envoyer un elfe = risquer d'envoyer le traitre, un nain est hors de question et un homme aussi : pas assez résistant.

J'espère que ce chapitre et le début de cette nouvelle partie vous aura plu !