Dori souleva doucement les paupières de Thranduil sans lui tirer la moindre réaction. Il arrangea les oreillers pour que l'elfe ne souffre pas trop de reposer sur le côté. Il tapota doucement la joue de l'elfe.

Il était présent quand Dwalin avait lu la lettre de Thorin. Il ne l'avait d'abord pas cru. Thranduil aux portes de la mort à cause d'un traitre ! Cela avait été un véritable coup de massue. La nouvelle avait été si terrible que les nains ne l'avaient pas partagée avec Bard. Dwalin lui-même n'avait pas su comment réagir. Le nain se secoua. Ce n'était pas le moment de penser à ça ! Il posa un dernier oreiller dans le dos de Thranduil puis enleva délicatement la tunique de l'elfe.

Gloin fit bouillir de l'eau sur le feu qui grondait dans la cheminée. Il fouilla ensuite dans les deux coffres que d'autres nains avaient montés dans la pièce et dénicha une tunique propre en fine soie délicate. Malgré toutes leurs précautions, de la poussière s'était infiltrée jusqu'à l'intérieur des vêtements de Thranduil.

Oin coupa les bandages souillés et nettoya doucement l'elfe à l'eau tiède. Les trois nains se penchèrent sur son corps inerte pour inspecter les blessures avec attention, en particulier celle où la flèche était toujours fichée. Leurs longues barbes se posèrent sur le matelas. Celle de Gloin tomba même sur Thranduil ! D'un geste vif, le nain l'écarta du chemin.

Si Oin était heureux de voir que les blessures de Thranduil ne s'étaient pas aggravées, les deux autres en restèrent estomaqués tant l'aspect rouge et béant des plaies étaient inquiétant. Le guérisseur nain effleura la peau froide près de la blessure principale. Il n'y avait aucun signe de gonflement ni de pus. Une bonne nouvelle au milieu des mauvaises !

Oin et Gloin désinfectèrent avec attention les plaies puis ils appliquèrent à nouveau le cataplasme et remirent des bandages propres. Dori souleva ensuite Thranduil avec autant de facilité que s'il ne pesait rien et Oin lui glissa sur les épaules la belle robe. Ils ne serrèrent pas la ceinture. Les deux nains installèrent ensuite le roi sous les épaisses couvertures dans l'espoir que les fourrures chaudes parviendraient à le réchauffer. Dori les remonta jusqu'aux épaules du blessé. A présent que la guérisseuse elfique était morte, le sort de Thranduil restait entre leurs mains. S'il mourrait à Erebor, les elfes sylvains le prendraient mal.

Ils venaient de terminer quand des coups furent frappés à la porte. Elle s'ouvrit peu après. Par réflexe plus que par crainte d'être attaqué, Oin avait porté la main à la garde de son épée, sourcils froncés et visage tendu. Son expression se relâcha lorsqu'il vit Thorin, Dwalin et Tauriel s'avancer dans la chambre improvisée.

Le visage de l'elfe se figea dans une expression d'horreur quand elle vit Thranduil. Si Thorin l'avait mise au courant des tentatives d'assassinat, voir l'elfe émacié immobile, la peau blafarde, si loin du roi puissant et irritable qu'elle avait connu l'ébranla. Elle s'agenouilla près du lit bas. Elle tendit la main puis se ravisa. Même si elle n'avait plus mis les pieds chez elle depuis dix ans, il restait son roi. Elle ne l'avait jamais touché et ne voulait pas commencer aujourd'hui.

« Où est la guérisseuse ? s'étonna Thorin.

— Morte ! se désola Oin. Nous n'avons rien pu faire. Elle s'est épuisée à protéger Thranduil.

— Cela lui ressemble bien, murmura Tauriel. Qu'attendez-vous de moi ? Je ne peux retourner à la Forêt Noire enquêter sur le traitre, j'en suis une moi-même ! J'ai menacé mon roi. Personne ne se fiera à moi.

— Allez chercher Legolas ! D'après l'elfe…pardon, la guérisseuse, il est le seul à pouvoir ramener l'esprit de Thranduil. »

Tauriel resta silencieuse. Elle n'avait pas revu le prince depuis son départ précipité, lors de la Bataille des Cinq Armées. Pire, elle n'ignorait pas les sentiments qu'il avait pour elle. Aller le chercher alors qu'elle ne pouvait les lui retourner ne risquait-il pas de rouvrir inutilement des blessures ?

La tristesse l'envahie. Elle baissa la tête. Ses longs cheveux auburn dissimulèrent son visage aux nains. Les dernières années avaient été terribles. Plus d'une fois, elle avait ignoré comment trouver la force de continuer à vivre. Comment Thranduil avait survécu tant de temps après la perte de l'être aimé, elle ne le savait pas.

« Ne pouvez-vous envoyer un des hommes de Bard ? suggéra-t-elle à mi-voix.

— Legolas croirait-il un homme ? rétorqua Thorin.

— Non, probablement pas, admit l'elfe.

— Il m'a demandé de vos nouvelles, l'informa Thorin en désignant Thranduil. Je crois qu'il s'inquiète. »

Tauriel douta que ce soit vrai mais Thranduil restait son roi. Il l'avait protégée toute son enfance, l'avait promue à l'un des postes les plus influents et les plus importants du royaume. Il lui avait même pardonné sa trahison ! La lettre qui lui était parvenue, porteuse du sceau royal, indiquait que nulle sanction ne serait plus douloureuse que la perte de l'être aimé. En conséquence, il levait son bannissement et, si elle ne serait plus jamais membre de la garde royale, elle serait néanmoins la bienvenue dans la Forêt Noire. Au travers des lignes, Tauriel avait senti la grande tristesse de Thranduil après la mort de sa femme. Il comprenait mieux que personne que ses actes avaient été dictés par l'amour. Un amour véritable aussi doux qu'amer quand était venu le temps de la séparation.

Après une dernière hésitation, elle tendit le bras. Ses doigts fins effleurèrent la peau froide de Thranduil.

« J'irai, murmura-t-elle. Aujourd'hui même ! Veillez bien sur lui. Il est un bon roi.

— Je sais », admit Thorin.

De nouveaux coups furent frappés à la porte. Cette fois, le nain n'entra pas. Gloin entrouvrit la porte, se saisit du plateau de nourriture et la referma tout aussi sec. Il le déposa sur la table près du lit et examina le bol d'un œil critique. Avoir un traitre chez les elfes des bois était une chose, qu'en était-il des nains ? Eux non plus n'étaient pas à l'abri. Il arrivait que des nains disparaissent au cours de patrouilles ou de voyages. A cause des orques ou des trolls sur le chemin, c'était ce que tous pensaient. A présent…Thorin se méfiait de tout.

Oin ne prit pas de risque : il sortit un petit coffre de son manteau de voyage. Il versa un peu de soupe dans une fiole vide, y ajouta deux gouttes d'u produit sombre puis remit le bouchon et secoua énergiquement la fiole. La couleur n'en changea pas.

Satisfait, Oin prit le bol. Faire manger Thranduil n'était pas une tâche aisée. Il devait y aller lentement, précautionneusement ou l'elfe s'étoufferait.

Une fois le bol vidé, Oin s'aperçut qu'il était seul avec l'elfe. Tauriel et les autres nains étaient partis. Il rallongea l'elfe et remonta les couvertures avec soin. Démuni, il décida de discuter avec Thranduil, sans prendre garde au fait que l'elfe ne lui répondrait pas.

« Je me suis marié il y a cinq ans ! Ma femme a donné naissance à un petit garçon… »

.

Dans les écuries d'Erebor, le cheval de Tauriel piaffa. L'elfe serra la sangle sous son ventre, chose inhabituelle pour quelqu'un de leur race mais elle aurait besoin de provision. Une selle était plus pratique pour emporter de la nourriture, des outres, du matériel pour son campement, cartes et messages de Thorin pour le prince.

Elle était seule : après une si longue absence riche en évènements, Thorin faisait le tour de son royaume. Le nain bourru était d'autant plus inquiet que si une mésaventure pareille lui arrivait, il laisserait Erebor sans héritier. Si les nains se mariaient par amour, il n'était pas rare que l'amour soit doublé d'une alliance politique ou financière. Depuis la reprise d'Erebor, ses conseillers le présentaient à de jeunes naines célibataires. Faisant encore le deuil des neveux qu'il avait élevé, Thorin ne s'imaginait pas devenir père. Il allait falloir y penser cette fois.

Tauriel se secoua. Elle vérifia les sacoches une dernière fois puis conduisit sa monture sur le parvis de la montagne. Depuis la chute de Smaug, Erebor resplendissait. Le pont enjambant la petite rivière avait été reconstruit en pierre grise et ocre, finement taillé en un arc de cercle surplombant l'eau claire. Les sabots de la jument claquèrent contre les pavés.

Peu après le pont, la ville de Dale s'étendait sous ses yeux, en contrebas d'Erebor. La ville, sur les premières hauteurs de la montagne, s'étendait aujourd'hui dans la vallée. Les maisons, reconstruites, s'élevaient en pierre et en bois sur trois étages ou plus. Des drapeaux colorés aux fenêtres égayaient la ville multicolore. Dans la richesse de la ville reconstruite, de nombreux enfants arpentaient les rues. Les jeunes nains et les jeunes hommes jouaient ensembles.

La jument se mit au galop et Tauriel s'éloigna de la montagne en direction de l'ouest. L'ancien royaume d'Arnor était aux confins de l'ouest : elle devrait traverser la Forêt Noire, les Monts Brumeux puis elle devrait trouver Legolas dans un immense territoire hostile et désertique.

A plusieurs reprises, elle hésita sur le chemin à prendre. Devait-elle traverser la Forêt Noire ou passer au nord, à proximité des monts de l'Ered Mithrin, infestés de gobelins et d'orques ? A l'aube de la première journée de chevauchée, elle pesa le pour et le contre des deux solutions. Sa plus grande inquiétude était d'être découverte dans son ancien royaume par des patrouilles et devoir révéler que Thranduil était à Erebor. Comme Lorthal avait interdit à tous les elfes de pénétrer dans l'infirmerie, l'absence de Naëlnoth et du roi tiendrait encore quelques jours. Le temps serait leur allié contre le traitre.

Finalement, elle décida de prendre la route des elfes. Elle lança sa monture au grand galop pour ne pas perdre de temps et ne croiser personne. Des araignées surgirent sur son chemin. Les flèches de l'ancienne capitaine de la garde royale les cueillirent facilement. Les monstres n'eurent pas même le temps de s'approcher d'elle.

Tard dans la nuit, elle installa son campement au pied des Monts Brumeux pour laisser son cheval se reposer. L'elfe ne fit pas de feu : elle était trop près des tanières de gobelins. Au lieu de ça, elle immobilisa sa jument au sol et elle grimpa dans un arbre proche. Elle cala ses bagages entre deux branches. Tauriel sortit d'une sacoche de la viande séchée et des fruits secs. Les yeux fixés sur les sommets des montagnes, elle rêva à la manière des elfes plusieurs heures. De temps à autre, elle chantait et sa voix claire s'élevait dans la nuit.

Elle attendit que le soleil soit levé avant de s'aventurer dans les montagnes après s'être assuré que sa jument était en bon état. Seule, la rapidité était son meilleur atout.

D'une pression des genoux, l'elfe dirigea sa monture vers un chemin qui longeait le flanc du Carrock vers le sommet. Les sabots du cheval s'enfonçaient dans la terre meuble et faisaient rouler des gravillons le long de la pente. Si Tauriel avait espéré maintenir un petit galop, elle revint rapidement au trot puis au pas rapide. Arrivée à mi hauteur, l'elfe saisit son arc et encocha une flèche, prête à tirer sur n'importe quoi.

Ses précautions portèrent leurs fruits : les gobelins l'attaquèrent lorsqu'elle passa dans le col du Carrock. Seule face à un groupe d'une quinzaine de créatures, Tauriel comprit tout de suite qu'elle ne pourrait les vaincre. Elle talonna la jument, saisit son arc et visa les plus proches gobelins, ceux qui se situaient sur son passage. A deux reprises, le terrain mauvais faillit faire tomber sa monture qui trébuchait sans cesse. Elle en tua trois et passa en trombe devant les autres. Elle n'évita que de justesse les projectiles qui la visaient tant elle était couchée sur l'encolure de sa monture.

L'elfe dépassa le groupe de gobelin et les laissa derrière elle. Malheureusement, ceux-ci avaient donné l'alerte. Un autre groupe jaillit devant elle. Tauriel s'empara de trois flèches et atteignit les trois cibles en pleine tête. Un coup d'épée trancha un autre gobelin et elle dépassa à nouveau ses assaillants dans un galop hésitant à cause du terrain dangereux.

Elle s'éloignait des gobelins quand son cheval hennit et esquissa un saut de mouton vers un fourré. Tauriel tordit les rênes pour empêcher sa jument de dévaler la pente vers la vallée trop tôt. Elle se redressa et se retourna. Une flèche gobeline avait touché la croupe de la monture. Bientôt, la jument boita. L'elfe retira la flèche. L'animal se cabra puis repartit au trot, rata une foulée et s'arrêta. Le bruit de gobelins se rapprochant, hurlant des insanités et entrechoquant leurs armes parvint aux oreilles aiguisées de l'elfe. Ils étaient juste derrière elle ! Le cœur de Tauriel se serra alors qu'elle talonna la jument, l'obligeant à galoper malgré la douleur et la boiterie de plus en plus prononcée.

La cavalière fit encore cinq miles sur sa monture en sueur avant que l'animal ne tombe à genoux, les yeux exorbités, tirant follement sur la bride. En dépit des paroles réconfortantes chantées par Tauriel, elle ne parvint pas à reprendre le contrôle. Elle préféra sauter au bas de sa monture, récupérer la sacoche la plus importante et libérer son cheval. La jument ne bougea pas : elle resta près du chemin, un postérieur levé pour ne pas le faire toucher terre. Tauriel lui murmura ses adieux : la jument ne s'en sortirait pas contre les gobelin. Elle-même courut le long du chemin, le sac rebondissant dans son dos, ses longs cheveux roux flottant dans son dos.

L'elfe n'eut aucun mal à prendre de vitesse les gobelins. Elle courait sur les graviers et les pierres aussi facilement que sur l'herbe. Le soleil qui commençait à décliner était son atout. Il ne tarderait pas à devenir l'allié des gobelins : dans deux heures tout au plus, il serait couché et les créatures sortiraient.

A aucun moment, l'elfe ne ralentit. Elle dépassa le col et redescendit la montagne vers Fondcombe. Elle n'avait pas eu l'intention d'y aller mais elle devait trouver un cheval et renouveler ses provisions pour ne pas perdre de temps à chasser. Informer Elrond du mal qui avait touché la Forêt Noire serait une bonne chose.

Des hurlements de gobelins retentirent près d'elle. L'un d'eux surgit d'une caverne sur sa droite. Tauriel le faucha de son épée sans s'arrêter. Elle poursuivit sa course jusqu'à sortir de la montagne, épuisée mais indemne. Pour atteindre Fondcombe, elle mit trois heures de plus.

Elle n'avait pas posé le pied à Fondcombe depuis quelques minutes que Lindir s'avançait vers elle, surpris de son allure négligée, de sa tunique déchirée sur l'épaule et de ses bottes maculées de boue.

« Je m'appelle Tauriel, ancienne capitaine des gardes du Roi Thranduil, déclara-t-elle. J'aimerais voir le Seigneur Elrond immédiatement. J'ai des nouvelles d'Erebor et de la Forêt Noire inquiétantes ! »

Elle n'attendit que quelques minutes avant d'être introduite dans le bureau d'Elrond. L'elfe aux cheveux noir l'observa curieusement derrière son bureau. Il finit par ranger une liasse de papier et par lui proposer un siège devant lui.

« Je sais qui vous êtes, annonça Elrond. Je sais également pourquoi Thranduil vous a retiré le titre de capitaine de la garde. De tous les elfes de la Forêt Noire, je ne pensais pas qu'il vous enverrait vous !

— Thranduil est mourant, Monseigneur. Il est inconscient depuis plusieurs jours. »

La surprise se peignit sur les traits d'Elrond. Tauriel relata les évènements des dernières semaines, qu'elle tenait de Balin et Thorin, eux-mêmes informés en détail par Lorthal. A la fin de son triste récit, Elrond resta silencieux. Ses doigts pianotèrent sur le bois de son bureau. Tauriel se garda bien de briser sa réflexion.

« Vos nouvelles sont dures à entendre ! s'exclama finalement Elrond. Nul royaume, nul elfe n'est à l'abri de la trahison comme Gondolin et Doriath dans les premiers âges. L'histoire se répète et je prie les Valar que le sort de Thranduil sera meilleur que celui d'Elu Thingol ! Je regrette d'apprendre que Naëlnoth est décédée. Je la connaissais bien. Je ne peux rien faire pour Thranduil, pour cela elle avait raison. Legolas est le meilleur espoir de son père. Néanmoins, je vous aiderai du mieux que je pourrai. Reposez-vous ce soir. Demain matin, tout sera prêt pour votre départ. Certains des elfes ici connaissent l'ancien pays d'Arnor. Ils pourront vous aider à trouver la compagnie des rôdeurs. »

Les soucis de Tauriel s'envolèrent au moins pour cette soirée. Elle profita des chants et de la bonne nourriture. C'était le quatrième jour depuis son départ d'Erebor.