La grive apporta un nouveau message à Erebor. Dans le pigeonnier de la montagne, un nain décrocha le message de la patte de l'oiseau. Le sceau était celui du premier conseiller de Thranduil. Le message fut conduit immédiatement à Thorin : la correspondance entre les deux royaumes était prioritaire sur ordre du roi et devait lui être apporté sans délai. Le fait que le secret de la présence de Thranduil à Erebor avait été éventé depuis plusieurs jours en était sans doute la cause. Sans Lorthal pour assurer à son peuple que Thranduil était en sécurité après des nains, les elfes des bois auraient mené une armée.
Thorin, dans son bureau, discutait avec Dwalin et Balin de la rénovation de la route vers l'ouest. A présent que le mal grondait, cet axe devenait prioritaire.
« Nous avons trente-sept nains qui y travaillent jour et nuit, annonça Dwalin en indiquant l'avancée de la route sur le plan. Ils ne finiront pas avant quatre mois ! Le trajet est long, la zone est dangereuse. Ce n'est pas tout ! Pour obtenir une route aussi droite que possible, il faut défricher la voie car la route n'empruntera pas l'ancienne, trop biscornue. Trop étroite aussi ! Si nous respectons l'accord…
— Bien sûr qu'on le respecte ! s'exclama Thorin.
— Alors il faut doubler la largeur. Cela implique…
— Oui, oui ! J'ai compris, ce sera long ! Mais il faut que ce soit moins long que cela ! Je veux… »
Les coups à la porte interrompirent la conversation.
« Ceci vient d'arriver des elfes des bois, sire ! »
Le messager tendit le parchemin.
« De bonnes nouvelles ? demanda Dwalin.
— Les elfes veulent envoyer un messager s'assurer que Thranduil est bien traité, marmonna Thorin. Hormis cela, celles habituelles. Lorthal ne trouve aucun indice sur l'identité du traitre.
— Qu'en sera-t-il donc de l'identité du messager ? Ne risque-t-il pas d'être le traitre ou de faire partie de la conspiration ?
— Le risque n'est pas nul mais je ne peux interdire éternellement aux elfes de s'assurer que leur roi va bien ! Ils deviendront méfiants. »
D'autres coups furent frappés à la porte. Un nain entra, essoufflé d'avoir trop couru. C'était l'un des nains attachés aux quartiers de Thorin.
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Thorin, Dwalin et Balin quittèrent précipitamment le bureau. Ils descendirent deux étages avant de pénétrer dans un couloir dont les tentures représentaient Durin et sa lignée. Le couloir n'avait qu'une seule porte, lourde, en fer, aux serrures démesurées. Thorin y arriva en même temps que Tauriel et un grand elfe aux longs cheveux blonds qui présentait une ressemblance indéniable avec Thranduil. Maintenant qu'il le regardait de plus près, Thorin se rappelait de lui : il faisait partie de la patrouille qui avait fait prisonnier la compagnie lors de leur traversée désastreuse de la Forêt Noire.
« Prince Legolas ? » demanda Thorin.
L'elfe hocha sombrement la tête. Il dévisagea le nain avant de déclarer :
« Je ne pensais pas vous revoir dans de telles circonstances, Thorin Ecu de Chêne.
— Pareil pour moi. »
Thorin sortit une clef de sa poche. Nul besoin de gardes, il n'existait que trois exemplaires de cette clef. Pourtant, il avait placé deux nains de confiance devant la porte de la chambre du roi des elfes par précaution. Les deux faisaient partie de la compagnie et il avait une entière confiance en eux. Dori et Nori pouvaient neutraliser n'importe quel assaillant.
Il frappa deux coups à la porte et Oin sortit de la pièce, le visage sombre. Il leva les yeux vers le grand elfe et le reconnu sans mal. Si les elfes étaient revenus à Erebor au grand galop, leur arrivée était néanmoins connue depuis que Bard avait envoyé un message aux nains par pigeon exprès. Le nain se dandina quelques secondes, ignorant comment annoncer les dernières nouvelles au prince. Annoncer à de mauvaises nouvelles à des proches ne lui était pas étranger mais c'était la première fois qu'il avait affaire à des elfes. Y avait-il des formulations spécifiques ? Finalement, il opta pour une vérité crue.
« Préparez-vous ! recommanda le nain. Thranduil est en vie…mais il va mal. »
Thorin fit signe à Legolas d'entrer. Pour leur première réunion en plus de dix ans, il jugeait préférable de laisser le fils seul, au moins quelques instants.
Legolas inspira lentement. La peur lui vrillait l'estomac. Qu'un nain lui recommande de se préparer n'était pas de bon augure. Rien, cependant, n'aurait pu le préparer à la vision de son père inconscient. Thranduil était pâle comme la mort. Les deux semaines passées depuis son arrivée à Erebor n'avaient rien fait pour améliorer sa santé ni son apparence. Au contraire, l'elfe ne pouvait pas être plus maigre. Ses joues s'étaient tellement creusées que sa peau dessinait chaque os de son visage. Seules les lèvres bleues apportaient un peu de couleur à son visage blafard. Le contraste avec l'oreiller marron était saisissant.
L'épaisseur des couvertures et des fourrures ne parvenait pas à cacher à quel point Thranduil avait maigri. La tunique dont les nains l'avaient vêtu laissait apparaitre ses os saillants, en particulier ses clavicules. Ses cheveux, soigneusement peignés en arrière par les nains quand ils avaient entendu que le prince arrivait, étaient ternes et s'étalaient sur l'oreiller en mèches blondes. Sur ses mains, la peau translucide tendue sur les os de ses bras, laissaient apparaitre les veines.
Le cœur de Legolas se serra. Un moment, il fut incapable de bouger, les jambes faibles et le cœur au bord des lèvres. Il s'avança jusqu'au lit, embrassant du regard la forme étendue et désespérément immobile de son père. C'était à peine si la poitrine de Thranduil s'élevait à chacune de ses respirations ! Une respiration terriblement sifflante aux oreilles aiguisées d'un elfe.
Le prince s'assit en tailleur à même le sol, aussi hésitant qu'un enfant. Il tendit les mains et s'empara doucement de celle de son père. En dépit des chaudes couvertures, elle était affreusement glacée et il en sentait tous les os. Le prince réprima un frisson. Jamais il n'avait vu Thranduli ainsi ! Le roi restait généralement protégé derrière ses forteresses.
« Père…murmura le prince. C'est moi, Legolas. »
Thranduil n'eut aucune réaction. La gorge du prince se noua.
« Je suis rentré. Je ne repartirai plus. Je regrette. J'aurais dû être près de vous. Je suis désolé. J'aurais dû être près de vous… »
La voix de l'elfe se brisa. Il se pencha et déposa un léger baiser sur le front de Thranduil. Il caressa légèrement le visage de son père, geste que faisait Thranduil dans sa jeunesse lorsqu'ils étaient seuls et qu'il reproduisit inconsciemment.
Legolas redressa les épaules à l'entrée des nains dans la pièce. Tauriel, compréhensive, s'était éclipsée une fois Legolas arrivé sain et sauf à la montagne pour retourner à Dale. Thorin resta en retrait mais Oin rejoignit le lit du blessé. Il tapota maladroitement les couvertures.
« La pointe d'une flèche est toujours logée près de son cœur, expliqua Oin. Je n'ai pu la retirer jusqu'à présent. Il doit reprendre des forces avant de pouvoir affronter une nouvelle épreuve. Plus le temps passe, plus il en perd ! J'arrive à peine à lui faire avaler du bouillon.
— Ne pouvez-vous rien faire pour lui ? désespéra Legolas.
— La guérisseuse disait que vous seriez capable de le sauver !
— Moi ? Je ne suis pas un guérisseur !
— C'est ce qu'elle a dit ! rétorqua vertement Thorin. Vous seul avez un lien assez fort avec Thranduil pour faire revenir son esprit du monde des morts.
— J'ignore comment ! Je n'ai jamais entendu parler d'un elfe qui soit revenu des cavernes de Mandos. »
Legolas baissa la tête. La magie et la guérison n'étaient pas son fort. Comme son père, il était un guerrier. La seule magie de Thranduil était celle de l'illusion. Il s'en servait pour égarer les imprudents qui traversaient la Forêt Noire et masquer les blessures de son visage, vestige d'un temps ancien où les dragons étaient au service de Melkor.
« Je vous remercie de votre aide, déclara finalement Legolas.
— Restez aussi longtemps que vous le désirez. »
Sur ces paroles d'hospitalité, Thorin tourna les talons. Oin ne tarda pas à quitter la pièce également.
Resté seul avec son père, Legolas recommença à lui parler. Il lui raconta les années passées dans le nord, son amitié avec Aragorn puis le voyage du retour. Il raconta aussi qu'il avait croisé une patrouille d'elfes dans la Forêt Noire, mené par la capitaine Dilnis. Ils n'avaient pas discuté longtemps mais les soldats, qu'il avait dirigé des centaines d'années, avaient été heureux et soulagés de le revoir. Ils n'avaient pas été surpris d'apprendre qu'il se rendait à Erebor plutôt que dans les Cavernes de la Forêt Noire .
« J'ai rédigé rapidement un message pour Lorthal, précisa Legolas avec l'ombre d'un sourire. J'irai le voir dans quelques temps. J'ai manqué à tous mes devoirs depuis trop longtemps ! Je retournerai chez nous et je reprendrai ma place de régent. Qu'il y ait un traitre ou non n'y changera rien ! »
Legolas porta la main de son père à ses lèvres et y déposa un léger baiser.
« M'entendez-vous père ? Je suis revenu près de vous. Je ne vous abandonnerai plus. »
Quand les années passées loin de chez lui furent racontées en détail, Legolas se remémora ses jeunes années. Il raconta tous les souvenirs qu'il avait avec son père, entre la frustration de le voir toujours occupé, la joie d'aller dans la bibliothèque où ils n'étaient qu'à deux et tous les petits tracas et les grandes joies du quotidien. Parmi les meilleurs souvenirs qu'il avait avec son père étaient les leçons d'escrime et de tir à l'arc. Thranduil ne les avait pas laissées à un maître d'arme, il avait instruit son fils lui-même, professeur exigeant et père fier des progrès de son rejeton. Après les leçons, père et fils allaient souvent dans les sources chaudes.
Les heures puis les jours passèrent. Legolas ne quitta que deux fois la chambre de son père pour envoyer des messages dans son royaume et rejoindre Thorin dans son bureau pour discuter entre roi et régent. Quand il cessait de parler, il prenait soin de Thranduil. Le blessé devait prendre des potions à intervalle régulier, sans compter les repas, malaisés à lui faire avaler. Avec l'aide d'Oin, Legolas surveillait que les blessures ne s'infectent pas. Leur aspect rougeâtre et béant l'inquiétait profondément. Thranduil ne guérissait pas comme un elfe le devrait.
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Dans les ténèbres où il flottait depuis un temps qui lui semblait être une éternité, Thranduil entendit une voix. Il n'arriva pas à en comprendre les mots, pas plus qu'il ne comprit à qui elle appartenait. C'était juste un son, doux à ses oreilles sourdes depuis trop longtemps.
Thranduil l'écouta attentivement. Il focalisa toute son attention dessus, sentant confusément que la voix était la seule chose qui réussissait à transpercer le brouillard, la seule chose qui l'atteignait depuis des lustres.
Peu à peu, les sons se muèrent en mots puis en phrase.
« Legolas ? » songea Thranduil avec stupéfaction.
Soudainement, il ne flottait plus dans un brouillard rassurant. Les ténèbres lui semblèrent oppressantes, un véritable mur entre son fils et lui. Pour la première fois depuis la tentative d'assassinat, depuis que son esprit avait glissé dans un abandon bienvenu, laissant derrière lui souffrance et souci, Thranduil lutta contre l'ombre.
« Père ? » murmura Legolas.
Un instant, il avait cru que les doigts de son père s'étaient crispés, se refermant brièvement autour de sa main. Etait-ce une illusion de son esprit, après cinq jours à parler à un Thranduil inconscient ?
Devant l'immobilité du blessé, l'espoir de Legolas disparut à nouveau. Cinq jours assis à son chevet et rien ne changeait ! A nouveau, le prince passa la main le long de la joue de son père. L'angoisse lui étreignait le cœur. Il n'avait jamais pensé à être roi. Il était révulsé à cette simple idée. Il serra doucement la main de son père et reprit son inlassable monologue.
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Je pense que c'est le moment que vous attendiez tous ! Retrouvailles entre Legolas et Thranduil ! Et un peu de nains au passage.
J'espère que vous avez aimé.
Merci pour les commentaires ! A bientôt.
