Dori frappa discrètement à la porte. Il entra, les bras chargés d'un lourd plateau repas. En théorie, il s'agissait du repas de Legolas et Thranduil : beaucoup de fruits, de légumes et de gibier. Dans les faits, le roi des elfes n'avalait que du bouillon et le prince grignotait à peine. Le nain finissait systématiquement le plateau, assis dans un coin, discutant de tout et de rien sans avoir de réponse. Thorin refusait de laisser les elfes seuls pour les repas : il envoyait d'ordinaire Oin ou Gloin, les deux à rester le plus souvent au chevet du blessé. Ce jour-là, ni l'un ni l'autre n'était disponible et le sort avait décidé que le brave Dori s'occuperait des invités.
Cette fois, le prince rêvassait de ce sommeil si particulier aux elfes. Il s'était assis sur le matelas aux côtés de Thranduil, une main posée sur l'épaule aux os saillants de son père. Le bruit du nain le tira de ses rêveries. Il ouvrit les yeux et les posa sur le nouvel arrivant. Dori s'était déjà emparé d'une chope de bière. Après deux jours à essayer de convaincre Legolas de boire de la bière, il y avait renoncé. A la place, il restait assis sur la chaise au coin du feu, sa longue pipe aux coins des lèvres, les jambes se balançant au rythme d'une chanson naine chantée d'une voix de basse.
Legolas se redressa et s'étira, les muscles endoloris à force de rester assis à terre ou sur les meubles trop petits des nains. Il s'avança vers le nain, prit un plat de viandes froides grillées et picora dedans, adossé contre le mur de la chambre.
« Oin est retenu un peu, annonça Dori avec un large sourire sympathique. Il discute avec Thorin.
— Il est temps de changer les bandages », murmura Legolas.
C'était une épreuve à chaque fois : le guérisseur nain et le prince risquaient de rouvrir les blessures à chaque mouvement qu'ils imposaient à Thranduil. Une nouvelle hémorragie risquait de lui être fatale. Sans compter l'aspect des blessures ! Soldat, Legolas n'avait pas le cœur fragile. Seulement cette fois, il s'agissait de son propre père.
Dori tapota les côtes de l'elfe pour tenter de lui remonter le moral. Legolas était trop grand pour qu'il puisse atteindre ses épaules.
« Ca va aller. Rappelez-vous ce qu'a dit la guérisseuse ! rappela Dori. Vous allez le ramener. Vous inquiétez pas ! »
Legolas soupira. Il ne tenait pas à discuter de ses peurs avec un nain. Il haussa les épaules et quitta le mur et retourna au chevet de son père. Il s'assit en tailleur sur le tapis. Il caressa doucement la peau froide de la main de Thranduil et la porta à ses lèvres pour y déposer un léger baiser.
« Vous me manquez, père, admit finalement Legolas. Plus que je ne saurais le dire ! »
Elle était à nouveau là, cette voix qui l'accompagnait dans les ténèbres. Plus elle était claire, plus Thranduil se rapprochait d'elle…plus la souffrance revenait. La douleur le submergea à nouveau. Jusqu'à maintenant, il n'avait pas compris à quel point prendre une simple inspiration pouvait être aussi difficile. C'était un véritable supplice. Chaque fois, il était tenté d'oublier, de repartir dans les ténèbres si confortables, si reposantes !
Thranduil était las de se battre. Se battre contre les dragons, contre les orques, contre les gobelins, contre Sauron…se battre contre son corps défaillant, contre un elfe de son propre peuple lui semblait au-delà de ses forces. La solitude n'avait jamais été aussi pesante. Il était fatigué de corps et d'esprit.
Seule la voix l'empêchait de se laisser aller. Ses paroles douces et aimantes allaient droit à son cœur meurtri. Thranduil aimait trop Legolas pour le laisser seul dans un nid de serpent, proie facile dans un royaume gangrené par le mal. Le jeune elfe était la prunelle de ses yeux, la seule famille qui lui restait. Pour la première fois depuis qu'il avait sombré dans l'inconscience, Thranduil se battit pour revenir dans le monde des vivants.
Le soir était venu. Les bougies étaient quasiment consumées. La lumière vacilla. Legolas avait parlé si longtemps ces dernières heures que sa voix s'enrouait. Le prince releva la tête et contempla le visage immobile de son père. Soudain, il décela un léger changement dans l'expression de Thranduil. Une brève seconde, son visage s'était contracté comme sous l'emprise d'une immense douleur. Ses lèvres sèches et bleuies s'étaient légèrement entrouvertes.
« Père ? souffla Legolas. Je suis là et vous êtes en sécurité. Je sais que vous voulez revenir…Encore un peu, père. Je vous attends. Je n'irai nulle part ! »
Legolas attendit anxieusement. Il passa une main réconfortante sur le visage de son père puis dans sa longue chevelure blonde, désespéré devant l'immobilité du roi. Il n'y avait rien d'autre à faire : sans Naëlnoth ni les conseils avisés d'Elrond, il ne savait pas quoi faire d'autre que simplement être présent pour son père.
Finalement, au bout d'une demi-heure d'une lutte épuisante contre lui-même, Thranduil prit une plus longue inspiration, un véritable supplice avec les blessures de sa poitrine, aussitôt suivi d'une grimace de souffrance.
Legolas s'empara d'un pichet d'une eau claire infusée avec des herbes médicinales que les nains utilisaient pour calmer la douleur. Il en versa un peu dans un verre en cristal. Passant une main derrière les épaules de son père toujours inconscient, Legolas lui fit lentement boire la potion. Quand il reposa Thranduil sur le matelas, le roi semblait plus détendu. Il était moins crispé mais continuer à respirer plus profondément, produisant un sifflement de mauvais augure.
Legolas quitta la pièce quelques secondes. Dans le salon des appartements privés de Thorin, un serviteur restait à sa disposition. Pour l'heure, le nain somnolait après trois bonnes pintes d'une bière corsée. Un filet de bave coulait des lèvres jusque dans la barbe broussailleuse. Ses doigts boudinés étaient toujours serrés sur la bouteille. Sur son veston, les boutons menaçaient d'éclater tant la bedaine était impressionnante. Et c'était cela, l'un des meilleurs nains de Thorin ? Le prince renifla avec mépris. Legolas secoua durement Bombur, tirant de gros nain de son lourd sommeil.
« Quoi, quoi, quoi ? s'exclama-t-il.
— Allez chercher Oin, je vous prie, ordonna sèchement le prince.
— Qu'est-ce qui se passe ? »
Legolas ne perdit pas davantage de son temps à discuter avec lui. Il tourna les talons et retourna dans la chambre de son père reprendre sa garde vigilante. Il était encore seul quand Thranduil ouvrit les yeux. Il battit des paupières plusieurs fois, incapable de garder les yeux ouverts. La faible luminosité de la pièce l'aidait. Les quelques bougies émettaient une faible lumière mais c'était le maximum qu'il pouvait supporter à cette heure. Sa vue mit un certain temps avant de se focaliser sur le visage rayonnant de son fils.
Malgré les potions que les nains lui faisaient prendre pour diminuer la douleur, elle irradia dans tout son corps, effroyable, presque insurmontable. Thranduil ferma les yeux et laissa échapper un gémissement à peine audible. Il sentit confusément une main se poser sur son front. Des doigts passèrent dans ses cheveux dans une caresse affectueuse.
Des mots vinrent à ses oreilles. D'abord la souffrance obnubila son esprit puis elle reflua un peu et Thranduil en comprit le sens. Finalement, le roi des elfes de la Forêt Noire rouvrit lentement les yeux. Il les leva vers son fils. Les commissures de ses lèvres s'étirèrent dans un sourire furtif.
Le roi prit une longue et sifflante inspiration qui ressemblait au râle d'agonie du mourant. Sa gorge sèche et ses poumons défaillants ne lui permirent pas de prononcer le moindre mot. A la place, il toussa et grimaça, plié en deux par la douleur. La main douce du prince se posa sur son front. Elle dégageait une douce chaleur qui tranchait avec le froid glacial que le roi ressentait.
« Legolas…
— Chut ! ordonna gentiment Legolas. Ne parlez-pas, père. Tout va bien. Nous sommes en sécurité à Erebor. Je veille sur vous, père. Vous pouvez vous reposer sans crainte. Tout va bien. Je suis là et je ne partirai pas. »
Thranduil ne l'entendait pas de cette oreille. Legolas était trop inquiet pour qu'il soit tranquille. Ce n'était pas aux fils de craindre pour leurs pères ! Parler lui était impossible. A la place, Thranduil tendit le bras dans un geste affectueux pour tapoter la joue de son fils. Il surestima ses forces : son bras retomba sur les couvertures.
Legolas eut un sourire triste. Il essuya avec sa manche ses yeux humides puis prit gentiment la main décharnée de Thranduil. De l'autre, le prince caressait les cheveux de son père, son inquiétude remplacée peu à peu par un immense soulagement. Lorsque son père cessa de lutter contre l'épuisement et plongea dans un sommeil de mortel, Legolas resta à son chevet sans le lâcher. Il chanta doucement des ballades heureuses pour écarter les mauvais rêves.
Ce fut Oin qui annonça la bonne nouvelle à Thorin, Balin et Dwalin : il avait vite rebroussé chemin en voyant que Thranduil avait repris connaissance, laissant père et fils en tête à tête. Le prince se contenta de rédiger un messager court à destination de Lorthal dans la matinée. Il laissa le vieux conseiller décider s'il communiquerait la bonne nouvelle à leur peuple ou s'il la laisserait secrète pendant un temps.
Thranduil dormit toute la nuit. Il ne se réveilla que deux fois le lendemain matin, si brièvement qu'il n'eut que le temps d'avaler un peu de nourriture avant de se rendormir. Il ne s'en souvint même pas.
A la grande surprise d'Oin lorsqu'il changea les bandages le lendemain midi, les blessures de l'elfe commencèrent à cicatriser. La différence était déjà notable : les bords des plaies étaient moins rouges et un début de cicatrisation s'annonçait. Si c'était une excellente nouvelle pour la blessure de la poitrine, ça se révèlerait problématique avec la flèche encore fichée près de son cœur. Il ne partagea pas ses doutes, espérant que l'elfe reprendrait rapidement des forces et qu'ils pourraient retirer la pointe quelques jours plus tard.
Le premier véritable réveil de Thranduil fut le lendemain soir. Cette fois, la lumière vive des bougies et du feu de cheminée l'incommoda. L'une d'elles était posée sur la petite table près de lui, juste à la hauteur de ses yeux.
« La bougie, murmura faiblement Thranduil.
— Est-ce mieux ? » demanda Legolas après l'avoir soufflée.
Thranduil hocha légèrement la tête. Chaque mouvement était douloureux. Il reposait sur son côté gauche depuis tellement longtemps qu'il en devenait engourdi. C'était déjà mieux que le droit qui avait été touché. Que lui était-il arrivé, déjà ? Les derniers évènements étaient flous dans son esprit. Il se rappelait juste qu'il y avait un traitre dans ses propres rangs. Cette idée s'était gravée au fer rouge pendant l'attente interminable dans la bibliothèque, alors qu'il baignait dans son sang, désespérément seul et incapable d'appeler à l'aide. Tout le reste s'était effacé.
« J'ai froid, souffla Thranduil.
— Je sais, se désola Legolas en remontant les couvertures jusqu'aux épaules de son père. Ça ira mieux quand vous serez reposé. Avez-vous soif ? »
Incapable de parler davantage, Thranduil se contenta de hocher à nouveau la tête. Il avait la gorge affreusement sèche.
Legolas passa gentiment un bras derrière les épaules de son père et le redressa. En dépit de ses précautions et les efforts de son père pour ne rien montrer, il tira une grimace à Thranduil.
Le prince commença par lui faire avaler les potions des guérisseurs nains contre la douleur et les infections puis il porta un gobelet d'or aux lèvres du blessé. Thranduil but tout, gaspillant juste quelques gouttes qui glissèrent le long de son menton.
Legolas ne le reposa pas sur le lit. Au contraire, il y grimpa lui-même et tint son père contre lui, en prenant bien garde à ne pas appuyer sur les blessures. La tête de Thranduil reposait contre son épaule. La situation était nouvelle pour tous les deux : Thranduil n'avait plus été blessé depuis presque deux mille ans, lors de la dernière guerre contre le mal. D'ordinaire, c'était Legolas qui se retrouvait alité quelques jours.
Thranduil ferma les yeux pour rassembler ses esprits. Il les rouvrit quelques minutes après et rencontra la pierre brute des murs. A plusieurs reprises au cours de son règne il s'était rendu à Erebor. Il n'y avait guère résidé longtemps mais la mémoire des elfes était sans faille. Ces murs taillés dans la pierre noire étaient typiques et il ne pouvait douter de leur origine.
« Erebor…pourquoi ?
— Thorin a offert son aide, expliqua Legolas. Lorthal et Naëlnoth ont pensé que vous y seriez plus au calme pour votre convalescence…et en sécurité !
— Le traitre… ?
— Je l'ignore. Je suis revenu immédiatement ici, près de vous, dès que Tauriel m'a prévenu. La dernière lettre que j'ai reçue de Lorthal précisait qu'il ignorait l'identité du traitre. Dès que vous irez mieux, je rentrerai dans les cavernes le trouver.
— Non ! »
Thranduil s'était redressé, se dégageant trop brusquement de l'étreinte de son fils. Mal lui en prit, une douleur fulgurant fusa de sa poitrine, lui vrillant les tempes et brouillant sa vision. Il n'arrivait plus à respirer ni à voir son fils. Il porta une main tremblante près de son cœur, là où la douleur était la plus importante. Ses doigts serrèrent le tissu rêche de la chemise de confection naine.
L'étreinte de Legolas autour de ses épaules se raffermit. Le prince rallongea doucement son père contre les oreillers, inquiet devant son immobilité soudaine. Les tremblements avaient repris Thranduil. Legolas prit doucement les mains de son père entre les siennes.
« Père, vous devez faire attention…
— ça va…murmura lentement Thranduil.
— Non, père ! La pointe d'une des flèches est proche de votre cœur. Nous n'avons pu la retirer jusqu'à présent.
— Quand… ?
— Quand vous aurez repris des forces. Les potions atténueront la douleur… »
Legolas ne termina pas sa phrase. Lui comme Thranduil savaient que nulle potion ne serait assez puissante pour faire disparaitre la souffrance. L'épreuve qui l'attendait serait un véritable défi. Cette fois, s'il repartait pour les Cavernes de Mandos, personne ne pourrait l'en ramener.
Thranduil ferma les yeux. Il était si fatigué ! Une vague de douleur le submergea. Il ne parvint pas à retenir une grimace. A nouveau, Legolas porta à ses lèvres une tisane longuement infusée dans la cheminée. La chaleur du breuvage fut la bienvenue, le roi souffrant toujours du froid.
Une fois apaisé, Thranduil se tourna vers son fils. Legolas se tenait au bord du lit, assis sur le matelas. Pour la première fois depuis son réveil, le père vit les légers cernes sous les yeux du fils, son visage figé dans une expression d'inquiétude constante et les vêtements froissés. Les elfes étaient physiquement résistants : il avait fallu des jours entiers d'attente inquiète pour que l'apparence de Legolas en soit affectée.
Thranduil tendit un bras et effleura affectueusement la joue de son fils. Sa propre expression se radoucie devant son fils.
« Retourne dans le nord, murmura Thranduil d'une voix à peine audible. Ne reviens pas.
— Mais…
— Je t'interdis…de revenir … »
Legolas ne sut pas quoi dire. Durant toutes ces années, il avait pensé que son père lui avait pardonné tous ses écarts, tous ses actes de trahison, qu'il avait même été blessé de le voir partir. S'était-il trompé ?
« Me haïssez-vous pour avoir osé vous défier lors de la Bataille des Cinq Armées ? demanda Legolas d'une voix sourde.
— Non. »
Thranduil grimaça et porta à nouveau la main à sa poitrine.
« Tu as abandonné ton poste…tes responsabilités, tes devoirs…
— Et je le regrette à présent ! Si j'avais été auprès de vous, j'aurais pu vous sauver ! Je vais revenir et vous protéger. Je vais trouver le traitre !
— Je trouverai le traître, assura Thranduil. Ce n'est plus…ta responsabilité. Retourne dans le nord. Je ne t'ai pas empêché de partir….je t'empêcherai de revenir !
— Père…
— Je suis fatigué. Laisse-moi… S'il te plaît. »
Ses efforts avaient miné toute l'énergie de Thranduil. Il s'arrêta de parler, la gorge sèche. Il prit des inspirations aussi longues que possible compte tenu de ses côtes douloureuses et de ses poumons défaillants.
Finalement, l'épuisement le vainquit. Thranduil sombra dans un sommeil sans rêve, laissant Legolas en proie au doute. Le prince ne quitta pas son père en dépit des ordres.
Je plaide coupable, je n'ai pas posté depuis plus d'une semaine. Pardon ! J'ai été pas mal occupée IRL.
Pour compenser, le chapitre était un peu plus fourni et il devrait y en avoir un autre dimanche.
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Livius : je ne suis pas d'accord. Legolas montre peu ses sentiments, tout comme les elfes en général. Les elfes sont toujours un peu distants, lointains...je trouve qu'ils intériorisent beaucoup. A l'annonce du départ d'Arwen, Elrond ne s'est pas effondré. Pas physiquement en tout cas. ça ne veut pas dire qu'il n'a rien ressenti.
Lotra : merci pour ton commentaire ! Pour une histoire d'elfe, je suis quand même contente d'avoir autant casé de nains. Je plaide coupable pour la distance...je me suis fondée sur les cartes avec une distance relativement faciles à parcourir avec un cheval au galop en 1/2 jours mais les livres ont étendu ça. Je reprendrai ça quand j'aurai le temps.
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N'oubliez pas de laisser un petit comm' !
