Chapitre 1
Cersalia se trouvait au pied d'une maison. Enfin une maison... Elle ressemblait quand même plus à une villa, à sa villa. Elle soupira, encore, à l'idée d'être seule dans cet immense bâtiment, mais s'abstint de faire tout commentaire. Ce n'était pas le moment. Elle devrait plutôt savourer cet instant. En théorie. Après tout, elle prenait son « envol ». Ça y était, elle quittait le cocon familial. Cocon, d'ailleurs, pas si familial que ça. Car oui, qui disait familial disait famille, et là, pour seule famille, elle avait... Elle n'avait pas grand chose en fait. Elle se souvenait qu'autrefois, elle avait eu une mère aimante et aurait peut-être eu une petite sœur. Oui, elle aurait pu s'il n'y avait pas eu ce "regrettable accident", comme aimait à l'appeler son père. Et désormais, elle était seule. Enfin, elle ne s'en plaignait pas non plus.
Elle regarda le chauffeur monter sa valise. Elle ne le connaissait pas, lui. Il devait très certainement s'agir d'un nouvel employé. Il en débarquait toute les semaines, et elle n'en pouvait plus de toutes ces nouvelles têtes. Tout comme elle ne supportait plus leur sourire faussement mielleux et totalement terrifiés. Elle était finalement bien heureuse de partir. Enfin, il n'y avait pas de quoi en faire toute une histoire. Certes, à présent qu'elle était émancipée, elle allait vivre seule avec un semblant d'indépendance, mais ça ne changeait pas grand chose. Après tout, depuis un poignée d'années désormais, elle n'était pas vraiment couvée sous l'aile de son tuteur. Il la laissait souvent seule dans une de leurs immenses maisons et travaillait sans se soucier d'elle. Dès à présent, la seule différence serait qu'elle sera officiellement seule sous son toit et qu'elle n'aurait plus de bonnes à tout faire. Un frisson de dégoût lui parcourut l'échine. Elle avait l'impression de parler comme une petite princesse pourrie gâtée. En même temps, ce n'était pas vraiment loin de la vérité. Elle jeta un coup d'œil par dessus son épaule.
Karl Shadow, son cher paternel, se trouvait derrière elle et la fixait inlassablement. Son regard bleu acier perçant la transperçait et semblait la scanner à l'aide de rayons X. Elle avait l'impression qu'il sondait les tréfonds de son âme et lisait en elle comme dans un livre ouvert. Non, ce n'était pas tout à fait exact. On aurait plutôt dit qu'il voyait vaguement qui elle était et s'acharnait à chercher ce qu'il voulait qu'elle soit. La jeune fille retint un sourire moqueur. Qu'il cherche donc, il ne risquait pas de trouver.
Cet homme s'approchant de la cinquantaine à la stature imposante et toujours bien étoffée était un redoutable homme d'affaires. Dès son plus jeune âge, il avait signé de nombreux contrat et rapidement fait fructifier le peu d'argent qu'il gagnait à l'époque. Très vite, sa renommée avait fait le tour du milieu et il avait été connu comme le plus jeune et le meilleur homme d'affaires du pays. Étant de nature assez vénale, il n'avait alors pas lésiné sur les moyens pour entretenir sa famille et son image. C'est pourquoi, dès son plus jeune âge, Cersalia s'était retrouvée à grandir dans des bâtiments outrageusement luxueux et hors de prix entourée de personnes toujours différentes et prêtes à faire n'importe quoi pour être dans ses bonnes grâces. Heureusement pour elle, sa mère l'avait toujours préservée de tout ça, et elle avait appris à vivre et à se débrouiller sans avoir constamment recours à des domestiques. Et tant mieux ! Il ne manquerait plus qu'elle ait besoin de quelqu'un pour l'aider à lacer ses chaussures.
Karl prit alors la parole, la sortant de ses pensées morbides.
— Voici ta maison, je réglerai le loyer et tes factures tout les mois, fit-il d'un ton sec. Sinon tout est déjà aménagé et meublé. Ton dossier d'inscription au lycée Sweet Amoris a été envoyé. J'espère...
« ... que tu auras de bonnes notes et un comportement exemplaire. Tu dois rester irréprochable. Maintenant je dois y aller, j'ai une réunion à l'autre bout du pays, ou de la galaxie. » finit Cersalia dans sa tête.
— ... que tu auras de bonnes notes et maintenant je dois y aller, j'ai une réunion. Oh, et fais attention à ton comportement. Et ne va pas crier trop fort que tu es ma...(Il marqua une hésitation alors qu'un frisson de dégoût semblait le secouer.)...fille. Je crois que j'ai tout dis. Au revoir, je te verserai ton argent de poche tous les mois, débita son père avant de tourner les talons et de s'engouffrer à l'arrière de sa voiture.
Cersalia réprima un ricanement, il était tellement prévisible, son monologue ne la surprenait pas. Exactement comme le jour où il lui avait proposé son émancipation, il y avait de cela quelques semaines. Mais c'était très certainement mieux comme ça. Elle fit un petit sourire de politesse – légèrement compatissant tout de même – au chauffeur qui rejoignait la voiture et se dirigea vers la porte d'entrée tandis que le portail électrique se refermait.
Elle pénétra dans la demeure et fit une rapide visite des lieux. Petit appartement ? Petit appartement ?! Son père avait une notion étrange du mot "petit". Même "appartement" était beaucoup trop loin de la vérité. Sa première impression s'était révélée exacte et il s'agissait réellement d'une immense villa ! Elle avait beau ne pas se sentir dérangée par l'isolement, se retrouver seule dans ces cent mètres carrés risquaient d'être éprouvant. Bon sang, mais elle n'avait pas besoin de tout ça ! Et toutes les pièces avaient été décorées et aménager comme si quelqu'un allait y vivre.
La porte de chêne s'ouvrait sur un couloir avec plusieurs portes. Elle découvrit des toilettes, une petite salle de bain avec seulement une douche et un robinet, la cuisine, lumineuse et un placard où différents ustensiles ménagers étaient rangés. Puis elle arriva face à un escalier noir. Elle hésita à s'y lancer, les marches étant tellement brillantes qu'elle avait peur de glisser. Finalement, elle finit par les gravir. Ce ne fut pas très long et elle déboucha rapidement dans une pièce lumineuse.
Le salon principal était recouvert d'une moquette tellement épaisse que Cersalia se promit de ne jamais y faire tomber quoique ce soit. Du moins pas sans l'avoir équipé d'un GPS au préalable. Et sur cette moquette trônaient un immense canapé de cuir blanc recouvrant deux bords et un angle de la pièce. Elle grimaça. Elle avait horreur du cuir, ça collait, ça grinçait, ça couinait, ça se rayait, ça se salissait et jamais elle ne trouverait de plaid assez grand pour recouvrir toute cette surface ! Pendant un instant, la jeune fille regretta de ne pas avoir de grand-mère gaga pour lui en tricoter un... Non ! Elle secoua la tête, chassant cette pensée futile, et se concentra à nouveau sur la pièce.
Devant le canapé siégeait une table basse d'un noir luisant sur lequel traînait une multitude de télécommandes et des bougies. Chaque télécommande était affublée d'un post-it colorée indiquant la fonction de l'appareil. L'attention toucha Cersalia tandis qu'elle reposait la machine destinée au fonctionnement de l'énorme écran plat soixante-dix pouces qui logeait contre le mur jouxtant la baie vitrée. Cette dernière donnait sur une terrasse en ce moment même ensoleillée bénéficiant d'une table, d'un parasol et de quelques transats. Dallée de granit blanc, elle était bordée par des rambardes grises et lorsque l'on s'y penchait, on pouvait voir les différentes allées, celle menant au garage et l'autre menant à la porte d'entrée. De la pelouse longeait les dalles et quelques arbres tentaient de s'épanouir, dissimulés par la haute haie qui faisait le tour de la masure.
La langue de la lycéenne claqua contre son palais et elle se saisit rapidement d'une télécommande. Les stores électriques se fermèrent et elle tourna les talons. Elle contourna une massive table à manger – sur laquelle elle ne mangerait jamais – et arriva devant une porte coulissante qui menait à un nouveau couloir. Enfin, c'était plutôt un pallier reliant plusieurs portes. Elle les ouvrit une à une.
Chacune des trois chambres était recouverte d'un papier peint différent et meublée dans des goûts très variés, possédant également une salle-de-bain adjacente. À chaque fois. Peut-être son père la croyait-il schizophrène ?
Elle se dirigea vers une des chambres et entreprit de déballer ses affaires. Ce ne fut pas bien long. Elle savait que son père aurait tout prévu ici, alors elle n'avait pris que les quelques vêtements qu'elle affectionnait vraiment. Et elle avait bien fait étant donné qu'elle eut du mal à leur trouver de la place parmi les armoires déjà pleines. Son père avait vraiment peur que quelque chose vienne assombrir son image...
Lorsque ses quelques vêtements eurent fini d'être tassés, elle descendit à la cuisine se préparer un petit plat qu'elle avala devant la télé. Oui, elle savait cuisiner, surprenant ? Sa mère avait commencé à le lui apprendre quand elle était toute jeune. Puis elle avait demandé aux domestiques de finir cette tâche. Elle n'avait pas vraiment pour ambition de devenir une poule de luxe, et ce genre de chose pouvait s'avérer être utile dans la vie.
Elle se brossa rapidement les dents et jeta un regard vers sa montre. Il n'était que quatorze heures trente et le soleil brillait, autant en profiter. Cersalia baissa les yeux sur ses vêtements. Un simple jean, un tee-shirt blanc et une veste en cuir – en faux cuir. Ça ferait l'affaire. Même si, étant donné qu'on était déjà en mai, il faisait plutôt chaud, elle le supporterait. Elle avait vraiment la flemme de se changer maintenant alors une paire de tennis irait parfaitement bien !
Cela faisait maintenant plus d'une heure et demie qu'elle marchait. La ville dans laquelle elle venait d'arriver était vraiment magnifique, elle ne pouvait pas le nier. Les rues ensoleillées étaient bordées de fleurs et de haies. Étant donné qu'il s'agissait d'une ville de campagne, il n'y avait pas d'immeubles à proprement parler. Des petits logements de quelques étages étaient bel et bien présent, mais on ne retrouvait nulle part la fièvre affolante des grandes villes. Cette ville était étrangement calme et apaisante. De plus, le côté ouest était bordé d'une épaisse forêt. Ses arbres recouverts de feuilles resplendissaient à travers la lumière du soleil et le vent secouant leurs feuilles apportait un délicat parfum de printemps. Si seulement elle pouvait s'exiler dans une forêt, ce serait tellement plus simple. Enfin, c'était impossible, alors pour compenser, elle décida de s'arrêter dans un parc. Elle se posa à l'ombre d'un arbre et ferma les yeux. Le vent caressait son visage et jouait avec les mèches de ses cheveux bleus, guidant ses pensées vers des horizons qu'elles seules connaissaient, la laissant s'évader.
Une brise froide caressa les jambes de Cersalia, la faisant frissonner. Elle ouvrit lentement les yeux, battant doucement des paupières, et vit que le jour déclinait. Elle fronça les sourcils et regarda sa montre : sept heures et demie. Ah ? Comment le temps avait-il pu passé si vite ? S'était-elle endormie ? Sans doute. Enfin, ce n'était pas non plus comme si elle avait quelque chose à faire, alors ce n'était pas bien grave. La jeune fille détendit lentement ses jambes ankylosées par sa sieste involontaire, testant leur stabilité, puis se hissa sur ses pieds avec un grognement très peu féminin. Mais elle s'en fichait. Qu'on la trouve féminine, charmante, attirante, sexy ? Pour quoi faire ? Elle s'étira, faisant craquer sa colonne vertébrale, avant de reprendre la direction de son nouveau « chez soi ».
À mi-chemin, elle entendit des pas résonner dans son dos mais n'y prêta pas attention, préférant continuer sa route. Après tout, elle était en ville, il était donc normal que des gens marchent dans la rue. Mais au bout de quelques minutes, les bruits de pas se pressèrent, devenant plus insistant et une main vint saisir son poignet, la forçant à se retourner. Ses sourcils se froncèrent. Bon, apparemment, ce n'était pas si normal que ça.
— Eh ma jolie. Où tu vas comme ça, ça te dirait de venir faire un tour avec nous ? Demanda son interlocuteur d'une voix rauque. On pourrait s'amuser.
Un sourire plein de sous-entendus peu encourageants déforma son visage que Cersalia qualifierait délicatement de celui d'un « alcoolique névrosé ». Il l'attira un peu plus vers son corps et passa une main sous son tee-shirt. La jeune fille dut prendre sur elle pour ne pas grimacer. Elle détailla rapidement celui qui s'était mis en tête de gâcher sa journée. Il la dépassait d'une bonne tête, mais elle était assez petite, alors pour un homme, c'était normal. Son corps semblait plutôt bien entretenu mais ses épaules n'étaient pas très larges et son torse semblait nager entre les pans de sa chemise - ringarde soit dit en passant. En bref, il ne représentait pas une menace sérieuse. Mais elle n'avait vraiment pas envie de faire un scandale ou quoique ce soit d'autre ici, alors elle essaya d'utiliser la méthode douce.
— Non, merci, je ne suis ni libre, ni intéressée, fit elle sèchement en se dégageant.
— Allez quoi, fais pas ta rabat-joie, murmura une deuxième voix dans son dos, la faisant tiquer. Une belle petite chose comme toi peut bien s'occuper de nous juste un soir...
L'expression « petite chose » eut du mal à passer. Vivement, elle se retourna, les yeux lançant des éclairs. Deux autres hommes se tenaient là, la stature à peu près aussi effrayante que celle du premier. Son regard noir s'évanouit, laissant place à l'expression d'un ennui profond. Ses assaillants ne semblèrent pas s'en rendre compte. Celui qui venait de parler passa un bras autour de sa taille et l'attira vers lui, balayant par la même occasion de son haleine putride le visage blasé de la jeune fille. Le premier en profita pour se coller à son dos, oppressant Cersalia entre deux chaleurs corporelles qui lui donnaient envie de vomir. Leurs mains baladeuses coururent sur son corps, passant de son ventre à sa poitrine, redescendant parfois sur ses cuisses. Finalement, la méthode douce n'était peut-être pas la meilleure solution.
Cersalia fléchit les jambes, prête à se débarrasser de ces emmerdeurs - parce qu'il n'y avait vraiment pas d'autres mots pour les décrire - lorsque le poids dans son dos se retira, tout comme la main sur sa taille. Elle n'eut pas le temps de se rendre compte de ce qu'il se passait que déjà, les hommes détallaient. Sur le qui-vive, elle se retourna et découvrit un jeune homme qui devait avoir à peu près son âge. Il était grand. Très grand. En fait pas tant que ça, peut-être un mètre quatre-vingts-cinq, mais depuis le pauvre mètre soixante de la jeune fille, c'était beaucoup. Ses épaules larges étaient recouvertes par une veste en cuir qui avait l'air d'avoir été bien trop portée. Elle ne réussissait pas à dissimuler le corps de son propriétaire et Cersalia put constater qu'il était extrêmement bien bâti. Son regard améthyste délaissa le corps de son sauveur pour s'intéresser à son visage. Il avait des yeux sombres, mais leur couleur lui échappa. Ses pommettes hautes et son nez droit ainsi que son menton redressé dans une posture de constante provocation démontrait qu'il n'avait certainement pas les caractéristiques premières d'un prince charmant - sans doute celles d'après non plus d'ailleurs. Cersalia en était à se demander s'il avait des fossettes lorsqu'il souriait quand il brisa le silence.
— Me remercie pas, c'est pas la peine.
— Hein ?
Sortie brusquement de ses réflexions, elle ne réussit pas à articuler quoique ce soit d'intelligible et se contenta de fixer l'expression de son visage masculin. Il avait dit cette phrase d'un ton distant comme s'il était ailleurs. Ou qu'il se fichait de ce qui venait de se passer. Il avait un air encore plus blasé qu'elle, et c'était dire !
La jeune fille fronça les sourcils, ses questions existentielles beaucoup moins importantes tout à coup. Il pensait vraiment qu'elle allait le remercier ? Elle allait le rembarrer lorsqu'il la coupa de nouveau :
— T'habites où ?
— Quoi ?
— Laisse tomber, je comprends que tu sois en état de choc, tout ça, tout ça... Tu vas me guider, je te ramène, fit-il en s'emparant de son poignet, l'empêchant encore une fois de finir sa phrase.
Le jeune inconnu se mit à avancer, traînant Cersalia derrière lui. Elle n'eut que le temps de se rendre compte que la paume de sa main irradiait d'une chaleur étrange et que son dos était aussi musclé que son torse avant que son cerveau ne se rebiffe de lui même. Elle fronça les sourcils et sa langue claqua contre son palais. Elle avait un minimum de fierté à maintenir. Elle se dégagea et passa devant le garçon en le bousculant. C'était peut-être puéril, mais tant pis ! Elle continua sa route en lançant d'un ton glacial :
— Merci, mais je n'ai pas besoin de babysitter. Il ne m'a pas semblé t'avoir appelé au secours. Si ? Réponds pas, c'est pas la peine. Et fais-moi plaisir, garde ton attitude de preux chevalier sur ton beau destrier pour les cruches en mal d'amour, OK ?
Et sur ces mots qu'elle avait presque crachés, elle s'éloigna d'un pas vif et décidé. Quel crétin !
Voilà le chapitre 1, lui aussi modifié, ne lésinez pas sur les avis, les lecteurs fantômes, c'est pas la joie ^^
..Juliette..
