Thorin se pencha au-dessus de la balustrade entourant le petit balcon. De là, il dominait le hall principal d'Erebor. En contrebas, les nains allaient et venaient le long de la route principale. Depuis quelques années, la reconstruction de la montagne s'était terminée : ils se concentraient à présent sur l'exploitation des filons d'or et d'argent qui courraient sous la terre, activité dans laquelle ils excellaient. Thorin la voyait d'un autre œil à présent, redoutant autant qu'espérant trouver une nouvelle Arkenstone. Des bruits de lourde botte le firent se retourner.
« Le prince Legolas souhaiterait s'entretenir avec toi, annonça Dwalin.
— Il part ?
— Il ne m'a rien dit. »
Thorin soupira. Depuis qu'il avait fait cette stupide demande de rencontre à Thranduil, tout allait de travers. Sans compter que le roi Bard s'inquiétait également ! Nains comme hommes recherchaient de possibles traitres dans leurs rangs. C'était une chose ardue pour le Val, tant le cœur des hommes était changeant.
Le roi sous la montagne quitta le balcon et retourna dans son bureau attenant. Meublée de grands meubles en fer et en acier collés contre les trois murs en pierre noire, garnie d'une immense table au centre mêlant bois sombre, verre et acier argenté qui faisait office de table de bureau, la pièce donnait une impression d'austérité que n'égayait guère les joyaux empilés dans des coffres aux quatre coins de la pièce. Thorin l'avait voulu écrasante de sérieux, impressionnante de sobriété. Entre autre parce qu'il craignait l'influence de l'or sur son cœur défaillant ! S'il portait et appréciait encore l'or le plus pur et les joyaux les plus merveilleux, il se méfiait et ne voulait plus en avoir sous les yeux à chaque instant. Thorin vérifiait la qualité des pierres sortant d'Erebor pour ne pas vendre des gemmes d'une qualité inférieure.
Des liasses de papier attendaient sur la table. Elles étaient presque aussi hautes que lui. S'il y avait bien une chose dans laquelle les nains excellaient en plus de la mine, c'étaient les contrats ! Chaque contrat de vente était personnalisé, chaque contrat pour chaque fournisseur était adapté aux besoins des nains. Cela impliquait une masse de papier considérable, dont une partie passait par le bureau royal pour obtenir le visa de Thorin.
Le roi sous la Montagne gardait aussi un œil attentif sur les ressources matérielles et alimentaires de son peuple, sans compter les rapports de nains sur l'activité sociale et économique du royaume. Depuis quelques années, le nombre d'unions s'était accru et en conséquence, le nombre de jeunes nains qu'il fallait nourrir puis éduquer augmentait. Dans le même temps, de nombreux nains adultes étaient morts ou avaient été gravement blessés lors de la bataille des cinq armées. Ce problème démographique inquiétait profondément Thorin qui savait qu'il manquait de main d'œuvre adulte. Le roi sous la montagne envisageait de réformer le système scolaire de son royaume à cause de la pénurie de nains professeurs, tout comme il manquait de guérisseurs, les jeunes nains malades et les vieux nains estropiés demandant une attention toute particulière.
Bard était confronté au même problème, à ceci près que le nombre d'enfants humains était beaucoup plus important et que leurs pertes contre les orques avaient été plus sévères que les nains. Le royaume du Val avait eu de grandes difficultés à cultiver ses terres en l'absence de main d'œuvre adulte dans les premières années du règne de Bard. Ils n'avaient dû leur salut qu'à l'aide d'elfes sylvains qui leur avaient apporté une aide certaine pour déboiser des praires en jachères, acheter des graines, les planter et les récolter. Les enfants commençaient juste à être en âge de remplacer leurs pères tués à la bataille des cinq armées. La situation commençait à s'améliorer pour les hommes. Ce n'était pas le cas des nains. Ils n'avaient pas assez d'enfants, qui devenaient adultes bien plus tard.
Thorin s'assit dans son large fauteuil en bronze délicatement gravé d'inscription sur le pourtour et matelassé avec des coussins en velours. Il déplaça une pile de livres comptables avant de les laisser retomber sur le sol dans un bruit sourd. Dwalin alla chercher le prince des elfes de la Forêt Noire, qui attendait dans le hall, occupé à détailler les sculptures en or et en pierre.
Lorsque l'elfe arriva à l'étage des bureaux du gouvernement de Thorin, il croisa Oin qui faisait son rapport journalier auprès de son roi. Les nains interrompirent leur discussion à son arrivée. Thorin indiqua la chaise devant lui et Legolas s'y installa.
« Je souhaiterais m'entretenir avec vous, demanda le prince. Je dois partir.
— Votre décision est définitive ? s'enquit Thorin avec un froncement de sourcils.
— Oui. Je vous en serais reconnaissant si vous pouviez prendre soin de mon père encore quelques temps. Il vient de reprendre connaissance et reste très faible.
— Comme si nous allions le mettre dehors ! s'exclama Dwalin d'une voix bourrue. Il ne serait pas fichu de faire un pas de toute façon.
— Je vous remercie de votre aide. Je ne serais guère loin. Si quoi que ce soit arrive, envoyez un message par oiseau à la Forêt Noire. Il me parviendra.
— Vous allez attraper le traitre ? demanda Thorin en scrutant l'elfe, surpris de la décision.
— Me le reprochez-vous ?
— Loin de là ! Mais prenez garde. Thranduil a eu de la chance. Vous pourriez ne pas en avoir.
— Pourrais-je vous parler en personne ? » requit Legolas.
Les trois nains dévisagèrent l'elfe. Si Thorin ne semblait pas ravi avec ses sourcils froncés et ses yeux furieux, Oin décida de retourner dans son infirmerie. Il n'aimait pas laisser Thranduil seul trop longtemps. La porte se referma derrière le nain, laissant le prince avec Thorin et Dwalin. Le roi sous la montagne dressa un index accusateur vers l'elfe.
« J'ai une confiance absolue en ces nains, déclara sèchement le roi sous la montagne. Je leur doit la vie et ils me sont restés loyaux même sous mon plus mauvais jour. Je n'en congédierai aucun pour votre bon plaisir !
— Je ne voulais pas dire que l'un d'eux est un traitre, assura Legolas. Je vous prie de bien vouloir m'excuser. Ces derniers jours m'ont été…difficiles. Mes mots ont dépassé ma pensée.
— Vous êtes excusé, maugréa Dwalin.
— Que voulez-vous ? demanda Thorin.
— J'aimerais obtenir votre aide.
— Comme d'habitude ! remarqua le roi des nains. Vous avez besoin d'une escorte pour la Forêt Noire ?
— Tauriel va m'accompagner dans mon royaume pour me protéger, révéla Legolas. Un nain me ralentirait et je ne vous imposerai pas de me protéger hors d'Erebor. Vous nous avez déjà tant aidés ! Je vous en serai éternellement redevable. Seulement…j'aimerais que vous gardiez sous silence ma destination. Je dirai à mon père que je retourne dans le nord ! »
Les sourcils de Thorin se relevèrent. Il s'était attendu à tout, sauf cela.
« Je ne comprends pas, avoua Dwalin. Pourquoi le lui cacher ? Retourner dans la Forêt Noire est votre devoir de prince ! Vous faites honneur à votre rang et à votre père en agissant ainsi !
— Les elfes ont le cœur fragile, expliqua Legolas. Notre cœur est notre plus grande force mais aussi notre plus grande faiblesse. De nombreux elfes ont dépéri de chagrin. S'il sait que je rentre chez nous, mon père s'inquiétera. Je crains que cela ne porte un grave coup à sa convalescence. Je veux m'assurer qu'il ne se préoccupe que d'aller mieux.
— Nous n'en parlerons pas à Thranduil, accepta finalement Thorin. Êtes-vous certain que vous n'avez pas besoin d'autre chose ?
— Non, Roi sous la Montagne. Je reviendrai quand j'aurai trouvé le traitre. Tenez-moi au courant de son état ! »
Il n'y avait rien d'autre à dire Legolas prit congé du roi et de son conseiller. Il descendit les escaliers jusqu'au grand hall. L'heure du repas approchait. Les nains travaillant dans les forges remontaient pour prendre leur déjeuner dans une masse grouillante, bruyante, emportant tout sur son passage comme une terrible marée. Legolas les observa un moment, songeant qu'ils étaient tellement différents des elfes qui préféraient l'ordre et la délicatesse régnant dans la Forêt Noire.
Ses pas l'emmenèrent vite près des quartiers de Thorin. Il frappa trois fois sur le battant de la lourde porte. Oin, détenteur de la troisième clef, lui ouvrit. Le nain s'effaça de l'entrée et referma la porte à clef derrière l'elfe. Le nain le laissa entrer seul dans la chambre de Thranduil.
Trois jours après son retour des Halls de Mandos, Thranduil allait mieux. Ses forces ne lui étaient pas encore revenues mais au moins pouvait-il se redresser dans le lit plutôt que rester allongé sur le côté. Adossé contre des oreillers moelleux qui ménageaient son côté blessé, le roi des elfes de la Forêt Noire somnolait, le regard dans le vague. Les traits encore tirés par l'épuisement, ses os saillaient sous sa peau blafarde. Ses yeux se posèrent sur Legolas quand il entendit les pas discrets venir vers lui.
Les drogues atténuaient la douleur et engourdissaient tout son corps mais rien ne pouvait effacer la souffrance sourde quand sa chair refermée autour de la flèche frottait contre elle à chaque respiration, quand il sentait la pointe effleurer son cœur au moindre mouvement. C'était une douleur constante, omniprésente, qui drainait le peu de forces qu'il parvenait à reprendre. Lorsqu'il parvenait à s'endormir, la douleur et les cauchemars où il voyait les morts lui parler, où il se sentait mourir, où il se revoyait dans la bibliothèque en train de se vider de son sang, le sortaient vite du sommeil des elfes comme de celui des hommes.
Depuis la première tentative de meurtre, il n'avait fait que perdre du poids. La nourriture des nains n'était pas à son goût en dépit de leurs efforts pour lui plaire mais ce n'était pas ce qui retenait Thranduil. Une part de son esprit était comme restée piégée dans le monde des morts et il n'avait plus d'intérêt pour rien.
Si les elfes guérissaient vites, la présence d'une flèche encore plantée près de son cœur, transperçant son poumon retournait cette guérison fabuleuse contre Thranduil. Les plaies s'étaient toutes cicatrisées, prenant au piège la pointe en acier. Est-ce qu'il pensait au moment où les nains allaient rouvrir la blessure de son dos pour en extraire le projectile ? Thranduil ne le montrait pas. Il n'en parlait pas non plus. La lenteur de sa convalescence inquiétait tout le monde, les deux elfes comme les nains. Le roi dirigea vers son fils un visage plus fin que d'ordinaire aux yeux gris d'une froideur désarmante compte tenu de sa situation.
Legolas s'assit sur le matelas et un lourd silence s'installa entre le père et le fils. Plusieurs fois, Thranduil lui avait demandé de partir. Il savait que ses demandes avaient été mal reçues à juste titre et il n'en avait pas expliqué les véritables raisons. Pour autant, le prince arborait ses vêtements de voyage fatigués dont les nettoyages successifs n'avaient pas enlevé toutes les taches. Legolas avait également son épée et son arc, ne lui manquait que son sac de voyage. Pour la première fois depuis les trois derniers jours, il sembla à Legolas que le regard de Thranduil s'illuminait.
« Tu pars ?
— Vous me l'avez demandé, père, répondit simplement Legolas. Je retourne dans le nord.
— Bien, murmura Thranduil, attristé par cette nouvelle séparation bien qu'il en ait été à l'origine. Prends garde à toi ! Ne passe pas par la forêt, utilise le chemin du Nord. Si tu es rapide, les orques et les trolls ne seront pas un grand danger. Donne-moi de tes nouvelles. »
Si Legolas avait espéré que son père le retienne au dernier moment, son espoir fut déçu. A la place, il s'inclina formellement devant son roi et quitta la chambre sans un regard en arrière, conscient que ce qu'il s'apprêtait à faire ne plairait pas à son père.
Après le départ du prince, Oin se glissa dans la chambre. Il apportait avec lui de quoi nourrir une bande de jeunes nains, plus que Thranduil ne pourrait manger en un mois. Il s'assit à côté du blessé et déposa le lourd plateau sur la table. Pour ne pas que l'elfe ne se sente acculé, Oin se servit une partie des plats. A nouveau, le visage de Thranduil ne reflétait qu'une profonde tristesse avec des yeux éteints qui ne semblaient plus voir ce qui était juste devant lui.
« Vous avez un bon garçon, jugea le nain avec un aimable sourire.
— Oui, murmura le roi des elfes. Un très bon garçon. »
Thranduil n'ajouta rien.
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Allez, dernière ligne droite dans l'histoire !
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Je n'ai pas à l'esprit le Dain des films. Je pense simplement que le soldat errant qu'est Thorin s'est adouci avec le temps pour la bonne raison qu'il doit gérer un royaume avec des problèmes, sans bataille à mener si ce n'est celle de magnifier la Montagne. Sans compter que je lui ai rajouté une blessure handicapante à la main. Résultat, il a passé les dix dernières années à faire plus de paperasserie que de combats.
Je ne me fie pas qu'aux films. J'en ai gardé la trame mais j'essaye de faire coïncider les deux. Il n'y a rien à rajouter aux livres. Par contre, les films sont pleins de possibilités...ou de failles.
Mon histoire précédente était canon au niveau des morts avec une montagne aux mains de Dain, si ça t'intéresse.
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Le chapitre vous a plu ? ça va bouger un peu pour les prochains. On retourne dans la Forêt Noire !
