Chapitre 2
Une série de sons plus violents les uns que les autres résonnèrent contre les murs du tout nouveau toit de la jeune lycéenne. Et une porte qui claque, des chaussures qui volent, brisant un vase qui s'écrasa en morceaux contre le carrelage, des pas furieux grimpant – ou écrasant – des marches semblant tout d'un coup beaucoup moins solides. Une nouvelle porte s'encastra dans un mur et une table basse se retrouva à faire la tortue les quatre fers en l'air. Elle était furieuse. Jamais, au grand jamais, son honneur n'avait été heurté à ce point. Les phrases qu'avait prononcées le garçon et qui semblaient si banales et si pleines de bonnes intentions tournaient dans sa tête comme une rengaine désespérée.
« Ne me remercie pas... »« ... c'est pas la peine »« T'habites où ? »
Cersalia se laissa tomber dans son canapé – non sans un grognement irrité lorsque le cuir crissa contre son jeans – et se prit la tête entre les mains, la conversation défilant sous son crâne.
« — T'habites où ?
— Quoi ?
— Laisse tomber, je comprends que tu sois en état de choc et que tu arrives pas à parler, tu vas me guider, je te ramène. »
De ses mains tremblantes de colère, elle étouffa le cri de frustration qui semblait vouloir lui échapper. Traumatisée ? Elle ? Par ça ? Il lui en fallait nettement plus, sinon, cela ferait longtemps qu'elle se serait suicidée. Non mais pour qui il se prenait ? Ses mains fébriles vinrent trouver leur place sur ses genoux tandis qu'elle prenait une grande inspiration, histoire de se calmer. Remuer tout ça ne servirait à rien, elle devait oublier. Puis, en y repensant, il n'y avait vraiment pas de quoi en faire toute une histoire.
Forte de cette pensée, elle se leva et se dirigea vers la cuisine. Bientôt, un sandwich – pas du tout élaboré – prit place dans ses mains et elle l'avala sans grand appétit. Pourquoi le corps humain avait-il tous ces besoins primaires qui lui faisaient perdre son temps ? Entre manger, boire, et dormir elle n'osait même pas calculer les heures, non, les jours qui lui avaient filés entre les doigts. Ce fut en secouant la tête qu'elle se dirigea vers la chambre où elle avait élu fit rapidement un sandwich qu'elle mangea sans appétit tout aussi rapidement avant de monter dans sa chambre.
Elle ouvrit son armoire et saisit un grand tee-shirt et un short bleus et usés. Elle se dirigea ensuite vers la salle-de-bain et se fit couler un bain. Bon, elle n'était peut-être ni coquette, ni sophistiquée, mais elle savait savourer ce genres de moments idylliques. Il était un peu plus de vingt heures, elle avait donc le temps. Elle glissa son corps svelte et leste dans la baignoire et l'eau chaude la détendit immédiatement. Elle ferma les yeux, laissant sa tête basculer en arrière en même temps que ses pensées s'échappaient vers de lointaines contrées. Et elle se mit à imaginer. Tout, et n'importe quoi. Rapidement, un énième scénario mettant en scène une des centaines de vie qu'elle aurait pu avoir se mit à se jouer derrière ses paupières closes. C'était très souvent ce qu'il se passait lorsqu'elle lâchait prise. Elle avait beau être forte, son côté rêveur refaisait surface assez facilement. Et elle se laissait glisser au milieu de ces images utopiques comme dans un cocon de plumes chaleureux. Ici, elle était seule, alors pourquoi lutter ?
Elle souriait, heureuse. Son corps, légèrement plus potelé et rond du fait qu'elle ne fasse quasiment pas d'exercice, était recouvert d'une très légère robe blanche et ses pieds nus se noyaient dans l'herbe encore humide. Ses cheveux de jais tombaient en cascades désordonnées sur ses épaules. D'un geste désinvolte, elle les dégagea de son visage, les jetant derrières son épaule tout en continuant de se tapir derrière le buisson qui la camouflait au regard des autres. Des cheveux noirs ? Oui, c'était plutôt logique, dans ce monde, il n'y avait pas d'extravagance témoignant d'une quelconque vie étrange. Juste une normalité calme et paisible et un bonheur infini.
Des bruits de pas pressés et maladroits retentirent près d'elle et elle retint son souffle – en même temps qu'un éclat de rire. Un long silence s'ensuivit. Très rapidement brisé par un cri aigu. Une ombre s'abattit sur la jeune fille qui se sentit tomber en arrière. Son dos heurta le sol tandis qu'elle échappait un rire sonore. Une voix fluette et innocente résonna comme une mélodie à ses oreilles, criant son nom. Des petites mains vinrent se poser sur ses joues. Son regard brillant croisa celui, violet, pareil au sien, de la fillette qui venait de se percher sur son ventre. Ses longs cheveux châtains que ses parents se refusaient à faire couper tombaient de manière éparse sur ses fines épaules encore secouées par ses éclats de rire. La plus âgée ouvrit la bouche pour murmurer le prénom de sa cadette.
— …
Cersalia rouvrit les yeux, fixant le vide, pensive. Non, rien... Elle avait beau fouillé au fond de sa mémoire, elle ignorait comment ses parents avaient voulu appeler sa petite sœur, ni même quel prénom leur plaisait un minimum. Sous l'eau tiède qui recouvrait son corps, elle sentit ses doigts fins se crisper. Elle ne savait rien du tout. Cela faisait quelques années qu'elle se disait qu'elle n'était qu'étrangère à cette famille désormais, mais dorénavant, elle se rendait compte que c'était le cas depuis bien plus longtemps. Il semblerait que le fait d'avoir emménagé seule le lui ai fait s'en rendre compte.
Ses paupières, lourde, se fermèrent et elle laissa son corps vide d'émotion s'immerger complètement dans l'eau. Il fallait qu'elle se lave de tout.
Il devait être un peu plus de vingt-deux heures lorsque la lycéenne se laissa tomber au milieu des draps de son lit. Elle avait réussi, après de longs efforts, à donner un aspect approximativement uniforme à sa crinière marine – retour à la réalité – et était désormais vidée de toute énergie. Avec un grognement assez masculin – et classe – elle se renversa sur le dos et fixa son regard embrumé de sommeil sur le plafond. Ce dernier était blanc, comme les murs de la pièce. Il s'agissait de la pièce la plus sobre qu'elle ait pu trouvée, et pourtant... Un lustre de cristal (en plastique) pendait non loin de sa tête, l'inquiétant légèrement. À gauche se trouvait une porte transparente menant à la salle-de-bain qu'elle venait de quitter. À droite, une porte ébène à double battants. Cersalia ne l'avait pas encore ouverte, mais elle se doutait que celle-ci eusse mené à une armoire, ou un grand dressing. Un frisson de dégoût la traversa.
Cette chambre qu'on pourrait qualifier de « chambre de princesse » aurait fait rêver n'importe quelle adolescente. Mais elle, elle n'avait pas envie de rêver. Chaque parcelle de mur lui rappelait la dure réalité. Cette maison gigantesque et fabuleuse n'était rien d'autre que la démonstration d'une propriété. Non pas la sienne, mais celle de son père. Sur elle. En la logeant dans un tel endroit, cet homme s'assurait de deux choses. La maintenir assez loin de lui tout en préservant sa réputation et lui faire comprendre qu'il était tout ce qui la gardait liée au monde. Que sans lui, elle ne pouvait rien faire. Et c'était pour les mêmes raisons qu'il lui avait ouvert un compte sur lequel il versait tous les mois une somme astronomique tout en continuant de payer ses frais. Seulement Cersalia n'était pas une « fille à son papa » et ne comptait pas se reposer sur cet argent. Elle n'y toucherait d'ailleurs pas, jamais. Du moins, pas sans raison très sérieuse ! Elle était indépendante désormais, et elle allait le lui prouver.
Cela devait faire, allez, cinq bonnes minutes que le son assourdissant du radio-réveil de la lycéenne hurlait ses peines contre les murs de sa chambre. C'était un ancien modèle qu'elle traînait avec elle depuis des années et il ne savait émettre que des grésillements horripilants ou un bip sonore discontinu. Et ce matin, il avait opté pour ce dernier.
— Ta gueule, ta gueule, je t'en supplie, ta gueule, marmonna-t-elle dans son oreiller avant d'éteindre le réveil avec hargne – enfin avant d'avoir tâtonné partout pour le trouver.
Ce fut donc en grommelant une myriade d'injures à qui voulait bien l'entendre qu'elle se redressa et s'assit sur le rebord de son matelas au combien moelleux qu'elle regrettait déjà. Elle se passa une main sur le visage, essayant d'y effacer les traces de sa mauvaise humeur. À croire que tout le monde s'était donné le mot pour lui gâcher la vie. Déjà qu'elle avait très peu dormi à cause de ces cauchemars qui la suivaient depuis maintenant deux ans. Quelle plaie. Quand allaient-ils lui accorder leur confiance et faire cesser cela ? En plus de cela, la soirée d'hier avait dû la faire cogiter plus que d'apparence, car, oui, en plus de ses cauchemars habituels, elle avait fait un rêve disons... étrange. Elle ferma les yeux et à nouveau, la scène se joua dans sa tête.
« — Non mais lâchez-moi, laissez moi tranquille, hurlait Cersalia depuis un bon moment.
Elle était plaquée dos contre un mur et les trois hommes de la veille la tripotaient. Ils étaient tous les trois grands et empestaient tous l'alcool. Le premier était brun, le teint pâle et les yeux bleus, les deux derniers étaient des blonds aux teint mate avec, pour l'un, les yeux vert et pour l'autre, les yeux bruns. Ils auraient pu être beaux s'ils n'avaient pas eu cet air sadique et pervers plaqué sur le visage. Leurs caresses, qui lui donnaient déjà envie de vomir – s'intensifièrent, se glissant sous ses vêtements. La jeune fille, en totale position de victime, déglutit difficilement. Leurs mains avaient maintenant atteint ses sous-vêtements et entreprenaient de les lui retirer. Et elle, elle ne faisait rien, se contentant de hurler de la lâcher à qui voulait bien l'entendre. Autrement dit, pas grand monde.
Soudain, les hommes furent éjectés quelques mètres plus loin et, en voyant le "sauveur" de la jeune fille, ils partirent en cavalant comme des agneaux apeurés.
Cersalia regarda son "chevalier servant" avec gratitude. Puis elle le détailla : grand, roux, enfin, rouge pas naturel, yeux bruns au regard intense et un look « légèrement » rebelle.
Le jeune inconnu s'approcha et la prit dans ses bras en lui caressant les cheveux. Et contre toute attente – du moins, contre toutes ses attentes à elle – Cersalia se laissa aller dans cette étreinte réconfortante. Bien que ce n'eusse-t-été qu'un rêve, en y repensant, la lycéenne sentit son estomac se retourner. Mais, étonnamment, ce n'était pas du tout à cause d'une nausée ou d'un sentiment de répulsion. Non, c'était chaud, et on aurait pu y apparenter les fameux « papillons dans le ventre ». Oui, on aurait pu si la principale concernée ne se nommait pas Cersalia Shadow. Elle finit par lever son visage vers celui du bel inconnu. Le roux prit son menton dans sa main droite sans pour autant lâcher sa taille et approcha son visage du sien. Les papillons – mettons – qui lui secouaient le ventre se mirent à virevolter dans tout son corps. Elle sentit plus qu'elle ne vit les lèvres douces et tendres du garçon qui lui faisait face se rapprocher.
Techniquement, c'était là qu'elle s'était réveillée, déjà assez choquée comme ça. Mais là, les images progressaient, semblant animées de leur propre volonté, et elle n'arrivait pas à les stopper.
Leurs lèvres, fiévreuses, se rencontrèrent, mêlant leurs souffles saccadés. Leur baiser s'éternisait, semblant sans fin. Leurs corps se rapprochèrent, se fondant presque l'un dans l'autre.
La jeune fille hoqueta et se mit une claque tandis qu'un frisson d'horreur mêlé de dégoût lui parcourait l'échine. Sa joue se mit à lancer vivement, mais elle s'en moquait. Qu'est-ce que c'était que ça ? Car ce n'était plus du tout un rêve et elle ne pouvait en aucun cas blâmer son subconscient. Quant à ce dernier, s'il avait eu un corps physique, il aurait mérité d'être écartelé sur le champs pour cela. Elle se plongea dans ses pensées. Essayant de trouver la raison pour laquelle elle avait fait ce rêve. Une seule réponse lui vit à l'esprit : elle était manipulée. C'était la seule raison plausible car ce rêve comportait beaucoup trop d'incohérences. Déjà, tout d'abord, jamais elle n'aurait pu se laisser faire abuser de la sorte sans réagir. En plus, crier à l'aide telle une demoiselle en détresse digne des plus beaux Disney ne lui ressemblait certainement pas. Quoi d'autre ? Ah oui... Elle avait éprouvé de la gratitude et de l'admiration envers l'idiot qui lui était venu en aide. Non, elle était bien trop fière pour ressentir ça. Puis il avait tout l'air d'être un bel arrogant. Tss.
Impensable. Il avait déjà assez de chance d'être encore en vie après l'affront qu'il lui avait fait hier. Elle secoua la tête et s'observa dans le miroir en face d'elle. Vous voyez les filles des films qui se réveillent fraîches et pimpantes, reposées, avec un teint parfait, un visage animé, joyeux et des cheveux coiffés correctement ? Maintenant, vous imaginez le total opposé et multipliez le par cinquante et vous avez la tête de Cersalia à ce moment. Pas que ça lui importait, mais bon, elle ne voudrait pas qu'on l'abatte un jour sous prétexte qu'on l'avait confondue avec un zombie.
Elle se leva et descendit à la cuisine. Une pomme et un verre de jus de fruit vinrent remplir son estomac avant qu'elle ne remonte les marches quatre à quatre. Mais quelle idée de mettre la cuisine trois mètres sous l'étage à vivre ! Quoi... ? On disait bien pièce à vivre, non ? Enfin, le fait était qu'elle trouvait ça totalement stupide mais elle avait d'autre chose auxquelles penser. Elle se planta devant la porte de son armoire – du moins elle espérait que c'en fusse une – et l'ouvrit. Une mur d'habits lui fit face et elle souffla d'agacement. Elle se saisit hasardeusement de quelques vêtements et alla s'enfermer dans sa salle-de-bain. Elle fixa pendant quelques instants le verrou. Elle avait vraiment des réflexes de paranoïaque. Elle était prête pour être enfermée...
Elle se passa le visage sous l'eau. Puis, son regard rencontra l'image que lui revoyait son miroir. Ses yeux améthystes étaient légèrement cernés, mais ça, c'était habituel. En passant ses doigts sur ces traces violacées, elle se fit la réflexion qu'il y avait bien longtemps qu'elle n'avait pas affiché un visage serein ou même ne serait-ce qu'une expression pleinement réveillée. Aussi loin qu'elle se souvienne, elle avait toujours eu ce reflet noir au fond des yeux, cette ombre fugace sur son visage...
D'un mouvement du poignet, elle effaça les gouttes qui ruisselaient sur sa peau et entreprit de se démêler les cheveux. Il fallait vraiment qu'elle pense à les faire couper parce que leur longueur actuelle devenait plus que gênante. Mais en même temps, dès qu'elle passait devant un salon de coiffure, son estomac se retournait et elle était bien incapable d'y entrer alors... Pour cela, elle était bien une femme, ne pas savoir ce qu'elle voulait était bien comme elle.
Elle enfila rapidement ses vêtements qu'elle n'accompagna de rien. Elle trouvait totalement débile l'idée de perdre du temps à se peindre la figure avec du maquillage, à prendre une douche de parfum pour camoufler son odeur naturelle et à s'alourdir avec vingt kilos de bijoux. Quoique... Cela pourrait-il servir d'entraînement ? À voir...
C'est donc sur cette idée « légèrement » stupide qu'elle franchit le seuil de sa maison, vêtue d'un slim gris foncé, d'un haut lâche bleu ciel et d'une paire de tennis en toiles bleues, avec des lacets gris, le tout agrémenté de ses écouteurs plantés dans ses oreilles. Elle se mit en route perdue dans ses pensées, la musique se propageant dans ses oreilles, direction son nouveau lycée.
Cersalia finit par arriver au lycée et se dirigea vers la salle des délégués. Elle avait déménagé tellement de fois que c'était devenu machinal. Elle entra et vit un jeune homme blond de dos, le regard plongé dans des tonnes de papiers. Elle frappa à la porte qu'elle n'avait pas refermée derrière elle. Le blond ne réagissant pas, elle se racla bruyamment la gorge. Voyant qu'il ne réagissait toujours pas, elle perdit patience.
— Tu comptes répondre ou il faut que je m'achète une boule de cristal pour deviner quel cour j'ai ?
Certes, on avait déjà fait plus diplomatique, mais elle n'avait pas la patience ce matin. Elle n'était habituellement pas agressive, préférant la discrétion, mais ce lycée lui tapait particulièrement sur le système, allez savoir pourquoi.
Le jeune homme sursauta et finit par se retourner, un éclat étonné brillant dans le regard. Il était plutôt mignon dans son genre studieux mais cela ne l'intéressait pas. Son regard doré examina la jeune fille comme si elle était un dossier et elle en profita pour faire de même. Ce jeune homme qui devait avoir son âge avait des cheveux blonds brillants qui dansaient à chacun de ses mouvements et la façon dont ils étaient coupés lui donnait un côté innocent et enfantin. Son visage pâle où trônait un sourire vraisemblablement forcé présentait des yeux pareil à deux puits d'or liquide. Sous sa chemise blanche immaculée, sa cravate bleue parfaitement nouée, son pantalon de toile marron café sans aucun pli et ses tennis en toiles lassées et bien serrées, Cersalia devinait des jambes fines mais musclées capables de tenir une course à bonne allure et un torse bien bâti sans être réellement musclé.
La jeune fille remarqua que sa chemise était boutonnée entièrement et rentrée dans son pantalon comme si il avait peur qu'on puisse apercevoir ne serait-ce qu'une particule de peau. Ses yeux reflétaient à peu près la même chose que son style vestimentaire et Cersalia n'eut aucun mal à cerner le jeune homme. Sans doute raisonnable et sérieux, il devait être brillants et donc, chargés de responsabilités. Il tentait de faire croire que tout cela ne lui importait peu mais la raideur de ses épaules ne trompait pas Cersalia : elle avait la même. Il avait du mal à porter toutes les tâches qu'on lui incombait et semblait sur le point de craquer à chaque instant. Mais ce n'était pas le problème de la jeune fille et elle cessa d'y penser. Il semblerait que ce fut le bon choix car à peine releva-t-elle la tête qu'il prit la parole. Elle fut soulagée d'avoir cessé de l'épier. Non pas que ce qu'il pense d'elle l'importe, mais si elle pouvait éviter de se faire une réputation de voyeuse dès le premier jour, ce serait sympa.
— Je suppose que tu es la nouvelle.
— Oui, répondit-elle d'un ton neutre, si ce n'est froid. Cersalia Shadow.
— Moi c'est Nathaniel Daret, le délégué principal, se présenta-t-il en retour en lui tendant des papiers. Tiens, voici ton emploi du temps et un plan du lycée. Tu es en 1ère S3 et moi en 1 ère S1, on n'est donc pas dans la même classe et les cours ont débuté il y a déjà cinq bonnes minutes. Tu devrais donc y aller, au revoir et bonne journée, termina-t-il avant de replonger dans ses papiers.
Cersalia esquissa un léger sourire que le délégué ne vit pas avant de sortir. Il avait tellement envie de tout faire bien et avec efficacité qu'il bâclait légèrement son travail. Il devrait faire attention.
Elle observa son emploie du temps : Lundi - huit heures vingt - Mathématiques - salle 004 - M. Bonnair. Salle B004, elle connaissait ce système d'organisation. Le rez-de-chaussée contenait les salle allant des numéros 100 à 199 même s'il y en avait rarement plus de vingt par étage. Au premier étage, les salles de 200 à 299, au second celles de 300 à 399 et cetera. Et au sous-sol se tenaient les salles allant de 001 à 099. Quant à la lettre, il s'agissait du bâtiment. Pour cela, il lui suffirait de suivre le plan que le jeune blond paniqué lui avait fourré dans les mains.
Elle trouva rapidement son chemin. Une fois face à la porte de bois dont la peinture bleue commençait à s'écailler, elle frappa.
— Entrez ! Fit une voix grincheuse appartenant sans doute à son professeur.
— Bonjour, commença-t-elle. Je suis la nouvelle.
— Très bien, entrez et présentez-vous, qu'on en finisse, claqua-t-il d'un ton sec.
— Euh... D'accord, s'exécuta-t-elle. Je m'appelle Cersalia Shadow, j'ai dix-sept ans et je viens de déménager à Amoris.
— C'est tout ? Parlez nous un peu de vos parents et de votre famille... Insista son professeur.
— Mon père est un homme.
— Quel sens fin de l'humour, jeune fille ! Mais j'insiste et exige une présentation en bonne et due forme ! Continua le prof en mode "Lourd un jour, Lourd toujours..."
Cet homme l'énervait déjà. Avec les trois pauvres cheveux qui se battaient sur son crâne luisant et ses petites talonnettes, il n'était vraiment pas crédible. Il dépassait à peine la jeune fille en taille, et pourtant, elle n'était pas très haute. Alors que l'haleine déjà sèche et nauséabonde du cinquantenaire balayait son visage, Cersalia sentit son peu de self-contrôle disparaître. Elle tenta tout de même de contrôler la pointe de cynisme qui montrait le bout de son nez dans son esprit lorsqu'elle répondit :
— Quoi ? Voulez vous que je dresse une page Wikipédia sur moi en direct? Ne pensez vous pas que ce soit une perte de temps ? Après tout, n'avez-vous pas un cour à assurer au lieu d'assaillir vos élèves de questions dont les réponses ne vous regardent absolument pas ? Car je ne pense pas que je me trouve en Histoire, et même si c'était le cas, je ne suis pas au programme. À moins que vous ne le souhaitiez, monsieur ?
— Allez donc au fond a droite, c'est la seule place de libre, répondit le professeur d'un ton sec, visiblement vexé.
— Merci, fit-elle d'un ton ironique. C'est trop aimable à vous.
Elle se dirigea vers le fond de la salle sous le regard perplexe des autres élèves et déposa son sac à terre. Elle s'assit à la place indiquée par son professeur et croisa les bras sur sa poitrine, bien décidée à ne plus bouger.
— Ça c'est de la répartie. Qui aurait pu penser qu'une fillette comme toi pouvait en avoir, siffla une voix à côté d'elle.
— Hum. Et ? répondit-elle avant de se tourner vers son interlocuteur.
Elle se figea sur place. Ce n'était pas possible, elle n'était pas aussi mal-chanceuse que ça. Elle cligna des yeux pour voir si elle ne rêvait pas. Mais non, il était bien là. Lui. Cet arrogant de première qui semblait se croire irrésistible avec ses yeux foncés, ses cheveux sans doutes teints – ou sinon radioactifs – et son air rebelle. Cet enfoiré qui l'avait aidée hier. Une rage incommensurable s'empara alors d'elle, mêlée à un désespoir tout aussi intense. Elle n'arrivait pas à y croire. Elle ne pouvait pas. Qu'allait-il advenir d'elle ? Parce que, même avec toutes ses promesses de la veille et toute la meilleure volonté du monde, il y avait vraiment très peu de chance qu'elle parvienne à rester calme. Pourquoi ? La réponse se trouvait dans le fond de ses iris ardoises qui brillaient de sournoiserie, témoignant de la crasse qui allait bientôt s'échapper des fines lèvres du garçon qui l'exaspérait déjà.
— Arrête de me dévisager comme ça je sais que je suis beau, mais là tu ressemble à un poisson rouge, se moqua-t-il avec un sourire en coin, la sortant de ses pensées.
— Tuez moi...
Elle murmura ces mots pour elle-même, réellement désespérée, tout en fixant à nouveau son regard droit devant elle, loin de cet énergumène. Pourquoi ? C'était tellement... injuste. Et puis, elle ne le montrait pas mais le voir la déstabilisait. Surtout après le rêve de cette nuit. Elle fut encore une fois tirée de ses pensées par son voisin qui lui saisit le menton pour qu'elle le regarde en face. Elle planta son regard dans le sien, fière. Du moins, ce fut ainsi qu'elle tenta de paraître mais elle n'avait pas pris en compte leur proximité et elle déglutit, soudain mal à l'aise. OK, il fallait qu'elle se calme. Ses hormones devaient avoir quelques petits problèmes. Elle réussit tout de même à ignorer superbement ces émotions pour lui décocher un regard glacial.
— Mais c'est que je te fais de l'effet on dirait, railla-t-il en ignorant le froid qui emplissait ses beaux yeux améthystes. Cersalia, c'est ça ? Joli prénom, dommage qu'il soit sur toi, mais je te jure que dans moins d'une semaine tu seras à genoux en train de me supplier de sortir avec toi.
— Haha, rit-elle jaune. Compte là-dessus.
— Oh oui, j'y compte bien, lui susurra-t-il à l'oreille. D'ailleurs, autant que je me présente tout de suite. Moi, c'est Castiel Jones, le mec le plus irrésistible de tout Sweet Amoris.
— Et sans doute celui à l'ego le plus surdimensionné.
— Ça va vous deux, dans le fond, je ne vous gène pas trop ? intervint Monsieur Lourdeau.
— Maintenant que vous le dites, si, un peu, répondit Castiel.
— Comment osez-vous ? S'indigna-t-il tandis que la classe rigolait.
— Vous devriez être heureux, reprit Cersalia d'un ton acide. Je m'intègre, n'est-ce pas merveilleux ?
Le professeur leur jeta un regard assassin avant de retourner faire son cours. Cersalia sentait déjà qu'elle allait regretter cette attitude, mais elle était beaucoup trop sur les nerfs pour supporter deux idiots en même temps sans broncher. Une jeune fille aux longs cheveux blancs assise devant Castiel se retourna alors et s'adressa à la nouvelle :
— Salut, moi c'est Rosalya, mais tu peux m'appeler Rosa', ou Rose. J'aime bien ta façon de parler ! Autant avec le professeur qu'avec Cast'. Ça te dirait de venir avec moi tout à l'heure, je te présenterai aux filles. Dis oui, dis oui, dis oui, dis oui...
— Non.
— J'adore tes cheveux ! C'est magnifique ! C'est quand même pas ta couleur naturelle ? Enchaîna la dite Rosalya sans prêter attention aux dires de la jeune fille.
— Si, c'est comme ça, j'suis née avec. Fin c'était sympa de te parler en tout cas, fit la jeune fille d'un ton froid en fixant son attention sur le tableau, montrant clairement que non, ce n'était pas sympa, et que si ça pouvait s'arrêter maintenant, ce serait plutôt cool.
— Tu manges avec nous ? continua la jeune fille dont le deuxième prénom n'était très certainement pas Perspicacité.
— Non, répondit froidement Cersalia, espèrant qu'elle lâche l'affaire le plus vite possible.
— Quoi ? Alors là non ! J'ai dit que tu venais alors tu viens ! Je te jure !
— Pardon ? Non, j'ai dit non et je maintiens.
— Hou, regardez qui ose tenir tête à notre Rosa' nationale, se gaussa Castiel.
— Toi, la ferme ! Répondirent en même temps les deux jeunes filles.
Coupant court à cette conversation qui était déjà en train d'achever la pauvre Cersalia, la cloche retentit, privant pendant quelques instants d'ouïe les élèves. À peine eurent-ils recouvert leurs sens que Rosalya saisit l'avant-bras de sa « nouvelle amie », du moins, d'après elle, pour l'entraîner en cours d'histoire.
Le reste de la matinée se passa rapidement et de la même manière. Quand la cloche annonçant la pause de midi retentit, Cersalia, réputée pour sa discrétion, s'éclipsa et s'éloigna de la salle. Mais à peine eut-elle fait trois pas dans le couloir qu'une pression sur son bras la fit se retourner. Ce fut donc surmontés de sourcils froncés que ses iris violettes rencontrèrent un regard doré brillant de mécontentement.
— Je peux savoir où tu comptais aller ? Lança Rosalya. Non ne réponds pas, je ne veux pas savoir. Tu comptais manger sans moi ? Ah la la... Quand j'ai dit que tu n'avais pas le choix tout à l'heure, j'étais sérieuse. Pas de discussion possible. Suis moi. Sans discuter.
Avec une force que Cersalia ne lui soupçonnait pas, Rosalya se rendit au réfectoire en la traînant presque. Elle commença à remplir son plateau et la jeune fille l'imita à contrecœur. Elle aurait tout accepté pour éviter une de ces « disputes de filles » qu'elle avait toujours observées de loin. Rien que de voir une bande d'adolescentes se crier dessus pour des broutilles l'exaspérait, alors y prendre part... Non, elle n'osait même pas y penser.
— Viens, fit sa tortionnaire une fois leur plateaux remplis, on va rejoindre les filles là-bas, je vais te présenter.
Cersalia acquiesça et la suivit, bon gré mal gré. Elles se dirigèrent vers une table où quatre filles discutaient.
— Salut ! Hurla presque Rosalya en posant son plateau. Je vous présente Cersalia, allez viens, assieds-toi... Voila ! Alors je te présente Kim.
— 'Lut p'tite, répondit une grande métisse avec des cheveux de jais coupés en carré surmonté d'une casquette genre policier.
Elle portait un short noir et un débardeur vert accompagnés d'une écharpe et d'une paire de bottines cloutés. Au premier coup d'œil, Cersalia comprit que Kim était une fille simple qui ne se prenait certainement pas la tête. Se fichant bien du regard des autres, sa phrase fétiche devait être un truc du genre « Si tu savais à quel point je me fous de ce que tu dis. », et cela avec les profs ou autres adultes aussi bien qu'avec les personnes de son âge, elle en mettrait sa main à couper. Son regard brillait de malice et un pli surmontait constamment la commissure de ses lèvres, témoignant du rictus nonchalant qu'elle devait afficher plus que de nécessaire.
— Hum, répondit Cersalia.
Kim ricana. Ce que la jeune fille ne comprenait pas. Ce n'était pas vraiment la réaction habituelle qu'on avait quand on se faisait snober. Rosalya enchaîna :
— Et voici Violette, Melody et Iris.
Violette avait des cheveux violets courts et était habillée de façon assez discrète, soit un pull vert clair trop grand qui recouvrait ses mains et un jean qui dessinait parfaitement ses jambes frêles, maximum en trente-deux. La jeune fille semblaient effrayée par presque tout ce qui se passait autour d'elle. Elle sursautait dés qu'on l'approchait de trop près et bégayait dés qu'elle voulait dire quelque chose. Mais en y regardant de plus près, Cersalia décelait dans ses yeux topazes une grande sagesse ainsi qu'une immense assiduité. En réalité, si elle semblait effrayée, c'était car elle était tellement absorbée à détailler tout ce qu'il se passait autour d'elle qu'elle était surprise qu'on lui adresse soudain la parole. Il n'y avait au fond aucune crainte dans ses réactions. On pouvait aussi voir une grande curiosité et une immense clairvoyance dans son regard, si bien que quand il rencontra celui de la nouvelle venue, elle eut un imperceptible mouvement de recul. S'il y avait bien quelque chose qu'elle appréhendait, c'était bien qu'on la perce à jour. Elle se sentait tellement impuissante dans ces moments là... Elle cligna vivement des paupières et détourna ses yeux vers la jeune fille à côté.
Melody, elle, était brune. Elle portait un pull cyan accompagné d'une courte jupe blanche fendue sur le côté et de grandes bottes montantes. Ses grands yeux bleus, clairs mais profonds, exprimaient de la gentillesse mais aussi un côté assez calculateur. Elle semblait tout prévoir et esquissait des légers sourires satisfaits de temps en temps. Immédiatement, Cersalia s'en méfia. Contrairement à la petite Violette à côté, elle sentait quelque chose de presque malsain derrière ce regard azur, quelque chose d'animal et de primitif. Ce n'était pas sauvage, ni agressif, non. C'était comme une mère qui voudrait protéger son bien, à tous prix. Bon, si elle ne voulait pas faire de grabuge, Cersalia allait devoir trouver où elle ne devait pas poser ses mains, et rapidement. Il ne manquerait plus qu'elle se retrouve assassinée juste pour ça. Une fille jalouse pouvait être redoutable, peut-être plus qu'elle.
Et Iris, elle, était rousse, les cheveux ramenés en tresse sur le côté droit. Elle portait un short en jean accompagné de collants noirs rayés de violet et d'un T-shirt de la même couleur ainsi qu'une paire de chaussures en toile simple. Son sourire tentait d'exprimer toute la gentillesse du monde et semblait vouloir rendre les gens heureux. Seulement, la crispation au coin de ses lèvres en disait long sur la tension qu'elle éprouvait et tout les problèmes qu'elle devait vivre. Et ces yeux bleus qui brillaient ne reflétaient en aucun cas le bonheur. Leur détresse et leurs cris d'angoisse muette lui donnèrent presque envie de lui venir en aide. Mais tout ça n'était pas son problème !
Elle les salua toutes avant de concentrer son regard vers son plateau. Y gisaient un pomme défraîchie, un verre d'eau et une assiette où des légumes mutants semblaient vouloir s'échapper. Charmant. Elle se mit tout de même à manger, n'ayant que ça à faire. Autour d'elle, les filles discutaient joyeusement. Elles essayèrent d'intégrer Cersalia à leur conversation en se renseignant sur la jeune fille mais celle-ci eut tôt fait de leur faire comprendre qu'elle n'était pas intéressée. Elle avait un réel talent lorsqu'il s'agissait de décourager autrui.
L'après-midi se passa tout aussi normalement. Elle rencontra rapidement Lysandre, le meilleur ami du crétin qu'elle devait d'ailleurs se coltiner dans une grande partie des cours. Son meilleur ami – qu'elle soupçonnait être son seul ami – se trouvant être dans une autre classe, il préférait rester seul au fond de la classe. Problème, la place laissée à ses côtés était souvent la dernière de libre. Cersalia se trouva donc à devoir le supporter dans au moins la moitié de ses cours. Elle ignorait comment Lysandre pouvait le supporter ! Ce jeune homme était d'ailleurs assez mystérieux. Il avait de magnifiques yeux vairons, l'un émeraude l'autre or et des cheveux argentés fonçant sur les pointes. Et aussi un style vestimentaire assez atypique, tout comme Rosa'. Très certainement tiré d'une époque victorienne, il aurait pu être ringard mais il allait vraiment bien au garçon. La coupe originale de ses vêtements tombait parfaitement sur son corps droit, long, et fort. Il devait avoir du succès auprès des filles, malgré sa façon de parler un peu trop … polie ? Son regard, quant à lui, exprimait un calme et une sagesse qu'on ne trouvait habituellement pas chez un ado de dix-sept ans. Enfin, il fallait au moins ça pour supporter l'autre idiot au Q.I. Aussi élevé que celui d'une huître. Cersalia secoua la tête et s'excusa intérieurement auprès des huîtres.
Elle avait aussi rencontré la journaliste du lycée, dite Peggy la Fouine et ça, elle n'avait pas eu besoin de Rosalya pour le deviner. Car si Lysandre était assez mystérieux et énigmatique, impossible à percer à jour, Peggy, elle, ne laissait rien au hasard. Curieuse et fouineuse, elle aurait fait n'importe quoi pour ne serait-ce qu'une toute petite information, et ça, ça se lisait clairement dans ses yeux bleus pétillants. Dés qu'elle les avait croisés, le radar interne de Cersalia s'était mis en route et avait commencé à hurler « DANGER ! DANGER ! » Elle avait donc rapidement pris note qu'elle ferait mieux de prendre ses distances. Son radar ne se trompait jamais, elle l'avait appris à ses dépends.
Dix-sept heures trente libération. Le son strident de la cloche qui aurait irrité toute personne normalement constituée résonna aux oreilles de l'adolescente comme une délivrance. Ce fut comme si quelque chose s'enclenchait en elle et son corps se mit à bouger de lui même. Ses mains avaient rapidement fait le lien entre ses oreilles et ses écouteurs et de douces notes de musique qui envahirent son esprit apaisa comme l'aurait fait un baume réparateur. La jeune fille avait vivement rassemblé ses affaires dans son sac à dos qu'elle avait balancé sur son épaule avant de se ruer au pas de course vers la sortie. Ce ne fut qu'une fois le lycée bien éloigné derrière elle qu'elle s'autorisa à ralentir – et à respirer. Ses doigts fatigués glissèrent sur ses tempes. Cette journée affreusement banale l'avait épuisée. Entre les présentations interminables, les sourires hypocrites de ses professeurs, les cris hystériques de Rosalya et les piques incessantes de Castiel, elle avait bien pensé exploser. C'était insupportable ! Il lui fallait du calme, quelque chose qui pourrait calmer le bourdonnement de ses oreilles.
Son regard étréci par la fatigue se posa alors sur une grille ouverte. Le vent fouettant son visage lui apportait une odeur printanière, mêlant l'aigreur de l'herbe à la douceur des fleurs qui fleurissaient lentement et un sourire soulagé naquit au coin de ses lèvres. Sans plus d'hésitations, elle raffermit sa prise sur la bretelle de son sac et franchit ces grilles. Une légère grimace de dégoût étira son visage. Le portail devait avoir été repeint ou revernis il y a peu, car l'odeur était encore très forte. Elle s'en éloigna rapidement.
Curieuse, elle suivit le petit chemin de terre qui sillonnait le parc. De grands arbres s'élançaient vers le ciel. L'âge les avaient fait se courber, si bien que leur cime se touchaient presque, comme s'ils tentaient de s'enlacer. Cela créait un parasol naturel protégeant ceux qui se promenaient plus bas des rayons du soleil. Cersalia ferma les paupières quelques instants, laissant le vent caresser son visage et s'infiltrer entre les mèches de ses cheveux, les faisant voler autour de son visage. Elle se sentait déjà mieux. Elle reprit son chemin.
Elle finit par tomber sur un étang. Il ne s'étendait pas très loin mais la noirceur de ses eaux témoignait de sa profondeur. Enfin, le fait était qu'il n'y avait personne à cette heure là traînant par ici, et ça lui allait très bien ! La plupart des adultes étaient chez eux ou au boulot et tous les adolescents se prélassaient dans des bancs plus loin, elle était donc tranquille ici, derrière le bosquet où elle avait élue domicile. Elle laissa tomber son sac par terre qui s'écrasa sans aucune délicatesse au sol avant de l'imiter, pas plus délicatement. Elle se débarrassa de sa musique, préférant à ce moment les reposant clapotis de l'eau. Elle fourra son téléphone dans une pochette de son sac et s'allongea dans l'herbe, les yeux clos. Il fallait juste qu'elle fasse attention à ne pas s'endormir comme la veille, même si c'était plus que tentant.
Alors qu'elle était tranquillement affalée dans l'herbe, occupée à ne penser à rien, un mouvement brusque attira son attention. Elle ouvrit les yeux et la première chose qu'elle vit lui donna envie de les refermer immédiatement. Et c'est ce qu'elle fit. Mais qu'est-ce qu'il faisait là lui ? S'il y avait bien quelqu'un qu'elle ne voulait pas voir, c'était lui. Elle tenta de l'ignorer mais son regard sur elle la brûlait aussi efficacement que les rayons d'un soleil sans couche d'ozone ou d'un chalumeau. Elle finit par rouvrir les yeux, ceux-ci plus glacials que jamais fixés sur la tâche
— Le crétin écarlate, tome trois, en vente chez tous vos marchands de journaux. Que me vaut l'honneur... ?
— Salut la Schtroumphette, répondit Castiel en sautant de son perchoir. Toujours aussi aimable. Qu'est-ce que tu fous là ?
— Qu'est-ce que ça peut te faire ?
— Et bien...
— C'était rhétorique, te casse pas.
— Que d'humour, railla le garçon, vraisemblablement vexé tout en descendant agilement de l'arbre dans lequel il s'était perché. Et sinon... Eh ! Où tu vas ? S'alarma-t-il en voyant la jeune fille s'éloigner avec ses affaires après s'être relevée.
— Le plus loin possible de toi, répondit-elle en dégageant son bras qu'il venait de lui attraper.
— Non, je crois pas non.
— Que de répartie ! Et tu crois que c'est toi et ton cerveau de raton laveur qui allez réussir à me retenir ?
— Pas besoin de mon cerveau pour ça, je suffirai amplement.
Cersalia eut à peine le temps de comprendre le sens de ces mots que déjà, elle avait décollé. Elle sentit ses pieds quitter le sol et ça, d'un point de vue physique, ce n'était pas normal. Vidant de leur air ses poumons et lui arrachant un humiliant glapissement, quelque chose s'abattit violemment sur son estomac. Ou plutôt, son estomac s'abattit violemment sur quelque chose. Ce quelque chose étant l'épaule de Castiel. Et, pour couronner le tout, il portait une veste en cuir. Du vrai cuir. Avait-elle déjà mentionné à quel point le cuir l'horripilait ? Et puis il la prenait pour quoi exactement, à la secouer dans tous les sens comme ça ? Un jouet ? Furieuse, elle donna un violent coup de genou dans le thorax du garçon, lui faisant lâcher prise – et un cri absolument pas virile, vengeance. Elle s'appuya sur ses épaules – et dut avouer que c'était pratique qu'il soit musclé – avant de lancer ses jambes. Bon, elle n'avait jamais fait ça, c'était une première. Soit ça passait, soit ça cassait. Un. Deux. Trois. Ça passe !
Son corps bascula en avant et en tendant les bras, elle réussit à le faire passer au dessus de la tête de Castiel sans le décapiter – dommage. Agilement, elle se réceptionna sur ses pieds avant de faire volte-face, les sourcils froncer. Il était là, droit comme un I, la dévisageant. Au fond de ses yeux gris se reflétait un mélange étrange de sentiments. Cersalia y décela de la surprise et une touche d'énervement mais il avait aussi l'air impressionné et, s'étonnant elle même, la jeune fille en ressentit une fierté intense.
— Pas mal, se reprit le rebelle. Mais trop tard.
Elle fronça les sourcils, se demandant ce qu'il se passait dans sa tête vide. Elle fut tirée de ses réflexions par une forte pression sur son bras. S'attendant à être à nouveau soulevée, elle renforça ses appuis et se prépara à l'assaut. Seulement elle ne s'attendait pas du tout à ce qu'il se produisit. Plutôt que de la porter, il se mit à la traîner derrière lui. Ne comprenant pas ce qu'il cherchait à faire – et essayant de toutes ses forces de le trouver – Cersalia ne résista pas. Elle ne se rendit compte de son erreur que lorsqu'une torsion sur son membre la fit basculer en avant, la tête la première dans l'étang. « Et merde... »
Castiel était sur la berge et fixait le lac avec un sourire satisfait. Il n'avait strictement aucune idée sur la raison de cette fierté si intense. OK, il avait mis la nouvelle à l'eau ? Et alors? Enfin, la nouvelle... Il n'avait pas balancé n'importe quelle nouvelle au fond d'un étang. Non. Il s'agissait tout de même de Cersalia Shadow. Oui, il avait de quoi être fier de lui ! Il sentit son cœur se gonfler de ce sentiment grandiose et ne fit rien pour l'en empêcher. Sûr de lui ? Évidemment. Arrogant ? Très certainement. Une pointe d'inquiétude vint tout de même percer ce mur de sûreté. Cersalia Shadow ou non, aucun être humain n'était apte à respirer sous l'eau et là, ça faisait déjà un bon moment qu'elle y était, la nouvelle. Ses mâchoires se crispèrent et il commença à se débarrasser de ses vêtements.
— Putain.
Cersalia ne savait pas comment réagir. Elle était perdue.À peine avaient-ils touchés l'eau que ses muscles s'étaient figés. Elle s'était trouvée incapable de bouger et une atroce sensation de déjà vu lui avait saisi les entrailles. Des sensations et des voix défilaient dans sa tête, dans son corps. Tout en elle était submergé par ces souvenirs dont elle ne connaissait pas la provenance. Depuis quand lui envoyaient-ils des flash back ? Tous ces cauchemars n'étaient-ils pas suffisant ? Un image, sombre, envahit sa vision interne, lui bloquant l'accès à ces questions, et elle se trouva prisonnière de ce scénario incompréhensible.
« Elle était oppressée. Elle n'avait aucune idée de l'endroit où elle se trouvait et elle détestait ça. Ses petites mains tâtonnèrent autour d'elle mais rapidement – trop rapidement – elles trouvèrent des obstacles. Le corps tremblant de la petite fille se recroquevilla sur lui même, un peu plus. Elle avait peur. Non, elle était terrifiée. Elle ne savait pas, et c'était pire que tout. Elle avait l'impression d'être privée de chacun de ses sens. Sa vue était obstruée par l'obscurité beaucoup trop intense régnant ici. Son odorat ne lui mettait à disposition que les relents de son propre corps, recouvert de sueur. Son toucher ne lui servait à rien dans cet endroit confiné ressemblant beaucoup trop à une caisse à son goût. Son goût... Que pouvait-elle bien goûter ? Les parois de cette boîte ? Au risque de récolter des échardes, non merci. Quant à son ouïe... Peut-être ? Cersalia tendit l'oreille. Des clapotis lui parvinrent tout d'abord, indiquant la présence d'eau non loin d'ici. Puis des bruits de pas qui s'approchaient. Vite, très vite. Trop vite. Ils étaient pressés, et ça n'annonçait rien de bon. Suivirent alors des voix, rauques et masculines, qui figèrent l'enfant.
— Il a refusé de payer la rançon pour sauver sa fille.
— Alors c'est donc vrai, Karl Shadow préfère son argent à la vie de son propre enfant unique. Et bien soit, nous allons mettre nos menaces à exécution. On trouvera bien quelque chose d'autre pour le faire chanter.
Tous les os du corps de la petite se tétanisèrent. Elle ne pouvait plus rien faire. Elle était impuissante face à ces paroles qui tournaient en boucle dans son crâne. Quelles menaces ? Quel chantage ? Elle avait peur. Pourquoi son papa ne venait-il pas la chercher pour l'emmener loin, très loin d'ici. Les hommes qui parlaient à ses côtés lui faisait peur, et elle ne pouvait rien faire. La caisse dans laquelle elle se trouvait fut soudainement soulevée et jetée. Le choc ne fut pas violent, mais Cersalia se mit à tanguer. Les clapotis de l'eau étaient beaucoup plus près et elle sentait ses pieds nus et abîmés commencer à être mouillés. Ses yeux, également humides, mais pour d'autres raisons, se fermèrent. Elle pressa ses mains dessus de toutes ses forces, espérant que lorsqu'elle les rouvrirait, tout cela ne serait qu'un mauvais rêve. L'eau rentrait à travers le bois, elle ne pourrait bientôt plus respirer. Son tutu, le préféré de Maman, était maintenant trempé jusqu'à la taille. Elle étouffa un sanglot tandis que de longues mèches ébènes s'échappaient de son chignon de ballerine. Elle devrait être au cours de madame Pinçon normalement. Alors pourquoi … ? L'eau recouvrit son cou, coupant court à ses questions. Elle ne tenait plus. Elle sombra dans l'inconscience. Elle allait mourir. Elle avait à peine 6 ans... »
Elle se sentit soudain tirer vers le haut et sa tête creva la surface. Par instinct de survie, sa bouche s'ouvrit, laissant l'air s'engouffrer dans ses poumons avec une telle violence qu'elle suffoqua. Elle sentait son corps bouger, une pression sur son cou lui maintenait la tête hors de l'eau tandis qu'une autre contre son ventre la tractait. Elle ne savait pas qui c'était, elle ne comprenait pas mais elle était bien trop sonnée par la scène qu'elle venait de revivre pour s'en préoccuper.
Castiel hissa le corps inanimé de la jeune fille hors de l'eau et l'assit sur la berge, l'appuyant contre son propre corps pour qu'elle se maintienne approximativement droite. Il jeta un regard ennuyé vers sa veste, son tee-shirt et ses chaussures qui gisaient à ses côtés, secs, contrairement à lui. Il n'y croyait pas lui même. Il avait plongé pour sauver une fille. Il avait tellement l'impression de vivre une histoire tirée d'un manga. En même temps, il n'allait pas la laisser mourir au fond d'un lac par sa faute. Non pas que sa vie en elle-même lui importe plus que ça mais il tenait à la sienne. Et si elle s'était avérée mourir par sa faute... Il ne s'en serait très certainement pas réchapper. Et puis, ce qu'il avait vu une fois dans l'eau l'avait perturbé au plus haut point. Elle coulait à pic, comme morte, les yeux grands ouverts, le regard vide même si au fond, on pouvait y déceler une lueur de panique. Il n'était pas fleur bleue, ou ni même gentil. Il n'était pas du genre à ressentir de la culpabilité mais tout de même, ça l'avait intrigué.
Et il se trouvait maintenant là, assis sur l'herbe, à attendre que cette fille reprenne le contrôle de son corps. Non pas que tenir une fille comme elle contre lui le dérangeait. Elle était loin d'être repoussante il devait l'admettre. Mais il commençait à se les geler sévères lui. Le brise soufflait sur son torse nu et mouillé et c'était pas très agréable, alors si elle pouvait éviter de tomber dans le coma, ça aurait été pas mal. Soudain, comme si elle avait entendu ses prières intérieures, son regard reprit vie et se remplit de colère. Elle se redressa et bondit sur ses pieds. La voir vaciller pour garder son équilibre lui arracha un rictus. Rictus qu'il perdit bien vite lorsque la lycéenne se saisit de ses affaires.
Son tee-shirt et ses chaussures se retrouvèrent dans l'eau avant qu'il n'ait eu le temps de réagir. Ce ne fut que lorsqu'elle empoigna sa veste tant aimée qu'il réagit. Il se releva et se jeta elle, tentant de récupérer son bien. Mais tout ce qu'il réussit à récupérer fut des insultes, un regard terrifiant qui, il dut se l'avouer, ne le laissa pas de marbre, et un coup de pied dans l'estomac qui le plia en deux. Lorsqu'il redressa la tête, son trésor en cuir coulait à pic et son ancienne victime se faisait la malle.
— Ne t'avise même pas de me suivre, compris ? L'entendit-il dire alors qu'il amorçait un mouvement vers elle.
Sur ces paroles glaciales, elle troqua sa marche contre une course rapide. Elle n'avait à ce moment qu'un but en tête s'éloigner de ce crétin et calmer son esprit. Et pourquoi pas, en passant, trouver une raison au flash qu'elle venait d'avoir ?
Son expression glaciale avait disparu si tôt qu'elle avait quitté le champs de vision de Castiel. Elle ne comprenait définitivement pas pourquoi tout ça se déclenchait maintenant. Et surtout, elle avait l'impression qu'à chaque fois qu'elle croisait l'autre rebelle de Leader Price, quelque chose d'étrange se produisait en elle. Et là, elle ne mentionnait pas que les rêves...
Un éternuement sonore coupa court à ses réflexions et elle essaya d'accélérer le pas. Ses cheveux trempés collaient ses tempes, ses joues et son cou. Et elle avait la sensation que ses vêtements étaient devenus d'énormes sangsues qui collaient à sa peau et couinaient à chacun de ses pas. Pourquoi devait-elle toujours avoir l'air si pathétique devant lui ? Argh ! Et pourquoi devait-elle encore penser à lui ? Elle s'énervait tellement ! Si elle avait pu, elle se serait frappé la tête contre un mur, mais elle avait trop froid pour ralentir. Et il devait d'ailleurs être dans le même état qu'elle : frigorifié. Un sourire sadique dérida son visage. Au moins, elle n'était pas la seule à souffrir.
Et c'était mon chapitre 2 ! Bon, je ne me répète pas, si vous avez un avis, ou des conseils - qu'ils soient positifs, ou négatifs, ou les deux - à me donner, n'hésitez pas ! :D
..Juliette..
