Les arbres dardaient leurs ombres sur l'ancienne route des elfes. Les pavés disparaissaient sous des toiles qui les rendaient glissant. Les araignées couraient d'une branche à l'autre dans un silence de mauvais augure. Les feuilles bruissaient à peine à leur passage.
Avec le départ du roi, les illusions de la forêt avaient faibli. L'esprit des visiteurs indésirables n'était plus embrouillé par de sombres pensées et ils trouvaient leur chemin sans mal. Y compris les terribles orques sortis des méandres de la forteresse noire ! A trois reprises, les troupes de Dol Guldur avait pris les armes contre le royaume sylvestre. Les troupes de Thranduil étaient parvenues à repousser les assaillants. Le dernier, cependant, avait effleuré le seuil des cavernes. Plus d'une flèche s'était écrasée contre les pierres polies des hautes portes, au-delà du pont qui enjambait la rivière enchantée.
En réaction, des gardes patrouillaient nuit et jour. Craignant que l'enchantement de Thranduil ne faiblisse à cause de son éloignement et de ses blessures, les elfes avaient rajouté de lourdes barres de bois pour clore les portes.
Elles furent donc fermées quand les deux cavaliers s'avancèrent sur le chemin, si tard dans la nuit que l'aube pointait déjà. A la grande stupéfaction de Legolas ! Jamais les portes ne restaient closes devant lui. Il était le prince, elles s'ouvraient toujours devant lui grâce à la magie de son père. C'était chez lui. Il resta figé sous le coup de la surprise une seconde avant de se reprendre.
L'elfe démonta et s'approcha. Il resta un moment devant les portes, une main posée sur les pierres grises, les yeux fermés et le souffle lent. Les barres de bois se tordirent. Les gardes dégainèrent leurs épées, une mine inquiète sur leurs beaux visages. L'un d'eux souffla dans une corne fine. L'alerte tira les soldats aux alentours de leur torpeur. Ils accoururent à l'entrée des cavernes, prêts à défendre leur royaume contre l'envahisseur.
Les madriers se brisèrent puis tombèrent en poussière sur le sol. A présent qu'elles n'étaient plus entravées, les hautes portes délicatement gravées des elfes s'ouvrirent devant leur prince. Legolas s'avança lentement vers les rangées de soldats, la mine sévère devant ce retour qui correspondait si peu à ce qu'il avait espéré, les mains vides de toute arme qui serait dirigée contre les siens.
La nouvelle du retour de Legolas à Erebor avait réjoui les elfes sylvains. Pourtant, son arrivée dans la Forêt les surprit : le prince avait jugé plus prudent de ne prévenir personne.
Les soldats rangèrent leurs armes. Ils s'inclinèrent devant lui, un sourire éclairant leurs visages. Ils se postèrent en deux rangées égales, la main sur le cœur. Legolas passa entre eux et leur rendit leurs saluts avec une grande joie non dénuée de méfiance. S'il croisa des soldats qu'il connaissait particulièrement bien, il réfréna son envie de leur taper dans le dos et de les embrasser : la paranoïa régnait dans le royaume comme dans son cœur. A sa suite, Tauriel s'engagea entre les deux rangées de soldats, prête à intervenir si elle suspectait l'un d'eux de vouloir s'en prendre au prince. Soit le traitre n'était pas présent, soit il avait été pris au dépourvu : Legolas traversa les cavernes sans encombre.
Prévenu par des messagers stupéfaits, Lorthal fixa le prince avec hébétement lorsqu'il le croisa dans le couloir. Encore habillé de ses vêtements de soir alors qu'il avait passé quelques heures à rêvasser pour changer du travail obnubilant.
Le vieil elfe se reprit rapidement et ils entrèrent en silence dans le bureau du premier conseiller. Ce ne fut qu'une fois la porte refermée derrière Tauriel et Legolas que Lorthal laissa échapper toute sa colère. Il se jeta sur le prince et lui serra les épaules d'un geste si désespéré que le cœur de Legolas chavira.
« Avez-vous perdu l'esprit ? Il y a un traitre dans nos rangs ! Pourquoi être revenu ? Vous devez repartir !
— Je suis là pour débusquer le traitre ! s'écria Legolas. J'ai étudié l'arme. Elle a dû être utilisée par un soldat ! Aucun des nôtres ne se tournerait volontairement vers Morgoth, pas après sa première trahison ! Le traitre doit avoir eu des liens directs ou indirects avec les orques. Un soldat des patrouilles qui aurait disparu quelques jours…ou un proche d'un elfe prisonnier… »
Lorthal laissa échapper un soupir. Il relâcha le prince, s'excusa de son comportement inapproprié et massa ses tempes, nerveusement épuisé par toute la tension des dernières semaines. A présent que le prince était là, il serait vain de le renvoyer. Sans compter que toutes les recherches de Lorthal s'étaient révélées vaines. Il n'avait pu à la fois tenir les rênes du royaume et jouer au policier.
« Ces dernières années, nous avons subi plusieurs attaques des orques, expliqua le premier conseiller. Des elfes disparaissaient lors des patrouilles, nous ignorions ce qu'il advenait d'eux. Cinq sont revenus. C'était il y a des années ! Deux travaillent depuis au palais, deux sont redevenus soldats, le dernier travaille aux écuries la plupart du temps. Sept elfes sont actuellement prisonniers de Dol Guldur.
— Je l'ignorais, avoua Legolas avec effarement. Mon père ne m'en a pas parlé !
— Thranduil ne voulait pas vous mêler à cela.
— J'y suis déjà mêlé ! s'exclama Legolas. Ceci est mon royaume ! Ni mon père ni vous n'avez le pouvoir de me tenir à l'écart !
— Quels sont les résultats de vos investigations ? » s'enquit Tauriel pour recentrer la conversation.
Le premier conseiller haussa les épaules.
« Nulles ! avoua Lorthal avec hargne. Je ne sais même pas s'il n'y a qu'un seul traitre ou une conspiration ! Je n'ai pu apprendre grand-chose dessus. Pas sans risquer d'alerter le traitre ! Quelque chose d'insidieux comme un serpent qui ne frappe qu'une fois certain de mettre à mort sa proie et se cache dans l'ombre s'il risque d'être découvert…
— Mais il a raté, souleva Tauriel. Le roi n'a pas été assassiné.
— Par chance ! Ces deux plans étaient presque parfaits ! Personne ne pouvait savoir que Thranduil aurait développé une résistance au poison, ni que Thorin forcerait les portes de la bibliothèque !
— Si nous agissons rapidement, le traitre n'aura pas le temps de réagir ! déclara Legolas avec empressement. Tout comme il n'a pas pu réagir quand vous avez emmené mon père à Erebor. Nous devons lui tendre un piège ! De ce que vous m'avez dit, cela ne peut être qu'un des cinq anciens captifs de Dol Guldur. Je doute que ce soit un membre de la famille des sept prisonniers : il faudrait des rencontres très régulières pour contraindre le traitre et le convaincre que le prisonnier est toujours en vie... Non, il s'agit définitivement d'un des cinq rescapés. Nous pouvons les prendre de vitesse !
— Pensez-vous jouer les appâts ? s'exclama avec effarement Lorthal. C'est de la folie !
— Avez-vous une autre solution ? rétorqua Legolas. Nous ne pouvons tous les surveiller sans risquer de les alerter ! Du reste, ce n'est qu'une supposition probable de notre part. Il se peut qu'un autre soit le traitre ou qu'il y en ait plusieurs comme vous l'avez mentionné…auquel cas en attraper un nous mènerait aux autres.
— Il n'en démordra pas, clama Tauriel avec un haussement d'épaule. Alors autant monter un plan parfait et le protéger. Je peux surveiller les arrières du prince mais il faut d'abord que je puisse identifier les suspects pour les tenir à l'œil.
— Je maintiens que le roi n'apprécierait pas ! »
Lorthal retourna à son bureau. Il s'assit, partiellement dissimulé derrière des piles impressionnantes de parchemins et de livres. Il massa ses tempes, les épaules voutées sous les problèmes.
« D'accord, reprit-il. Nous allons le faire à votre manière. Mais au moindre signe de danger, vous retournez à Erebor ou dans le nord !
— J'accepte vos conditions, Conseiller.
— Les réserves de nourriture sont-elles vérifiées régulièrement ? s'inquiéta Tauriel. Il n'a pas les mêmes habitudes que le roi concernant la boisson.
— Vérifiées avant chaque repas par trois elfes différents sous la surveillance d'autres, détailla Lorthal. Avec votre retour, je vérifierai le vin moi-même.
— Bien. Je ne pense pas que le traitre bougera aujourd'hui ni demain, jugea Legolas. Mon retour doit l'avoir pris au dépourvu. C'est un soldat, il sera patient. Agir trop vite risquerait d'exposer sa couverture et ruiner tous ses efforts. Non, je pense qu'il va se laisser du temps. Quel est la situation du royaume ?
— Les araignées reprennent du terrain, concéda Lorthal. Rien que la semaine dernière, nous avons perdu quatre soldats et une dizaine d'autres ont été blessés. Les elfes ont peur, mon prince. Il n'y a plus de chants, plus d'espoir…juste des prières aux Valar pour le Roi. J'ai hésité à leur révéler que Thranduil était conscient mais j'ai craint de le mettre en danger.
— Vous avez bien fait, déclara Legolas. J'ai déjà un plan ! Nous devons forcer le traitre à sortir du bois, l'emmener là où nous voulons qu'il aille plutôt que le laisser nous dominer. Pour commencer, nous allons modifier les patrouilles. Si le traitre est un soldat…
— S'il s'agit de l'un des cinq anciens prisonniers, Dilnis est actuellement capitaine et Cyriel a repris les patrouilles la semaine dernière. Il a été empoisonné en même temps que Thranduil. Le roi l'avait nommé coordinateur des patrouilles durant sa convalescence mais il a repris son poste de capitaine après la mort d'Amithel. »
Tauriel blêmit. La défunte capitaine avait été une proche amie et elle connaissait les deux suspects. Les surveiller et garder un œil sur eux serait difficile. Elle glissa un coup d'œil vers le prince, qui connaissait également une bonne partie des soldats de son royaume, resta de marbre. Il se doutait depuis le début qu'il devrait peut-être croiser le fer avec un de ses amis. Pour autant, il n'hésiterait pas un seul instant à abattre celui qui avait tenté par deux fois d'assassiner son père.
Le prince s'empara d'une carte de la forêt noire. Les annotations à l'encre rouge indiquaient les récents nids d'araignées et les territoires où elles pullulaient.
« Nous allons également modifier les trajets des patrouilles, expliqua Legolas. Les capitaines eux-mêmes ne devront pas savoir où ils iront ni avec qui. Nous perdrons de l'efficacité mais nous parviendrons à déstabiliser le traitre. Et s'il a des complices à l'intérieur de la forêt ou à Dol Guldur, il aura plus de difficulté à les rencontrer.
— Cela ne pourra durer qu'un temps, prévint Tauriel.
— Je vais faire un discours avant le petit-déjeuner pour annoncer mon retour définitif et la bonne santé du roi.
— Cela va augmenter la pression sur le traitre, jugea Lorthal. S'il se sent acculé, il sera négligent. D'autant que Thranduil a fait face à son agresseur ! Peut-être s'en souvient-il ? »
Legolas secoua la tête, déçu de ne pas pouvoir aider le premier conseiller. Cela aurait été tellement plus facile si son père avait vu son agresseur !
« Il ne m'en a pas parlé, avoua le prince. Peut-être l'a-t-il vu mais il n'est pas en état de faire quoi que ce soit. Il n'a repris connaissance qu'il y a quelques jours… »
Legolas soupira.
« A vrai dire, il n'a jamais parlé de ce qui lui était arrivé, regretta le prince. Pas un seul mot ! Nous allons devoir nous passer de son aide. Tauriel, vous allez surveiller Dilnis et Cyriel. Restez discrète, que personne ne sache où vous allez. Vous serez la seule à connaitre les trajets et vous organiserez les affectations. Mon père a créé un coordinateur des patrouilles…eh bien vous allez être la nouvelle !
— Et vous laissez seul avec les trois autres possibles traitres ? comprit Tauriel qui n'appréciait pas le plan.
— Aujourd'hui et demain uniquement pour y voir plus clair, expliqua Legolas. Le traitre n'aura pas le temps de faire quoi que ce soit dans un laps de temps aussi court !
— Turlion est garde au palais, détailla Lorthal. Il a volontairement abandonné son métier de soldat après sa captivité pour rester au palais. Thranduil l'a rapidement chargé des tâches d'écuyers et d'échanson lorsqu'ils partaient chasser. Je l'ai affecté à mon service pour le tenir à l'œil, je pense qu'il était le mieux placé pour empoisonner le vin. Silnarën est serviteur au palais. Quand le roi était encore là, il était principalement à son service. Je doute qu'il soit le traitre : il lui manque deux doigts et j'ai plusieurs fois laissé Thranduil sous sa garde. Je ne connais pas grand-chose de Nerdaël. Il travaillait comme précepteur et enseigner les métiers d'armes aux jeunes elfes à son retour. A présent, il reste dans les écuries à dresser les chevaux. »
Tauriel ferma brièvement les yeux. Encore des elfes qu'elle connaissait bien ! Elle avait été dans la même patrouille que Turlion et Nerdaël avant de rejoindre la garde royale.
« J'ai du mal à imaginer l'un d'eux commettre de telles atrocités, murmura Tauriel.
— J'ai du mal à imaginer l'un des nôtres commettre de telles atrocités ! s'exclama Legolas, sa colère et sa tristesse explosant enfin au grand jour. Je dois surveiller mon propre peuple, ceux-là même que je dois protéger et qui peuvent me planter un couteau dans le dos ! »
Lorthal resta silencieux, maudissant son incapacité à trouver le traitre par ses propres moyens. S'il avait été meilleur, le prince n'aurait pas eu à revenir et risquer sa vie !
« Il est temps d'y aller, jugea Legolas. Je dois parler à notre peuple. Tauriel, je vous laisse assurer mes arrières ! Si j'ai tort et que le traitre a une autre arbalète, j'aurai besoin de votre aide. »
L'ancienne capitaine de la garde royale hocha nerveusement la tête. Elle sentait à nouveau l'adrénaline, calmant les battements de son cœur, la plongeant dans un état d'alerte maximale. Quoi qu'il arrive, elle ne laisserait rien arriver à son prince. Elle lui devait au moins cela !
Legolas sortit en premier du bureau. Dans le couloir, six elfes en armure gardaient le premier conseiller. Le prince les détailla rapidement en passant devant eux : cinq visages familiers qui l'avaient suivi pendant des années dans ses errements au palais, un nouveau qu'il n'avait fait qu'entrevoir lorsqu'il passait au centre d'entrainement.
Je sais qui tu es, Turlion, songea le prince. Pour ne pas l'alerter, il ne s'arrêta pas et ne fit pas mine de l'avoir remarqué. Il échangea un bref coup d'œil avec Tauriel quand ils changèrent de couloir. Au léger hochement de tête de l'elfe, il comprit qu'elle l'avait repéré aussi.
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Allez, un petit tour dans la Forêt Noire ! Focus sur les suspects...qui le restent toujours. A votre avis, c'est lequel ?
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