Il était huit heures du matin. Malgré tout, la nouvelle du retour du prince s'était propagée durant les quelques heures qu'avait duré la conversation avec Lorthal. Quand il arriva dans le grand hall, des milliers d'elfes des bois attendaient avec autant d'impatience que de crainte sa venue. Ils se pressaient dans le hall, les rares enfants elfes juchés sur les épaules de leur parent. Certains étaient vêtus d'armure, d'autres de simples tuniques. Tous portaient des armes, autant que pouvait en juger Legolas de là où il était.
Encore vêtu de ses habits de voyage maculés de boue, il n'avait pas sa couronne et une bonne partie de sa haute stature était cachée par une épaisse cape de voyage grise, élimée sur les bords, loin des délicats produits des elfes des bois. Pourtant, aucun elfe n'aurait pu le confondre avec l'un d'eux. Il tenait de ses ancêtres Sindar les cheveux blonds et le visage noble aux yeux gris. Le prince darda sur ses sujets un regard froid et triste, sachant trop bien que ce qui allait se passer serait à la fois heureux pour eux et douloureux.
Les elfes sylvains aimaient leur roi autant que leur roi les aimait, même si Thranduil ne le montrait pas toujours. Que le traitre soit un elfe, sans doute l'un de leurs amis, augmentait à la souffrance. Rien n'avait filtré de l'état de santé du roi. Tout ce que les elfes savaient était qu'il avait été touché par deux flèches et avait manqué de mourir de peu. Certaines rumeurs le disaient à deux doigts de la mort.
« Je me tiens devant vous en tant que régent et non roi, déclara Legolas. Mon père est sauf. »
La clameur l'empêcha de poursuivre. Pour quelques instants, l'inquiétude disparue des beaux visages, remplacée par une immense joie qui fit briller les yeux des elfes. Quelques chants s'élevèrent. Dans la masse, Legolas essaya de distinguer les possibles traitres. Turlion étant dans son dos, à l'intérieur du palais et cette situation lui donnait des frissons. Il connaissait Cyriel mais il y avait trop de monde pour l'identifier. Peut-être était-il dans la forêt. Il avisa Dilnis qu'il avait déjà rencontré une fois auparavant mais ne put rien déceler sur son visage fermé.
Tauriel, cachée dans l'ombre des piliers derrière lui, ne parvint pas davantage à identifier les traitres.
Legolas leva le bras et le silence se fit immédiatement.
« Mon père le roi restera à Erebor jusqu'à ce que ses blessures soient totalement guéries et que j'attrape le traitre. Et je le trouverai. Jusque-là, soyez sur vos gardes ! Retournez à votre travail. Que les capitaines viennent me voir immédiatement ! »
Legolas rebroussa chemin à l'intérieur du palais dans le silence le plus total. Ce ne fut qu'après son départ que les prières aux Valar furent entonnées. Cette fois, la tristesse des chants fut remplacée par la joie. Les chants s'élevèrent dans les cavernes. Quelques harpes et flutes retentirent.
Des elfes se désolidarisèrent du groupe, principalement vêtus d'armures épaisses. Ils rejoignirent le prince régent dans le bureau de Thranduil. A leur grande surprise, Tauriel se tenait aux côtés de Legolas. Tous deux étaient penchés sur de nombreux parchemins qui retraçaient les noms et les parcours des soldats de l'armée elfique. Thranduil tenait beaucoup à avoir des notes précises sur ses elfes pour pouvoir remplacer rapidement ceux qui tomberaient au combat. Il y avait les noms des soldats comme de l'historique des soldats avec qui ils avaient travaillé ou de leurs patrouilles.
Plusieurs fois, le regard de Tauriel revint sur Dilnis. Le visage fermé de la jeune garde ne témoignait d'aucun sentiment. Ses cheveux attachés en arrière, elle avait une main posée sur le pommeau de son épée. Une fine cicatrice courrait le long de son cuir chevelu jusque sur l'arrête de sa mâchoire. La torture avait dû être extrêmement poussée si la guérison n'avait pu être complète. Pour ne pas attirer l'attention, Tauriel étudia chacun des capitaines de la garde comme si elle faisait l'inventaire de leurs forces.
Les capitaines restèrent debout face au large bureau, devant cette ancienne capitaine de la garde qu'ils connaissaient tous et qui avait levé son arc contre son roi. Legolas, en retrait, ne parla plus après avoir indiqué que les patrouilles seraient désormais sous le contrôle de Tauriel. Cependant, seule sa présence donnait le pouvoir à l'ancienne traitresse. Plusieurs capitaines la regardaient avec animosité. Ils n'osèrent rien dire devant leur prince.
Tauriel avait déjà procédé à des regroupements. Elle sépara simplement les patrouilles en trois et leur octroya un nouveau capitaine. Cela irait pour la journée compte tenu de l'urgence. Aussitôt qu'elle distribua les feuilles avec les nouvelles patrouilles, les capitaines se dispersèrent. Cinq d'entre eux avait un nouveau parcours à effectuer car ils devaient partir immédiatement.
« Je n'ai rien vu de suspect chez Dilnis, déclara Legolas une fois les soldats partis. Les autres n'ont pas apprécié les changements.
— Ce n'est pas étonnant, s'amusa Tauriel. Je les ai organisés ! Cyriel était absent. C'est regrettable, j'aurais aimé pouvoir l'étudier.
— Surveillez les tous les deux si vous le pouvez. Je reste au palais. Surveiller Silnarën ne sera pas difficile. Il était le serviteur de mon père, il sera le mien. Je pourrai le surveiller sans mal. Lorthal va garder un œil sur Turlion. Nerdaël sera le plus ennuyant à trouver. Je crois que je vais aller faire un tour dans les écuries m'assurer que mon cheval va bien.
— Prenez-garde à vous, mon prince. »
Legolas haussa les épaules. Ils avaient dépassé le stade de l'imprudence. Chaque pas risquait d'être son dernier.
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Le voyage aux écuries prit du temps. Legolas ne pouvait se permettre aucune erreur. En conséquence, il fit un détour, profitant u moment pour croiser autant d'elfes que possible. Il discuta avec bon nombre d'entre eux, d'apparence décontracté quoi que sérieux, comme un prince inquiet mais heureux d'être de retour chez lui. Flanqué de Silnarën, ce qui n'avait rien pour lui plaire et le rendait nerveux, le prince finit par arriver aux écuries. Il y resta pendant trois heures en compagnie de Nerdaël. Si sa mission l'obnubilait au début, le plaisir d'être au contact des cheveux détendit tout à fait Legolas. Le cheptel de la forêt noire était bien meilleur que les montures qu'il avait montées dans le nord. Sans compter le cerf de son père ! L'animal s'ennuyait sans son maître.
Dix ans n'étaient rien dans la vie d'un elfe. C'était pourtant très long dans la vie d'un cheval. Accompagné de Nerdaël, qu'il avait eu la chance de croiser lors de sa venue, Legolas fit le tour des écuries. Ses questions portèrent sur l'aspect militaire quasiment exclusivement. Il ne vit rien de suspect dans l'attitude de l'ancien prisonnier. S'il était taciturne et renfermé, cela pouvait s'expliquer aisément par les épreuves et la boiterie prononcée qui le handicapait dès qu'il mettait pied à terre. Nerdaël n'avait plus la grâce des elfes. Sauf quand il montait un cheval et c'était sans doute la raison pour laquelle il les aimait tant.
Quand il repartit vers le palais, le prince espéra n'avoir alerté ni Nerdaël, ni Silnarën sur ses réels motifs. Il avait été discret et l'intérêt pour les chevaux se justifiait pleinement par la situation militaire délicate du royaume. Pourtant, Legolas sentit le regard de Nerdaël sur sa nuque longtemps après lui avoir tourné le dos pour quitter l'immense prairie souterraine. Il en eut des frissons et combattit l'envie de se retourner pour lui faire face. A la place, il se focalisa sur son ouïe, attentif au moindre bruit suspect. Nul clic étrange, nul son de corde qui se tendait ne parvint à ses oreilles aiguisées. Il quitta la caverne indemne sans que le traitre n'ait tenté d'attenter à sa vie.
Silnarën restait à ses côtés, un pas en arrière. Pour l'étudier, Legolas devait tourner légèrement la tête alors il se fia beaucoup à son ouïe. Là non plus, après une journée, il ne décela aucune nervosité, ni aucune colère de son serviteur. Pas de tentative d'assassinat non plus. Ce n'était pas totalement une surprise puisqu'il pensait lui-même avoir pris de court l'assassin mais il le regrettait en partie : s'il parvenait à le débusquer aussi tôt, il n'aurait plus à s'inquiéter.
« Tout est prêt pour le banquet de ce soir ? s'enquit Legolas en se tournant vers son serviteur.
— Oui, mon prince ! J'ai entendu les cuisiniers en parler aujourd'hui. Le festin sera plus somptueux que d'ordinaire et le nombre de gouteurs a été doublé ! Les cuisiniers eux-mêmes vont vérifier la nourriture et le vin !
— Parfait ! Après dix ans dans le nord, j'aspire à un peu moins de frugalité. J'espère seulement qu'ils mettront autre chose que du vin de Dorwinion. »
Le sourire de Legolas masquait bien son attitude réservée et sur ses gardes face à Silnarën. Même si l'elfe avait deux doigts en moins, le prince n'était pas certain que cela l'excluait de fait des traitres potentiels. Le modèle de l'arbalète était très petit et ne requérait pas la force d'un arc long.
Leurs pas les firent arriver aux grandes portes du palais. L'après-midi était entamée et Legolas cessa d'errer dans son royaume pour se concentrer sur les taches qu'il avait toujours jugées ingrates : la gestion administrative de la forêt Noire. Avec toute la bonne volonté qu'il avait, il était impossible pour Lorthal de s'occuper de tout. Au moins, Legolas serait-il en sécurité dans son bureau.
Il y passa le reste de l'après-midi à éplucher tous les rapports et en rédiger d'autres. Tauriel n'était pas encore rentrée de la surveillance des patrouilles. Legolas avait hâte de savoir comment s'était passé sa journée. Cyriel était le seul possible traitre qu'il n'avait pas encore rencontré. Sachant que son père avait gardé un œil sur lui après son retour, Legolas avait hâte de le voir.
L'après-midi s'étira lentement. Le travail de bureau était loin d'être ce que Legolas appréciait. Plus d'une fois, Thranduil avait bataillé avec lui pour lui confier de telles responsabilités. Finalement, de guerre lasse, Thranduil avait abandonné.
L'heure du dîner approcha. Legolas repoussa les papiers avec un soupir de soulagement. Décidément, il haïssait la paperasse ! Il s'assit confortablement dans son fauteuil, sa tête venant reposer sur le haut dossier en bois. Il ferma un bref instant les yeux. Les derniers jours avaient été épuisants, plus nerveusement que physiquement. Il n'en pouvait plus.
Dans le couloir, par la porte laissée ouverte, il voyait le profil de Turlion. En armure et en armes comme beaucoup d'elfes ces temps-ci, l'elfe avait fière allure. Pourtant, il y avait une gêne que Legolas sentait près de lui qu'il n'arrivait pas à définir.
« Venez-vous ou préférez-vous vous restaurer dans vos quartiers ? interrogea Lorthal avec un sourire nerveux.
— Je descends, évidemment ! »
Les deux elfes descendirent dans la salle à manger, déjà pleine de monde. Pour le premier festin avec Legolas, les elfes du royaume sylvestre avaient fait les choses en grand. Le nombre de lumières avait été doublé et l'immense salle à manger avait été décorée avec les couleurs de l'été. De nombreuses branches de pins avaient été installées. De nombreuses fleurs diffusaient un doux parfum frais dans la salle. Avec les couleurs rouges, blanches et jaunes, les plantes égayaient joliment les tables en bois clair.
Le cœur de Legolas manqua un battement. Au lieu de s'installer comme à son habitude à côté de son père, il devait cette fois prendre la place du roi. Il n'y avait pas pensé un seul instant. Le prince inspira et expira lentement pour calmer les battements rapides de son cœur. Il ne pouvait pas se permettre de montrer à quel point la situation le chamboulait ! Pas devant ses sujets, pas en l'absence de son père. La situation était trop précaire pour se permettre le moindre écart. Il força ses jambes à avancer et parcourir la distance entre l'entrée et la table principale.
Lorthal s'installa à ses côtés. Le prince échangea avec le vieil elfe un regard remplit de reconnaissance pour sa présence rassurante.
Legolas s'installa dans le fauteuil majestueux. Il avait si souvent vu son père faire la même chose ! C'en était troublant. Une seule fois, il s'y était assis : encore enfant, il avait couru à travers la pièce avec des hurlements de joie et avait grimpé sur le fauteuil. Thranduil avait rit, l'avait soulevé, s'était assis à sa place puis avait réinstallé le jeune elfe de trois ans sur ses genoux. Ils avaient partagé la même assiette. Pourquoi ne s'en souvenait-il que maintenant ? C'était un des moments les plus doux de son existence et il l'avait quasiment oublié !
Son humeur quelque peu allégée, il aperçut enfin Tauriel, isolée au bout de la table la plus éloignée de la sienne. Il n'y avait aucun elfe à ses côtés, signe que personne hormis Thranduil et Legolas ne lui avaient encore pardonné. C'était une bonne chose pour leur enquête car Tauriel était libre d'étudier leurs suspects.
Le dîner se passa dans la bonne humeur. Moins habitué que Thranduil, Legolas n'excella pas dans l'exercice. Ce ne fut pas un problème : les chants s'élevèrent rapidement. Les elfes levaient leurs délicats gobelets, se resservaient en boisson, discutaient gaiement. Tous firent semblant d'oublier qu'il y avait un traitre dans leurs rangs pour la soirée. Elle se passa très bien. Legolas lui-même s'y amusa.
La joie fut de courte durée. Lorsqu'il remonta vers ses appartements, il passa devant la porte de la bibliothèque. Immédiatement, la description que lui avait faite Thorin de son père revint à son esprit. Les serviteurs avaient-ils nettoyé la pièce ou avaient-ils encore respecté la volonté de Thranduil que personne n'y entre ? Tout à coup, Legolas ne savait plus s'il avait envie d'entrer et se rendre compte de ses propres yeux de la situation ou rebrousser chemin et continuer vers ses quartiers. Il choisit d'entrer.
L'odeur des vieux livres l'assaillit. Il respira à plein poumon et balaya du regard les rangées de bouquins impeccablement rangées. Ses bottes en cuir fin ne firent aucun bruit sur les tapis. Il laissa sa main glisser sur le bois délicat des étagères.
La pièce était si familière ! Il s'y était réfugié après la mort de sa mère, dévasté par le chagrin. Il avait fallu tout l'amour de son père pour l'en faire sortir. Les discussions les plus importantes avec son père, les plus doux souvenirs, les meilleurs moments avec son père prenaient place dans ce lieu qui ressemblait plus à un sanctuaire pour eux. Plus de formalité, plus de titre, plus de royaume : juste lui et Thranduil, le fils et le père. Et tout cela, souillé par un assassin ! Si la tristesse et la douleur avaient dominé, ce fut une colère noire qui s'empara de Legolas.
Encore deux pas et il découvrit l'arche la plus éloignée au fond. Sa respiration se bloqua dans sa poitrine. Legolas resta figé, bouche bée et les poings serrés. Personne n'avait nettoyé ! La tache de sang était toujours là, étalée à moitié sur le parquet, à moitié sur le tapis. Des livres avaient été projetés sur le sol. Les pages pliées, certaines rougies, ils étaient bons à jeter.
Qu'attendaient les serviteurs ? Que Thranduil revienne, découvre la bibliothèque et ordonne en personne que quelqu'un nettoie ? La colère se transforma en fureur.
Legolas ressortit de la bibliothèque. Dans le couloir, il découvrit les soldats ainsi que Silnarën et un autre serviteur qui l'attendait.
« Pourquoi ne pas avoir nettoyé ? s'exclama le prince en montrant d'une main la bibliothèque.
— Nous ne pouvons pas…
— Entrer dans la bibliothèque, je sais ! explosa le prince. Avez-vous perdu la tête ? Dans quelques semaines, mon père va revenir ! Vous attendiez qu'il tombe dessus ? Qu'il vous ordonne lui-même de nettoyer une flaque de son propre sang ? Lavez-moi ça immédiatement ! Qu'il ne reste plus une seule goutte ! Remplacez les livres, changez les tapis ! Que tout soit impeccable !
— Bien mon prince ! » bredouilla l'un des serviteurs, les joues rouges de honte.
Legolas disparut dans ses appartements. Il claqua la porte au nez des gardes qui avaient tenté de s'engouffrer à sa suite. Il s'adossa à la porte, les jambes soudainement flageolantes.
Essy : bon retour ! tu m'as manqué XD J'espère te surprendre lors de la résolution de l'enquête. Au moins un peu ! J'aime bien Erebor. Les films ont eu le mérite de lui donnait de la consistance et les images du début étaient magnifiques. Je préfère la Foret Noire, plus sombre, viciée, dangereuse. J'ai plus de mal à la mettre en scène par contre.
Merci pour ton commentaire, Lotra ! Tu verras si tu as raison à la fin.
Prochain chapitre : encore une enquête, une grosse gaffe et un retour chez les nains !
