Chapitre 4
Un spasme parcourut son corps. Elle se redressa vivement et son crâne heurta le bois de la porte. Elle cligna des yeux une bonne dizaine de fois avant de prendre une grande inspiration. Sa main gauche vint se poser sur sa poitrine. Comme si ça allait réussir à calmer les battements affolés de son cœur. Elle ferma les yeux. Un rêve, ce n'était qu'un rêve.
Son corps, moins vif que son esprit, finit par ingérer l'information et se détendit d'un coup, toujours moite de sueur. Vidée de toute énergie, Cersalia se laissa glisser sur le côté. Son flanc rencontra le sol et elle se recroquevilla sur elle même. Pour la première fois depuis des années, elle était terrifiée. Ce rêve n'était pas qu'un rêve. C'était un avertissement, elle le savait. Il fallait qu'elle fasse cesser cette folie, et rapidement. Avant que ça ne tourne au cauchemar.
Mollement, Cersalia regarda sa montre qui indiquait à peine sept heures. Elle avait le temps de prendre une douche. Enfin, la question ne se posait même pas. Son corps était moite suite à ses angoisses nocturnes alors il aurait été hors de question qu'elle ne se lave pas, quitte à arriver en retard. Elle se dirigea donc vers sa chambre et ouvrit son armoire/dressing (elle n'avait toujours pas réussi à deviner de quoi il s'agissait réellement.) Sa main saisit hasardeusement des vêtements et elle alla s'enfermer dans sa salle-de-bain. Chose étrange d'ailleurs, étant donné qu'elle vivait seule. Elle devait vraiment être en train de devenir paranoïaque.
Ce fut avec un bonheur non-dissimulé qu'elle entra dans sa cabine de douche. Une salle-de-bain contenant une douche et une baignoire. Non, il n'y avait rien à faire. Peu importait le nombre de fois auquel elle y pensait, elle n'arrivait pas à assimiler le fait que ce soit naturel. Comment pouvait-elle être la fille d'un homme aussi égoïste ? Jeter de l'argent par les fenêtres comme ça était vraiment inutile et il ne s'en rendait même pas compte !
Le jet d'eau chaude vint frapper sa peau, balayant tous ses questionnements en même temps que la moiteur de sa peau. Son esprit se vida peu à peu et elle réussit à prendre une douche sans penser à rien. Elle finit par s'extirper de la cabine et entreprit de sécher son corps. Puis, une fois vêtue et approximativement coiffée, elle attrapa son sac. Fermant la porte derrière elle, elle quitta sa maison pour se rendre au lycée.
Ce ne fut qu'une fois devant l'établissement qu'elle daigna regarder l'heure sur son téléphone portable. Une demie-heure de retard. Ça ne la surprenait pas tant que ça. Elle ne s'était pas réellement pressée ce matin. Enfin, aller en cours maintenant se révélerait plutôt inutile alors autant sécher la première heure. Surtout qu'elle avait histoire et qu'elle n'avait vraiment pas besoin de prendre conscience de tous les problèmes qu'avaient eu son pays. Il y en avait bien assez ces derniers temps. D'ailleurs, un nouveau problème s'imposa à elle. Où pourrait-elle se poser pour être tranquille ? Y avait-il un endroit calme et vide dans ce fichu lycée ? Elle tournait dans les couloirs, évitant les surveillants, et commençait à désespérer de ne rien trouver. Elle finit tout de même par tomber sur une porte condamnée par deux larges planches. C'était une barricade assez ridicule.
Cersalia vint à bout du verrou en quelques tours de pince à cheveux. Elle ne s'était jamais servie de ce genre d'ustensiles pour faire autre chose qu'ouvrir une porte. C'était triste. La jeune fille secoua la tête et ouvrit la porte qu'elle franchit ensuite en se faufilant entre les deux planches. Comme elle s'en était doutée, il s'agissait du toit du lycée. Elle s'assit par terre avec la grâce d'une éléphant. Quelques secondes après, elle s'était armée de ses écouteurs et la musique l'envahit, lui vidant la tête. Lentement, elle se laissa emporter par la douce mélodie. Les notes se succédant la traînèrent dans un tourbillon de pensées aussi incohérentes que libératrices. Des frissons l'envahirent et ses orteils frémirent. En tout son corps résonnait un écho. Elle avait besoin de bouger. L'alarme silencieuse de son téléphone coupa sa musique, la tirant de ses divagations. Elle ouvrit rapidement les yeux et se débarrassa des deux démons tentateurs habitant ses oreilles. Elle devait avoir l'air d'une bombe à retardement.
La sonnerie assourdissante de neuf heures retentit, lui arrachant un tympan au passage. Grimaçant – autant pour le son qui lui avait vrillé les oreilles que pour le cours qui allait suivre – la jeune fille se dirigea vers la salle qui l'attendait. Maths. Génial. Un prof aussi subtile qu'un caillou tentant de se faire passer pour un arbre plusieurs fois centenaire et un idiot à l'ego aussi surdimensionné que l'arbre en question. Youpi. Combo parfait.
De plus, même si elle refusait de se l'admettre, elle appréhendait la rencontre avec l'arbre. Enfin, avec un peu de chance, il l'ignorerait. Peut-être que leur petite altercation de la veille l'avait calmé. Elle arriva enfin en cours de math et alla s'asseoir au fond, à sa place désignée par Monsieur Indiscret le jour précédent. Elle ne regarda pas si le crétin était arrivé. Elle ne voulait pas savoir. Mais elle ne put empêcher son esprit de penser à lui. « L'arbre » n'était pas un surnom assez équivoque de son point de vue. Il fallait quelque chose de plus pertinent ! Une série de nom de différents arbres se mirent à défiler devant ses yeux et elle bloqua sur l'un d'eux. Un érable. Certains avaient un feuillage rouge ! C'était parfait ! Grand, rouge et inutile ! Bon, certes le dernier adjectif n'était pas adapté étant donné que sans arbre, tout le monde serait mort mais il fallait bien qu'elle leur trouve des points communs ! Elle soupira. Elle se trouvait ridicule à s'enthousiasmer toute seule sur un sujet aussi pitoyable.
Le cours commença et elle respira un bon coup. Allez Cersalia, il fallait être forte ! Elle serra les points et jeta un imperceptible coup d'œil à sa gauche. Il était là, perdu dans ces pensées et ne semblait pas lui prêter la moindre attention.
Elle retint de justesse un soupir de soulagement à cette constatation et détourna son regard. Si le reste de l'heure... Non, de la journée se passait comme ça, ce serait parfait ! Elle essaya de se concentrer sur les dires du quarantenaire qui tentait de passionner son auditoire sur la trigonométrie autant qu'il l'était. Il s'agitait dans tous les sens et Cersalia remarqua qu'il semblait gêné lorsqu'il abordait le sujet du cosinus. Deux options, soit quelqu'un lui avait un jour fait une mauvaise blague, soit il s'était déjà adonné aux plaisirs charnels avec une fanatiques de ce fameux cosinus. La lycéenne frissonna de dégoût et se retrancha sur la première option. Elle devait vraiment être tordue pour sortir des théories pareilles.
— Ça va, en fait, t'es pas noyée, railla la voix moqueuse de mon voisin, la tirant de ses pensées sordides.Ce serait bête que tu meures avant que j'aie pu te mettre dans mon lit.
— Fous-moi la paix, l'érable.
L'exaspération de la jeune fille augmenta encore d'un cran. Était-ce vraiment possible de contenir autant d'arrogance dans un corps sans qu'il n'explose ? Non ! Et pourtant, ce type y arrivait parfaitement. Tout comme il arrivait à la pousser au bord de la rage avec seulement quelques mots. Sans doute son corps devait-il contenir un liquide chimique étrange qui faisait qu'elle ne pouvait pas le supporter. Il était en quelque sorte sa kryptonite.
— Érable ?S'étonna-t-il, bien que ce mot soit faible pour décrire la tête ahurie qu'il tirait. T'es sérieuse ? D'où je suis un érable ?
Elle fronça les sourcils. Il n'était même pas fichu de parler français. Comment pouvait-il penser être irrésistible, voire même crédible s'il n'était pas foutu d'aligner deux mots correctement ?
— T'es grand, t'as la tête rouge. Oh, et la faculté de réfléchir t'es totalement inconnue ! Tu veux d'autres détails ?
Cersalia se félicita intérieurement pour avoir trouvé cette phrase à la dernière minute et elle réprima un sourire satisfait en voyant le jeune homme ouvrir la bouche et la refermer comme un poisson hors de son bocal. À cet instant, il illustrait parfaitement ses dires !
— En fait, t'es pas comme les autres... finit-il par se reprendre.T'es beaucoup plus...
La jeune femme tiqua au changement de ton du garçon. Elle ne rêvait pas, il venait bien de passer en mode dragueur là, non ? Répondant à sa question silencieuse, il saisit une de ses mèches marines et se mit à jouer avec. Pour une fois, elle fut soulagée d'avoir des cheveux aussi longs qui lui permirent de maintenir une distance raisonnable entre elle et le play-boy à ses côtés. Distance qui, évidemment, fut très vite comblée par ledit play-boy. Ses lèvres vinrent frôler le cartilage de son oreille. Tout le corps de l'adolescente se tendit, sa peau fut parcourut par des milliers de frissons. Elle se mordit les lèvres tandis qu'il murmurait.
— ...chiante. Ouais, c'est le mot, t'es vraiment plus chiante. Tu parles trop.
Il se releva rapidement et, embarquant ses affaires avec lui, s'éloigna vers la porte. Il fallut quelques secondes à Cersalia pour qu'elle comprenne que la sonnerie venait de retentir. Vivement, elle plaqua une main sur son oreille. Mais que venait-il de se passer ? Ses joues devinrent aussi rouges que la teinture de Castiel et elle voulut s'assommer à coups de tête dans le mur. D'où venait ce putain de sentiment d'embarras ? D'un coup de poignet, elle fourra ses affaires dans son sac et quitta la salle en trombe sous l'œil déconcerté de son professeur. Mais qu'il retourne à son cosinus et qu'il lui foute la paix lui !
Les deux heures de cours restantes passèrent à une lenteur insupportable. Cersalia n'en pouvait plus. Heureusement pour elle, elle avait de très bons nerfs sinon cela ferait longtemps qu'elle se serait suicidée ! D'autant plus que sa salle d'anglais se situant au dernier étage était parfaitement positionnée pour ce genre de choses ! Mais, en quelques sortes, le sort joua en sa faveur et les tables étaient individuelles. D'ailleurs on se serait crus dans une salle d'examen, c'était angoissant ! D'après leur professeur, ça aidait « à se préparer psychologiquement aux épreuves qui ne vont pas tarder à arriver alors réviser espèces de flemmards ! Ah, les jeunes de nos jours, ils ne font rien et attendent que tout leur tombe dans les bras ! » C'était la seule chose que la jeune fille avait retenu du cours. Ça et le fait qu'elle détestait madame Blackburn. Déjà que son nom était ridicule...
Le cours de français rattrapa un peu les deux premières heures ! Le professeur, monsieur Leroy, était le mec le plus pédagogue qu'elle n'avait jamais vu. De plus, il savait enseigner. Et des profs qui réunissaient ces deux qualités étaient plutôt rares. Seul hic, petit commentaire de texte surprise. C'était vrai qu'il y avait le bac de français à la fin de l'année et qu'il fallait s'y préparer, mais bon... Cersalia avait beau être forte et tout le bla bla, une interro surprise, ça ne faisait plaisir à personne ! Et puis, le français, c'était pas son truc. Elle aimait les sciences, la logique, la symétrie et les choses claires. Les mots étaient une sorte de méli-mélo aux sens innombrables ! Ce n'était pas pour elle. Bon, et bien, elle commencerait l'année avec une mauvaise note, génial !
Lorsque que la sonnerie indiquant midi résonna, la lycéenne se rua hors de la salle. Elle avait été placée à côté d'un grand brun, pâle et maigre, dont les cheveux pas très propres recouvraient la moitié du visage. Il était très certainement du type gothique/émo/associable, et cela ne la dérangeait pas ! Les gens qui n'aimaient pas le contact humain l'arrangeait, ils ne posaient pas de questions. Mais lui semblait aussi avoir des problèmes avec le contact de la douche, et les narines de Cersalia étaient assez sensibles. La transpiration, c'était pas son truc. Elle voulut se gifler après avoir prononcé ces mots : ça ressemblait tellement à ce qu'une fille superficielle et populaire aurait pu dire, le genre de filles qui parlent fort et rient pour rien, le genre de filles qu'elle ne pouvait pas voir. Parfois, elle se répugnait elle-même.
Elle emprunta un escalier et se dirigea vers la cour. Elle allait en franchir les porte lorsqu'une main sur son bras la retint.
— T'étais où ce matin ?s'enquit Rosalya en forçant Cersalia à se retourner.Et de quoi vous parliez avec Castiel en cours ? Tu t'es noyée ? Tu-
— Respire, répondit-elle froidement en se dégageant.Et pour tes questions, dis-toi simplement que ça ne te regarde pas.
— Oulah ! Il t'arrive quoi, là ? T'es malade ? Reprit-t-elle en fronçant les sourcils et en posant une main sur son front.
— Non je vais très bien, merci, salut.
Et sur ces douces paroles, la jeune fille coupa court à la conversation en tournant les talons.
— Non, non ! Tu n'iras nulle part ! Lança Rosalya d'une voix beaucoup plus froide qu'auparavant en posant une main sur son épaule.
L'intonation inconnue de sa voix surprit la jeune fille qui se retourna pour vérifier qu'elle avait bien à faire à la même personne. Non, aucun doute, c'était bien la même hystérique, mais quelque chose était différent. Ses yeux améthystes parcoururent son corps souple dissimulé derrière ces vêtements victoriens. Mais elle ne trouvait rien. Qu'es-ce qui clochait ?Ce fut alors que ses yeux rencontrèrent ceux de Rosalya. Cet éclat de sérieux et de détermination qu'elle y vit, accompagné d'un brin d'animosité et de dangerosité, elle le connaissait. Ce genre de regard, c'était le même que le sien. Comment … ? Mais avant que Cersalia n'ait eu le temps de formuler sa question, ce regard disparut pour laisser place à l'habituelle pépite de joie et d'hyperactivité. Un large sourire fendit le visage de l'adolescente, balayant les doutes de la nouvelle.
— Allez, viens manger avec moi, tu me raconteras !
Elle s'était fait avoir en beauté. Ce moment de flottement lui avait fait baisser sa garde et désormais, elle était figée sur une chaise entourée des amis de Rosalya qu'elle avait rencontrés la veille. Cette situation devenait un peu trop fréquente à son goût. Pourquoi ne voulaient-ils pas laisser l'associable qu'elle était seule et en paix ? Elle soupira et baissa la tête. Son regard se posa sur son plateau. Vide. Enfin il contenait quand même le plat principal (et obligatoire), une bouteille d'eau et une pomme. C'était bon les pommes ! Ce fut d'ailleurs la seule chose qu'elle parvint à avaler. Elle avait beau ne pas avoir manger depuis plus de vingt-quatre heures, elle n'avait absolument pas faim. Pourquoi la vit sociale avait-elle pris une place si importante pour sa génération ? Si elle était née quelques décennies plus tôt, elle aurait simplement eu à être discrète pour passer inaperçue.
Désormais, pour éviter de se faire remarquer au maximum, elle était forcée de se mêlée aux autres. Et ça l'épuisait. Lassée, elle s'attabla en face de Rosalya. Son regard balaya l'assemblée d'adolescent qui l'entourait. Kim et Iris riaient à s'en déchirer la gorge tandis que Violette et Melody discutaient moins bruyamment. Puis il y avait Lysandre et l'Érable qui débattaient vivement sur un sujet sans doute passionnant. Avec toute la délicatesse qu'on lui connaissait, Rosalya se laissa tomber sur la chaise libre face à Cersalia. Elle s'immisça « discrètement » dans la conversation des deux garçons en lançant une blague dont le sens échappa à la jeune fille. Mais apparemment, ça avait l'air drôle.
Elle se mit à rire toute seule. Et Cersalia la dévisagea pendant quelques instants comme si elle était folle. Mais le rire de la lycéenne semblait communicatif, et bientôt, toute la table rit avec elle. Et ce fut au tour de la nouvelle d'avoir l'air d'une folle. Mal à l'aise devant tant de complicité, elle baissa la tête. Elle était d'avis que c'était un moment parfait pour vérifier si l'absence de contact visuel pouvait rendre quelqu'un invisible.
— Tiens, Cersalia, t'as rien pris à manger ? S'inquiéta Rosalya.
Apparemment non. Bon, elle avait sa réponse. Elle releva la tête.
— Quelle perspicacité,souffla l'interpellée en croisant les bras sur sa poitrine et regardant par une des fenêtres, visiblement passionné par la mouche qui venait de s'y poser.
— Alors, tu me raconte ce qu'il s'est passé avec Castiel ? Vous parliez de noyade et de lac. C'est celui du parc ? Tu ne sais pas nager ? Pourquoi vous étiez tous les deux au bord d'un lac ? C'est romantique. Vous aviez un rendez-vous ? Vous sortez ensemble ? Allez ! Raconte moi tout !
Devant ce flot de questions incessant, Cersalia soupira. Pourquoi fallait-il qu'elle se mette soudainement à s'intéresser à sa vie ? Pourquoi l'éducation ne pouvait-elle pas se faire dans une grotte ? C'était cool, les grottes. Noires, humides, et vides. Bon sang, ce qu'elle aimait les grottes !
— Écoute Rosalya, lâcha-t-elle du ton le plus froid possible.Je crois déjà t'avoir dit que ça ne te regardait pas. Je ne vois pas pourquoi j'aurai des comptes à te rendre.
— Dis plutôt que t'as honte,intervint Castiel qui se trouvait à ses côtés, et à la seule entente de sa voix, Cersalia sentit sa colère pointer le bout de son nez.Moi à ta place, je serais même pas venu. Se noyer dans le lac du parc. Faut vraiment pas être douée. T'as quel âge ? 17 ans ? Et tu sais pas nager ? Et en plus t'assume pas. Pathétique. C'est pourtant pas compliqué à dire. Regarde ! (Il se racla la gorge et prit une voix ridiculement niaise et aiguë. C'était censée être sa voix là?) Alors je m'appelle Cersalia et j'assume pas de me teindre les cheveux, mais c'est pas le sujet ! Alors comme j'ai pas de cerveau, je vais me balader toute seule près d'un lac alors que je sais pas nager et alors, vu que j'ai toujours pas de cerveau, je me fais jeter dans le lac et alors je peux pas remonter et alors le magnifique Castiel est obligé de me sauver et alors je vais lui donner ma viande pour le remercier de sa grandeur. (Son bras vint vivement s'emparer de l'assiette de la jeune fille tandis qu'il reprenait son agaçante voix habituelle.) Tu vois ? Je suis pas mort ! Je suis quand même super doué pour raconter !
Elle avait serré les dents et les poings et se retenait de toutes ses forces. Elle ne devait pas faire d'esclandre ici. Et encore moins maintenant. Surtout avec Peggy dans les parages. Tandis que Castiel enfournait sans ménagement le contenu du repas de Cersalia, celle-ci prit une grande inspiration. Elle posa ses mains à plat contre la table et se leva. Elle maîtrisa sa colère et articula d'une voix calme.
— Tu sais, concrètement, la façon dont tu vois les choses m'importe peu. (Mensonge.) Tu penses ce que tu veux, mais j'ai quelques conseils pour toi. Va chez l'opticien, tu as de sérieux problèmes de perception. Et achète toi un dictionnaire, tu commences à être à cours de « Alors » dans ton stock. Oh, et bon appétit.
Ses doigts glissèrent délicatement entre les mèches écarlates du garçon. Il lui lança un regard intrigué, déconcerté par ce geste. Regard qui disparut en même temps que le reste de son visage au beau milieu de son plat. Sans attendre plus de réaction, Cersalia tourna les talons et quitta la pièce en trombe, déposant son plateau au passage. Ses pas qu'elle voulait maîtrisés s'appesantirent de plus n plus, exprimant sa colère et surtout sa frustration de ne pas avoir fait plus que de lui enfoncer le visage au milieu de sa nourriture. Avec nettement moins de cérémonie qu'au matin, elle ouvrit la porte du toit, la dégondant presque, avant d'y balancer son sac. Ce dernier s'affaissa sur lui même avec un « flop » minable. La prochaine fois, elle le chargerait de cailloux. Ça la défoulerait peut-être un peu plus. Jamais elle ne s'était sentie aussi irritée. Il pouvait bien raconter ce qu'il voulait sur elle, elle s'en fichait, mais le ton avec lequel il l'avait fait l'insupportait au plus haut point. Son arrogance atteignait des sommets !
Le yoga, il fallait qu'elle se mette au yoga. Ou qu'elle se trouve un anti-stress efficace. Elle ne savait pas combien de temps elle resterait dans ce lycée, mais c'était beaucoup trop. Elle en avait déjà assez/ Elle se laissa tomber contre le sol... Ou le plafond ? Après tout, elle était sur un toit. Enfin, elle se laissa tomber sur ce qui se trouvait sous ses pieds et, sol ou plafond, ça n'était pas spécialement agréable. Bon sang, elle aurait tellement voulu avoir cinq ans pour pouvoir faire un gros caprice et piquer une colère. Ne rien faire était trop éprouvant pour elle. Elle avait certes des nerfs en acier. Mais l'acier était bien loin d'être indestructible. Elle avait la sensation d'être une bombe à retardement qui exploserait si elle ne faisait rien. Et pourtant, ce fut bien comme ça qu'elle passa sa pause de midi, en ne faisant rien.
Dix minutes avant la sonnerie, elle décida de descendre et se dirigea vers son casier. Elle y déposa quelques affaires. Elle resta quelques instants à fixer le métal violet qui formait ce compartiment, elle avait une de ces envies de ne plus bouger. Cette envie empiétant sur ses réflexes lui valut presque de se faire trancher vif le bout de son nez. Elle recula la tête juste à temps pour voir la petite porte de métal claquer devant ses yeux sous la poigne d'une main manucurée au possible. Comment des ongles pouvaient-ils être aussi longs ? Elle laissa son regard glisser le long du bras suivant la main et finit par atterrir sur le visage d'une grande blonde. Habillée à la pointe de la mode, celle-ci ne semblait pas lésiner sur le maquillage mais on aurait pas pour autant pu la définir de pot de peinture. Tout était parfaitement équilibré, aucun doute, elle savait y faire.
Cersalia se mit à la détailler. Sous de fins sourcils finement épilés se trouvaient des yeux d'un turquoise vif brillait d'une animosité qui ne collait pas du tout à son côté féminin. L'arrête de son nez était fine, et droite. Et la jeune fille la pointait vers le ciel avec autant de ferveur que la tour Eiffel tant elle était hautaine. Arrivait-elle seulement à voir où elle allait quand elle marchait ? L'inspection continua et elle s'attarda sur ses fines lèvres recouvertes d'une couche conséquente de gloss brillant. Eurk, on ne devait pas pouvoir parler avec ce genre de chose collée à la bouche. Et pourtant si, car ces lèvres engluées bougeaient à une vitesse hallucinante. Tiens, elle lui parlait ? Cersalia était bien incapable de savoir ce que la blonde déblatérait. En même temps, avec la chanson qui tournait dans sa tête, pas facile de se concentrer. Elle essaya tout de même et réussit à saisir quelques mots.
— Alors pas touche, OK ?!
— Pirouette, cacahuète,fredonna la nouvelle.
Cette chanson lui pourrissait la tête. Quelle idée d'écrire des paroles comme ça : un bonhomme qui vit dans une maison en carton avec des escaliers en papier et qui perd son nez en tombant de ces dits escaliers. En même temps, faut être stupide pour marcher sur du papier en pensant que ça allait tenir ! Ce serait peut-être bon de l'essayer une fois.
— Hein ? Non mais tu te moques de moi ?! S'égosilla-t-elle, sortant une nouvelle fois Cersalia de ses pensées sordides.
— Oui. Allez, salut !
— Non non non, attends un peu ! Je me fiche de savoir à quel point tu es stupide, je veux juste que tu comprennes le message : ne t'approche plus de mon copain, Castichou est à moi !
Oh. Castiel ? Son copain ? C'était nettement plus clair maintenant. Le visage de Cersalia se déforma en une grimace compatissante et elle posa une main sur l'épaule de la fille qui lui faisait face.
— Je suis vraiment désolée pour toi, toutes mes condoléances. En tous cas, sache que je ne lui veux rien moi, à ton copain, et si tu veux à ce point que personne ne le touche – enfin qu'il ne touche à personne – resserre la laisse.
La lycéenne gratifia la blonde d'un sourire cynique et tourna les talons, à la recherche d'un air non pollué par ces effluves de parfum étouffante. Mais une prise violente à l'arrière du crâne la retint et en quelques instants, elle se retrouva face contre casier.
— Quoi ?! s'écria l'écervelée, tirant de toutes ses forces sur les mèches bleues de la jeune fille.Mais tu ne sais pas de quoi tu parles, ta coloration a dû te monter à la tête. C'est d'ailleurs peut être pour ça que tes parents t'ont abandonnés. Enfin, ton père, vu que ta mère est morte n'est-ce-pas ? Elle a dû se suicider devant ta bêtise tant elle était désespérée. Ou sinon elle était aussi bête que toi et elle s'est tuée accidentellement. J'opte pour la deuxième solution, après tout, la stupidité est héréditaire.
Elle avait beau savoir prendre sur elle, la patience de Cersalia avait des limites, et elles étaient atteintes depuis longtemps. En ce moment, elle était frustrée, en colère, fatiguée, sur les nerfs, avait mal au crâne grâce à une certaine blonde et, toujours grâce à cette même personne, une atroce chanson tournait en boucle dans sa tête. Alors tant pis pour la discrétion, elle était humaine, il ne fallait pas pousser.
Tel un cheval enragé – elle aurait bien voulut se comparer à une élégante jument, mais étant donné qu'elle devait plus ressembler à un rhinocéros en train de charger, elle se doutait que ce fût très crédible – elle envoya son talon en plein dans l'abdomen de son « agresseuse ». Un râle s'échappa de la gorge de cette dernière et elle se plia en deux, relâchant toute prise qu'elle effectuait sur la jeune fille. En deux temps, trois mouvements, Cersalia se saisit des vêtements sans doute hors de prix de l'adolescente et la plaqua contre les casiers. Une flamme de colère intense brûlait au fond de ses yeux améthystes et même un lion enragé aurait fui devant cette lueur destructrice.
— Tu n'aurais jamais dû me provoquer, tu ne sais pas du tout à quoi tu t'exposes en me cherchant.souffla-t-elle a l'oreille de la blonde.
Les deux amies de la jeune fille – que personne n'avait remarqué jusque là tant elles étaient insignifiantes – tentèrent mollement d'intervenir. D'une voix tremblante, elles appelèrent leur amie – bien que « chef de meute » soit plus représentatif – tout en avançant. Mais Cersalia les renvoya dans leur coin d'un seul regard avant de reporter son attention sur ladite Ambre – au moins maintenant, elle connaissait son prénom.
— Alors, « Ambre », question culture pour toi. Connais-tu le proverbe « Attention à l'eau qui dort » ? (Un vif signe de tête lui fut accordé en guise de réponse tandis que la blonde se ratatinait sur elle même, passant de un mètre soixante-quinze à une mètre quarante.)Bien ! Maintenant, est-ce que tu veux que je te montre ce qu'il se passe lorsque cette eau se réveille ?
Son regard devint encore plus dur tandis que la peur envahissait ces iris turquoises. Mais alors que Cersalia ouvrait la bouche pour asséner son ultime avertissement, elle se sentit tirer en arrière par une force nouvelle – mais loin d'être inconnue. Un glapissement pathétique vint franchir ses lèvres et, de surprise, elle relâcha sa « victime ». Seuls deux bras la maintenaient et pourtant, elle était aussi bien immobilisée que si elle s'était trouvée dans une camisole de force. Seulement aucune camisole n'était imparable. Restait à trouver cette fameuse parade.
— Oh ! s'écria la blonde en se relevant, figeant Cersalia dans sa réflexion profonde.Castichou, tu es venu me sauver ! C'est tellement mignon ! Je savais que tu m'aimais. Serre moi fort, j'ai eu tellement peur ! Cette fille est totalement cinglée, il faut faire quelque chose pour sa santé mentale, sérieusement. Non mais qu'on l'enferme !
La blonde continua de déblatérer d'autres âneries que Cersalia n'écoutait plus. « Castichou » ? Mais qu'est-ce que c'était que ce surnom ridicule, sérieusement ? Et en plus de cela, au grand dam de la jeune fille, il ne pouvait appartenir qu'à une seule personne. Une grimace de dégoût intense déforma les traits de son visage. Elle aurait préféré avoir été attrapée par un gorille en rûte. Et elle savait que ce n'était vraiment pas agréable comme position !
— Tu as vu comment elle a parlé de toi tout à l'heure ? Sale garce !cracha Ambre en s'approchant, la main levée, se pensant sans doute menaçante.Tu as vu comment elle m'a frappée ? Tu vas payer sale traînée ! Et après mon Castiminou pourra me venger. Parce qu'il m'ai-
— Ferme la Ambre, claqua la voix de Castiel dans le dos de Cersalia, figeant la blonde dans son élan.Tu t'penses vraiment si importante que ça ? Moi, te protéger ? T'es vraiment atteinte ma pauvre.
— Mais alors pourquoi … ?
Ambre jeta un regard perdu à l'homme qu'elle semblait aduler plus que tout tandis que la fin de sa question s'étouffait dans sa gorge et que ses yeux s'emplissaient de larmes. Même la « cinglée » dans sa camisole imaginaire eut de la peine pour elle. Il y était allé fort quand même. Ces lèvres pailletés auparavant tordues de colère et de hargne se mirent à trembler tandis qu'un lamentable sanglot les franchissait. Mais apparemment, ce spectacle de plus en plus pitoyable n'affecta pas le pseudo-rebelle, il semblait même s'en délecter. En profiter. Son rire moqueur et condescendant résonna au creux de l'oreille de la jeune fille. L'une de ses mains, jusque là bien sagement fixée sur le bras de la jeune fille, se mit en mouvement.
Ignorant toute pudeur, elle vint soulever d'une manière qui se voulait très certainement sensuelle le haut de l'adolescente. Ses longs doigts vinrent effleurer la peau blanche de ce ventre lisse désormais exposé à la vue de tous. Des frissons agitèrent le système nerveux de Cersalia et celle-ci pria pour que ce soit du dégoût. Puis quelque chose de chaud, de tendre et d'humide vint embrasser la naissance de son coup. D'un rapide coup d'œil, elle se rendit compte que cette expression était à prendre au pied de la lettre. L'Érable était bel et bien en train de suçoter sa gorge comme s'il s'agissait d'un vulgaire bonbon. La lycéenne sentit un tic nerveux agiter la commissure de ses lèvres.
— Pourquoi, tu dis ? Susurra le garçon de sa voix de tombeur, qui avait d'ailleurs perdu un octave, faute de crédibilité, sûrement.Et bien tu vas voir, c'est très simple. Je ne voudrais pas que ce corps soit abîmé avant d'être passé entre mes mains, tu vois ? Surtout si c'est à cause de toi. Ce serait trop bête.
La lycéenne sentit un tic nerveux agiter la commissure de ses lèvres tendit qu'Ambre voyait toutes ses espérances se désintégrer devant le ton suffisant de Castiel. Mais cette fois, aucune compassion ne franchit l'esprit de Cersalia. Elle était bien trop irritée par le clown derrière elle. Sans même réfléchir, elle laissa son corps prendre le dessus. De la pointe du pied, elle dégagea la blonde, bien trop désemparée pour réagir, de son champ de vision. Puis, d'un coup de tête calculé, elle percuta le nez à priori parfait de son geôlier. Surpris, il relâcha sa prise et elle en profita pour s'en éloigner et lui faire face. Elle le fixa pendant quelques secondes se tenir misérablement le visage à deux mains. Il était vulnérable, il fallait qu'elle en profite.
Basculant aisément son poids sur sa jambe avant, Cersalia fit décoller son pied, direction : la cime de l'Érable. Du moins, c'était ce qui était prévu. Mais d'un geste vif qu'elle aperçut à peine, le garçon leva rapidement son bras gauche et le tibias de la jeune fille vint s'y heurter. Violemment. Et douloureusement. Douleur insoupçonnée d'ailleurs. Ce n'était qu'un simple blocage, elle n'aurait dû presque rien sentir. Théoriquement. Ce fut sans doute à ce moment que Cersalia appris que la théorie avait ses limites. Car les éclairs de douleur qui parcouraient sans relâche sa pauvre jambe étaient loin d'être théoriques, eux. Sa mâchoire se crispa tandis qu'elle essayait de garder un visage impassible. Et comme si bloquer allait lui suffire, Castiel se sentit obliger de pousser de son côté. Et hop, retour à l'envoyeur, avec de l'élan en intérêt. Avant d'avoir réalisé quoique ce soit, Cersalia se vit valser contre les casiers, la tête la première. Le bruit retentit dans tout le couloir. Et l'expression voir trente-six chandelles prenait tout son sens. Elle se retourna maladroitement et appuya son dos contre le métal froid.
Trop étonnée pour réagir, elle se laissa glisser par terre, les yeux écarquillés. C'était impossible. Tout bonnement impossible. Elle leva des yeux ahuris vers Castiel qui la fixait, une expression impénétrable fixée sur le visage. Mais qui était-il ? Et pourquoi avait-elle mal partout ? Il ne l'avait même pas frappée. Elle ne comprenait pas.
Mais alors qu'elle se questionnait, Castiel s'approcha d'elle, lui saisit le poignet et la tira vers lui. Elle fut brutalement remise sur pieds et faillait perdre l'équilibre. Mais elle n'en eut pas le temps. Le garçon tourna les talons et se mit à marcher d'un pas vif, traînant derrière lui une Cersalia plus déboussolée que jamais.
Il s'engagea ensuite dans des escaliers et le tibias de la jeune fille heurta une marche. La douleur qui suivit eut vite fait de la à la réalité. Elle savait parfaitement qu'elle n'arriverait pas à se dégager comme ça, mais ce n'était pas pour autant qu'elle se laisserait faire. Bien décidée à pourrir la vie de son tortionnaire, elle débloqua chacun de ses muscles et se laissa tomber en arrière. Castiel était loin d'être un titan, ce genre de choses le déséquilibrerait forcément. Et ça ne rata pas. Un glapissement de surprise retentit bientôt contre les murs gris. Il était tellement aigu qu'il réussit à détruire la fierté de Castiel et à renflouer la satisfaction de Cersalia. Et le petit sourire mesquin qu'elle afficha n'échappa au jeune homme. Il lui décocha un regard furieux qui ne l'ébranla pas le moins du monde. Elle avait déjà vu bien des personnes en colère et de l'aplomb, elle en avait à revendre. Et pour lui prouver, elle fit un pas en arrière.
Mathématiquement, quelque chose allait clocher. C'était sûr. Castiel commençait à bouillir intérieurement, cette fille le rendait déjà fou. Pas du tout romantiquement parlant. Vous ne comprenez pas ? Petite équation : Escaliers plus poids dans le vide plus rattachement à un seul point (ici, la main de Castiel) plus pas en arrière égal grosse chut plus boum. Oui, ça allait faire mal. Oui, c'était irréfléchi. Oui, c'était ridicule et puéril. Oui, ça ne lui apporterait rien. Non, elle n'arrêterait pas. Elle sentit lentement son corps en arrière. Puis s'arrêter. Pas prévu. Pour enfin remonter en flèche. Pas prévu du tout. Comme si elle était un vulgaire sac à dos, Castiel venait de la remonter d'un coup sec et l'avait balancée sur son épaule.
La nonchalance avec laquelle il avait agi aurait flatté n'importe quelle fille. Après tout, avoir l'impression de ne peser que trois grammes faisait toujours du bien à l'ego. Mais ça ne réussit qu'à irriter la jeune fille. Bon sang, son cerveau fonctionnait vraiment au ralenti quand elle était énervée. Elle se mit à frapper avec hargne tout ce qui passait dans son champ de vision. Dans le cas présent, cela se réduisait au dos de cuir de l'Érable. Et ça lui suffisait. Les coups qu'elle lui assénait étaient mous et même pas destinés à faire mal, mais d'un côté, ça la soulageait de frapper sans blesser personne.
Et ses petits coups de poings dignes d'un enfant de cinq ans perdurèrent jusqu'à un bruit sourd. On aurait pu retranscrire ça en BOUM ou encore BAM, quoique PATATRAS. Enfin Cersalia ne sut pas vraiment quel bruit cela fit. Elle s'en fichait pas mal. Mais elle n'appréciait pas du tout le fait qu'on venait de la jeter par terre. Non, elle n'appréciait pas le fait que l'Érable l'eût jetée par terre. Tout en se redressant, les coudes posés contre le sol/plafond du toit (elle résoudrait ce débat un jour) et la tête tournée à cent-quatre-vingts degrés pour pouvoir le regarder, elle décocha un regard glacial au jeune homme qui la toisait de toute sa hauteur, bouillant de l'intérieur. Oh, quelque chose lui disait qu'il n'allait pas tarder à exploser.
— Ça va pas bien dans ta tête toi ?!
Et voilà.
— Si, ça va très bien, merci Papa. Je fais encore ce que je veux, j'ai pas besoin d'un chaperon. Tu me fatigues, souffla la jeune fille en essayant laborieusement de se relever.
— Mais tu es complètement inconsciente ! En agissant comme ça, au milieu du couloir, tu nous mets tous en danger !
— Quoi ? Mais de quoi tu parles ? Je suis pas une bête sauvage, je peux me contrôler ! Tu crois que parce qu'une dinde fait la fière, je vais tuer tout le troupeau ?
D'ailleurs, on disait un troupeau de dindes ? La réponse pouvait sans doute attendre. Castiel ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais aucun mot ne sortit. Il poussa un grognement et croisa les bras sur sa poitrine en dardant un regard assassin sur Cersalia. La jeune fille le lui rendit et se redressa lentement. Ne pas tomber. Ne pas tomber. Ses yeux examinèrent entièrement le jeune homme mais, contrairement à toutes les personnes qu'elle avait rencontrées jusqu'à maintenant, elle n'arriva pas à le cerner. Elle avait même réussi à comprendre plus de choses chez Lysandre que chez lui, ce qui n'était pas rien. Elle resta face à Castiel, droite, drapée dans toute la fierté qu'elle arrivait à récupérer, se posant mille et une questions. Elle vit dans le regard du garçon qu'il en faisait autant. Elle ignorait depuis combien de temps elle se tenait là, une porte mise à mal dans le dos, les yeux plongés dans ceux de celui qui semblait être son ennemi naturel. Les minutes s'écoulaient sans un bruit. Puis, finalement, un cri de frustration digne d'une bête sauvage rompit le silence pesant qui s'était installé entre les deux jeunes gens. Castiel rompit leur lien visuel et se dirigea à grands pas vers la porte, bousculant Cersalia en passant. Elle le suivit du regard en tenant son épaule douloureuse. Bon sang, il était fait en métal ?
Encore une fois, ce fut la sonnerie assourdissante qui vint la sortir de ses pensées, la rappelant à la tache. Elle attrapa son sac – dont le contenu avait miraculeusement survécu à cette ascension de l'extrême – et se dirigea à son tour vers la porte que ce sauvage de Castiel avait presque dégondé. Il n'y avait pas à dire, il était vraiment fatiguant. Elle soupira et se dirigea vers son premier cour de l'après-midi, boitillant discrètement. L'attendaient quatre heures de physique. Elle s'était déjà fait la remarque la veille en examinant son emploie du temps. Il y avait de grandes chances pour qu'elle soit tombée dans la classe « poubelle ». La classe dont l'emploie du temps avait été fait en dernier et où on avait casé les cours un peu comme on pouvait. Parce que même le plus grand des sadiques ne mettrait pas volontairement quatre heures de physique à suivre. Cersalia avait beau adorer les sciences, quatre heures, c'était beaucoup. Surtout qu'elle était à côté d'une certaine Éléonore. Cette fille était un mystère. Elle était en première S mais ne captait pas grand chose en physique. On se demandait vraiment ce qu'elle faisait là. Mais l'avantage était qu'elle était tellement dans sa bulle que soit elle parlait toute seule, soit elle admirait les néons fixés au plafond. Dieu ce que c'était pratique.
Cersalia s'assit à sa place, sortit son trieur et attendit. Puis elle laissa machinalement son stylo courir sur sa feuille simple, notant les peu de choses essentielles qui sortaient de temps à autres de la bouche de leur professeur, madame Vagner.
Au bout de deux heures, les lettres étaient devenues des arabesques que le poignet de la lycéenne dessinaient machinalement. Ça n'avait aucune forme, aucun sens, mais sans ça, elle se serait sans doute endormie depuis longtemps. Son cerveau semblait de plus en plus se déconnecter de la réalité, emporté par la tornade de questions qui se formait en elle. Elle ne réussissait à trouver aucune réponse, et cela ne l'incitait qu'à chercher encore plus. Elle était tellement immergée dans ses réflexions que même une fusillade ne l'aurait pas fait émerger. Aussi, lorsque sa voisine lui secoua l'épaule, elle sursauta si vivement que son tibias cogna contre le bord de la paillasse. La douleur finit de la réveiller. Comme si de rien n'était, elle se tourna vers la brune qui venait de la secouer. Celle-ci la fixait avec de grands yeux, la surprise se lisant derrière sa frange emmêlée aux longueurs irrégulières. Cersalia haussa un sourcil inquisiteur et n'eut pour réponse que le doigt tremblant de sa voisine pointant vers sa feuille.
Son regard suivit l'index et ce fut à son tour d'écarquiller les yeux. Comment avait-elle fait ça ? C'était tout bonnement impossible. Sur sa feuille, ses arabesques formaient désormais des lettres. Elles étaient déformées, un peu comme quand on vous demandait de recopier un code pour prouver que vous n'étiez pas un robot. Déformées, mais loin d'être indéchiffrables. Et elle formait une phrase. Sans doute la phrase la plus effrayante qu'elle n'ait jamais lue. Sous ses yeux, s'écrivait : « Tu les as trouvés. Fais tes preuves. Tu es des nôtres. CMSN. » Des tremblements imperceptibles vinrent secouer le bout de ses doigts tandis que sa respiration s'accélérait. Son cœur s'emballa et elle eut une envie soudaine de pleurer. Très fort. Sa main droite se saisit de la feuille griffonnée et la chiffonna, formant la boule de papier la plus compressée au monde.
Sans doute Éléonore dît quelque chose, car elle crut sentir quelques vibrations, mais le sens de ces mots lui échappa totalement. Tout son organisme était coupé du monde, tétanisé par la peur la plus intense qu'elle n'ait jamais ressentie. Le temps passait autour d'elle sans l'atteindre. Combien de temps était déjà passé ? Une minute ? Une heure ? Elle ne savait pas. Elle ne savait plus. Elle voulait partir, fuir, très loin. Là où ils ne la retrouveraient pas. Mais elle savait que c'était impossible. Cela faisait bien des années qu'elle avait perdu le contrôle. Il lui sembla sentir du mouvement autour d'elle. Il se passait quelque chose ? Une expérience ? Une attaque terroriste ? Peut-être faudrait-il qu'elle intervienne. Ou peut-être pas.
Un contact à son épaule l'ébranla soudain. Ce fut comme si des milliers de petits chocs électriques parcouraient sa peau. C'était douloureux et agréable à la fois. Cersalia porta la main à son épaule, à la recherche de plus de cette sensation. Elle tomba sur quelque chose qui ressemblait fortement à une main. Elle la connaissait, cette main. Mais à qui pouvait-elle bien appartenir ? Il lui fallait une réponse. Lentement, elle tourna la tête et son regard rencontra deux yeux ardoises. Au travers de ce regard qu'elle ne connaissait que trop bien, elle sentit une onde de choc l'envahir. Elle cligna des yeux, à une vitesse hallucinante, se rendant soudainement compte de la situation dans laquelle elle était, et se dégagea vivement, se faisant par la même occasion tomber de son tabouret. Elle se retrouva les fesses par terre aux pieds d'un Castiel étonné. Son sourcil droit était arqué et la jeune fille se rendit alors compte qu'il se teignait également les sourcils. Ça aurait sans doute été bizarre sinon. Décontenancé, le garçon tendit une main vers elle. Mais avant qu'elle ne puisse réagir et penser à la saisir, il se ravisa et se gratta nerveusement la nuque.
— On... On a fini.
Il balbutia ces quelques mots avant de faire demi-tour, l'air plus perturbé que la jeune fille. Elle le regarda franchir la porte avant de ne se mettre elle-même debout. Cette journée commençait à être longue. Il était temps qu'elle aille se coucher. Elle enfourna sans ménagement sa trousse et son trieur au fond de son sac. En se dirigeant vers la sortie, elle jeta sa boule de papier à la poubelle, décidée à ne plus penser à ça jusqu'au lendemain matin. Elle était beaucoup trop fatiguée pour ça.
