Chapitre 5
Ses pieds franchirent le portail du lycée. Un long soupir franchit ses lèvres roses tandis qu'elle fermait les yeux. Elle laissa un peu de tension s'évaporer de ses épaules avant de se décaler, histoire de ne pas se faire marcher dessus. Ses mains glissèrent entre ses cheveux et elle s'étira lentement. Elle se sentait fatiguée. Avec la vivacité d'un escargot, elle bloqua ses écouteurs au fond de ses oreilles et se mit en route. Presque aussitôt, ses pensées décollèrent et s'éloignèrent loin, très très loin de son contrôle, s'éparpillant en des dizaines de questions. À commencer par la suivante : Pourquoi avait-elle si mal au tibias bon sang ? Mais qu'est-ce qu'il lui avait fait pour que ça lance et s'incruste comme ça ? Ce n'était pas normal.
Elle essayait de se contrôler, mais bientôt, elle se mit à boiter. Elle serra les dents. Et merde. Elle aperçut finalement un banc un peu plus loin. Elle s'y dirigea et dut se retenir pour ne pas pousser un soupir de soulagement en s'y asseyant. Elle posa son sac à côté d'elle et se baissa vers sa jambe. Relevant comme elle le pouvait son pantalon, elle réussit à découvrir son tibias et fit une grimace en l'apercevant. Un hématome aux contours violets et au cœur tirant sur le noir s'y épanouissait, s'en donnant à cœur joie. Elle passa ses doigts sur le contour du bleu. Une vague de honte l'envahit et elle serra les mâchoires.
Elle se prit la tête entre les mains. Comme si ça allait arranger quoique ce soit à sa situation. Elle se sentait tellement stupide. Mais tandis qu'elle retenait tant bien que mal le grognement sourd qui commençait à naître au fond de sa gorge, de longs doigts fins glissèrent sur sa peau. Cette dernière se recouvrit de frissons au grand dam de sa propriétaire et son estomac se crispa. Elle n'avait même pas remarqué l'ombre qui la surplombait depuis quelques secondes déjà.
Brusquement, elle se redressa et se recula contre le fond du banc, les pieds près à s'enfoncer dans l'abdomen de la personne qui lui faisait face. Son regard farouche remonta vivement, à la recherche d'un quelconque ancrage. Ancrage qu'elle trouva rapidement dans ces deux iris ardoises indéchiffrables. Une myriade de sentiments différents dansait au fond de ses yeux cendrés et Cersalia avait beaucoup de mal à les distinguer les uns des autres. Mais parmi eux, il y en avait un qui se démarquait nettement : la culpabilité. Oui, même s'il ne l'aurait jamais admis à voix haute et que tous les traits de son visage tentaient de le dissimuler, Castiel se sentait bel et bien coupable pour ce qu'il lui avait « fait ». Et cela exaspéra la jeune fille au plus haut point. Elle n'était pas une poupée de porcelaine !
Un long soupire s'échappa d'entre ses lèvres et se dispersa dans l'air frais de cette fin d'après-midi. Cersalia se redressa et tenta de réajuster son jean, dégageant par la même occasion les longs doigts de Castiel de sa peau (et priant intérieurement pour que les siens arrêtent de trembler !) En tentant de rester naturelle – chose plutôt difficile étant donné qu'elle ne cessait de s'éclaircir la gorge sans pour autant piper mot – elle tira une énième fois sur le bas de son pantalon et emmêla ses doigts dans une des bretelles de son sac à dos. Elle s'apprêtait à se lever pour mettre fin à cette très étrange situation lorsque son poignet libre se retrouva prit dans un étau de fer.
Elle ne s'était jamais vraiment considérée comme quelqu'un de frêle. Elle pratiquait de l'exercice régulièrement et n'avait pas vraiment une silhouette squelettique. Mais là, en regardant son bras enserrée dans la large – vraiment large – paume de Castiel, elle eut l'impression de redevenir une petite fille fragile et sans défense. Un frisson d'horreur la parcourut. Essayant de se débarrasser de cette vision embarrassante, elle se décida enfin à regarder le jeune homme qui lui faisait face. Accroupit devant elle, il avait le regard fixé sur la jambe de Cersalia maintenant recouverte. Durant tout son manège, il n'avait pas bougé, si ce n'est pour la retenir. Il semblait être en plein conflit intérieur – conflit qui se déroulait d'ailleurs sans doute entre son ego surdimensionné d'homme viril et sa conscience. Machinalement, sans qu'il ne s'en rende vraiment compte, son pouce vint caresser l'intérieur du poignet de Cersalia, envoyant des dizaines de petites décharges dans tout son corps. Puis, sa prise se raffermit et sans crier gare, il lâcha :
— Je suis désolé. Je le répéterai pas.
Il semblait avoir des difficulté à trouver ses mots, sa bouche était crispée et son regard fuyant. Quelques mèches écarlates tombaient devant ses yeux et au fond, il ressemblait à un petit enfant pris en flagrant délit par sa mère et, refusant d'avouer, se cachant derrière ses cheveux. Ça lui donnait un côté assez attendrissant et pendant un court instant, Cersalia fut même tentée de glisser ses doigts dans ces quelques mèches. C'est sans doute ce qu'une mère aurait fait, avec un sourire mi contrarié, mi amusé. Mais Cersalia n'était pas sa mère.
— Je t'ai rien demandé.
Elle déclara ces quelques mots faiblement, de plus en plus perdue, parce que bon sang, elle n'avait strictement aucune idée de comment réagir dans ce genre de situation. Alors elle fit ce qu'elle savait faire de mieux : elle attaqua faiblement pour distraire sa cible et fuit. Fermement, et essayant de ne pas prêter attention à la douleur lancinante qui émanait de sa jambe, elle se redressa. L'adolescent suivit son mouvement pour ne pas se retrouver les fesses par terre. Il libéra vivement le poignet de la jeune fille et enfonça ses mains dans les poches de sa veste en cuir. Il claqua sa langue contre ses dents, condescendant au possible, et tourna les talons. Sans vraiment le réaliser, Cersalia le suivit du regard. Elle ne put s'empêcher de remarquer que les muscles de son dos étaient tendus et que ses épaules crispés ressortaient sous sa veste en cuir. Il jouait très mal la comédie, peut importait le rôle qu'il jouait.
Un nouveau soupire. D'un geste précis, elle rejeta ses cheveux en arrière, laissant ses ongles érafler son cuir chevelu. Un nouvelle tension, dont elle ne connaissait pas vraiment la provenance, envahit sa nuque. Elle ferma les yeux un instant, histoire de recentrer un minimum ses pensées, et se remit en route. Elle commençait sérieusement à être fatiguée de toutes ces histoires. Vraiment fatiguée. Sa vue se troubla un instant. Oula, elle ne pensait pas être fatiguée à ce point là non plus. Elle secoua la tête. Mais à nouveau, le paysage se flouta, puis disparut. Devant ses yeux s'imposa alors un large symbole au dessus duquel se tenaient deux yeux perçants rivés sur elle. Et quatre lettres, en rouge sang : CMSN. Un frisson d'horreur parcourut l'intégralité de son corps, à la limite du spasme. La vision disparut et elle récupéra une vision à peu près normale. Toute force sembla alors la quitter et elle se sentit partir. Elle se serait sans doute explosé le crâne sur le goudron si deux bras solides ne l'avaient pas retenue. Dans quel film tournait-elle encore ? Parce que cette journée commençait à ressembler fortement – trop fortement – à une putain de comédie romantique, et ça, ça n'allait pas le faire du tout.
Il lui fallut quelques poignées de secondes pour se reprendre et essayer d'analyser la situation. Le monde cessa finalement de ressembler à un tableau de Francis Bacon et Cersalia se rendit compte qu'elle se tenait toujours dans les bras de quelqu'un. Et elle n'avait aucun moyen pour savoir de qui il s'agissait étant donné qu'elle lui tournait le dos. Enfin presque aucun moyen. En effet, le grondement de moteur de moto qu'elle percevait quelques mètres derrière elle, les manches de cuir qui recouvrait les bras de son « sauveur » (pitié, que quelqu'un l'achève, ici et maintenant pour avoir dit ça !) et les quelques mèches écarlates qui voletaient dans son champ de vision ne trompaient personne. Elle réprima un soupir d'exaspération. Castiel. Sans bouger (sans oser bouger serait plus juste) la jeune fille prit finalement la parole.
— Castiel. Qu'est-ce que tu veux encore ?
— Étant donné que je viens juste de t'éviter une commotion cérébrale, j'pense qu'un merci te ferait pas de mal.
Le ton moqueur du jeune homme s'infiltra dans ses oreilles comme un serpent venimeux et presque aussitôt, une colère sourde se propagea dans tout le système nerveux de la jeune fille. Si elle avait été en pleine possession de ses moyens, elle l'aurait très certainement frappée jusqu'à l'épuisement, et peut-être jusqu'à ce que mort s'ensuive aussi. Mais étant donné que dans le cas présent, elle avait la force d'un mollusque desséché, elle se contenta de serrer les dents. Mais le pire dans cette situation était sans doute – et elle se haïssait de devoir l'admettre – qu'il avait raison. Elle se serait certainement assommée s'il n'avait pas été là. Elle avait envie de vomir.
— Et bien merci de votre généreuse et grandiose bonté, ô grand prince du royaume des crétins décérébrés ! Ça te va comme ça ?
Elle avait vraiment la répartie d'une gamine de cinq ans. C'était déplorable. Derrière elle, le garçon expira fortement, et elle n'aurait su dire si c'était d'amusement ou d'exaspération. Sans doute un peu des deux. Elle sentit ensuite la pression sur son corps disparaître et la chaleur irradiant son dos s'évapora. Elle dut mettre ensuite toute sa fierté et toute sa volonté en œuvre pour ne pas vaciller, et ce ne fut pas une mince affaire ! Elle tapota trois fois son index sur sa cuisse, inspirant légèrement à chaque fois, et se retourna.
Il se tenait là, dans toute sa gloire arrogante, dardant sur elle un regard énigmatique. En fait, il semblait la sonder, comme s'il cherchait à comprendre ce qu'il se passait avec les neurones de la jeune femme. Elle ne put résister.
— Arrête ça, t'es terrifiant quand tu réfléchis, ça se voit trop que t'as pas l'habitude.
Il fronça les sourcils et un tic agacé secoua sa mâchoire gauche. Il soupira, passant une main sur son visage.
— Écoute la nouvelle...
— Pas la nouvelle. Tu m'appelles pas la nouvelle. Jamais.
— Tu me fatigues... Je sais pas... Bon, écoute, je sais pas ce qu'est ton problème ou pourquoi t'es aussi bornée, mais une chose est sûre : même moi je suis pas assez irresponsable pour laisser une fille tenant à peine debout rentrer chez elle toute seule, surtout si elle est comme ça en partie à cause de moi ! Alors ramène ton joli petit cul avant que je m'énerve, Frankenstein.
Alors là, il avait franchi un cap. Il venait de faire ce qu'il n'aurait jamais dû faire. Il venait de lui parler comme si elle était une vulgaire petite adolescente fragile ne pouvant pas survivre à un bleu (ce qui était plutôt compréhensible compte tenu des circonstances mais quand même !) et de lui donner un ordre. Et de surcroît, il avait clairement avoué se sentir coupable ! Jamais elle ne s'était senti aussi insultée. Il allait voir si elle était aussi fragile que ça !
— Frankenstein ? Demanda-t-elle, interdite.
— Ouais, Frankenstein, pourquoi ?
— Non, toi pourquoi ? D'où ça sort ça ?
Et Cersalia aurait voulu se gifler car cette conversation n'allait clairement pas dans le sens qu'elle voulait ! Elle ne savait même pas pourquoi elle avait relevé cette appellation débile. Mais a priori, son cerveau voulait absolument comprendre car elle ne réagit même pas lorsqu'il lui saisit le poignet et commença à marcher vers sa moto toujours allumée (Vive l'écologie !).
— J'en sais rien moi ! Pourquoi il faudrait une explication à tous les surnoms ? Tu m'appelles bien l'Érable toi, je cherche pas à comprendre ! Monte.
— Je t'arrête tout de suite, ce surnom est parfaitement adapté. Certains érables ont des feuilles rouges. Et il y a pleins d'autres justifications à ce surnom, alors je t'interdis de le juger.
Elle avait de plus en plus l'impression de régresser mentalement. Et son cerveau devait bien ralentir. C'est vrai, personne n'aurait jamais pu lui enfiler un casque sur la tête sans son consentement si elle avait été dans son état normal. Castiel soupira face à elle et glissa un doigt distrait sur son visage , décoinçant une mèche de cheveux coincée dans l'attache du casque. Il soupira.
— Tu devrais parler comme ça plus souvent. T'as l'air vachement plus... vivante.
Cersalia se rendit alors compte de la véhémence dont elle avait fait preuve durant son discours (Haha) et se renfrogna pour faire bonne figure. Bon sang, elle était vraiment fatiguée. Il semblerait que le physionomiste gérant la circulation de son cerveau à sa bouche soit devenu nettement plus laxiste ! Il allait falloir qu'elle voie à diminuer son salaire si ça continuait.
Et il allait aussi qu'elle voie sérieusement à arrêter ses monologues intérieurs ! Ça lui demandait beaucoup trop de concentration et son corps passait en pilote automatique. C'était la seule explication au fait qu'elle ait grimpé sans plus de résistance sur la moto de Castiel et qu'elle attendait patiemment qu'il démarre. La seule !
— Allez, en piste Francky ! Déclara-t-il fièrement en mettant sa machine en route.
— Francky ? C'est qui ça encore ?
— Un surnom de ton surnom, accroche-toi poupée.
— Pas poupée. Jamais.
— T'es pas marrante.
Ce fut donc sur cette très mature réponse – et sur le tout aussi mature tirage de langue de Cersalia – que les deux lycéens s'éloignèrent.
Rapidement, la moto prit de la vitesse et le paysage se mit à défiler sous les yeux de la jeune fille. Ses doigts vinrent serrer la poignée qui se trouvait derrière elle pour la maintenir droite. Mais a priori, ça ne faisait pas parti des plans du conducteur. Il fit une embardée volontaire, puis freina avant d'accélérer à toute vitesse. Cersalia se sentit secouée dans tous les sens et finit par s'écraser contre le dos de Castiel. Elle jura entre ses dents serrées alors que lui ricanait. Prenant sur elle – elle ne souhait tout de même pas être éjectée à même la route – elle finit par céder et glissa ses doigts contre l'abdomen – très bien entretenu - de Castiel et s'y agrippa. Elle essaya tout de même de ne serrer qu'un minimum, refusant de laisser le garçon voir ne serait-ce qu'une faille dans son comportement.
Mais son corps ne semblait pas aimer son plan. Pas du tout. Le paysage qui défilait sous ses yeux rendait la jeune fille somnolente et ses paupières se fermaient d'elles-mêmes. Sa tête s'alourdissait et elle trouvait le dos musclé devant elle de plus en plus confortable et attractif. Et puis elle ne comprenait pas. Normalement, ils auraient dû arriver chez elle depuis déjà pas mal de temps. Après tout, elle faisait habituellement le trajet à pieds en moins d'un quart d'heure. Ça n'avait aucun sens. Elle voulut se redresser, poser la question, demander quelle connerie était encore passée par la tête de l'Érable mais déjà, ses sens s'effritaient et elle se sentait entraîner dans les bras de Morphée. Merde.
Castiel sentit le corps chaud de la jeune fille derrière lui se rapprocher. Sa poitrine se retrouva serrée contre son dos et il ne retint même pas le sourire satisfait qui s'étalait sur son visage. Là, tout de suite, il se sentait utile et important. Et à y réfléchir plus profondément, il n'était pas spécialement sûr que ce soit la nouvelle du siècle. Il ne devait pas être important. Pour qui que ce soit. Ça devait même sans doute être écrit quelque part sur ce règlement de merde. Il soupira. Putain. Il devrait peut-être arrêté de s'impliquer autant. Il accéléra.
Il finit par arriver à la destination prévue – par lui et pas du tout par celle accrochée dans son dos comme un marsupial qui l'aurait très certainement frappé si elle ne dormait pas comme une pierre – et arrêta la moto. Il attendit un moment et voyant qu'aucun signe de vie n'émanait de la maison devant laquelle il était garé, il klaxonna. Un instant après, la porte s'ouvrit et Lysandre en franchit le seuil. Il s'était débarrassé du manteau noir qu'il portait toujours – et qui devait d'ailleurs lui tenir beaucoup trop chaud – et avait remonté les manches de sa chemise blanche le long de ses avant bras. Il en avait même déboutonné les premiers boutons et ses clavicules étaient clairement apparentes. Castiel se dit alors que si son meilleur ami se mettait un jour à s'intéresser aux filles d'un peu plus près, il aurait du soucis à se faire. Il ferait un concurrent redoutable. Mais pour l'instant, la seule fille à laquelle le jeune homme semblait prêter une quelconque attention était Rosalya, sa belle-sœur. Il n'y avait donc pas vraiment de quoi s'emballer.
En voyant la position du jeune motard, Lysandre arqua un sourcil. Que diable s'était-il passé pour que Cersalia se retrouve à moitié enroulée autour de lui, profondément endormie, alors que la seule idée qu'ils soient assis ensemble la rebutait ? Il secoua la tête, ne cherchant pas à comprendre. Son meilleur ami était un mystère et de ce qu'il avait appris, la jeune fille n'était pas vraiment mieux. Il ouvrit néanmoins la bouche pour prendre compte de la situation.
— Oh tais toi, le coupa Castiel sans le laisser placer un mot.Rosa m'a demandé de te dire qu'elle voulait manger ici ce soir parce que sa coloc' la saoulait à ne pas avoir de goûts et qu'il fallait préparer deux armoires. Perso, je pense qu'elle s'est fait virer mais c'est que mon point-de-vue hein... Donc voilà, fallait que je passe pour te dire ça. Je sais pas à quelle heure je rentrerai ce soir, ni même si je rentrerai, alors tu peux me passer le sac dans l'entrée ? Le gris, à côté des chaussures de Rosa. Les bleues.
— Attends ! Tu sais où elle habite ? S'enquit Lysandre en expulsant ses affaires vers le garçon qui les attrapa habilement.
— On savait tous où elle allait habiter avant même qu'elle n'arrive, répondit-il avec un sourire.À plus.
— 'Lut... souffla Lysandre alors que Castiel était déjà loin.Adieu doux repos.
Il soupira un moment avant de fermer la porte. Son regard était plus dur, plus sérieux lorsqu'il disparut derrière la planche de bois.
Castiel, quant à lui, finit par arriver à la destination prévue initialement. Il se gara à l'adresse qu'on lui avait communiqué quelques semaines auparavant. Ses yeux s'attardèrent un instant sur la villa qui se tenait devant lui. Bon sang, cette fille n'était vraiment pas normale. Qui est-ce qui vivait dans ce genre de palace tout seul ? Cette maison devait être deux voire trois fois plus grande que celle qu'il partageait avec Lysandre et son frère – et Rosalya à soixante-dix pourcents du temps, sans doute cent bientôt d'ailleurs.
Chassant ces pensées inutiles, il se retourna pour jeter un regard dans son dos. Comme il s'en était douté sur le chemin, Cersalia s'était bel et bien endormie. Son visage apparaissait derrière le casque sans visière qui lui faisait des joues de hamsters. Se retenant de pouffer – parce que c'était quand même vachement peu viril – Castiel retira son propre casque avant d'entreprendre de détacher la jeune fille sans pour autant la faire tomber par terre. Ce serait quand même dommage qu'elle se retrouve avec une commotion cérébrale maintenant. Ce ne fut pas une mince affaire, mais il parvint finalement à s'extirper de sa moto en maintenant ce boulet – il n'y avait pas d'autre mot – à peu près droit.
Venait maintenant le moment où il devait lui retirer son casque. Avec précaution, il le déboucla sans coincer sa peau et le lui retira avec un large sourire plein d'une fierté non dissimulée. Il tendit le bras et coinça le casque contre le guidon, près du sien. Ce fut alors qu'il sentit la présence de l'inconsciente disparaître rapidement. Trop rapidement. Mais le temps qu'il comprenne ce qu'il se passait, c'était trop tard. Le corps svelte glissait vers le sol dans une trajectoire inévitable, fatale. Et bientôt, sa tête bleue heurta le goudron, et la seule chose que réussit à faire Castiel fut de dire :
— Oups.
Une grimace de douleur apparut sur le visage de Cersalia et elle se redressa laborieusement. Une fois assise par terre, elle ouvrit lentement les yeux. Tout était flou autour d'elle et elle dut cligner plusieurs fois des yeux avant de comprendre ce qu'il se passait. Finalement, le tout s'éclaircit et le visage gêné de Castiel apparut.
— Castiel ?Articula-t-elle difficilement en se relevant, la bouche pâteuse. Qu'est-ceque...
— C'est rien,s'empressa de dire le garçon en prenant la jeune fille par les épaules. Rien du tout, c'est un rêve !
— Hein ? Qu'est-ce que tu... ?
Et là, Castiel paniqua. Franchement, qu'est-ce que vous auriez fait à sa plave ? Il ne savait pas quoi faire, lui, avec ce genre de fille dans ce genre de situation ! Elle était déjà infernale réveillée avec tous ses moyens en sa possession, une vraie furie. Alors comment allait-elle réagir en découvrant au réveil qu'un mec qu'elle exécrait venait de la faire tomber par terre. Alors la seule alternative qu'il trouva fut de la distraire, de lui faire penser à autre chose au moins un petit moment. Vivement, il lança ses bras autour d'elle – et il avait vraiment l'impression d'être un poulpe. La jeune fille écarquilla les yeux, ne s'attendant clairement pas à ça. Elle sentit les doigts de Castiel courir dans son dos, comme s'il ignorait où les poser, chose qu'elle trouvait assez étrange étant donné qu'il vait l'air de toujours savoir où mettre les doigts quand il s'agissait de filles. Mon Dieu, cette phrase lui donnait envie de vomir. Elle avait vraiment pensé ça ?
La sortant de sa torpeur, les mains de ce Dom Juan se fixèrent au creux de son dos et leur pression se fit plus présente. Elle se retrouva complètement plaquée contre son torse et la seule réaction qu'elle réussit à avoir fut de se mettre à détailler ce qu'elle avait sous les yeux. Le cou du garçon semblait être un parfait endroit pour mener une petite investigation ! Sa pomme d'Adam trônait au centre, glorieuse. Quoique, elle n'était pas sûre que ce soit le mot au vu de l'agitation qui la secouait. Il déglutissait sans relâche. Ce qui faisait un lien avec sa carothide qui pulsait comme si il venait de courir un marathon.
Oubliant à qui cette gorge appartenait en premier lieu – elle était encore sonnée après tout – Cersalia leva une main et la fit lentement glisser le long de la veine. Elle sentait le sang couler sous ses doigts, le cœur battre à tout rompre. Elle ne comprenait pas vraiment, mais elle trouvait que c'était un contact très agréable. Elle fit passer quatre de ses doigts dans la nuque crispée pour pouvoir effleurée la veine de son pouce. Elle pourrait le tuer si facilement.
Cette pensée soudaine, sortie de nulle part, l'horrifia. Elle tituba en arrière, voulant s'éloigner, mettre de l'ordre dans son esprit. Mais le jeune homme interpréta ça autrement. Persuadé qu'elle avait finalement compris ce qu'il se passait et qu'elle allait lui mettre la raclée de sa vie, il décida d'agir plus vite qu'elle. La prise de ses bras se raffermit, leurs corps se pressèrent à nouveau l'un contre l'autre, et bien tôt, ce fut leurs lèvres qui s'unirent. Ce baiser n'avait pour but premier que de la distraire pour pouvoir s'occuper du reste, mais il était un mec bordel ! Et cette fille venait de passer une minute interminable à lui caresser le cou. Alors non, même avec la plus grande volonté du monde, il ne put résister. Rapidement, il rendit ce baiser plus intense, plus demandeur. Il ne se contenta pas de dévorer ses lèvres. Il fit passer sa langue dessus, à l'intérieur, à la recherche de toujours plus de ce contact enivrant. Parce que putain oui, cette fille était enivrante et il n'était pas sûr de pouvoir s'arrêter.
Elle en décida autrement. Soudainement, la main fixée sur sa nuque disparut et il sentit son corps partir. Interloqué, il rompit ce baiser et fixa un œil surpris sur la femme qu'il tenait dans ses bras. Car oui, à ce moment très précis, Cersalia était devenue une femme. Une femme qu'il voulait. Qu'il aurait. Et ce n'était pas seulement une blague débile balancer à une nouvelle comme une autre. Non, c'était une promesse. Une réponse à un besoin viscéral bien au-delà du simple défi d'adolescent bourré d'hormones. Mais pour l'instant, il avait un autre problème.
Cersalia tombait. Ses yeux étaient clos et aucune force ne semblait habitée d'aucune force. Il la maintint loin du sol, refusant qu'elle se fracasse le crâne une seconde fois. Il approcha le visage de la jeune fille du sien et à ce moment là, elle prit une grande inspiration, comme si elle sortait de l'eau. Et là, Castiel ne put se retenir. Il pouffa. Cette fille était tellement sonnée que lorsqu'il l'avait embrassée, elle avait oublié de respirer. Jamais encore il n'avait fait s'évanouir une fille par un simple baiser, c'était une grande première ! Il allait falloir qu'il la raconte à Lysandre celle-là. Mais pour l'instant, il avait d'autres chats à fouetter.
D'un simple geste, il hissa la jeune fille – qui était officiellement un boulet maintenant – sur son épaule et entreprit de fouiller ses poches. Et non, ce n'était pas un prétexte pour toucher ses fesses, il n'était pas affamé à ce point là ! Il mit rapidement la main sur ses clefs et ouvrit le portail. Il se sentit stupide planté sur le trottoir en attendant que la panneau de métal finisse de glisser. Il s'engouffra finalement dans la petite allée et enjamba rapidement les mètres qui le séparaient de la porte d'entrée. Celle-ci fut nettement plus rapide à ouvrir et il franchit hâtivement son seuil. Pour se figer. Mais qui était l'architecte de cette maison. À quel moment s'était-il dit que faire d'un corridor étroit plein de portes l'entrée d'une maison était une bonne idée ? Le jeune homme soupira en fermant la porte principale derrière lui,la claquant sans délicatesse. Rapidement, il passa sa tête dans l'embrasure de chacune de ces portes sans pour autant trouver ce qu'il cherchait.
Il soupira et s'attaqua à l'escalier, faisant en sorte de ne cogner la tête de la jeune fille nulle part. Il tomba finalement sur ce dont il avait besoin. Un canapé. Lui aussi complètement disproportionné d'ailleurs. Il y allongea Cersalia sans vraiment s'en soucier, décidant que ce n'était pas son problème, et tourna les talons. Il n'avait plus rien à faire ici. Il déposa juste les clefs sur la tables basse avant de dévaler les escaliers. Il franchit à nouveau la porte d'entrée et soupira en voyant que le portail s'était refermé automatiquement. Le saut de haie n'étant pas vraiment son truc, il appuya ses deux mains sur la surface de métal et, d'une simple pulsion, fit basculer ses jambes de l'autre côté. Il se réceptionna sur le trottoir et se dirigea vers sa moto. Il l'enfourcha après avoir rangé le casque de Cersalia et enfila le sien. Puis il démarra.
Du moins, il tenta de démarrer. Une fois. Deux fois. Dix fois. Rien. Sa bécane était morte. Il jura à voix basse en serrant les dents. Il prit sur lui pour ne pas envoyer son poing dans le compteur de vitesse. Ce ne serait pas la première moto qu'il rendrait inutilisable à cause d'un simple accès de colère. Il était quelqu'un de sanguin, très impulsif et il aurait sans doute fait plus d'une connerie sans Lysandre pour le retenir. Il passa une main sur son visage tendu en soupirant. Bon, il n'avait plus trop le choix. Il se saisit de ces deux sacs et revint vers la maison. Rapidement, il remonta vers la pièce où dormait la jeune fille et vit qu'elle avait bougé. Elle avait basculé son corps sur le côté et une jambe était remontée contre son torse. L'un de ses bras reposaient sur sa hanche tandis que l'autre lui servait de repose tête. C'était vraiment bizarre comme position. Cette fille était un mystère.
Une pulsion de bonté s'empara de lui et il soupira. Il soupirait beaucoup trop aujourd'hui. Il revint sur ces pas et dut repasser toutes les pièces en revue avant de trouver la cuisine et se mit au travail. Il avait franchement aucune idée de pourquoi il se sentait obligé de faire tout ça. Franchement, c'était bien au delà que ce qu'il devait faire. Et pourtant, il allait bel et bien préparer à manger pour cette fille. Il avait envie de se frapper.
Ce fut le bruit inhabituel de la hotte qui réveilla Cersalia. Elle gémit légèrement, se demandant pourquoi diable elle entendait la hotte depuis sa chambre. Elle n'avait jamais été dérangée par la préparation des repas auparavant. Tout avait été étudié pour qu'elle ne soit jamais dérangée par quoique ce soit. Chose qui l'irritait d'ailleurs au plus haut point. Elle détestait être traitée comme une poupée de porcelaine. Elle pouvait se débrouiller seule !
Puis quelque chose la frappa. Elle ne vivait plus avec qui que ce soit. Personne ne pouvait la traiter comme une petite chose fragile. Mais surtout, personne ne pouvait utiliser la hotte. Elle bondit sur ses pieds, tous ses sens en alertes. Bordel, qui était chez elle ? D'un pas feutré, elle glissa vers les escaliers dont elle entama prudemment la descente. Elle se rendit d'ailleurs au passage que sa jambe ne la lançait plus comme avant et que la douleur s'estompait. Tant mieux. Elle aperçut de la lumière provenant de la cuisine, chose plutôt normale puisqu'il y avait des fenêtres partout dans cette cuisine. Mais elle perçu également les bruits d'un couteau en pleine activité. Peut-être quelqu'un s'était-il introduit chez elle pour pouvoir découper et dissimuler un corps en toute tranquillité ? Seigneur, depuis quand pouvait-elle émettre pareilles hypothèses sans ciller ? Elle ne tournait pas rond.
Revenant à elle, elle décida d'élucider le mystère du tueur en série de sa cuisine et jeta un coup d'œil entre les gonds de la porte entrouverte. Ce qu'elle vit manqua de la faire tomber par terre tellement elle avait du mal à y croire. Castiel se trouvait dans sa cuisine. Et il cuisinait. Et bon sang, il semblait savoir ce qu'il faisait. N'y tenant plus, Cersalia se redressa et entra dans la pièce le plus discrètement possible. Et pourtant, à peine eut-elle fait deux pas qu'il se retournait, jetant un œil absolument pas surpris par dessus son épaule. Elle allait l'étriper.
— Ah tiens, t'es réveillée toi ?
— Arrête avec ce ton tout de suite, Jones. Qu'est-ce que tu fous dans ma cuisine.
— Alors tu vas sans doute être surprise, donc tiens toi bien, mais je fais ce que tout le monde fait dans une cuisine. Je cuisine.
— Oh, et pardonne ma curiosité déplacé, mais pourquoi tu te sens obligé de faire ça chez moi ?
— Ma moto est morte, j'ai plus d'essence, et je pouvais difficilement faire ça chez ton voisin. Bouge, tu prends de la place.
Il donna un coup d'épaule à la jeune fille qui s'était rapprochée (tout de même curieuse de savoir ce que le grand Castiel Jones pouvait cuisiner). Et ce geste fut tellement plein de naturel qu'elle se décala sans protester, lui laissant libre accès aux fourneaux. Il n'empêchait qu'elle voulait savoir. Alors elle se hissa sur la pointe des pieds, passant sa tête au dessus de l'épaule du garçon. Elle fut à peine étonnée de découvrir des pâtes et de la bolognaise. Basique. Mais tout de même, la vision des pâtes dorées presque cuites et de la sauce rouge luisante fit gronder l'estomac de Cersalia. Castiel lui décocha un sourire moqueur et arrogant auquel elle répondit d'un regard noir. Mais elle ne sentit même pas une pointe d'embarras percée chez elle. C'était juste... normal.
Elle décida donc de se rendre utile et entreprit de sortir de quoi rentabiliser le plat. Elle saisit deux larges assiettes blanches, très simples, ainsi que deux jeux de couverts, et partit fouiller le frigo pour voir si elle avait quoique ce soit de buvable. Elle dégotta deux bières restantes d'un pack de six et les posa sur le petit bar avant de bondir agilement dessus. Elle regarda son invité indésirable essorer les pâtes et couper le feu de la gazinière. Anticipant son mouvement – et bon sang ils avaient vraiment l'air d'un couple marié depuis trente ans – elle lui tendit une assiette pour qu'il commence à servir. Elle était consciente que tout ça n'était pas normal. Qu'elle ne devait pas agir comme ça avec un type qu'elle connaissait à peine. Et qu'il ne devait pas agir comme ça avec elle non plus !
Mais elle avait vécu des choses tellement démentes dans sa vie. Elle avait vu tant de choses qui n'auraient pas dû exister que ce genre de situation était le cadet de ses soucis. Puis ce n'était pas comme si une soirée allait tout ruiner. Elle le chasserait dehors demain et ferait comme si rien ne s'était passé. De toute façon, il y avait peu de chances qu'elle reste ici longtemps.
Ils finirent par remplir les deux assiettes et commencèrent à manger en silence. Cersalia resta perchée sur son bar tandis que Castiel restait adossé au plan de travail. L'une de ses mains tenait son assiette et l'autre enfournait furieusement la nourriture dans sa bouche. Ils ne dirent rien pendant un instant, ne se regardèrent même pas. Puis, finalement, entre deux bouchées, la jeune fille décida qu'elle en avait assez des affreux bruits de bouches qui résonnaient dans la pièce.
— Rappelle-moi pourquoi t'es là déjà ? Parce que c'est pas parce que tu me fais des pâtes que je vais faire auberge de jeunesse hein...
— Ma moto est morte, j'avais pas trop le choix. Et fais pas la farouche, tu adores mes pâtes !
— Hum... Et tu comptes dormir où exactement vu que t'es à la rue ?
Le jeune homme la fixa un moment, blasé. Puis, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, il déclara :
— Bah t'as bien un lit de libre dans ton château, non ?
Cersalia manqua de s'étouffer avec une pâte avant de fixer son regard sur le garçon, interdite. OK, il avait raison, elle avait bel et bien assez de place pour le loger. Elle pouvait même abriter une dizaine de personnes. Mais bon sang, ils se connaissaient à peine ! Elle avait déjà laissé passer le fait qu'il ait investi sa cuisine sans rien lui demander – et oui, son plat était un très fort argument – mais il y avait des limites ! Ils n'étaient même pas amis ! D'un autre côté, ce n'était pas non plus très personnelle comme situation. Elle ne se sentait absolument pas chez elle dans cette maison, alors dans le fond, ça ne faisait pas grand chose si quelqu'un d'autre y restait pour une nuit. À partir du moment où elle ne le croisait pas... Au final, peut-être vivait-elle dans une auberge de jeunesse.
— Au point où on en est...soupira-t-elle en troquant son assiette vide pour la bouteille d'alcool qui l'attendait sagement.Mais fais comme si je n'étais pas là, OK ? On n'est pas ami. Je suis juste une fille qui héberge un clochard pour une nuit. Ça ne fait rien de nous !
— T'affole pas, je comptais pas de demander en mariage dès demain non plus, rétorqua le rebelle en décapsulant sa bière.
— J'espère bien. De toute façon, même si tu voulais, bonne chance avec ça.
— Oh mais c'est qu'elle tenterait de résister ! T'étais nettement plus docile tout à l'heure quand je t'ai embrassée...
À ces mots, Cersalia sentit son teint viré couleur grenade et s'empressa de porter le goulot de sa bouteille à ses lèvres, tentant de se concentrer sur autre chose. Bon sang, pourquoi ne pouvait-elle pas oublier cet incident ? Pourquoi ne pouvait-elle pas simplement assumer qu'elle avait détesté ce baiser ? Pourquoi avait-elle dû s'y fondre aussi facilement ? OK, elle était sonnée et légèrement dans les vapes mais tout de même ! Elle se sentait humiliée. Et par son propre comportement qui plus est. Mais elle refusait de continuer sur ce terrain là, surtout au vu du regard pétillant qu'affichait désormais Castiel.
— Tu peux parler,finit-elle par reprendre entre de gorgée. Pourquoi tu m'as embrassée toi déjà ?
— J'embrasse qui je veux, j'ai pas besoin de raison. Surtout pas si la personne en question à l'air plus que consentante.
Il se décolla du plan de travail et s'approcha d'elle d'une démarche féline. En ce moment, il était un prédateur. Comme un chat chassant une souris. Mais Cersalia n'était pas une souris. Elle était une panthère. Et non, elle n'essayait pas de s'en auto-convaincre ! Il posa sa bouteille sur le bar, effleurant au passage la cuisse de la jeune fille. Celle-ci restait impassible. Hors de question qu'elle se fasse avoir deux fois. Elle se permit même de hausser un sourcil lorsque les grandes mains du garçon vinrent glisser sur ses hanches. Il avait le visage au niveau de son ventre, et pourtant, elle ne se sentait pas du tout en position de force. Bordel. C'était qui ce mec ?
— Et je parie que tu veux remettre ça, murmura-t-il d'une voix rauque vraiment très suggestive.
Et là, Cersalia ne put s'en empêcher. Elle pouffa. Elle n'avait pas eu ce genre de réaction depuis très longtemps mais là, elle ne put s'en empêcher. Ce type était tellement sûr de lui, tellement persuadé qu'elle allait céder que ça en devenait drôle. D'accord, c'était vrai que son baiser n'avait pas vraiment été désagréable mais il n'aurait jamais eu lieu si elle avait été dans son état normal. Et puis, elle n'allait pas devenir accroc après un baiser. Elle avait appris depuis longtemps à surmonter l'appel de ses hormones.
Ce fut donc un air suffisant plaqué sur le visage qu'elle saisit les mains baladeuses de Castiel et que, d'un coup de pied sur le torse, elle l'envoya valser contre le carrelage. Elle bondit sur ses pieds et se dirigea vers la porte, laissant sa bouteille à moitié pleine sur le bar. Elle se retourna juste une fois.
— Si tu vois une chambre avec de la lumière, c'est la mienne, n'entre pas. Le reste est à toi. Et je te le rappelle : on ne se connaît pas.
Et sur ce, elle s'éloigna. Bon sang, cette situation était tellement paradoxale ! Elle avait laissé quelqu'un lui préparer à manger, l'avait embrassé (pas vraiment de plein gré, mais tout de même) et allait le laisser dormir chez lui mais elle lui disait tout de même qu'elle ne le connaissait pas, et qu'ils n'avaient rien à voir l'un avec l'autre. Il allait sérieusement qu'elle pense à se faire greffer un nouveau cerveau, parce que l'actuel présentait de sérieux signes de dysfonctionnement. Elle claqua la porte de la cuisine derrière elle.
Elle poussa finalement un gémissement de soulagement en se laissant tomber sur son lit. Puis, après un coup d'œil à sa tenue, elle grimaça. Il allait falloir qu'elle se relève pour se changer, elle ne pouvait pas dormir comme ça. Bon sang, la vie de lycéenne était fatigante. Elle avait hâte d'avoir son bac pour enfin pouvoir arrêter de se soucier de détails pareils. Elle redressa son corps engourdi et se dirigea vers son armoire. Elle en sortit vivement un short de sport noir et une large chemise d'homme. Elle était bleue, délavée et semblait sortir d'un autre temps. Les rayures noires qui la striaient et les carreaux irréguliers avaient perdu de leur netteté et étaient plus difficilement dissociables. Rapidement, elle se changea.
Une légère douleur la prit tout de même lorsqu'elle se débarrassa de son pantalon et elle grimaça. OK, elle avait peut-être moins mal, mais il valait mieux faire quelque chose pour ça maintenant. Elle balança ses habits dans un coin et claudiqua volontairement vers sa salle-de-bain. Elle ne voulait pas appuyer sur sa jambe plus que de nécessaire. Mais a priori, ce ne fut pas la meilleure des idées car à peine eut-elle pénétré dans la pièce qu'elle se prit tout les coins de meubles possibles et imaginables. Ce fut donc en jurant qu'elle réussit à attraper un tube d'arnica et à retourner dans sa chambre. Sans aucune délicatesse, elle se laissa tomber sur son lit dans un gros « Pouf ».
Elle laissa son regard glisser sur l'hématome qui trônait sur son tibias. Elle se sentait vraiment stupide. Elle avait fini par comprendre pourquoi ça avait fait si mal. Elle savait qu'elle avait fragilisé cette jambe quelques mois auparavant. Elle savait qu'il lui faudrait encore du temps pour être parfaitement d'aplomb. Elle le savait ! Et pourtant, sans s'en préoccuper, elle l'avait utilisée pour frapper. Elle murmura une série d'injure envers elle-même tout en commençant à appliquer la substance froide sur sa peau bleutée. Elle laissa le gel pénétrer sa peau et retourna dans la salle-de-bain pour se laver les mains. Ce que ça collait ce truc !
Puis, pour la troisième fois, elle s'effondra dans son lit. Il fallait vraiment qu'elle réfléchisse à ce qu'elle faisait parfois. Elle n'était pas toujours super efficace. Ses mains glissèrent jusqu'au col de sa chemise qu'elle remonta jusqu'à son nez. Elle inspira fortement, laissant l'odeur familière gagner ses narines, puis son cerveau. Ça avait toujours le don de la détendre. Mais alors qu'elle était bien, plongée dans ses pensées – chose qui arrivait tout de même relativement rarement – la porte grinça. Elle poussa un grognement animal et se redressa, le regard noir. Et même le grand Castiel Jones sembla impressionner par cette animosité. Mais bien que son regard se fit fuyant, cela ne suffit pas à le décourager totalement. Il entra dans la pièce et s'adossa à la porte, laissant ses yeux courir sur la jeune fille qui n'eut même pas la force d'être énervée ou gênée.
— Elle est cheloue ta tenue, déclara-t-il sobrement.
Sobriété qui s'effaça vivement lorsqu'une bouteille d'eau de cinquante centilitres s'enfonça joyeusement dans son abdomen. Il se plia en deux en étouffant un cri de douleur avant de lever un regard colérique vers la jeune fille.
— Mais t'es malade ?!
— Ça aurait été un couteau, tu serais mort, lâcha froidement Cersalia, le regard orageux.Maintenant, toi et tes réflexions inutiles, vous dégagez de ma chambre. Tout de suite.
— T'es vraiment...
— Pardon ?
— Putain ce que tu peux être chiante !
— Hors de ma vue.
Il prit une longue inspiration, semblant chercher ses mots et la façon de les dires sans se prendre autre chose dans le ventre. A priori, ce qu'il était venu lui dire était autre chose que ces âneries. Cersalia soupira, résignée. Il l'épuisait. Il bougea alors, s'approchant d'elle comme un enfant se serait approché d'un chat un peu trop réticent. Doucement, il s'assit au bout du lit et ses yeux dérivèrent vers la jambe nue de la jeune fille. Distraitement, il vint y glisser le bout de ses doigts et elle ne trouva même pas la force de réagir tant il avait l'air ailleurs.
— Tu t'es pas loupée,souffla-t-il comme s'il se parlait à lui même, et à nouveau, elle laissa couler. Une trêve ?
— Hein ?Réagit-elle finalement.
— Tu penses pas que ce serait mieux qu'on fasse une trêve ?
— Une trêve ? Pourquoi faire ? On n'est pas en guerre je te signale !
— Pas en guerre officielle, peut-être, mais regarde ta jambe. Et hier, dans le lac. Si on continue à ce rythme là, on va s'entre-tuer. Enfin peut-être pas, mais il risque d'y avoir pas mal de trucs de ce genre. Ça dégénère vite et perso, j'ai aucune raison pour te taper dessus.
— Erreur. Si on continue à ce rythme là, JE vais TE tuer. Et ça ne me dérangerait pas que tu disparaisses de la surface de cette terre,déclara la jeune fille en ignorant le reste de la réplique du garçon.
— Bien sûr, une mort de plus sur la conscience ? C'est ça que tu veux ?
Le sang de Cersalia se figea, à l'image du reste de son corps. Ses yeux ahuris se fixèrent sur le visage désormais très sérieux de Castiel. C'était une coïncidence, n'est-ce pas ? Il ne pouvait pas être au courant, c'était impossible ! Elle sentit son corps se mettre à trembler. Ça commença très légèrement. Le bout de ses doigts est d'abord agité par de légers soubresauts nerveux. Puis toute sa main en est prise. Ça remonte le long de ses bras et elle s'empresse de les cacher dans son dos lorsque Castiel fait un mouvement vers elle. D'une voix entrecoupée d'inspirations mal maîtrisées, elle lui murmura de s'en aller. Elle refusait que qui conque la voie comme ça. Elle avait toujours eu mauvaise conscience par rapport à ses actes, mais personne ne devait le savoir. Pas même un parfait étranger comme lui.
Les sourcils froncés, le garçon obéit tout de même et quitta la pièce. À ce moment, elle cessa de lutter. Le spasmes s'emparèrent de tout son corps et elle bascula sur son lit. Elle s'entoura de ses bras et ferma les yeux, tentant de se fermer au monde. Mais ce ne fut pas suffisant pour empêcher son cerveau de fonctionner. Les images se mirent à défiler dans son esprit, témoins indestructibles de ses crimes. C'était trop pour son esprit fatigué. Une scène plus violente encore s'imposa à elle et, comme pour la protéger de ses souvenirs, son esprit s'éteignit, emportant la jeune fille dans une lourde inconscience.
Plus tard, dans la nuit, dans une autre chambre. Castiel avait rapidement trouvé une chambre de libre, non loin de celle de sa logeuse. Malheureusement, les draps qui recouvraient le lit étaient bien trop fins pour lui et franchement, il se les caillait. En plus, cette maison n'était que très peu chauffée. Ce qui était plutôt logique, il était inutile de gaspiller de l'énergie pour chauffer des pièces jamais utilisées, mais tout de même, ce n'était pas vraiment pratique. Il avait même été obligé d'enfiler le tee-shirt et le jogging qu'il avait récupérés chez lui. Il préférait franchement dormir en caleçon. Il y était habitué. D'habitude, il n'avait pas ce genre de problème. Soit sa chambre était parfaitement chauffée, soit une fille – ou deux en fonction du taux d'alcool qu'il avait eu dans le sang – faisait office de radiateur. Mais là, il n'avait personne. Il était deux heures du matin, et impossible de fermer l'œil.
Il se rappela alors de la présence féminine de Cersalia quelques mètres plus loin. Il lui avait sauvé la mise, l'avait ramenée chez elle et l'avait nourrie : ça méritait bien une nuit au chaud ! De plus, il trouvait que c'était un très bon moyen pour entamer une trêve. Sûr de lui, il se releva et traversa le couloir à tâtons. Il jura en trébuchant sur rien à cause de l'obscurité mais finit par atteindre la chambre qu'il convoitait. Il inspira profondément et ouvrit la porte. Elle était là. Ses volets n'avaient pas été fermés et les rayons de la lune qui brillait dans le ciel clair éclairait son corps. Là, roulée en boule, son corps fin et svelte ressemblait à celui d'une petite bête apeurée. Un bébé renard il aurait dit.
Discrètement, il s'approcha du lit et se glissa sous les couvertures. Puis, à l'aide de gestes bien ridicules, il fit de même avec la jeune fille. Il testa la chaleur émanant d'elle un petit moment avant de hocher la tête, satisfait. Il avait un peu l'air d'un petit vieux à acquiescer dans le vide mais personne ne le voyait. Rapidement, il se débarrassa de son tee-shirt. Et naturellement, comme ils l'avaient fait avec beaucoup d'autres auparavant, ses bras glissèrent sur la taille de Cersalia, se faufilant sous sa chemise. Il caressa un moment son ventre plat. Puis, se rendant compte d'à quel point il avait l'air d'un violeur, il grogna et vint nicher sa tête dans son cou. Et comme prévu, il s'endormit rapidement, serrant dans ses bras cette fille en plein combat avec ses souvenirs.
Une sonnerie stridente résonna dans la pièce silencieuse et rapidement, un grognement frustré le rejoignit. Ou peut-être deux. Cersalia émergea difficilement et jeta un œil embrumé vers la machine infernale qui trônait à moins d'un mètre d'elle. Neuf heures. Déjà. Elle se sentit tout de même soulagée en se remémorant qu'elle commençait plus tard aujourd'hui. Une alarme à sept heures l'aurait achevée. Elle tenta de bouger mais s'arrêta immédiatement en sentant son corps douloureux et encore engourdi. Elle avait dû s'endormir dans une position étrange. Elle était sans doute la seule à pouvoir gagner des courbatures en dormant ! Après une grande inspiration très irrégulière, elle réitéra l'opération. Mais à nouveau, son corps se bloqua. Il lui fallut quelques minutes pour qu'elle se rende compte que le quelque chose qui la bloquait ne venait plus d'elle. Il y avait quelque chose d'autre. Dans son lit. Génial.
Elle se concentra et réussit finalement à déceler une chaleur différente de la sienne tout contre son dos. Une chaleur rassurante. Qui n'avait rien à faire là. Pas plus d'ailleurs que le souffle chaud qui se répandait à intervalles réguliers au creux de son cou. Bon sang, qu'est-ce qu'il se passait encore ? Elle se souvenait avoir hébergé la veille un érable décérébré. Mais elle se souvenait aussi avoir stipulé très clairement qu'il n'avait pas intérêt à mettre un orteil dans sa chambre. Et il avait osé venir dormir avec elle ? C'était impossible ! Et pourtant, le visage doux et paisible qui s'afficha à ses yeux lorsqu'elle retourna la tête était bel et bien celui de ce cuistot en plastique arrogant. C'était quand même fou à quel point sa personnalité semblait changer lorsqu'il dormait. Il avait l'air calme, posé, gentil, attentionné. Et ça n'enlevait rien à sa beauté. Oui, ce mec était une espèce de dieu vivant au niveau du physique, même si ça coûtait à Cersalia de devoir l'admettre. Tout comme ça lui aurait arraché la gorge d'avouer qu'elle se mordait actuellement la lèvre en fixant ce type, presque envoûtée. Ça devenait trop !
En grognant, elle lui tourna à nouveau le dos et enfonça son visage dans son oreiller. La fatigue matinale avait un affreux désastreux sur elle. Car évidemment, c'était la seule et unique raison pour laquelle elle restait bloquée à fantasmer sur le corps musclé plaqué contre elle. Non, son esprit embrumé n'avait pas la moindre envie que la large paume traînant sur sa cuisse remonte le long de sa peau. Elle n'avait pas non plus envie de sentir les lèvres à quelques centimètres de son cou longer sa peau. Elle n'avait pas envie de... Non, cette pensée était définitivement bien trop compliquée à exprimer dès le matin. Essayant d'ignorer la chaleur que lui provoquait chacun de ses mouvements, elle attrapa la couette tombée sur ses côtes et la remonta vivement au dessus de sa tête, décidant de sombrer à nouveau et de s'occuper du cas de l'autre abruti plus tard. Lorsqu'elle serait en pleine possession de ses moyens.
La seconde fois que Cersalia fut réveillée, ce fut par une sensation chaude, très chaude au creux de son cou. Elle ignorait ce qu'il s'était passée depuis la première fois où son réveil avait sonné, mais une chose était sûre, son esprit n'était pas plus vif. Elle battit plusieurs fois des paupières, enchaînant les grimaces les plus étranges pour délasser son visage crispé et en chasser les dernières traces de sommeil. Puis soudain, une touffe écarlate entra dans son champ de vision. Qui c'était que ça ? … Son esprit bloqua un moment, cherchant désespérément à remettre les mots dans le bon ordre, chose qui n'était pas gagnée. Le matin, penser était toujours un peu compliqué... Elle reprit. Qui est-ce que c'était ?
Il lui fallut du temps – il lui fallait toujours beaucoup de temps pour très peu de choses au réveil – pour que ses souvenirs se remettent en place et qu'elle réalise qu'elle avait les réponses à ses questions, étant donné qu'elle se les était déjà posées. Castiel Jones, dans toute sa gloire matinale, se tenait dans son lit, complètement étalée sur – ou autour, elle ne savait pas encore vraiment – elle. Il avait dû bouger, ou peut-être l'avait-elle fait elle-même, parce que maintenant, elle ne lui tournait plus le dos. Elle était totalement face à lui et il semblait totalement apprécier ça. En effet, il dormait comme un bébé, la tête enfouie tout contre la poitrine de Cersalia. En s'en rendant compte, cette dernière ne s'embarrassa pas de se sentir gênée et passa directement au stade de l'irritation la plus totale.
Mais alors qu'elle s'apprêtait à lui hurler dans les oreilles, ou à le balancer contre un mur – peut-être même les deux en même temps – le jeune homme bougea. Ses mains raffermirent leur prise sur la taille de Cersalia et il remonta difficilement. C'était très dérangeant à voir. Il l'escaladait. Finalement, il sembla atteindre son but et cessa de bouger lorsque son visage se retrouva plaqué contre le cou de son hôte. Elle sentit très rapidement que quelque chose n'était pas normal – en dehors du fait qu'un type qu'elle connaissait à peine dormait dans son lit. Quelque chose de chaud et d'humide se baladait en ce moment même sur la peau de sa gorge. Et non, elle n'avait aucun mal à qualifier ce genre de choses d'anormal. Bon sang mais qu'est-ce qu'il fabriquait ?! Il la léchait ?
OK, là c'était un peu trop pour un simple matin. Il s'était déjà introduit chez elle sans rien demander, s'était servie de sa cuisine – Oui, c'était un mauvais argument, mais bon, il en fallait un maximum – avait pris en otage l'un de ses lits et maintenant, il dormait sur elle, dans son lit, et la prenait pour une sucette. Même elle avait des limites de self-control.
D'un mouvement habile, dont elle-même ignorait l'origine, elle se redressa et plaqua violemment le visage du garçon dans le matelas en maintenant ses mains dans son dos à l'aide d'une clef de bras qu'elle espérait très douloureuse. En tout cas, cela fut efficace car la tête du garçon pivota sur le côté et elle croisa finalement son regard. Il avait l'air sonné, surpris, mais surtout très, très, très en colère. Il décocha à Cersalia un regard aussi noir et glacial que celui qu'elle dardait sur lui. Un peu plus et il aurait presque réussi à l'effrayer. Mais elle était bien trop énervée pour se laisser impressionner.
— Et en quel honneur ?
Sa voix rauque encore mal réveillée était froide et aussi tranchante qu'une lame de rasoir. Et cela n'eut pour effet que de rendre la jeune fille encore plus furieuse. De quel droit se faisait-il passer pour la victime ? Il était en tort ici! Elle n'avait aucune raison de se sentir coupable.
— En quel honneur ? Répéta-t-elle les dents serrées.En quel honneur ? Sérieusement ? C'est toi le fautif dans l'histoire, alors range moi ton regard de loutre d'Halloween.
— Fautif ? Putain, c'est bon. Je t'ai pas violée non plus. La prochaine fois, règle le chauffage dans ta baraque. Ça caillait là-bas, alors j'ai fait un radiateur avec ce que j'avais sous la main...
À ces mots, son regard devint différent, plus sensuel, plus séducteur. Les doigts de ses mains immobilisées bougèrent lentement et, dans un mouvement qui semblait inhumain tant son poignet était retourné, il commença à caresser la peau de la jeune fille. Un frisson parcourut le corps de celle-ci. Elle ne voulut pas y réfléchir et décida que c'était simplement dû à du dégoût. Sa prise se raffermit.
— Ne joue pas à ce petit jeu avec moi, Jones.
Ses ongles s'enfoncèrent profondément dans la peau pâle du garçon tandis que son genou martyrisait sa colonne vertébrale. Elle sentit les muscles se détendre et se raffermir encore et encore. Immobile sous elle, Castiel dardait sur elle un regard colérique et méprisant. Elle était sûre que s'il avait pu, il l'aurait assassinée quelque fois. Elle soupira, déjà fatiguée de cette situation. Son énervement se dissipa, remplacer par la lassitude, et elle se redressa finalement, libérant progressivement sa victime. Elle se laissa glisser hors du lit, à terre. Elle s'apprêtait à lancer une réplique pleine d'esprit lorsque la situation s'inversa. Une prise puissante la saisit à la base de son cou et soudain, elle retrouva son visage plaqué contre le mur. Ce fut au tour de ses bras de se retrouver inutilisables. Les sourcils froncés, elle tourna le regard vers le jeune homme qui semblait prendre plaisir de la situation. Elle lui décocha un regard meurtrier qui s'évanouit rapidement. Les doigts de Castiel avaient lentement bougé et se trouvaient maintenant juste contre sa gorge. Il aurait pu l'étouffer n'importe quand, pour n'importe quelle raison. C'était quoi ce délire ?
Elle se doutait depuis la veille que quelque chose n'était pas normal dans le physique de ce type – et elle ne faisait pas allusion à sa plastique qui faisait rêver sans doute une grande partie des fille du lycée, voire de la ville – mais là, ça en devenait terrifiant. Elle ne l'avait pas entendu bouger et surtout, alors qu'il la maintenait, sa position était parfaite. Chacun de ses membres était placé à la perfection. Elle n'avait aucune échappatoire. Et ça, ce n'était pas normal. Il fallait qu'elle lui demande, qu'elle sache d'où toute cette technique provenait. Mais c'était un sujet délicat, comment pourrait-elle l'aborder ? Il n'y avait aucun moyen de faire ça subtilement. Et puis, à priori, il n'était pas vraiment disposé à discuter, car ses doigts autour de sa gorge se resserrèrent, la faisant haleter. Elle n'avait aucune idée de comment réagir. Elle pouvait se sortir de tout ça, mais pas sans les mettre en danger tous les deux. Et son corps refusait de lui obéir de toute façon. Ce n'était plus de son ressort. Elle ferma les yeux un instant, essayant de déceler un quelconque indice. Rien. Génial.
— Écoute...commença-t-elle, mais ça voix n'était qu'un râle sifflant et elle se coupa elle-même.
Elle ne s'était pas rendue compte qu'il serrait si fort que ça. Elle prit compte du danger de la situation dans laquelle elle se trouvait lorsque sa vision se troubla. Rapidement après, sa tête commença à lui tourner et là, elle l'avoua, elle commença à paniquer. Elle ne connaissait rien de con « adversaire », elle n'avait jamais pris le temps de le jauger techniquement. Elle ne savait pas comment le contrer. Bordel, elle ne savait pas. Si elle avait pu, elle aurait peut-être dû entamer une discussion, s'expliquer – et Dieu sait qu'elle avait horreur de faire ça – mais là, ça semblait hors de portée. Son souffle lui échappait et ses pensées de moins en moins cohérentes s'envolaient avec. Et la seule qui subsistait pathétiquement était « Il ne faut pas qu'ils s'en rendent compte. »
Et alors qu'elle perdait toute notion de réflexion, ce qu'elle redoutait arrivait. Ses instincts reprirent le dessus. Son corps commençait sérieusement à manquer d'oxygène et tout ce à quoi il pensait était de se sortir de cette mauvaise passe. Et à ce moment même, ce qu'elle s'apprêtait à faire semblait parfaitement logique.
Son dos se cambra lentement et elle plongea son regard le plus séducteur possible dans celui de Castiel. Cette position lui permit d'onduler les hanches et de frôler avec plus ou moins d'insistance le bassin du jeune homme. Il avait beau être fort, il restait un adolescent. Un simple adolescent. Ses « caresses » se firent de plus en plus marquées, de plus en plus sensuelles, et ce qu'elle avait prévu arriva. Lorsqu'une femme faisait des avances physiques à un homme, il y avait toujours un temps plat, où il ne se passait rien à cause de la stupeur de l'homme. Bien sûr, ce temps variait en fonction des individus, et vu comme Castiel était imbu de lui-même, ce temps-là ne durerait pas plus d'une seconde ou deux. Mais c'était amplement suffisant.
Il avait à peine desserré sa prise de quelques millimètres qu'un puissant coup à l'abdomen l'envoya au tapis (Cersalia avait dû prendre sur elle pour ne pas frapper plus bas). Un peu perdu (un homme reste un homme, il ne faut pas aller trop vite avec eux), il releva les yeux, tentant d'assimiler toutes les informations. Cersalia ignorait s'il avait tout compris mais une chose était sûre, lorsqu'il croisa son regard, il comprit qu'il n'avait plus la main du tout. Elle enfonça sans ménagement son pied dans son torse, le clouant au sol, et siffla d'une voix éraillée – mais non moins terrifiante :
— Dégage de chez moi.
Elle se redressa, dégageant une présence qui aurait terrifié le diable en personne. Puis, sans un autre regard, elle tourna les talons et claqua la porte de sa salle-de-bain derrière elle. Elle se laissa aller contre la porte, fermant les yeux un instant. Lentement, comme une maladie sournoise, la réalité de ce qui venait de se passer s'insinua dans son cerveau. Un long frisson parcourut l'intégralité de son corps et ses jambes se transformèrent en gelée. Elle laissa son corps glisser contre la planche de bois dans son dos et se prit la tête entre les mains. Bordel. Depuis des années, elle avait fait attention à ne s'approcher de personne, car elle savait qu'elle était un danger pour les autres. Mais jamais, jamais elle n'avait imaginé que l'inverse pourrait être vrai. Si en plus de les éviter, elle devait être sur ses gardes avec chaque personne qu'elle croisait, elle ne s'en sortirait pas. Même elle, elle ne savait pas si elle pourrait le supporter.
OK, ça faisait sans doute un peu trop pour une même matinée. Une douche aiderait sans doute à éclaircir son esprit. Une douche aidait toujours. Elle se débarrassa de ses vêtements et se laissa couler sous l'eau chaude, priant pour que, lorsqu'elle sortirait, Castiel soit parti. Bon sang, elle en avait marre.
Heureusement pour elle, lorsqu'elle sortit pour s'habiller, elle ne trouva pour seule trace du garçon qu'un mot lui indiquant que, suivant sagement les indications de la jeune fille, il était parti. Au lycée. Oh génial, elle avait oublié ce détail là. Il fallait qu'elle aille au lycée. Rien que d'y penser, ça l'épuisait.
Elle lança un regard à son réveil et vit qu'il n'était pas loin d'onze heures et demi. Oh, elle avait manqué le sport. Quel dommage. Elle aimait tellement courir en suivant des plots. Remarquant que ses pensées étaient encore plus mornes que d'habitude, elle nota d'essayer d'éviter n'importe quel contact social au lycée aujourd'hui. Ça lui faisait mal de se l'avouer, mais hier, Castiel avait visé juste, ça ne lui ferait pas du bien d'avoir une nouvelle mort sur la conscience.
Et elle s'en sortit plutôt bien. Elle parvint toute la journée, à l'aide de regards méprisants et de longs détours, à éviter tout le monde. Et Rosalya. Castiel, lui, n'avait pas spécialement l'air de vouloir la voir. Preuve en était qu'il sécha la plupart des cours. En surprenant une discussion – totalement par hasard – elle apprit que Lysandre faisait de même. Et d'ailleurs, Rosalya n'était pas mieux. Elle manquait aussi une partie des cours et disparaissait à chaque pause. L'instinct de Cersalia lui soufflait que quelque chose se tramait. Mais honnêtement, elle n'avait pas envie de s'en préoccuper.
C'est ainsi que se passa une semaine, puis deux. Au bout de presque une vingtaine de jours, Cersalia commença à s'inquiéter. Tout ça n'était pas normal, et elle sentait que ça allait avoir quelque chose à voir avec elle. Et ce pour deux raisons.
D'une, depuis quelques jours, des malaises, des vertiges la prenaient de plus en plus souvent ces derniers temps, et c'était loin d'être un simple problème de métabolisme. De plus, son appétit manquait cruellement à l'appel, comme ça, parfois, sans prévenir. Comme une espèce de signal de prévention, d'alarme. Et ce n'était pas qu'une métaphore, elle le savait.
De deux, Castiel s'approchait actuellement d'elle, d'un pas ferme et décidé. Et là, tout de suite, elle n'avait aucune envie de se confronter à lui. Elle lança un sourire cordial à Nathaniel avec qui elle gérait quelques détails encore mal précisés de son inscription et se dépêcha de disparaître dans la cour. Essayant d'éviter le regard meurtrier de dizaines de filles qui, elles, n'ignoraient pas du tout le fait que le « bad boy » du lycée la suive comme son ombre. Pourquoi ne pouvait-elle pas simplement être scolarisée dans un lycée sans devoir subir tous les problèmes que la sociabilité apportait avec elle ?
Le moral pouvant rivaliser avec celui d'un cailloux, comme souvent ces derniers temps, elle se dirigea vers la cour et se laissa tomber sur un banc en pierre, sous un cerisier en fleur. (Nous sommes niais !) Une fille, seule, assise sous un joli cerisier. Cela aurait pu être une magnifique image si la fille en question ne tirait pas une tête de six pieds de longs. Cersalia enfouit son visage dans ses mains et ses doigts se crispèrent. Elle n'aurait pas pu y échapper longtemps, elle le savait, mais tout de même...
Castiel s'assit à ses côtés, brisant le fil de sa lamentation intérieure.
— Qu'est-ce que tu veux ? S'enquit-elle.Laisse moi tranquille, je ne t'ai rien demandé...
Le silence lui répondit alors qu'elle s'obstinait à garder les yeux rivés au sol. Quelques minutes s'écoulèrent ainsi. Elle ne savait pas comment réagir. À vrai dire, elle n'avait même pas la force de réfléchir à comment réagir. Alors elle se contenta de faire comme s'il n'était pas là. Elle jeta un regard sur son téléphone, se rendant compte que la pause de midi n'allait pas tarder à s'achever, et se leva. Elle n'avait pas spécialement faim, mais elle savait que si elle manquait trop de repas au self, l'administration se poserait des questions et elle ne voulait pas avoir à gérer ça en plus.
D'un pas faussement enthousiaste – elle tirait sa seule énergie de l'idée de fuir Castiel, elle n'avait pas peur de lui, mais elle ne souhaitait pas vraiment revivre une scène semblable à ce qui s'était passé la dernière fois qu'ils s'étaient retrouvés en tête à tête – elle se dirigea vers le self. Il la suivit, comme son ombre. Elle ne pipa mot. Sa seule présence l'épuisait. Physiquement. Elle devait être complètement honnête. Si elle l'évitait comme la peste, ce n'était pas seulement à cause de la dernière fois. Lorsqu'elle était en sa présence, tout son organisme lui envoyait des signaux de détresse. Elle savait très bien les interpréter, et ce qu'ils disaient ne lui plaisait pas vraiment.
Elle se saisit d'un plateau. Il fit de même. Elle attrapa une assiette de pâtes carbonara – le plat principal – et une pomme. Il gava son plateau comme s'il s'agissait de son dernier repas sur terre. Elle s'installa à une petite table dans un coin. Il s'assit face à elle. Elle darda son regard sur son assiette. Il riva le sien sur elle. Attrapant une fourchette, elle se mit à jouer avec ses pâtes. Sa gorge, bien trop nouée, lui faisait clairement comprendre qu'elle ferait mieux de ne rien tenter, et son estomac semblait d'accord. Des bruits de déglutition charmants lui apprirent que son voisin indésirable n'était pas dans le même état. Elle sortit son téléphone, le posant à côté d'elle, et se mit à fixer l'heure. Les minutes défilaient à une vitesse désastreuse. Elle s'était fixée il y a quelques années que la durée optimale pour ne pas attirer l'attention dans un self était d'un quart d'heure. Et en ce moment, ce qu'elle voulait le moins, c'était bien ça.
Mais au bout de dix minutes de ce supplice intolérable, elle se dit que peut-être, une exception à la règle ne ferait pas de mal. Fourrant sa pomme dans une poche de sa veste trop large, elle saisit son plateau et se rua presque vers la sortie. Le sifflement des rumeurs autour d'elle claquait à ses oreilles alors qu'elle entendait Castiel sur ses talons. Elle brisa presque son assiette en la vidant, se contrôlant de justesse. Son verre n'eut pas la même chance. Il s'écrasa au sol alors qu'elle manquait de peu le bac. Les mains tremblantes, elle s'excusa du bout des lèvres et sortit en trombe du bâtiment soudain devenu bien trop étouffant. Elle espérait juste que cet incident avait permis de ralentir un peu Castiel derrière elle.
Elle ne comprenait plus rien. Elle ne comprenait pas pourquoi il agissait comme ça. Pourquoi il restait aussi silencieux qu'une brique alors qu'il était habituellement si loquace. Elle savait, elle sentait que quelque chose se tramait. Quelque chose en elle – littéralement parlant – le lui disait. Et a priori, ce quelque chose ne voyait pas ça d'un très bon œil. Le spasme qui secoua ses jambes alors que la porte dans son dos s'ouvrait ne faisait que le confirmer. Elle ne pourrait pas y échapper, elle le savait. Quelqu'un voulait que ça arrive. Mais même elle, Cersalia Lesage, ne pouvait lutter contre son instinct de survie. Ce qui se préparait allait être dangereux. Très dangereux. Elle ne savait pas pour quoi, pour qui, mais elle préférerait le découvrir le plus tard possible.
Elle récupéra son sac dans son casier – où quelques lettres de menaces provenant des admiratrices de Castiel l'attendaient – et se dirigea vers son cour de français. À nouveau, leur professeur les bassina avec les examens de fin d'année qui n'allaient pas tarder puis il reprit sur l'étude d'une œuvre que Cersalia n'avait même pas lue. Sans doute que ce serait important pour la fin de l'année. Mais actuellement, elle n'en avait vraiment rien à faire. Les deux heures qui suivirent passèrent tellement lentement qu'elle crut qu'elle allait s'endormir au moins cinq fois. Mais ce n'était peut-être pas uniquement dû à ce cour. Cela faisait quelques nuits qu'elle dormait très peu. Son sommeil était agité et taraudé d'images dont elle ignorait la provenance. Elle ne s'étonnait pas de perdre ses cheveux à la vitesse de l'éclair.
En parlant de cheveux, peut-être allait-elle les couper bientôt. Elle avait toujours été très fière de sa couleur unique – dont l'origine était un vrai mystère scientifique – et les garder longs malgré tout représentait un défi qu'elle aimait bien relever. Mais en ce moment, peut-être que son esprit de challenger n'était pas à sa place. Un carré passerait quand même plus inaperçu que sa longue tignasse.
Enfin, ce n'était pas vraiment le moment pour penser à ce genre de fioritures. Elle avait d'autres soucis en tête que sa coiffure. Bon sang, même ses pensées se contredisaient ! Elle avait vraiment l'impression de perdre la tête. Heureusement pour elle, la sonnerie choisit ce moment pour retentir, interrompant son débat intérieur. Elle rassembla ses affaires, délaissant son voisin qui, aujourd'hui, avait l'air plus joyeux qu'elle. C'était dire.
Ce fut à ce moment que les choses dégénérèrent. Un frisson la parcourut entièrement. Sa vision se flouta alors qu'elle se levait et, plus elle s'approchait de la porte, plus ça s'empirait. Elle en franchit le seuil et ce fut ses jambes qui la lâchèrent. Elle dut se retenir au mur pour ne pas s'écrouler. Sa main libre trouva son chemin jusqu'à se poitrine et sa gorge où l'air avait de plus en plus de mal à circuler. Des larmes (De douleur ? De panique ? Elle ne savait pas.) emplirent ses yeux et elle eut juste le temps de voir une ombre rouge passer devant son regard avant de s'écrouler, totalement abandonnée par sa conscience ou autre forme d'intelligence.
Très héroïque tout ça.
