Le lendemain matin, Thranduil décida de prendre son petit-déjeuner avec le reste des nains. Ce n'était pas par plaisir, ni parce qu'il avait très faim mais il devait discuter avec Thorin de la suite à donner aux récents évènements. Il était temps qu'ils aient une discussion de roi à roi. Dès qu'il s'assit à la droite de Thorin, Thranduil comprit l'inutilité de son plan. Il y avait tant de nains qui discutaient dans la salle, d'une voix tellement forte, qu'il lui fut impossible d'échanger discrètement quelques mots avec Thorin.
A la table du roi, Bofur lançait des gâteaux à Bombur. Un peu plus loin, Oin avait sorti son cornet pour écouter ce que lui racontait Ori. Certains nains dansèrent même sur les tables ! A la consternation de Thranduil qui observait avec stupéfaction le joyeux désordre. Il repéra un début d'incendie quand l'une des chandelles se renversa sous un coup de coude trop puissant d'un nain aux vêtements bariolés de couleurs vives. Trois autres laissèrent tomber leurs verres pour l'éteindre, oubliant qu'ils ne buvaient pas de l'eau mais de la bière. Leurs barbes en furent roussies. Les autres s'esclaffèrent.
« Finalement, vous avez bien choisi vos compagnons lors de votre voyage dans mon royaume, murmura finalement Thranduil.
— Ils savaient plus ou moins se tenir, confirma Balin avec un sourire. Mais tous ces nains sont gentils. Ils ont juste des manières un peu particulières.
— Considérablement déplorables, vous voulez dire ! »
Après le repas, Thorin et Thranduil quittèrent la table et disparurent derrière une tapisserie qui dissimulait un couloir dérobé. Au fil des couloirs qui lui semblèrent relever d'un complexe labyrinthe, Thranduil finit par sentir sur sa peau le léger souffle d'une brise. Surpris car ils étaient encore sous terre et à sa connaissance très loin des portes, il se dirigea vers l'origine, sous le regard de braise de Thorin.
Après Smaug, Thorin avait fait percer six ouvertures plus petites, facilement gardables, qui ne pouvaient s'ouvrir qu'avec des clefs spéciales : d'autres passages comme celui qu'il avait utilisés pour cambrioler le dragon, à la différence que ceux-ci n'étaient pas secrets. Il n'y avait qu'une seule clef par porte. Depuis la révélation d'un traitre chez les elfes, elles étaient sous bonne garde des nains de la Compagnie de Thorin et étaient vérifiées trois fois par jour par les forgerons pour s'assurer qu'aucune ne disparaissait ni qu'aucun double n'était fait.
Thorin s'empara de l'une d'elles, accrochée à un vulgaire clou enfoncé dans la roche et gardé par Nori. Il ouvrit la première porte et le nain et l'elfe s'engagèrent dans l'étroit passage. Thranduil dut se plier en deux pour passer : le couloir, long de huit mètres, ne faisait qu'un mètre cinquante de haut sur un de large. La plupart des orques serait trop grand pour y avancer debout, quant aux trolls et aux dragons, ils ne pourraient qu'y passer la tête.
Ils débouchèrent sur la terrasse. Haut sur la montagne, toute la vallée s'étendait sous leurs yeux. Thranduil respira à pleins poumons l'air frais de la matinée. Un vent froid venait du nord et balayait les versants d'Erebor. Vêtu d'un épais manteau de cuir que les nains avaient fait à sa taille, plus lourd que les siens, Thranduil dépassait largement en taille Thorin. Le visage tourné vers l'ouest, l'elfe resta silencieux un moment, savourant la vue exceptionnelle qu'il avait sur Erebor, Dale et au loin sa forêt bien aimée. Il s'appuya sur la balustrade et un silence confortable s'installa entre les deux rois, qu'aucun ne brisa pendant un long moment.
« La route avance, déclara finalement Thorin en délaissant sa pipe.
— Je la vois. Du bon travail.
— D'ici ?
— Mes yeux me portent presque jusqu'à mes frontières. Néanmoins, je ne peux vous envoyer mes elfes avant de savoir qui est le traitre.
— Je sais. Je sais aussi que vous le trouverez rapidement. »
Thranduil hocha la tête. C'était gênant de discuter d'un traitre d'elfe avec Thorin mais il n'avait pas le choix. Du reste, il devait le trouver rapidement : c'était une question de vie ou de mort pour lui et son royaume. Legolas lui avait raconté les défaites successives face aux araignées. La présence de Tauriel seule ne suffisait pas à ralentir leur progression. La Forêt Noire était sur le point de sombrer.
« Je retournerai chez moi dans peu de temps, déclara Thranduil.
— Vous êtes sûr ? Vous n'avez pas l'air d'aller si bien que ça…Oin pense que vous devriez rester deux semaines encore.
— Mon conseiller a été assassiné ! Mon propre fils a failli perdre la vie ! Mon royaume n'a personne pour le protéger et mes sujets sont vulnérables. Ai-je le choix ? »
Thorin inclina la tête de mauvaise grâce.
« Tâchez de ne pas vous faire tuer, vous. Cela n'arrangerait les affaires ni de votre royaume ni de votre fils.
— Seriez-vous inquiet pour moi ? s'amusa Thranduil avec un sourire ironique, sachant que les alliances entre royaumes dépendaient en grande partie de la personnalité de leurs dirigeants.
— Vous me prenez pour qui ? »
Thorin croisa les bras et défia du regard l'elfe. Thranduil se détourna et contempla la vaste plaine qui s'étendait sous ses yeux. Elle était à présent traversée par une ligne presque droite composée de pierres plates taillées en hexagones parfaitement réguliers d'une teinte gris sombre. Les pierres ne venaient pas d'Erebor. Thorin les avait importé des Monts de Fer car leurs pierres étaient veinées d'éclats de fer et résistaient mieux aux lourdes charges. Les chariots dirigés par des bouquetins et des porcs se relayaient sans relâche le long de la parcelle de route déjà construite. Au-delà, les nains devaient défricher le terrain puis l'aplanir et placer des graviers permettant l'écoulement d'eaux en cas de fortes pluies. Ce n'était qu'ensuite qu'ils pouvaient positionner les pierres. Il n'y avait guère plus d'une quinzaine de lieues déjà construites.
Ensuite, ce n'était plus qu'un vaste terrain semé d'embuches, de friches et de rochers. Le voyage du retour serait un enfer et c'était la seule raison pour laquelle Thranduil le repoussait. Pour le moment, il n'avait pas la force de l'effectuer. A vrai dire, il devait avouer qu'il avait à peine la force de sortir faire une ballade avec le nain. Il se sentait faible et exténué. Pour ne pas que ses jambes ne le trahissent, il s'assit sur la balustrade. Ils restèrent encore dehors en silence près d'une demi-heure.
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Thranduil passa les jours suivants à arpenter Erebor. A plus d'une reprise, seule la volonté le maintint debout car il était encore exténué. Pour autant, le roi des elfes avait à cœur de découvrir ce royaume des nains qui renaissait, plus puissant année après année. Haute figure noble parmi des êtres qui ne lui arrivaient qu'à la taille, il attirait tous les regards et faisait mine de ne pas le voir.
Il n'avait aucun point commun avec les nains mais son séjour était très instructif…voire plaisant, quoi qu'il ne l'avoue pas. La splendeur de la Montagne était revenue. Par certains côtés, elle était supérieure au vieux royaume de Thror en ce qu'il était plus équilibré, moins sujet à la folie et à la maladie du Dragon. La menace de Sauron ne planait pas ici : tous les nains se sentaient confiants derrière leurs murs épais et à l'abri du besoin grâce à l'or et aux joyaux qu'ils avaient en quantité astronomique. Les nains étaient donc heureux et profitaient pleinement de leur vie paisible. C'était une étrange expérience pour Thranduil qui, même derrière ses propres murs, était sans cesse la proie des ténèbres. Parfois, il les enviait.
Thranduil examina avec soin la bibliothèque. Certains livres l'intéressèrent et il passa de longues heures dans un fauteuil à les feuilleter. Parfois, il avait la compagnie de Thorin ou d'un autre nain de sa compagnie. Ce fut la raison pour laquelle il ne se retourna pas quand la porte s'ouvrit à nouveau. Les pas étaient plus légers que ceux des nains mais Thranduil, trop absorbé par son livre, ne s'en rendit pas compte immédiatement. Ce ne fut que quand l'ombre d'un grand homme se posa sur la page qu'il lisait qu'il redressa la tête. Le roi Bard se tenait devant lui, droit et fier dans sa tenue simple de voyageur à la barbe grisonnante. Malgré son rang, il avait gardé son vieux manteau en cuir fatigué qui masquait une tunique faite du meilleur coton du Val. Il ne portait sa couronne que dans les réceptions importantes.
Bard s'inclina devant Thranduil puis le roi des elfes lui rendit la politesse. L'homme s'installa en face de son homologue, son visage ridé par les ans et tanné par le soleil reflétant la joie sincère que les blessures de l'elfe soient guéries.
« Comment allez-vous, Seigneur Bard ? demanda Thranduil.
— Très bien. Vous avez l'air de bien vous remettre. J'en suis heureux pour vous. Thorin était peu optimiste.
— Subissez-vous toujours les incursions des orques ?
— Malheureusement, tous ceux qui s'aventurent trop au nord vers les montagnes ne reviennent pas. J'essaye de former une armée digne de ce nom mais les vieux le sont trop et les jeunes n'ont pas assez d'expérience. Un bataillon de trente jeunes soldats a été quasiment anéanti par moins de dix orques le mois dernier car ils n'ont pas su agir de manière coordonnée ! Chacun a foncé tête baissée en hurlant vers les orques.
— La guerre pardonne difficilement les erreurs. Je suis navré pour vos soldats. »
Bard soupira. Des rides d'expression apparurent sur son front. Aux yeux d'un elfe âgé de plusieurs millénaires peu habitué aux hommes, il semblait particulièrement vieux et soucieux. Ses cheveux étaient striés de gris, bien plus que la dernière fois que l'elfe l'avait vu. Ses joues s'étaient creusées, sans aucun doute par les soucis.
« L'expérience ne peut être acquise sans combat, songea Thranduil. Vos jeunes têtes brûlées doivent y faire face et le plus tôt sera le mieux. Se battre contre de petits groupes d'orques est un moindre mal compte tenu de la guerre qui s'annonce.
— Cela ne change en rien la frustration que je ressens ! s'exclama Bard en laissant poindre son énervement. Sans les nains, nous aurions de graves ennuis.
— N'hésitez pas à envoyer vos hommes au nord ! Les escarmouches leur seront bénéfiques sur le long terme. Dans l'immédiat, les soldats trop fragiles pourront quitter l'armée tant qu'il est encore temps.
— Je sais. Je leur ai joint des vétérans mais cela n'a guère été efficace. Les jeunes sont trop impétueux pour écouter les anciens estropiés ! Et il n'y a guère de nombreux vétérans. A l'époque, l'armée n'était qu'une milice d'anciens taverniers, pêcheurs, villageois désœuvré…Nous n'avons jamais compté de guerrier.
— Demandez à ce qu'un nain puisse accompagner vos patrouilles, suggéra Thranduil. Leurs techniques de combat sont rudimentaires mais ils savent limiter les pertes. Je respecterai aussi ma parole. Dès que mes…soucis internes, seront réglés, je vous enverrai des guerriers pour former vos recrues. Combien en avez-vous ?
— Presque cinq cent jeunes de moins de dix-huit ans à former. Il y en aura le double dans les prochaines années. »
Thranduil haussa les sourcils sous la surprise. Lui-même avec son royaume ne comptait guère plus d'une dizaine de jeunes à former par an. La démographie des hommes lui faisait envie. C'était donc cela, la race qui allait gagner la Terre du Milieu et supplanter toutes les autres !
« Bientôt, votre armée n'aura pas d'égale, vous surpasserez en nombre celle des nains et des elfes, prédit Thranduil. D'ici là, je vous aiderai de mon mieux. »
Pendant un long moment, Thranduil délaissa ses livres et se transforma à nouveau en soldat d'élite. Il trouva une carte dans l'un des ouvrages, un peu trop ancienne et qui n'indiquait ni le Val ni les récentes avancées des orques vers le sud mais qui serait suffisante. Bard traça avec une courte plume les villes principales du Val et les fermes isolées qui subissaient les assauts ennemis.
« Le secret contre les orques est de ne jamais rester au même endroit, expliqua Thranduil. Prenez des cavaliers armés de lances ou d'épées longues qui resteront hors de portée des cimeterres. Avec des archers à cheval assez doués pour ne pas viser accidentellement vos propres soldats, ils seront efficacement secondés. Je vais vous expliquer…
— La mobilité, d'accord. C'est déjà ce que nous essayions de faire ! Nos chevaux sont les meilleurs de la région !
— Mais les cavaliers ? Vous avez raison : vos hommes n'ont jamais été soldats. Ils n'ont même jamais été des cavaliers ! Depuis des générations, depuis celle de votre grand-père à vrai dire, vous avez été réduit à la misère, à utiliser des bateaux qui tenaient à peine l'eau, à pêcher pour survivre et de ce que j'en ai entendu, vos armes n'étaient composés que de piques et de marteaux. Vous devez faire plus que seulement donner des épées à vos enfants. C'est la différence entre des enfants qui jouent à se battre et les survivants. Dix ans sont trop peu pour changer tout un peuple. Même des hommes qui ne vivent qu'un court instant ! »
Bard hocha la tête. Lorsqu'il passait devant ses troupes, beaucoup trop de soldats ressemblaient à des enfants coiffés d'un heaume. L'expérience les transformerait en véritables soldats et éteindrait la lueur juvénile dans leurs regards. La difficulté faisait en sorte que ces jeunots survivent à assez d'escarmouches pour grandir.
Les deux rois partagèrent un verre de vin avant d'être rejoint par Thorin. Le nain s'assit en face de Thranduil. Il s'empara d'un verre.
Les trois rois prenaient une collation quand un soldat en armure légère entra dans la pièce. Il glissa un message à Bard tandis que Thranduil observa avec curiosité ce qui lui enserrait le genou. Deux courroies en cuir brun serraient la cuisse et le mollet, reliées par ce qui lui sembla être des fils de métal reliés aux courroies. Deux autres bandes, plus serraient, se croisaient devant et derrière l'articulation. D'autres lanières plus fines rejoignaient la cheville et maintenaient le genou dans le bon alignement.
« Claudain a eu la jambe brisée par des orques il y a quatre ans, révéla Bard avec un sourire.
— Cela aurait dû me contraindre à boiter pour le restant de mes jours ! s'exclama le soldat avec effronterie, oubliant momentanément avec qui il discutait. Pas question de m'abaisser à ça !
— Les nains l'ont dessiné avec l'aide de Tauriel, ajouta Thorin. Nous avons fait quelques essais. Les premiers ressemblaient davantage à un instrument de torture que de soin !
— Le résultat le valait, assura le soldat. Je peux marcher et me battre normalement ! »
Thranduil observa la démarche de l'homme lors de son départ. Il y avait bien une certaine lourdeur sur la mauvaise jambe mais rien qui ressemblait à une boiterie.
« Impressionnant », concéda-t-il.
Thorin ricana.
« Je passerai vos félicitations à mes artisans. »
Thranduil ne répondit rien mais décocha un regard furieux à son homologue.
Un chapitre un peu court, la suite se prêtait mal à la découpe. J'espère qu'il vous aura plu quand même !
Au programme pour le chapitre suivant : moment père-fils tant attendu ! Le retour vers la Forêt Noire commence.
Merci à toi Lotra pour ta review. Je ne suis pas vraiment d'accord pour dire que Sauron a raté son coup. A chaque fois, ça a raté d'un cheveu et il a quand même réussi à déstabiliser l'un des royaumes les plus anciens et les plus puissants de la terre du milieu. Royaume qui a le mérite d'exister par ses propres faits d'armes car il 'est pas protégé par les anneaux des elfes. ça en dit long sur la compétence au combats des elfes sylvains...
Bref, il y a eu pas mal de morts et tu découvriras au prochain chapitre que la forêt n'en est pas sortie indemne. Entre les araignées et les orques, les elfes auront fort à faire.
J'avoue que je suis passée assez vite sur Bard. Je n'aime pas trop le personnage.
