Quatre autres jours passèrent. Thranduil avait perdu l'air absent qu'il avait depuis son retour du monde des morts. Il lui arrivait souvent de se perdre dans de sombres pensées quand il se pensait seul mais il donnait le change dès qu'il se sentait observé.
A présent, il correspondait chaque jour avec Tauriel. S'il demandait à Legolas d'écrire les lettres parce que ses mains n'étaient pas encore assez assurées pour tenir une plume et tracer un message correctement, il espérait pouvoir prendre le traitre au dépourvu. Il avait déjà monté des hypothèses et une liste de chose qu'il devrait faire une fois de retour chez lui. Leur plan de bataille était quasiment au point. Il était temps car les araignées gagnaient sans cesse du terrain et approchaient dangereusement de la forteresse des elfes sylvains.
Dans la matinée du dixième jour après son opération, Legolas prépara deux chevaux, achetés dans l'un des meilleurs élevages de Dale. Ils n'étaient pas à la hauteur de ceux des elfes mais le prince en avait choisi à l'allure égale et confortable. Pour faciliter le trajet, il les harnacha et attacha leurs affaires à la selle. Il avait prévu de quoi faire une halte prolongée si jamais son père avait besoin de se reposer avant d'arriver dans la forêt. Au cas où…
Thranduil, Thorin et Bard apparurent à l'entrée d'Erebor. Les trois rois venaient de terminer une dernière rencontre. Pour la première fois depuis son réveil, le roi des elfes avait revêtu les atours de son rang, incluant une fine couronne en argent délicatement ouvragée. Ses bagues brillaient à ses doigts. Son manteau d'argent trainait légèrement sur le sol derrière lui et resplendissait sous le soleil matinal.
Thranduil se tenait à la gauche de Thorin tandis que Bard avançait à la droite du nain. Ils se tenaient sur la place devant les grandes portes d'Erebor depuis une dizaine de minutes quand Oin jaillit près d'eux. Ses lourdes bottes ferrées dérapèrent sur les pavés dans une tentative désespérée pour s'arrêter, surpris de voir les trois rois aussi près. Thorin l'attrapa par le bras pour l'empêcher de tomber.
Une dernière fois, Oin essaya de dissuader l'elfe de prendre la route. Si son ancien patient s'était bien rétabli compte tenu de la gravité de ses blessures et avait même patienté plusieurs jours de plus que prévu, une journée de cheval si peu de temps après son opération serait une rude épreuve. Thranduil ne pouvait cacher que ses vêtements étaient encore trop grand pour sa silhouette mince, ni cacher qu'il était encore extrêmement fatigué.
Thranduil mit fin à la discussion d'une phrase sèche. Il n'appréciait pas d'étaler son état de santé devant Bard, seul à ignorer une bonne partie des détails. Il se tourna vers les chevaux et rejoignit son fils.
« Prince Legolas, salua Thorin. Je vois que vous êtes fin prêt à rentrer chez vous. Je vous souhaite un bon retour.
— Je vous remercie, Seigneur Thorin ! Nous vous serons éternellement reconnaissants pour votre aide.
— Il est temps de partir, déclara Thranduil en coupant court aux adieux. Je vous remercie de votre hospitalité. »
Le roi des elfes flatta l'encolure de sa monture. Cela faisait un certain temps qu'il n'était pas monté à cheval et l'épaisse silhouette de sa monture si éloignée des chevaux elfiques et de son cerf le mettait mal à l'aise. Il fit taire ses sentiments et sauta en selle lestement. Une douleur fulgurante dans son dos lui rappela que trop peu de temps s'était écoulé depuis l'opération. Cependant il réussit à garder un visage impassible.
Thranduil glissa un regard vers Thorin et Bard. Il les salua respectueusement d'un mouvement de la tête puis il fit volter sa monture d'une pression des genoux. Legolas le suivit.
Les deux chevaux partirent au petit galop à travers les rues de la ville de Dale. Thranduil comptait en profiter pour parcourir la nouvelle route, qui s'arrêtait à quelques kilomètres de Dale. Si Legolas avait accepté, c'était uniquement pour raccourcir le trajet. La route traditionnelle formait une boucle à l'est avant de revenir pour longer le fleuve Celduin par la rive droite, ce qui impliquait un détour d'au moins plusieurs heures. Un bateau aurait été plus facile et plus rapide mais Thranduil avait été formel : il ne rentrerait pas dans les Cavernes à pied comme un vagabond.
Au bout de quatre heures de chevauchée, les épaules de Thranduil étaient plus voutées que lors du départ. Les vibrations dues au galop de son cheval se répercutaient douloureusement dans sa poitrine. Comme l'avait craint Oin, la blessure s'était d'abord refermée en surface. En profondeur, la chair restait malmenée et fragile. Il aurait dû revenir au pas mais refusa de perdre du temps sur le chemin.
Il parvint à maintenir l'illusion d'aller bien deux heures supplémentaires, quand Legolas comprit que quelque chose clochait. Les deux chevaux galopaient de front. Le prince se rendit compte que les rênes glissaient entre les doigts de son père.
« Nous pouvons faire une pause », suggéra Legolas.
Le réflexe de Thranduil fut de rabrouer son fils et prétendre que tout allait bien. Il se ravisa, incapable de donner le change. Pire, s'il s'épuisait, il serait une proie facile pour le traitre et ne pourrait pas le chasser comme il en avait l'intention.
Thranduil ralentit l'allure. Son cheval passa du galop à un trot, puis au pas. Ils avaient quitté la route depuis longtemps et arpentaient à présent les terres sauvages, ancienne désolation de Smaug, à présent peu à peu conquises par les hommes du Val. La terre était inégale, parsemée de graviers et de rochers qui ne facilitaient pas leur progression. Legolas avait choisi ce chemin pour rencontrer des fermes sur leur chemin. Il ne comptait pas laisser Thranduil camper pour la nuit qui s'annonçait.
« Je vois une ferme à l'est, nous pouvons nous y arrêter quelques heures, estima Legolas.
— N'as-tu pas pris de provisions ?
— Si mais…
— Je ne compte pas m'arrêter près des hommes, décida Thranduil. Ni m'arrêter toute une nuit ! Inutile de t'inquiéter, mon fils. Si nous chevauchons toute la nuit, je pourrai me reposer chez nous. »
Legolas ne répondit rien mais son expression reflétait toute son inquiétude. Thranduil soupira. Ce n'était pas à son fils de s'inquiéter !
« Tout ira bien, assura-t-il. Vraiment, Legolas.
— Nous pouvons nous arrêter un peu, insista le prince. Même sans aller près des hommes ! »
Thranduil céda devant l'insistance de son fils. Il stoppa son cheval près d'un bosquet de pins. Là, ils pourraient faire une halte en cachant les chevaux tout en étant invisibles depuis la route.
Thranduil démonta lourdement. Lorsque ses pieds touchèrent le sol, une douleur irradia dans son corps. Il grimaça et porta machinalement une main près de son cœur.
« Père ?
— ça va. Juste un peu essoufflé. Occupe-toi des chevaux, je te prie. »
Thranduil observa les alentours puis s'assit à même le sol, chose qu'il n'avait pas faite depuis qu'il était devenu roi. Il parvint à reprendre sa respiration aisément et la douleur s'estompa. Il ne restait plus que la raideur dans ses gestes et sa lassitude. Il esquissa un sourire en voyant Legolas sortir des musettes remplies d'avoine et les accrocher aux brides. Les chevaux supportaient bien le voyage mais leurs poitrails se couvraient d'écume et ils fatiguaient déjà.
Thranduil fouilla dans les sacs et sortit une outre et des paquets de nourriture. Il en déposa un en face de lui pour son fils et ouvrit le siens. Malgré lui, il songea que cette histoire avait certains bons côtés : sans le traitre, Legolas serait toujours dans le Nord.
Legolas s'installa en face de son père. Assis en tailleur, ses longs cheveux blonds attachés dans son dos, il souriait sans se préoccuper de ce qui les attendait. Le roi détailla son fils.
« Nous n'avons pas parlé depuis longtemps, demanda Thranduil. Pas réellement ! Comment vas-tu ?
— Père ?
— Il nous reste seulement quelques heures de calme. Je suis heureux de les passer avec toi. Ces dernières années…ont été mouvementées. »
Thranduil esquissa un sourire triste.
« Nous avions des idées différentes concernant le royaume, soupira-t-il. Nous nous sommes éloignés. Je ne t'ai pas assez dit à quel point j'étais fier de toi. Quand tu es parti…Tu m'as manqué, Legolas. Plus que je ne saurais le dire.
— Vous m'avez manqué également, murmura Legolas. J'ai pensé revenir plusieurs fois.
— Le nord t'as-t-il plu ?
— Beaucoup, père, s'enthousiasma le prince avec un large sourire. Vous aviez raison, Aragorn est exceptionnel. Il est encore jeune et promet de devenir le digne héritier de sa lignée, voire meilleur que son ancêtre en personne ! Les fils d'Elrond le secondent et le protègent. Avec de l'expérience, il fera un redoutable soldat. »
A voir les yeux brillants de son fils, Thranduil comprit qu'il avait fait le bon choix en l'orientant vers les rôdeurs. Le prince avait goûté au monde extérieur et avait adoré ce qu'il y avait vu. Avec un pincement au cœur, il sut que Legolas ne ferait que s'éloigner davantage de lui. Dire que Thranduil s'était efforcé de l'en protéger ! Ses efforts étaient vains. Il ne restait plus qu'à espérer que le monde extérieur ne le tuerait pas. Pour autant, voir son fils heureux suffit à le rendre heureux. Pas un seul jour que Legolas passerait en dehors de son royaume serait exempt d'inquiétude, Thranduil le savait trop bien. Plus qu'auparavant, le Roi des Elfes comprit qu'il se tenait à l'aube d'une nouvelle ère. Il pourrait se cacher dans ses forêts, le monde finirait par frapper à sa porte.
La pause fut plus longue que les quelques minutes que Thranduil comptait s'octroyer. Elle dura une heure, pendant laquelle père et fils retrouvèrent un semblant de complicité. Finalement, le prince retourna chercher les chevaux. Il attacha la gourde vide dans les bagages.
« Legolas… »
Quand le prince se retourna, il découvrit son père, en train de l'observer pensivement. A sa grande surprise, Thranduil s'avança vers lui. Il se tint devant son fils, immobile et silencieux puis tendit les bras et étreignit Legolas. Se retrouver dans les bras de son père ne lui était pas arrivé depuis des centaines d'années !
La tête enfouie contre l'épaule de son père, les bras puissants serrés autour de lui, le cœur de Legolas chancela. Il n'avait pas ressenti de telles émotions depuis son enfance. Passée la surprise, Legolas lui rendit l'étreinte affectueusement.
« Merci, souffla Thranduil. De m'avoir sauvé la vie. D'être revenu pour moi. D'être resté à mes côtés quand j'avais besoin de toi.
— Père, je ferai tout pour vous…
— Tout, certainement pas ! J'ignore ce que nous allons découvrir dans notre royaume. Quoi qu'il se passe, je t'interdis de risquer ta vie. Est-ce bien clair ? Je ne supporterais pas de te perdre, Legolas.
— Très clair, père. »
Thranduil savait que c'était vain : Legolas était l'elfe le plus intelligent et le plus généreux qu'il connaissait. Que ce soit Thranduil ou n'importe quel elfe sylvain, il ne resterait pas inactif. D'un côté, en tant que père, il ne pouvait être plus fier de son fils. D'un autre, justement en tant que père, Thranduil ne supporterait pas de voir le seul membre de sa famille encore en vie être assassiné.
« Legolas, je suis le roi de la forêt noire. Jusqu'à mon dernier souffle, je protégerai les miens quoi qu'il m'arrive. Ne me condamne pas à survivre des centaines d'années sans toi ! Je t'aime, Legolas.
— Je vous aime aussi, père. »
Thranduil relâcha son étreinte. Il posa la main sur la joue de son fils. Les deux elfes échangèrent un regard, le plus jeune surpris de telles confidences. Thranduil l'avait habitué à tout sauf à des démonstrations d'affection.
Pour la première fois, Legolas se demanda ce qui avait traversé l'esprit de son père quand, seul et blessé, il mourrait à petit feu dans la bibliothèque. Il ne pouvait savoir que Thranduil avait passé tout ce temps à penser à lui et regretter leur soudaine distance, leurs désaccords, leur dernière conversation houleuse. Thranduil avait prié les Valar de pouvoir revoir son fils une dernière fois avant de mourir, de pouvoir lui dire qu'il l'aimait et était fier de lui.
Ce fut un Legolas décontenancé qui remonta sur le cheval. Jamais son père ne s'était ouvert à ce point envers lui. Il s'apprêta à relancer la conversation quand il aperçut Thranduil talonner sa monture, le visage soudainement fermé.
Le moment de grâce était terminé.
Lotra : dès qu'il y a des nains, tu est ravi, n'est ce pas ? :) Ma prochaine fic risque de ne pas te plaire alors. Un Thorin pris par la maladie du Dragon prêt à tout pour récupérer l'Arkenstone...Il n'y a que l'intro d'écrite (peu près 8000 mots seulement).
Tu as raison de penser que ça aurait pu être pire. La Forêt Noire s'en relèvera et les liens avec ses alliés s'en retrouveront renforcés. Donc oui, de ce côté, Sauron a échoué.
Essy : merci pour tes commentaires ! J'avoue que j'aime beaucoup la relation entre Thranduil et Thorin. Surtout que malgré leurs différences, ils ont le même but et parfois la même façon de penser. Après tout, les nains se terrent dans leurs montagnes comme les elfes sylvains se terrent dans leur forêt.
Prochain chapitre : Thranduil et Legolas atteignent les cavernes. La chasse au traitre continue.
