Legolas passa la matinée parmi les siens à s'occuper du royaume. Avec Tauriel, il se rendit dans le centre d'entrainement de l'armée pour saluer ses soldats. Thranduil, à l'inverse, se reposa dans ses appartements.
A onze heures, Thranduil et Legolas descendirent ensemble les escaliers principaux, père et fils resplendissant dans leurs atours royaux. Avant même de quitter le grand escalier principal, leurs oreilles fines perçurent le joyeux brouhaha des elfes sylvains. Thranduil esquissa un vague sourire. Après des semaines difficiles, il était heureux d'être de retour chez lui. Son visage pâle rayonnait de joie et de fierté. Il se sentait enfin redevenu lui-même ! Du haut de l'escalier, il observa en silence le va-et-vient de ses sujets qui s'affairaient pour préparer le plus magnifique des repas. Onze musiciens traversèrent le hall, harpes, mandolines, violons et flûtes à la main. Certains elfes apportaient des plantes, d'autres des joyaux qui, mis devant les lumières, renvoyaient le même éclat que les étoiles.
Thranduil descendit les dernières marches. Les elfes présents dans le hall lui adressèrent des saluts tout en continuant de préparer le festin. Néanmoins, Thranduil renonça à entrer dans la salle à manger. A la place, il continua son chemin vers l'infirmerie. Lorsqu'il en passa les portes, Legolas à ses côtés, il découvrit les rangées de lits dont une bonne partie était occupée. Il n'y avait plus que les blessés les plus graves, près d'une vingtaine.
Thranduil s'avança et, elfe après elfe, les salua tous. Il s'assit à leur chevet et demanda à chacun d'eux comment eux et leurs familles allaient, s'ils avaient tout ce dont ils avaient besoin et il assura à ceux qui resteraient handicapés que leur vie n'était pas terminée.
Ce ne fut qu'une bonne heure et demie plus tard que le roi des elfes quitta le chevet des blessés et pénétra dans la salle à manger. La splendeur de la pièce le surprit lui-même. Son peuple s'était surpassé pour lui plaire. Les fleurs avaient été déplantées et replantées dans de délicats vases hauts dont les plus grands faisaient la taille d'un elfe. Leur fragrance fraiche embaumait l'immense pièce. Le plafond dans lequel se rejoignaient les branches basses de trois immenses arbres brillait de mille feux. Les tables étaient alignées, impeccables, garnies de vaisselle en or posée sur des nappes brodées de fils d'argent.
Les elfes s'inclinèrent devant leur souverain. Ils étaient si nombreux que le nombre de places manqueraient. Ceux qui parviendraient à se joindre au festin du matin devraient se serrer. Thranduil traversa lentement la pièce et s'assit sur son fauteuil. Legolas le suivit de près, vêtu pour une fois de ses atours de prince de la Forêt Noire. Il prit place aux côtés de son père, peu désireux de s'asseoir à l'autre bout de la table, comblant de fait la place vide de Lorthal en tant que premier conseiller et bras droit du roi.
Père et fils échangèrent un coup d'œil discret puis Thranduil hocha légèrement la tête. Legolas invita Tauriel à prendre la place laissée libre à la droite du roi. Gênée et malgré tout impressionnée par ce roi qu'elle avait trahi une fois, puissant et terrible, elle s'assit à la table principale sans regarder Thranduil.
Aussitôt que les elfes furent installés, les serviteurs surgirent des escaliers de services, munis de divers plateaux. Chanteurs et musiciens commencèrent à jouer les plus belles mélodies du royaume sylvestre. Thranduil les écouta avec plaisir quelques secondes avant de jauger ce qu'il y avait dans les plats. Sans surprise, l'elfe qui se tenait à côté de lui était chargé des mets favoris du roi. Pour cette fois, conscient que ses cuisiniers avaient vérifié les aliments, Thranduil se permit de profiter du repas…qui se transforma vite en véritable banquet de fête.
Pour le retour du roi, les festivités durèrent une bonne partie de l'après-midi. Le vin coula à flots, assez pour que les elfes les plus fragiles soient ivres. Thranduil lui-même ne s'en priva pas. Son peuple ne perçut pas la légère différence dans sa manière de diriger le festin, ni ses gestes alourdis par la boisson et la fatigue. Il parvint à conserver son rôle à merveille.
Sur le coup de seize heures alors que la fête battait son plein, Thranduil décida qu'il était temps de mettre en place leur plan. Il reposa son verre, adressa un dernier signe à Legolas puis se leva de table. Sa tête lui tourna quelques secondes avant de s'éclaircir. Par chance, personne ne le remarqua.
Il contempla la joyeuse assemblée puis quitta la salle à manger sous le son des harpes et des violons, la tête haute et un léger sourire sur les lèvres, son long manteau flottant derrière lui. Legolas et Tauriel le suivirent, tout comme une dizaine d'elfes qui faisait partie de son conseil.
Arrivé devant la grande arche qui menait aux escaliers, Thranduil se retourna. Son regard gris se posa sur la silhouette de Silnarën, le serviteur qui le suivait aussi fidèlement que son ombre dans les cavernes, puis de Turlion, discret échanson qui servait les boissons et s'assurait que les convives étaient satisfaits de leur déjeuner. Les deux elfes, absorbés dans leurs taches, ne remarquèrent d'abord pas l'attention de leur roi sur eux. Ce ne fut qu'après une dizaine de secondes que Silnarën se redressa, les mains pleines de vaisselle sale.
Thranduil détourna le regard et quitta la caverne principale sans se presser, prenant son temps pour discuter avec les elfes qui croisaient son chemin. L'état de son royaume l'inquiétait profondément. Tous les soldats qui le croisaient avaient le même avis : la situation militaire était critique. Les araignées tissaient leurs toiles jusqu'à leurs portes et les orques parcouraient librement les terres. Des centaines d'entre eux étaient stationnés à Dol Guldur et il en venait plus chaque jour en provenance du nord.
Il ne laissa pas voir qu'il s'en alarmait et poursuivit son chemin jusqu'à arriver devant les majestueuses portes principales. Droit devant son peuple et les centaines de soldats réunis là, Thranduil attendit que le silence se fasse. Se trouver à nouveau chez lui était réconfortant mais il sentait à nouveau tout le poids de sa charge sur ses épaules.
« La Forteresse de Dol Guldur menace à nouveau notre royaume, déclara sombrement Thranduil. Je ne le permettrai pas ! Dès aujourd'hui, Legolas et Tauriel mèneront des patrouilles pour repousser les araignées. Je trouverai le traitre. Qu'il prenne garde ! »
Thranduil esquissa un geste de la main. Legolas et Tauriel, derrière lui, sortirent de l'ombre.
« Les patrouilles d'Elwaen, Celnarim, Dilnis, Leornan, Nilva, Elvanian, Olthir, Galörye, Brinel, vous venez avec moi, annonça Legolas.
— Thaner, Tërien, Finion, Alanthir, Dorlorond, Isil, Elior, Lalaën, Cyriel, vous serez sous mon commandement, ajouta Tauriel.
— Soyez prêts dans une heure, reprit Legolas. Les autres patrouilles, préparez-vous à prendre la relève. »
Thranduil observa son fils prendre les rênes de l'opération. Sous couvert de purifier la forêt, il s'agissait surtout de déterminer si Dilnis ou Cyriel étaient le traitre.
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Thranduil tourna les talons, suivi de son fils, de Tauriel et des elfes de son conseil. Ils reprirent le chemin inverse vers l'intérieur des cavernes. Ils marchaient en silence quand le bruit des sabots sortit Thranduil de ses sombres pensées. Il releva la tête et découvrit à une centaine de mètres une patrouille qui rentrait.
Certains cavaliers marchaient à côté de leur monture blessée ou fourbue. D'autres avaient les épaules voutées et tenaient un morceau de tissu pour colmater l'hémorragie. La majorité semblait indemne mais exténuée. Les carquois étaient vides, les vêtements des cavaliers froissés, leurs mines défaites et leurs manteaux maculés de toiles d'araignées. Les cavaliers disparurent au détour d'un chemin.
« Prenez-garde à vous, souffla Thranduil alors que les plans de bataille était adoptés.
— Je vous le promets, père. »
Legolas était confiant. Il comptait bien ramener la totalité de ses soldats au banquet prévu le soir même et reprendre une partie du terrain perdu.
A l'heure prévue, les soldats étaient prêts. A peine la moitié avait revêtu leur armure : dans la forêt, la rapidité et l'agilité étaient leurs meilleures armes. Le poids les entraverait trop. A la place, ils avaient endossé des tuniques en cuir épais et souples qui les protégeraient. Carquois dans leur dos et épée au flanc, les elfes affichaient le même air sévère que leur prince.
Thranduil observa les deux groupes de soldats quitter la forteresse. L'angoisse lui étreignait le cœur. Il resta devant les portes, immobile devant ses hautes portes un quart d'heure.
Il finit par rentrer. La chevauchée l'avait vidée de ses forces. Faire bonne figure pendant le festin avait également été une épreuve. Il se sentait plus faible qu'à Erebor et la seule envie qu'il avait était de s'allonger et dormir jusqu'au lendemain. Il y résista cependant, sachant tout le travail qui l'attendait.
Le moral de ses sujets était au plus bas. Tout le reste de l'après-midi, le roi le passa auprès des siens. Il arpenta les chemins des cuisines, passa près des habitations, au camp d'entrainement et jusqu'aux écuries. Il s'entretien avec une multitude d'elfes, s'assurant que tous allaient bien et qu'ils avaient dorénavant confiance en l'avenir. Ce ne fut pas une chose aisée car pour convaincre ses gens que les choses allaient s'améliorer, il devait en être convaincu lui-même.
Parmi tous les elfes à qui il eut à faire, Thranduil fut particulièrement intéressé par les familles des cinq rescapés de Dol Gudur. Il leur parla longuement.
Le soir venu, il était si épuisé qu'il tenait à peine debout. Il s'effondra dans un canapé de ses appartements, seul, et ne tarda pas à sombrer dans un lourd sommeil de mortel. Silnarën, qui avait été chargé de monter le dîner du roi, frappa sans succès à la porte. Les gardes s'inquiétèrent devant l'absence de réponse de leur roi. Ils frappèrent et appelèrent avec plus d'insistance. Toujours sans obtenir de réponse.
Cette fois, les gardes prévinrent les elfes les plus importants du royaume, en l'absence du prince et de Tauriel. L'un des conseillers de Thranduil, presque aussi vieux que Lorthal, poussa la porte pour s'assurer que tout allait bien. Satisfait de voir Thranduil simplement endormi, il quitta la pièce. Pour assurer la protection de son roi, des gardes furent placés à proximité, directement dans l'antichambre qui menait au salon.
Thranduil ne se réveilla pas avant le retour de Legolas, tard dans la nuit. Avec Tauriel, ils s'entretinrent quelques temps devant un plateau de viandes froides sorti clandestinement des cuisines par Tauriel.
En une soirée, onze nids avaient été détruits et un groupe de trente orques avait été tué. Deux elfes moururent et Thranduil fut attristé de constater qu'il s'agissait de soldats aguerris qu'il connaissait bien pour les avoir côtoyés lorsque lui-même n'était encore que le prince de Vertbois. C'était un succès fêté comme tel par les elfes sylvains. Thranduil entendait encore la musique. Il n'avait ni la force ni le cœur de se joindre au festin. Il resta allongé sur le canapé, les yeux fixés sur le plafond jusqu'à ce que le sommeil le prenne à nouveau.
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Le lendemain matin, vers six heures, Legolas et Tauriel repartirent dans la forêt à la tête des elfes qui n'avaient pas pris part à la sortie de la veille. Dol Guldur mit les orques sur leur chemin. Les combats furent terribles et durèrent des heures. Un messager revint précipitamment au palais demander des renforts : plusieurs légions sortirent de Dol Guldur, protégées par les sorcelleries de leur maître et prirent les elfes sylvain en tenaille. Tous les orques furent exterminés mais les pertes furent grandes pour les elfes. Nul ne considéra cela comme une victoire.
Lorsque Legolas pénétra dans la salle à manger ce midi-là, il s'était changé pour ne pas que son père se rende compte de sa blessure au bras.
A l'issue du déjeuner, Thranduil resta plongé dans ses pensées quelques instants. Un verre de vin à la main, les jambes croisées sous la table, il écouta les musiciens, une expression triste sur son visage.
Bien plus nerveuse, Tauriel, cachée dans l'ombre d'un pilier, observait à la dérobée les elfes qui prenaient part au repas. Elle guettait le moindre bras tendu qui risque d'abriter une arbalète miniature, la moindre fiole glissée dans un plat. Empoisonner Thranduil et Legolas était impossible dans les cuisines : deux gardes et deux conseillers surveillaient les cuisiniers, qui goutaient tous les plats avant de les envoyer. Les serviteurs étaient également escortés par un soldat dans les escaliers. Il ne restait donc que dans la salle à manger mais les chances étaient réduites. Il y avait trop de monde, trop de risque d'échouer pour quelqu'un d'aussi calculateur. Pour autant, elle fut heureuse quand le déjeuner prit fin et que Thranduil quitta la pièce.
Cependant ce n'était pas terminé. Thranduil adressa à Tauriel un geste de la main pour lui indiquer de le suivre. Legolas était déjà sur les talons de son père. Vêtu de ses habits de soldat, le prince avait gardé son épée tout au long du repas, la déposant simplement contre son siège. Il l'avait pour l'heure reprise et rattachée à son côté, prêt à se battre si c'était nécessaire.
Thranduil sortit de la caverne principale qui abritait son palais. Il prit un large couloir haut de soixante pieds de haut et large de quarante qui déboucha au bout de vingt mètres sur une nouvelle caverne, si haute que le plafond disparaissait dans le feuillage des arbres et si longue que seul en elfe pouvait en voir le mur opposé.
Les trois elfes n'étaient pas les seuls. A la suite de Thranduil se tenaient les elfes de son conseil et six gardes armés. Le cortège poursuivit sa route à la suite du roi. Ils attiraient l'attention des elfes qui les observaient passer dans un silence lourd d'appréhension. Si Thranduil n'avait jamais été très joyeux depuis la mort de sa femme, son visage était à présent fermé et ses yeux reflétaient une colère à peine contenue. Même le prince semblait froid, ce qui ne lui ressemblait pas. Quelques elfes furent tentés de les suivre. Ils furent sèchement rabroués par les soldats et rebroussèrent chemin.
Les elfes arrivèrent dans la caverne qui servait de prairie. Sachant ce qu'il devait trouver, Thranduil se dirigea vers l'un des rares bâtiments, creusé à même la roche. Une arche haute de trente pieds et large de dix, dont les bords étaient gravés d'inscriptions elfiques et de délicats motifs constituait l'entrée majestueuse des écuries. A l'intérieur, une soixantaine de grands boxes servaient aux chevaux malades ou qui devaient être isolés. D'ordinaire, elles étaient vides. Cette fois, en raison des récentes attaques, les écuries étaient pleines. Les chevaux étaient les premières victimes de la guerre.
Nerdaël soignait un étalon gris, victime d'une profonde lacération au niveau des côtes et d'une autre près de la croupe. Lorsque le roi s'avança vers lui, l'elfe sortit du box. Il laissa la porte ouverte. Sa main posée sur le chanfrein du cheval suffisait à l'y faire rester. En voyant les elfes qui l'attendaient, Nerdaël sursauta.
Ses yeux écarquillés allèrent du roi au prince, revinrent au roi puis au prince, passèrent un bref instant sur les elfes qui les suivaient et revinrent enfin sur le roi. Même en tant que soldat, Nerdaël n'avait jamais approché Thranduil d'aussi près. Ce n'était qu'à son retour de Dol Guldur qu'il avait parlé pour la première fois à son roi quand Thranduil, à son habitude, rendait visite aux blessés. Le roi était venu voir les blessés à neuf reprises, toujours en restant avec eux un certain temps pour leur remonter le moral.
« Sire ! s'exclama l'ancien captif de Dol Guldur, incapable de dire quoi que ce soit d'autre.
— Nerdaël, le salua Thranduil. Je suis heureux de voir que vous allez bien.
— Je vais très bien, sire, mais… »
L'elfe se tut, comme s'il n'osait pas aller plus loin. La présence du roi et du prince l'impressionnait. Défiguré par une cicatrice, la jambe brisée qui l'empêchait de marcher correctement, il se sentait infirme et indigne de l'attention de son roi.
Il n'arrivait pas à croire que pour le premier jour qu'il passait de nouveau chez lui, le roi veuille perdre son temps avec lui. La mine sombre et froide du roi acheva d'inquiéter l'ancien soldat. Il frissonna.
Thranduil observa quelques instants les chevaux, balaya ses yeux gris sur les arbres et les buissons qui poussaient et fleurissaient dans les cavernes, alimentés autant par l'eau que par la magie des elfes, au travers des quelques fenêtres qui perçaient l'épais mur des écuries.
Il finit par focaliser toute son attention sur Nerdaël et renvoya les deux cavaliers elfes qui travaillaient jusque-là dans des boxes à proximité. Ne restait plus que Thranduil, Legolas, Tauriel, les conseillers, Silnarën en retrait d'eux, qui faisaient face à Nerdaël.
« Je crains de ne pas être face à vous de gaîté de cœur, déclara sombrement Thranduil en dévisageant le palefrenier. Savez-vous pourquoi je suis là ?
— Vous cherchez le traitre, jugea l'ancien soldat. Si j'osais, je dirais qu'aucun elfe ne rejoindrait volontairement l'Ennemi. Le mal nous a trop fait souffrir pour y retourner volontairement. Le traitre… »
La voix de l'elfe s'enroua. Il baissa les yeux sur le sol, sa posture raide et le visage défait. Les conseillers attendaient derrière le prince et le roi, ignorant encore pour quelle raison ils étaient venus aux écuries.
Silnarën ne perdait pas un mot des échanges. Ses yeux allaient du roi à l'ancien prisonnier. Il déglutit.
« Le traitre a dû être corrompu par l'Ennemi en personne, reprit difficilement l'ancien soldat. Comme quelqu'un emprisonné à Dol Guldur plusieurs semaines, torturé par l'Ennemi puis qui se serait miraculeusement évadé.
— Je crains que dans ces conditions, une évasion aussi brillamment réussie ne soit suspicieuse compte tenu des récents évènements, confirma gravement Thranduil. Vous n'ignorez pas non plus que Legolas et Tauriel avaient pour mission de trouver qui était le traitre.
— Je m'en suis douté quand le prince est venu me parler, souffla l'elfe. Nous ne sommes que cinq à être revenus ! Et…personne ne s'est jamais échappé des griffes de l'Ennemi sans aide extérieur.
— Sur ces cinq, deux se sont trouvés à mes côtés, reprit Thranduil en se tournant légèrement vers son serviteur. Silnarën est hors de cause : il a eu de nombreuses occasions de me tuer, comme de tuer mon fils, et a été vu auprès de son épouse lors de l'entrainement de Legolas. Il en va de même pour Turlion. Echanson, empoisonner le vin était à sa portée mais il n'a pu être celui qui a tiré les flèches qui ont failli me coûter la vie : plusieurs elfes l'ont vu ailleurs au même moment. Dilnis et Cyriel sont hors de cause : tous les deux ont mené avec intégrité leurs patrouilles. Affaiblir l'armée en mon absence leur aurait été une tâche aisée ! Ne reste plus que vous, Nerdaël. Dites-moi que je me trompe !
— Je ne suis pas le traitre ! assura avec désespoir l'ancien prisonnier.
— Dans ce cas, dites-moi où vous rendez-vous lorsque vous quittez les cavernes ? s'enquit Tauriel. Personne ne le sait ! Personne ne vous accompagne non plus. Que faites-vous seul dans les bois ? »
L'elfe se mura dans un silence lourd. Il garda baissé son visage déformé par la colère devant les accusations. Sa main posée sur le chanfrein de son cheval se crispa. Il sentait le regard brûlant de son souverain sur lui et n'arrivait pas à se justifier.
« Je ne suis pas le traitre, murmura finalement l'elfe. Sire ! Je n'ai jamais…Je n'oserais jamais attenter à votre vie ! »
Thranduil observa longuement l'ancien soldat. Ses yeux gris se rivèrent aux yeux bruns de l'elfe resté défiguré et boiteux par sa captivité. Le travail auprès des chevaux avait rendu son apparence plus dure, accentuant encore les cicatrices des combats.
« J'aimerais vous croire, déclara sombrement le souverain, mais dans ce cas, qui ? Vous seul n'avez pas été vu lors des tentatives d'assassinats contre moi et mon fils ! Les quatre autres survivants de Dol Guldur n'ont pu le faire !
— Je l'ignore ! assura avec désespoir Nerdaël. Je l'ignore ! Je savais que cela devait être l'un de nous…aucun autre elfe n'aurait pu trahir…Je pensais que peut-être Silnarën…
— Moi ! » s'exclama le serviteur avec stupéfaction.
Resté derrière Thranduil et Legolas, il écoutait avec attention l'entrevue surprenante à laquelle il assistait. Il n'avait pu rester silencieux devant les accusations portées par Nerdaël. Son beau visage reflétait une colère sans borne. Ses yeux lançaient des éclairs contre son ancien coéquipier.
« Vous ou Dilnis, précisa froidement l'ancien soldat en rivant son regard dans celui de l'ancien captif.
— Ce sont des calomnies !
— Silence ! » ordonna Thranduil sèchement.
Il échangea brièvement un coup d'œil avec Legolas. Le prince, silencieux, gardait à l'œil le serviteur de peur qu'il ne soit effectivement un traitre. Les vêtements ajustés près du corps de Silnarën ne semblaient pas lui permettre de dissimuler une arbalète mais tous les elfes étaient armés de dagues et de couteaux.
« Quelles raisons vous font penser que l'un ou l'autre serait un traitre ? s'enquit Thranduil.
— Si j'avais des preuves, je vous en aurais déjà parlé ! se désola Nerdaël. C'est juste…Silnarën est celui qui nous a libéré. A l'époque, je n'y ai pas pensé, nous étions tous si heureux d'être sortis vivant de cette forteresse maudite ! Maintenant…je crains que nous ne nous soyons pas échappés mais que le Seigneur ténébreux nous ait laissé sortir.
— Voilà exactement quel était leur but ! s'exclama finalement Legolas. Que vous ne le compreniez qu'aujourd'hui m'inquiète !
— Assez, Legolas ! recommanda calmement Thranduil. Moi également, ne l'ai compris que trop tard. Cela a failli nous coûter la vie à tous les deux et nous a presque coûté notre royaume ! L'Ennemi vous a laissé vous échapper, cela est certain. J'ai suspecté Silnarën, comme tous ceux qui sont revenus de la forteresse. Tauriel a même surveillé les familles des elfes encore prisonniers ! »
Le visage de Silnarën se ferma. Toute son attention dirigée vers son souverain, il serrait les poings, ignorant s'il allait être considéré comme un traitre ou non. En face, le visage de Nerdaël se décomposa. Il ferma les yeux. Ses mains tremblaient. Il devint blanc comme un linge.
« Turlion aurait pu m'empoisonner, reprit Thranduil, tout comme Silnarën. Mais ni l'un ni l'autre n'aurait pu utiliser l'arbalète. Vous le pouviez ! Vos blessures ne vous empêchent pas de tirer à l'arc ni de monter à cheval. Vous étiez présent pendant le banquet du solstice, lorsque Legolas s'est entrainé et personne ne sait où vous étiez lors que j'ai failli perdre la vie dans ma propre bibliothèque ! Dites-moi, Nerdaël, où allez-vous quand vous partez des cavernes ? A qui parlez-vous ? »
Face au ton de plus en plus dur de Thranduil et à son regard accusateur, l'elfe affaissa les épaules. Il comprit que, quoi qu'il dise, rien ne pourrait le sauver : il ne tenait pas à expliquer les raisons de ses fréquents départs des Cavernes. Personne ne pouvait non plus prendre sa défense car il n'avait plus ni famille ni ami depuis son retour de Dol Guldur. Il s'était enfermé dans sa douleur et ne trouvait son salut qu'auprès des chevaux.
« Cela suffit, décida finalement Thranduil au bout d'un long moment de silence lourd. Vous ne pouvez-vous défendre ! Vous serez jugé pour vos crimes. Legolas, Tauriel, emmenez le dans les cachots. »
Nerdaël leva une dernière fois des yeux embués de larmes vers son roi. Thranduil resta de marbre et observa l'ancien soldat quitter les écuries, encadré par le prince et la capitaine des gardes. Silnarën se tenait toujours à ses côtés, hésitant et observant à la dérobée son roi.
Entre eux, les elfes du conseil n'en croyaient pas leurs oreilles. Quand Thranduil avait affirmé poursuivre le traitre, ils n'imaginaient pas qu'il connaissait déjà son identité ni qu'il réglerait cet épineux problème en deux jours. Ils étaient partagés entre le soulagement que ce soit terminé et la révulsion de voir que le traitre était si proche d'eux. Certains espéraient encore qu'il s'agissait d'un orque ou d'un sortilège.
Finalement, Thranduil flatta l'encolure du cheval blessé, referma la porte de sa stalle et quitta l'écurie. Les autres elfes le suivirent.
« Silnarën, je regrette que vous ayez été témoins de ceci, déclara Thranduil sur le chemin du retour. J'ai enquêté sur vous comme sur tous ceux qui auraient pu être le traitre. Mes recherches comme celles de Legolas et Tauriel sur vous se sont révélées vaines.
— Je comprends », souffla le serviteur.
A peine une heure plus tard, la nouvelle s'était répandue dans tout le royaume.
Merci aux reviewers Essy et Lorta ! Vos commentaires me touchent à chaque fois ^^
Lorta : c'est normal d'avoir à l'esprit le Thranduil des films. ne serait-ce que par l'image de Lee Pace. Un film 's'imprime' toujours plus facilement dans la mémoire visuelle que le livre.
Du coup, c'est vrai que 'mon' Thranduil ressemble beaucoup à celui des films mais j'ai adouci son mauvais caractère pour être plus fidèle au livre, notamment dans sa relation avec Legolas. D'autant que les elfes se choisissent naturellement, par instinct leur âme soeur mais que cette partie de leur société (fondamentale parce que ça explique l'absence de remariage et les elfes morts de chagrin) est carrément non respecté par les films. Jamais un père ne se serait immiscé dans la relation de son fils et certainement pas pour une histoire de rang ! Même Elrond, sachant à quels tourments Arwen s'exposerait si elle choisissait Aragorn ne s'y est pas opposé. Il l'a prévenue et a exigé d'Aragorn de regagner son trône mais rien de plus.
Bref, le sujet me fâche un peu XD C'est pour ça que j'ai essayé de faire de Thranduil un roi qui se préoccupe des siens comme il le devrait et pas comme un égoïste qui risque la vie de son peuple pour une poignée de joyaux et qui méprise les gens de Lacville comme dans le film. C'est clair dans le livre: il vient à leur aide.
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Encore 3/4 chapitres. J'hésite à laisser le dernier moment père fils. Je vais peut-être le réécrire.
