Devant les portes du palais, de nombreux elfes attendaient le retour de leur roi. Ils discutaient à voix basse, partagés entre l'inquiétude et le soulagement.
A leur grande surprise, Thranduil ne revint pas avant deux heures, bien longtemps après que Legolas a ramené Nerdaël pour l'enfermer dans les cellules les plus profondes des cavernes. Thranduil, se sachant attendu par les siens, avait profité d'un répit aux écuries. Il y appréciait l'ambiance et les chevaux Il en avait profité pour s'occuper de ses chevaux et de son cerf.
Quand le roi revint dans son palais, serein et apaisé par sa visite aux écuries, il s'arrêta devant ses sujets. Il esquissa un léger sourire qui se voulait rassurant.
« Je regrette profondément que le mal ai pu frapper notre royaume, avoua Thranduil avec tristesse. Qu'un de mes sujets ai pu nous trahir. Je n'ose imaginer ce qu'il a dû endurer entre les mains de l'Ennemi. Rassurez-vous ! Le traitre ne nous atteindra plus. »
Sur ces paroles rassurantes qui ne répondaient pas à toutes les questions des elfes, Thranduil s'esquiva. Les portes du palais se refermèrent derrière lui sans un bruit. Même ses conseillers restèrent à l'extérieur, avec pour mission de rassurer les elfes.
Thranduil monta vers l'aile qui lui était réservée. Il poussa la porte de son bureau. L'odeur familière de papier et d'encre le frappa dès son arrivée. C'était la première fois qu'il y pénétrait depuis de nombreuses semaines. Il respira à pleins poumons et referma doucement la porte. Thranduil s'avança dans la pièce, complètement silencieuse, et passa une main sur les étagères. Des grains de poussière volèrent sous ses doigts. Son cœur chavira lorsque son regard se posa sur la plume favorite de Lorthal. Il s'empara religieusement de la plume et la déposa sur une étagère.
Le regret chassa la sérénité qu'il ressentait jusqu'à maintenant. S'il avait fait plus attention à ses sujets, s'il avait su prévoir…Thranduil secoua la tête. Ces pensées moroses l'assaillaient régulièrement depuis son réveil. Il avait beau les chasser par le travail, elles ne cessaient de l'importuner.
Las, il tira son fauteuil et s'y installa. Son bureau croulait sous la masse de papiers. Ces deux derniers jours, il n'avait pas pu s'en occuper autant qu'il l'aurait voulu. C'était à peine s'il avait pu traiter les affaires les plus urgentes.
Affairée aux taches militaires, Tauriel n'avait pu remplacer Lorthal dans la gestion des affaires courantes. Résultat, Thranduil allait devoir ingurgiter des semaines de rapports en retard avant de pouvoir espérer traiter les nouveaux. Chacun des membres de son conseil avait déjà réuni une liasse de parchemins jugés plus important que le reste. Une bonne chose que les conseillers étaient absents pour le laisser libre d'étudier les documents à sa guise, sans leurs sollicitations incessantes. Avec un soupir, Thranduil se résigna. Il s'assit dans son fauteuil et s'empara du premier parchemin.
Au bout d'un moment, un mouvement au fond de la pièce attira son attention. Silnarën, son serviteur personnel, l'avait suivi. Immobile et patient, l'elfe attendait les ordres de son roi.
« Je vais être occupé le reste de l'après-midi, déclara Thranduil. Demandez aux cuisiniers de monter mon dîner ce soir, je vous prie.
— Bien, Monseigneur. Ce sera fait. »
Silnarën quitta la pièce avec un dernier salut. Thranduil se plongea dans les papiers jusqu'au soir. De temps à autre, il recevait un message de Legolas ou Tauriel, partis mener les patrouilles dans la Forêt. Jusque-là, l'action coordonnée des groupes et leur nombre leur avait permis d'obtenir des victoires nettes et d'éviter des pertes de leur côté. La première sortie avait conduit à la destruction de neuf nids et d'une trentaine d'orques. La deuxième vague venait de sortir et Thranduil s'attendait à d'autres victoires.
Les heures passèrent. Le roi fut rejoint par ses conseillers. Absorbés par leur travail, les elfes n'y prirent pas garde. De temps à autre, Silnarën entrait dans la pièce pour apporter des messages, une collation ou simplement s'assurer que son roi ne désirait rien.
Le soir venu, Thranduil était encore plongé dans ses papiers. Il ne restait plus que deux vieux elfes à ses côtés, des secrétaires qui préparaient les papiers dont il avait besoin et rangeaient ceux dont il se délestait.
Finalement, le corps de Thranduil lui rappela ses limites. Sa vision devint floue et il fut incapable de lire la fine écriture inscrite à l'encre noire sur le parchemin. Il ferma brièvement les yeux puis se redressa sur son siège.
Deux coups frappés à la porte du bureau attirèrent son attention.
« Vous pouvez enter, autorisa-t-il.
— Un message de Fondcombe ! annonça Silnarën en s'inclinant. Il vient d'arriver.
— Je suppose que vous lui avez envoyé un message dès mon arrivée, comprit Thranduil avec un soupir ennuyé.
— Le Seigneur Elrond a envoyé de nombreux messages ces dernières semaines, expliqua l'un des conseillers. Tauriel l'a informé de votre…état de santé… lors de son passage à Fondcombe. Il s'est montré très prévenant envers la Forêt Noire. Je crois que le Seigneur Lorthal a rangé les lettres dans ce coffret, sur la troisième étagère. »
Thranduil se leva et s'empara du coffret concerné. Il y avait à l'intérieur une dizaine de lettres de plusieurs feuillets chacune, recouvertes de la fine écriture du Semi-Elfe. Les cachets étaient brisés mais Thranduil distinguait encore les armoiries de Fondcombe. Il les parcourut rapidement. Il n'y avait guère d'informations, uniquement les conseils d'un elfe réputé pour sa sagesse et sa clairvoyance. Un passage cependant attira son attention.
« Faites tout ce qui est en votre pouvoir pour assurer la sécurité du Seigneur Thranduil. Legolas ne doit pas devenir roi de la Forêt Noire. »
Venant d'un Noldor, Thranduil fut tenté de s'emporter contre une telle ingérence. Pourtant, connaissant Elrond, il se força à se calmer. Jamais le semi-elfe n'avait manifesté la moindre duplicité, la moindre envie de s'approprier un royaume qui n'était pas le sien. Il n'avait jamais douté de Legolas non plus. Le jeune elfe avait séjourné à plusieurs reprises à Fondcombe et à chaque fois Elrond avait manifesté son respect pour lui.
Ne restait qu'une hypothèse et elle dérangeait Thranduil : Elrond avait vu quelque chose de l'avenir de Legolas, ou du sien, qui devait s'accomplir absolument et cela ne pourrait être fait si le traitre le tuait. Thranduil fronça les sourcils, plongé dans de sombres pensées.
« Monseigneur ? intervint un conseiller, inquiet devant l'immobilité soudaine de son roi.
— Vous pouvez disposer. C'est assez pour ce soir. »
Thranduil reposa les lettres dans leur coffret, qu'il ne remit pas sur l'étagère. Il reboucha l'encrier et déposa sa plume à côté.
Les conseillers quittèrent la pièce. Thranduil en fit de même. Le coffret sous le bras, il croisa Silnarën dans le couloir, raide, les bras croisés dans le dos, attentif à tout.
« Désirez-vous toujours dîner en haut ? interrogea le serviteur.
— Oui. Je serai dans mes appartements. »
Silnarën tourna les talons. Il referma doucement la porte, inconscient du regard de son roi sur lui.
Thranduil rangea la lettre dans une poche intérieure de sa tunique. Il la montrerait à Legolas plus tard. Lorsqu'il se leva, sa tête lui tourna un peu mais cela n'avait rien à voir avec les jours précédents. Être chez lui était un bien meilleur remède que toutes les potions que lui avaient fait ingurgiter les nains.
Il se dirigea à pas lents vers ses appartements. A présent que son esprit n'était plus préoccupé par son travail, il ressentit pleinement les effets de la fatigue. Il les connaissait bien car les dernières semaines n'avaient pas été tendres avec lui mais la chevauchée à travers le nord pour rejoindre son royaume avait réveillé ses douleurs. Ses muscles étaient raides et chaque pas était pénible à effectuer. D'une main, Thranduil effleura ses robes brodées. A travers le tissu fin, il décela la présence de sa dague. Là aussi, c'était un cadeau de Thorin. Une petite dague, longue, sans garde, à la poignée aussi lisse que le verre.
Dans le couloir, deux serviteurs attendaient les ordres. Un peu plus loin, deux soldats en armure et la main sur le pommeau montaient la garde près de la porte de ses appartements. Deux autres paires stationnaient près de l'escalier principal et devant la porte de la bibliothèque.
Thranduil passa devant ses soldats. La porte de ses appartements s'ouvrit devant lui. Il n'y avait aucune clef au royaume des elfes sylvains : uniquement la magie du roi en personne. Lorsqu'il passa la porte, les deux soldats s'avancèrent pour le suivre. Thranduil esquissa un simple geste de la main et la belle porte en bois aux contours gravés de multiples inscriptions en elfique se referma derrière lui. Il n'avait aucune envie de compagnie pour le moment. La fatigue était accablante mais il ne comptait pas se reposer. Il n'était pas si tard que cela et il lui restait beaucoup à faire.
En attendant, Thranduil profita d'un moment de répit et de calme. Nulle plume grattant frénétiquement le parchemin, nulle discussion enfiévrée avec ses conseillers, nulle entrée intempestive pour lui apporter des messages sans cesse urgents. Ses chaussures en cuir de facture elfique ne faisaient aucun bruit. Seule sa respiration troublait la quiétude du salon. Il était plus de neuf heures du soir. Il passa un doigt sur les couvertures des livres de l'étagère la plus proche. Il n'avait guère envie de retourner dans sa bibliothèque. Ces livres-là feraient l'affaire pour lui changer les idées au moins quelques temps.
Ce fut peine perdu. S'il prit bien un livre et s'assit confortablement dans son fauteuil favori, Thranduil relut deux fois la même page sans s'en apercevoir tant son esprit était préoccupé. Il finit par délaisser son livre, poser sa tête contre le dossier du fauteuil, fermer les yeux et laisser son esprit divaguer.
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Silnarën descendit aux cuisines. Lorsqu'il passa la porte, les odeurs de nourriture l'assaillirent. La vingtaine d'elfe qui assurait le service des cuisines s'affairaient à préparer le repas qui serait bientôt servi dans la grande salle à manger. Les cuisiniers avaient retardé le service dans l'espoir que le roi se joindrait finalement aux festivités. Les serviteurs avaient revêtu leurs plus belles tuniques grises pour monter les plats. Grâce aux escaliers de service, étroits et dissimulés par de superbes tentures dans la salle à manger, ils parvenaient sans difficulté à assurer un service rapide.
Le chef des elfes cuisiniers darda un regard sévère vers le nouveau venu. De tous les serviteurs, Silnarën était celui qui avait montré le plus de dédain envers eux : l'ancien soldat avait toujours refusé de s'abaisser à servir les repas. Ce n'était pas le cas de Turlion qui, bien que boiteux, faisait tout pour prouver chaque jour qu'il n'était pas un infirme et pouvait effectuer toutes les taches de la forteresse.
Silnarën s'avança dans la pièce. Il grimaça devant les effluves qui émanaient de la cheminée ou un sanglier entier était en train de cuire. L'atmosphère était étouffante, humide. Il grimaça.
« Le roi n'a pas changé d'avis, observa l'elfe cuisinier en chef avec dépit.
— Non. Son repas est-il prêt ? Il le prendra dans ses appartements.
— Bien. Cela ne sera pas long. »
Malgré sa déception de ne pas voir son roi prendre son dîner dans la salle à manger de réception, le cuisinier s'empara d'un large plateau en argent. Il plaça dessus assiettes, couverts et verres avant d'y déposer soigneusement les plats qu'il destinait au roi. Il prit garde à en mettre assez pour satisfaire son souverain sans gâcher de la nourriture inutilement. Il rajouta une carafe de vin de Dorwinion après un moment d'hésitation.
« Avez-vous besoin d'aide ? demanda finalement le cuisinier.
— Non, je peux apporter au Seigneur Thranduil son repas », rétorqua vertement Silnarën.
Le serviteur s'empara du plateau, adressa un dernier regard venimeux envers le cuisinier puis quitta les cuisines sans un bruit. Il poussa une porte dérobée d'un coup d'épaule et entra dans un couloir sombre, sans fenêtre, qui longeait partiellement le couloir principal. Une volée de vingt marches menait au niveau supérieur. La porte refermée, il n'y avait plus un bruit. Il n'entendait plus que sa propre respiration et le bruit léger de ses chaussures en cuir sur le sol.
Il utilisa les passages dérobés cachés dans les murs pour atteindre l'aile réservée à Thranduil. Il parcourut une dernière volée de marche et arriva devant les deux gardes qui surveillaient les escaliers principaux. Il était près de dix heures et demie du soir et les soldats avaient condamné l'entrée pour assurer la tranquillité de leur roi.
« Puis-je passer ? » demanda Silnarën d'un ton plus sec qu'il ne l'aurait voulu.
Les soldats le dévisagèrent avec sévérité un bref instant puis ils le laissèrent passer. Aucun d'eux ne cessa de le surveiller tout le temps qu'il passa à arpenter le couloir d'un pas lent, attentif à ne pas renverser le contenu du plateau, jusqu'à la porte des appartements du roi. Silnarën y frappa deux coups secs.
Sa venue tira Thranduil de ses songes. Il cligna les yeux plusieurs fois pour chasser le sommeil et passa une main lasse sur son visage mince. Un bref instant, Thranduil caressa l'idée de laisser le serviteur dehors. La solitude lui était plaisante ces derniers temps, surtout qu'elle assurait sa sécurité. Le roi se résigna vite à le laisser entrer.
La porte s'ouvrit devant lui par la magie du roi des elfes, dévoilant dans l'encadrement la haute silhouette mince du serviteur. Après une dernière hésitation, le serviteur entra dans les appartements. Il y découvrit Thranduil, un livre dans les mains, parfaitement serein en apparence. Le roi ne leva pas les yeux de son livre. Il tourna la page sans sembler s'apercevoir que son serviteur posait le lourd plateau sur la table.
Silnarën installa les deux assiettes sur la table face à face puis disposa les divers plats, les verres et la carafe de vin de Dorwinion. Legolas encore absent, le cuisinier avait prévu deux couverts pour le cas où le fils souhaiterait prendre son repas avec le père, à présent que le dîner de la grande salle était passé. Il sentait dans sa nuque le regard de Thranduil. Quad il se retourna, l'attention du roi revint sur son livre. Il en tourna une nouvelle page avec un calme glacial.
« Est-ce du vin de Dorwinion ? demanda-t-il avec un calme glacial.
— Oui, Monseigneur. Je peux vous apporter une liqueur de pin si vous le préférez. »
Thranduil resta silencieux, ses yeux s'attardant un bref moment sur la carafe en verre sur la table. Il s'en détourna vite pour se replonger dans son livre. Il ignora la question.
« Désirez-vous autre chose, Monseigneur ? reprit Silnarën avec gêne.
— Vous pouvez disposer. »
Sans se faire prier, le serviteur reprit le plateau, le cala sous son bras et quitta la pièce avec les formules de politesse d'usage. La porte se referma silencieusement derrière lui. Sitôt seul, Thranduil délaissa pour de bon son livre. Il le referma d'un coup sec et le laissa tomber sur une petite table basse à proximité. Il s'approcha de la table et observa longuement la carafe de vin. A nouveau, son esprit divagua et l'elfe fut ramené aux heures qui comptaient parmi les plus sombres de son existence. Il se revit dans la bibliothèque, désespérément seul ou se tordant de douleur sous l'effet du poison. Sans pouvoir l'empêcher, son corps se mit à frissonner.
Obnubilé par le passé, Thranduil ne se rendit pas compte que Legolas venait d'entrer dans ses appartements. Le prince découvrit son père figé, une main posée sur la table, l'autre tremblante pendant sur le côté, les épaules affaissées. Il s'approcha silencieusement et posa la main sur l'épaule de son père.
Thranduil sursauta, brusquement tiré de ses pensées. Ses yeux écarquillés par la surprise et la peur se posèrent sur son fils. Aussitôt, le roi se reprit. Thranduil se redressa. Le masque d'indifférence hautaine se remit en place.
« Comment s'est passée la patrouille ? interrogea le roi avec une nonchalance feinte.
— Très bien. Seulement deux blessés qui s'en remettront en quelques jours. Nous avons détruit une dizaine de nids. Je pense que la sortie de la fois dernière a épuisé les réserves d'orques de Dol Guldur. Encore vos cauchemars ? »
Thranduil soupira. Legolas insistait souvent pour qu'il lui parle mais il refusait toujours. A nouveau, il laissa la question sans réponse. Pour se donner une contenance, il prit un verre sur la table.
« Que fait Tauriel ? s'enquit Thranduil pour détourner la conversation.
— Il n'y avait rien de nouveau. Je lui ai suggéré de prendre la soirée pour se reposer. »
Thranduil hocha distraitement la tête. Père et fils s'installèrent face à face. Avec un pincement au cœur, Legolas observa le visage pâle de son père. La lumière des lampes éclairait les cernes du roi et le teint gris de son visage émacié. Comme à chaque fois qu'il se sentait observé, Thranduil faisait tout pour donner le change mais Legolas l'observait suffisamment pour déceler les plus infimes fissures dans le masque de froideur qu'il arborait, tous les moments où il se figeait, les yeux dans le vague, comme s'il avait vu un fantôme.
Ils mangèrent dans un silence quasi complet.
Essy et Lotra : merci pour les reviews !
Lotra : tu verras pour le traitre ! Je ne vais quand même pas spoiler ma propre histoire XD Sinon, l'histoire est déjà écrite. Je ne fais plus qu'une relecture avec adaptations de quelques passages qui ne me plaisent pas trop.
Pareil pour toi, Essy XD J'espère quand même que j'arriverai à vous surprendre jusqu'au bout.
Merci à ceux qui ont mis mon histoire en alerte/favori ! N'hésitez pas à laisser un petit commentaire. Ça fait toujours plaisir.
