A nouveau, Thranduil dîna dans ses appartements. Il y était resté une partie de la matinée, ayant décidé de prendre un long bain pour détendre ses muscles fatigués par deux heures de chevauchée à travers son royaume. Les combats avaient à nouveau repris. Legolas et Tauriel avaient bon espoir de regagner quelques kilomètres vers le sud depuis qu'ils avaient écrasé les principales forces de Dol Guldur. Pour l'heure, le prince n'était pas encore rentré.

Le fils de Lorthal avait fait des merveilles. Il avait avoué à demi-mot à son roi qu'il avait réquisitionné cinq libraires. Ensembles, ils avaient enlevé la reliure du livre et s'étaient partagé les feuillets pour que Thranduil récupère dès le lendemain de la demande de Legolas un exemplaire identique à celui qu'il avait perdu.

Thranduil s'installa confortablement dans son canapé. Turlion avait placé des bûches dans la cheminée et le roi profitait de la chaleur du foyer. Même s'ils étaient en été, les mètres de roche dans les cavernes rendaient la température clémente. Thranduil posa religieusement son nouveau livre sur la table basse. Il en tourna avec soin les premiers feuillets. Il manquait encore les enluminures, qu'il devrait faire faire à des elfes spécialisés.

Il commençait à se faire tard. Thranduil songea que si Legolas avait été blessé, il l'aurait su immédiatement.

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Silnarën tint le plateau de sa main gauche. De la droite, il fouilla à l'intérieur de sa tunique. Sa main mutilée aux deux doigts coupés trouva la petite fiole remplie d'un liquide noir. Cette fois, nul espoir de survie : il s'agissait là du poison le plus noir que le Dol Guldur pouvait produire. Un poison issu des Nazgul eux-mêmes !

Silnarën le versa dans la carafe de vin. Thranduil n'y résisterait pas. A présent que Thranduil avait emprisonné Nerdaël dans ses cachots, le traitre était certain qu'il baisserait sa garde, qu'il se sentirait faussement en sécurité dans sa forteresse. D'ailleurs, père et fils avaient été vus dans la bibliothèque, le lieu même où Thranduil avait failli perdre la vie. Silnarën avait observé Thranduil une bonne partie de la matinée alors que Thranduil revenait de sa sortie. Son regard clairvoyant d'ancien soldat avait perçu la grande fatigue du roi, ses gestes lents et mal assurés. Malheureusement, il n'avait pas eu d'occasion.

Silnarën versa dix gouttes de poison dans la carafe. Plus et il prendrait le risque que le poison ne tue Thranduil avant que Legolas n'y ait gouté ou que le roi en perçoive le gout. Il reboucha la bouteille, le cœur battant la chamade. Il passa une main sur son visage. Ses vieilles inquiétudes se réveillaient. Pouvait-il encore aller voir le roi ? Renoncer ? Il secoua la tête. Il avait été trop loin depuis sa première tentative d'empoisonnement. Et le Seigneur de Dol Guldur lui avait donné sa parole : son épouse ne souffrirait pas de l'Ennemi s'il parvenait à anéantir la dernière lignée d'elfe sindar de ce côté des montagnes.

Silnarën attendit une minute. Il inspira et expira pour calmer son rythme cardiaque rapide. Finalement, il reprit la maitrise de ses nerfs et repartit comme si rien n'était vers son but. Il monta les escaliers jusqu'au niveau supérieur où, après s'être assuré que le couloir était vide, il réapparut derrière une autre tenture. Le chemin n'était pas spécialement interdit mais Thranduil n'appréciait pas que les elfes sylvains utilisent les passages dérobés. Lui-même ne le faisait guère que quand il n'avait pas le choix.

Silnarën pénétra dans le salon du roi. Les portes de l'anti chambre et du salon s'étaient naturellement ouvertes devant lui, sans qu'il ait besoin de frapper. Comme les jours précédents, il déposa le plateau sur la table et installa plats, couverts et assiettes de part et d'autre de la table. De temps à autre, il sentait sur lui le regard de Thranduil.

Des gouttes de sueur glissèrent le long de son cou. Il devenait trop nerveux et risquait de se trahir s'il ne partait pas immédiatement. Il déposa le dernier plat puis prit congé.

Sitôt les portes successives fermées derrière le serviteur, Thranduil abandonna l'étude de son livre. Silnarën lui avait paru bien raide ce soir là. Le roi se dirigea à pas lents vers la table, impeccablement mise. Tout était parfait et aligné au millimètre près.

Thranduil souleva la carafe de vin. Encore du vin de Dorwinion ! Cela lui plaisait mais pas à Legolas. Ce ne fut pas ce qui attira l'attention du roi : il versa une partie du vin dans une coupe délicate. Il souleva le verre et le positionna devant le feu. Les reflets des flammes illuminèrent le liquide sans qu'aucune particule suspecte ne devienne visible. Il n'y avait aucune odeur suspecte non plus. Thranduil reposa le verre sur la table et sembla s'en désintéresser. A la place, il s'éloigna et ouvrit un tiroir dissimulé dans la pierre et invisible à tous sauf au Maître des lieux. Il effleura légèrement la pierre et le tiroir s'ouvrit, laissant apparaitre un coffret en bois noir, uniquement serti d'une émeraude au centre du couvercle.

Thranduil le prit avec déférence et le plaça à côté de la table. Il s'agissait là du dernier cadeau de Naëlnoth. Il avait trouvé ce coffret dans sa propre chambre, dissimulé derrière un portrait de son épouse. Thranduil n'avait eu aucun mal à le trouver, l'odeur de cette essence de bois exotique étant étrangère à la pièce.

La clef tourna aisément dans la petite serrure, dévoilant seize rangées de sachets, billes, herbes et petites fioles. Certaines étaient quasiment épuisées, il devrait s'en procurer d'autres. Thranduil sortit ensuite seize petits verres qui ne pouvaient contenir que quelques centilitres de boisson. Il y versa l'équivalent d'une cuillère à soupe de vin. Dans chacun, il versa le contenu de l'une des rangées. Les quatorze premiers et le dernier ne changèrent aucunement le vin. Le quinzième en revanche fit apparaitre des bulles qui roulèrent le long de la paroi en verre et éclatèrent à la surface.

Les yeux brûlants de rage, Thranduil se pencha sur la table. Les apothicaires devraient effectuer des tests complémentaires mais il en était quasiment certain : le vin avait été empoisonné.

Thranduil laissa là la table apprêtée pour s'engager dans un couloir dissimulé. Il descendit les marches quatre à quatre, tourna sur la droite au premier croisement et déboucha à proximité de l'infirmerie. Les apothicaires n'étaient pas situés bien loin étant donné que les guérisseurs se fournissaient auprès d'eux. Thranduil entra. L'apothicaire en chef ne perdit pas de temps en politesse.

« Un souci ? interrogea-t-il avec crainte.

— Mon vin a été empoisonné. Venez. Je soupçonne qu'il s'agisse de poison noir. »

Le visage de l'apothicaire blêmit. Le poison noir était une création des orques les plus viles et n'était produit qu'au cœur de leurs forteresses. Il s'empara d'une sacoche dissimulée dans une commode et suivit le roi d'un pas rapide. Les deux elfes prirent le chemin inverse jusqu'aux appartements du roi.

Les analyses de l'apothicaire confirmèrent les soupçons de Thranduil. Il manipulait encore la carafe quand Legolas entra, un grand sourire sur le visage grâce à la victoire que l'armée avait remporté face à la forteresse noire.

« Un problème ? releva le prince.

— Encore une bouteille de Dorwinion à jeter ! Ne pourrait-il pas choisir un vin de moindre qualité ? Silnarën.

— Je vais le faire arrêter !

— Pour le moment, il suffit de le faire monter ici. Il ignore avoir été découvert. »

Legolas sortit immédiatement. L'apothicaire, resté seul avec le roi, le dévisagea avec stupéfaction, la bouche ouverte.

« Vous y attendiez-vous ?

— Certainement. »

Thranduil resta serein. Si l'apothicaire ne le connaissait pas, il penserait que le roi se réjouissait à l'idée de se venger de l'elfe responsable de ses malheurs.

La porte se rouvrit. Legolas suivait Silnarën. Le serviteur était blafard mais se força à rester droit et immobile. Peut-être le roi n'était-il simplement pas satisfait du repas ? Son caractère emporté n'était plus à démontrer.

L'ancien captif de Dol Guldur s'avança dans la pièce, les mains dans son dos. Il s'arrêta au centre tandis que Legolas restait près de la porte, d'apparence décontracté mais prêt à bondir pour immobiliser le traitre s'il tentait quoi que ce soit. En face, toujours installé sur le canapé, les jambes croisés et le bras posé sur l'accoudoir, Thranduil posa ses yeux gris sur le nouvel arrivant. Il n'avait pas particulièrement l'air furieux.

Les espoirs de Silnarën s'amenuisèrent lorsqu'il se rendit compte qu'il était en présence du meilleur des apothicaires et de l'attirail encore disposé sur la table. La boite ouverte laissait apparaitre les produits pour tester les boissons. Ses épaules se voutèrent. Le roi avait-il vérifié chacun de ses aliments depuis son retour ?

Thranduil se leva, se dirigea vers la table et versa le vin dans un autre verre. Il s'avança vers Silnarën et lui tendit le gobelet. Le regard du roi se durcit et il laissa voir sa fureur.

« Les cuisiniers ne pouvaient empoisonner le vin et vous étiez suivi chaque soir jusque dans mes appartements. Aujourd'hui, vous avez pris un passage dérobé. Buvez, Silnarën.

— Je… »

Les doigts du serviteur se refermèrent autour du verre. Ils tremblèrent. Silnarën jeta un coup d'œil au visage impassible au regard furieux de Thranduil puis à celui, bien moins imperturbable de Legolas qui laissait transparaitre trop facilement sa colère et son dégout. Ce dégout sembla revigorer le traitre.

« Il y a erreur ! s'exclama Silnarën avec désespoir. Je n'ai pu vous empoisonner la première fois ni vous tuer avec l'arbalète ! Je ne pouvais être présent, vous avez interrogé mon épouse ! Vous l'avez dit vous-même ! Mon épouse vous a dit…

— Elle m'a avoué que vous vous étiez absenté une demi-heure ce jour-là, révéla Thranduil. Un temps bien assez suffisant pour escalader un arbre, me viser, enterrer l'arbalète, vous changer et revenir auprès d'elle. Vos deux doigts manquants ne vous ont pas empêché de viser. Legolas a essayé. Vous avez failli me tuer par deux fois. Aujourd'hui sera la dernière.

— Ce n'est pas…Ce n'est pas, bafouilla Silnarën.

— Si ce n'est pas ce que je crois, buvez ! ordonna durement Thranduil. Buvez ce que vous vouliez me faire boire ! »

Le serviteur observa le vin, incapable de faire le moindre geste. Il n'avait jamais vraiment imaginé se faire prendre. Il lâcha le verre comme s'il l'avait brûlé.

« Dol Guldur m'a forcé, murmura Silnarën. Ils vont gagner ! Personne ne peut vaincre l'Œil ! Si vous aviez vu ce que j'ai vu, vous sauriez ! C'était le seul moyen de sauver mon épouse et mon fils ! »

Au fur et à mesure qu'il tentait de s'expliquer, la voix de Silnarën devenait plus aigüe et plus désespérée. Il en devenait fébrile et faisait des gestes désordonnés pour essayer de faire comprendre à son roi qu'il y avait été contraint.

Les yeux de Thranduil étincelèrent de colère. Lui plus que quiconque d'autre connaissait la colère de l'Ennemi pour avoir déjà subi ses foudres à Dagorlad.

« L'ennemi a été vaincu une fois, il sera vaincu à nouveau ! tonna le roi des elfes. Vous avez sacrifié les elfes sylvains par faiblesse ! Savez-vous combien sont morts jusqu'à présent ? Non, vous l'ignorez ! Je connais leurs noms. Je connais leurs familles ! N'essayez pas de vous justifier !

— Les orques allaient tuer mon épouse ! geignit encore le traitre. Laissez-moi la voir ! s'exclama encore le traitre. Laissez-moi lui expliquer ! Je l'ai fait pour elle !

— Je vais l'informer de votre trahison. Elle décidera elle-même de ce qu'elle fera. Legolas, emmène-le dans les cachots ! Je l'interrogerai plus tard sur la provenance des poisons et sur les renseignements qu'il a donnés à l'Ennemi. Qu'il soit gardé jour et nuit ! »

Silnarën quitta la pièce, les mains liées par une solide corde elfique, encadré par deux gardes et mené par Legolas en personne. Ils n'utilisèrent pas les passages secrets mais arpentèrent les chemins les plus fréquentés jusqu'aux cellules.

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La nouvelle de la trahison de Silnarën s'était propagée dans tout le royaume comme une trainée de poudre. La nouvelle avait été encore plus mal acceptée que l'annonce de Nerdaël : le serviteur était plus apprécié et son épouse était une guérisseuse reconnue pour son talent et sa discrétion. Elle ne quitta pas leur maison de toute la journée, restant avec leur jeune fils. Legolas lui rendit visite en personne.

Une heure plus tard, Thranduil descendit de ses appartements à la rencontre de son peuple. Les elfes étaient inquiets. Ils ignoraient s'il y avait encore des traitres à présent que deux d'entre eux étaient emprisonnés dans les geôles de la Forêt Noire. D'instinct, les elfes se rejoignirent devant les grandes portes intérieures du palais, espérant apercevoir le Prince à son retour des cellules. Il y avait une bonne partie des serviteurs du palais mais également de nombreux soldats et capitaines de patrouilles, des cuisiniers et des elfes qui vivaient en dehors du palais royal. Ils discutaient entre eux à voix basse, toute joie envolée. Deux soldats de la garde royale, casqués et armés de pied en cape surveillait la scène, attentifs et silencieux. Les visages étaient graves et bon nombre d'entre eux gardaient leurs armes à portée de main.

Les elfes étaient déjà une centaine quand Legolas remonta l'escalier d'un pas rapide. Il écarquilla les yeux. Il ne s'y attendait pas. Il ne pouvait pas non plus éviter ses sujets car le chemin vers les étages supérieurs étaient complètement bouchés par les elfes à la fois curieux et inquiets.

« Vous n'avez rien à craindre des traitres, déclara Legolas avec un sourire rassurant. Silnarën est enfermé dans la cellule la plus profonde du palais. Six soldats de la garde royale le surveillent. D'autres sont positionnés sur le chemin. Il ne s'en échappera pas !

— Le roi est-il… ? osa demander un elfe à quelques pas de Legolas.

— Certainement pas ! » gronda une voix familière.

Thranduil se tenait sur l'escalier principal, surplombant la foule et son fils. Droit et fier, il dardait un regard de braise sur ses sujets. Les sourcils froncés et le visage impassible augmentait l'impression de sévérité qu'il dégageait. Plus d'un elfe frissonna en le voyant car il ressemblait à l'impétueux roi qu'il était avant la découverte du traitre. Les elfes n'avaient plus l'habitude de le voir parmi eux en soirée, le roi restant dans ses appartements.

« Je me présente devant vous sans arme car je n'en ai nul besoin parmi mon peuple, révéla Thranduil. Le poison utilisé provient de Dol Guldur. Il n'a atteint personne. J'interrogerai Silnarën demain matin pour en déterminer l'origine. Je soupçonne qu'il ne se le soit pas procuré de lui-même mais qu'il lui a été fourni.

— Par Nerdaël ? » suggéra un elfe à moitié caché par des elfes plus grands.

Thranduil darda ses yeux gris sur l'impertinent dont il ne voyait qu'une masse de cheveux bruns tant l'elfe était petit.

« C'est ce que je déterminerai, assura-t-il froidement.

— Nos victoires contre la forteresse noire ont déjà affaibli l'Ennemi, déclara à son tour Legolas. Nous avons reconquis la moitié du terrain perdu et exterminé de nombreux nids. J'ai bon espoirs de détruire les autres avant l'époque de l'éclosion. Quant aux orques, nous en avons tué près de la moitié. Ils tenteront de se lever à nouveau contre nous, nous ne les laisserons pas faire ! »

Thranduil descendit les dernières marches de l'escalier. Les elfes se serrèrent davantage pour lui laisser la place de rejoindre son fils. Le roi s'avança encore mais resta à une dizaine de mètres du prince. Il resta silencieux, comme plongé dans ses pensées, et passa en revue les elfes qu'il parvenait à voir. Les premières rangées flanchèrent sous son regard mais les autres étaient trop loin pour y avoir droit.

« La guerre qui se profile ne concerne pas que notre royaume, reprit sèchement Thranduil. Bientôt, Erebor et le Val auront à subir les assauts de nos ennemis. C'est la raison pour laquelle j'ai passé des accords avec Thorin Roi sous la Montagne et le Roi Bard. Dès la fin de la semaine, des elfes seront dépêchés en Erebor pour apprendre aux nains à cultiver des prairies souterraines et leur apprendre comment conserver de la nourriture plusieurs années. Des soldats iront entrainer les armées sud Roi Bard. Les hommes sont jeunes et nombreux mais manquent terriblement d'instructeurs expérimentés. Que les volontaires se fassent connaître ! Je déciderai des affectations. »

La nouvelle attisa la joie des elfes sylvains. Cette ouverture vers les royaumes alliés tranchait avec la politique de Thranduil jusqu'à présent. Quelques elfes songeaient qu'il s'agissait d'une nécessité au vu de la guerre qui se préparait. Certains pensaient qu'il s'agissait de l'influence de Legolas sur son père. Au fond, cela n'avait pas vraiment d'importance : la nouvelle était merveilleuse et de nombreux elfes sylvains, curieux de nature, tenteraient leur chance pour aller voir ce qui se passait au-delà des frontières de la Forêt.

« Je crains d'avoir interrompu le dîner, conclu Thranduil avec un demi-sourire. Linon, est-il encore temps de le prendre dans la salle à manger ? »

Le cuisinier, surpris de se voir apostrophé de la sorte en pleine foule, balbutia un petit « oui » qui ressemblait plutôt à un couinement. Il fila vers les escaliers de service et disparut de la vision de Thranduil.

« Legolas ?

— Je vais me joindre à vous avec plaisir, père. »

Thranduil inclina la tête, satisfait de la tournure des évènements. La foule se scinda en deux en une haie d'honneur. Les elfes sylvains, la main sur le cœur, saluaient le retour de leur roi à la tête du royaume.

Dans la foule, un elfe glissa une main dans sa tunique. Le visage déformé par la haine, il plia les genoux pour que cela ne se voie pas trop. Ses doigts effleurèrent la garde du long couteau qu'il dissimulait sous sa tunique. Tauriel n'était pas là. Thranduil discutait au fur et à mesure qu'il progressait avec les quelques elfes qui l'interpellaient. Près de son père, Legolas en faisait de même pour la rangée opposée. Il tournait fréquemment le dos à son père.

Encore un peu ! Thranduil et Legolas n'étaient plus qu'à quatre mètres de lui. Il retint sa respiration une seconde puis se força à exhaler lentement. Ses yeux verts se teintaient déjà d'éclats dorés comme ceux des orques.

Thranduil et Legolas avancèrent encore. Deux mètres.

Ses doigts s'enroulèrent autour de la garde du couteau. L'arme avait été fournie par le Nazgul de Dol Guldur. Il avait les bords crantés qui arrachaient la peau plus qu'ils ne la coupaient. La pointe était aussi effilée qu'une aiguille. Le traitre inspira à nouveau. Il recula la jambe gauche, prêt à prendre son élan. Il n'avait plus le choix : Silnarën démasqué, il devait agir et les gardes royaux ne le laisseraient jamais atteindre les cellules.

Thranduil et Legolas le dépassèrent. Tous deux lui tournèrent le dos et se tinrent à peine à un mètre de lui. Le traitre poussa un elfe qui se tenait sur son chemin et bondit en avant, arme au poing, prêt à frapper.

Un elfe cria. Du coin de l'œil, Thranduil aperçut un éclat argenté alors que la lame se dirigeait vers lui. Ce qu'il avait dit plus tôt était vrai : Thranduil n'avait ni ses épées, ni ses dagues. Legolas était armé mais il sut qu'il n'arriverait pas à dégainer à temps. Il attrapa le bras de son père et le tira vers lui pour l'éloigner de la trajectoire de l'arme. Pas assez ! La pointe du couteau se dirigeait droit vers le cœur du roi.

Thranduil et Cyriel s'observèrent un instant. Une seconde, c'est tout ce dont le roi eut besoin pour comprendre que le traitre n'éprouvait aucune hésitation. Il était prêt à tuer, sans l'ombre d'un remord. Des éclats jaunes brillaient dans ses yeux verts qui devenaient de plus en plus proches de ceux d'un orque.

La lame aux bords crantés percuta une épée elfique. Le soldat de la garde royale ! Attentif et à peine à deux mètres, l'elfe avait bondi dès que Cyriel avait bougé.

Déséquilibré par son fils, Thranduil recula de plusieurs pas. Quatre elfes s'avancèrent pour s'interposer. Mal leur en prit : Cyriel était l'un des elfes les plus expérimentés de l'armée. Il s'empara de son épée et virevolta avec une grâce mortelle. Il para l'attaque du soldat tout en tuant les imprudents qui avaient pensé se mettre en travers de son chemin. Les corps s'effondrèrent sur le sol. Le sang se répandit et rendit le sang glissant. Tous les elfes sylvains qui ne combattaient pas reculèrent précipitamment. Des soldats s'avancèrent mais ne parvinrent pas à s'immiscer dans le combat tant Cyriel et le soldat échangeaient des passes rapides, ne laissant ni l'un ni l'autre aucune ouverture. Un archer encocha une flèche. Sans succès, il ne réussit pas à la tirer : il risquait de toucher le soldat de la garde ou le prince.

Furieux, Cyriel para la lame ennemie et bondit sur sa droite, donnant avec son couteau un grand coup de bas en haut. Dans son dos, il gardait la lame de son épée à plat pour couvrir d'éventuelles attaques. Cette fois, le soldat ne parvint pas à contrer le coup. Il perdit l'équilibre et se rattrapa juste avant de chuter.

Ce fut Legolas qui s'interposa. Son couteau virevolta, arme magnifique si rapide que la vue pouvait à peine en suivre le cours. Cyriel évita une attaque du prince qui lui laissa une entaille le long de l'avant-bras. Il recula d'un pas, observa son adversaire. Un elfe tenta à nouveau de s'interposer et de le frapper. Il rejoignit les morts sur le sol.

Au fur et à mesure que sa haine s'accroissait, les yeux de Cyriel devenaient jaunes. Le vert en avait quasiment disparu. Son couteau dans sa main dominante, son épée dans l'autre, le traitre repartit à l'attaque. Chacun de ses gestes était d'une précision mortelle. Il visait les points les plus sensibles : carotide, cœur, artères, organes vitaux…

Face à lui, Legolas peinait. Il parait le plus souvent et ses coups n'étaient pas mortels : il cherchait à immobiliser son adversaire, le considérant toujours comme un elfe sylvain. Résultat, Cyriel était couvert de coupures handicapantes mais guères fatales.

Un nouveau coup mit en danger Legolas. Il ne dut qu'à l'intervention du soldat de la garde de ne pas avoir le bras tranché net au niveau du poignet. Il en retira cependant une profonde entaille sur sa main dominante. Le sang coula sur son poignet et rendit sa prise sur son arme glissante.

Cyriel esquiva une attaque du prince et essaya de lui plonger la dague dans le ventre, endroit que Legolas ne protégeait plus suffisamment à cet instant. Le soldat de la garde royale s'interposa. D'un coup d'estoc, il empêcha l'attaque mais y perdit son épée.

Cyriel rugit, certain d'avoir le dessus à présent. Le sang et les corps formaient de gros obstacles pour ceux qui voudraient également défendre le prince. Une zone s'était donc formée : Thranduil, le soldat, Legolas et Cyriel et des elfes sans cesse plus nombreux en cercle autour d'eux à distance d'eux. Plusieurs avaient brandit leurs arcs ou leurs épées, prêts à intervenir à la moindre opportunité. Ils hésitaient toujours à se battre contre l'un des leurs. Un tir trop bien réussi, et ils deviendraient des tueurs d'elfes. Il n'y avait rien de pire !

Seulement, tout à son combat contre Legolas et le soldat, le traitre en avait oublié Thranduil. Le roi ramassa l'épée tombée à terre. Alors que Cyriel s'apprêtait à réengager son combat avec un Legolas en difficulté, Thranduil s'interposa. Lui n'eut aucune hésitation : il attaqua par derrière, directement dans l'angle mort du traitre. La pointe de son épée s'enfonça dans la cuisse du traitre.

Cyriel comprit que le roi serait implacable. De tous les elfes présents, il était le seul à ne pas se soucier de ce qui lui arrivait. Qu'importe s'il devenait un assassin d'elfe tant qu'il mettait fin à cette folie et sauvait son royaume ! Nulle once de gentillesse dans cet elfe qui faisait face au traitre et qui vengerait les morts sans hésitation. Les yeux de Thranduil brillaient d'autant de haine que ceux de Cyriel. Ceux du traitre devinrent totalement jaunes. Aucun retour n'était désormais possible. Il se jeta en avant pour en découdre avec le roi.

Peu d'elfes pouvaient rivaliser avec Thranduil à l'épée et Cyriel était fatigué et blessé. Le roi esquiva la première attaque avec aisance, para la seconde du plat de son épée et donna un coup sec qui déséquilibra le traitre. Il ne cessa pas son attaque : la pointe de l'épée se ficha profondément dans l'épaule du traitre et ressortit dans son dos.

Cyriel hurla comme un damné. Il donna de grands coups de son bras valide, sans atteindre le roi. Legolas et le soldat de la garde royale s'avancèrent vers lui, prêts à l'immobiliser. En proie à une folie meurtrière, son visage était déformé par la colère.

A leur stupéfaction, Cyriel attrapa l'épée de Thranduil à main nue. Il s'en dégagea en se jetant en arrière. Les yeux exorbités, il recula de deux pas. Ses yeux allaient du prince au roi puis au soldat. Tous trois se tenaient à présent à quelques mètres de lui. Le traitre était bien déterminé à vendre chèrement sa peau et emmener avec lui Thranduil et Legolas. Son désespoir le rendait difficile à combattre au moins autant que son appartenance à leur race. Dague levée et pointée vers ses ennemis, le traitre se prépara à repartir à l'attaque.

« Renoncez, Cyriel, le pria Legolas. Vous ne pouvez gagner.

— Le Seigneur du Mordor vaincra ! siffla Cyriel. Vous ne gagnerez pas contre lui ! Les hordes d'orques bruleront votre précieuse forêt et vous réduiront en esclavage !

— Le mal a été vaincu une fois, il le sera à nouveau, assura froidement Thranduil. Les choses passeront mais les elfes sylvains survivront toujours jusqu'à ce que le monde appartienne aux hommes et que nous retrouvions les nôtres sur les Terres Immortelles. »

Cyriel repartit à l'attaque. Sans succès : Thranduil bloqua le couteau du plat de son épée. Legolas bondit, passa sous la garde de Cyriel et lui crocheta le bras. La dague tomba sur le sol.

Ce fut tout ce dont eurent besoin les elfes autour d'eux, figés d'horreur devant le spectacle, pour sortir de leur transe : deux plus rapides se précipitèrent. Ils passèrent une corde aux poignets de Cyriel. Un autre appliqua un linge pour arrêter l'hémorragie.

Thranduil abaissa son épée. A présent que l'adrénaline diminuait, il ressentait pleinement la douleur dans ses muscles et son essoufflement. Il avait cependant tenu le coup et il comptait bien revenir au meilleur de sa forme sous peu.

A quelques pas, le soldat de la garde s'adossa à un mur. Il était livide, le souffle court et couverts d'entailles plus ou moins profondes. Thranduil nettoya l'épée dont il s'était emparé et s'avança vers le soldat. Il lui tendit l'arme respectueusement, une main soutenant la garde, l'autre portant la lame.

« Vous êtes fou ! lâcha le soldat. Complètement fou ! Comment avez-vous su que j'interviendrais à temps ?

— Je l'ignorais, avoua Thranduil avec un demi-sourire, mais je remettrai ma vie entre les mains de chacun de mes sujets, tout comme vous remettez votre vie entre mes mains. Enlevez votre heaume, soldat. »

Après une courte hésitation, l'elfe obtempéra. Le casque qui masquait une bonne partie de son visage révéla Nerdaël à la vue de tous. Il récupéra son épée et se retourna finalement vers Cyriel dont il avait contrecarré les plans avec brio.

Allongé sur le sol, complètement immobilisé et sans plus d'espoir de mener sa mission à bien, Cyriel ne quittait pas de ses yeux jaunes son ancien coéquipier, les traits déformés par une fureur encore plus intense qu'auparavant.

Le soldat se détourna avec gêne devant cette insistance. Il frissonna. Il avait passé tant de temps à combattre les orques que voir ces yeux sur le visage d'un elfe le déroutait. Il fit quelques pas pour tester sa mauvaise jambe. Il s'était pris un coup au mauvais endroit dans la bataille. Fort heureusement, le mécanisme ne semblait pas cassé. Il ne se voyait presque pas avec ses jambières dorées.

« Tu devais être emprisonné ! siffla Cyriel avec rage.

— Seul un imbécile quitterait sans explication les cavernes s'il était le traitre ! s'exclama sèchement Thranduil. Au contraire, le traitre devait être insoupçonnable, se fondre dans la masse et ne jamais attirer l'attention. Voilà pourquoi Nerdaël n'a jamais été soupçonné !

— Il devait l'être cependant pour forcer Silnarën à se dévoiler, ajouta Legolas. Lui, était maladroit et lâche : il n'attaquait que s'il était certain de s'en tirer et d'avoir une opportunité. Nous la lui avons donc créée. Cependant, il n'était pas assez brillant pour se procurer de tels poisons ni une arbalète. Un autre devait donc le laisser prendre tous les risques. Vous n'aviez pas d'autre choix que tuer Silnarën pour l'empêcher de parler ou mener à bien votre terrible mission avant qu'il ne le fasse.

— Emmenez-le chez les guérisseurs ! ordonna Thranduil. Que les gardes le surveillent sans relâche. Ne le libérez pas, il s'échapperait ! »

Thranduil observa son fils. Malgré la gravité de la situation, Legolas n'avait pu se résoudre à sérieusement attaquer un elfe qui avait été son coéquipier. Le prince était livide et cela n'avait rien à voir avec ses blessures. Contrairement à lui-même, Legolas n'avait participé qu'à une seule guerre et elle était contre les orques. Thranduil, lui, avait vécu la chute de Doriath et la terrible lutte dans la bataille de Dagorlad. Il avait vu assez de mort pour des siècles et la trahison ne lui était pas étrangère, même si auparavant elle avait été l'apanage des nains et des hommes.

Pour autant, Legolas prenait son rôle à cœur : il rassurait d'une voix ferme les elfes qui s'inquiétaient pour lui, confirmait que tout était terminé pour ceux qui prenaient peur sur un éventuel troisième traitre et s'assurait que nul ne descendait dans les cellules se venger.

Des elfes vêtus de longs manteaux en cuir sombre s'occupèrent des morts. Encore d'autres familles qui pleureraient ! Le cœur de Thranduil chavira, même si son visage resta de marbre. Il observa ses sujets recouvrir les cadavres d'un drap blanc qui se teinta vite de rouge. Le roi resta à l'écart de l'agitation, intouchable et parfaitement maître de la situation. Les familles étaient déjà présentes. Des soldats les empêchèrent d'approcher.

« Va faire soigner tes blessures, ordonna affectueusement Thranduil à son fils. La lame était peut-être empoisonnée. »

Sur ces paroles, le roi s'avança parmi les siens. Il traversa le hall jusqu'au cordon de soldats qui maintenait les curieux à distance. A voir des elfes à la limite des larmes, Thranduil sut qu'il avait trouvé les familles des défunts, dont il avait préalablement demandé les noms pour les deux qu'il ne connaissait pas. La foule se figea à la vue du souverain. Du sang maculait le manteau de Thranduil. Quelques gouttes avaient éclaboussé son visage impassible.

Le roi s'approcha de l'elfe la plus proche, une jeune elfe qu'il avait vu parfois lors des festivités du palais. Il croyait se souvenir qu'elle était ébéniste et travaillait le bois issu des arbres gris de la Forêt Noire. Ses créations étaient déjà un succès malgré son jeune âge. Quel gâchis ! Thranduil se résigna. Il posa une main sur son épaule et lui demanda doucement le nom de son compagnon. Sans surprise, il faisait partie des morts. Thranduil murmura les mots d'usage.


5000 vues dépassées, merci à tout le monde !

Dernier chapitre qui révèle le fin mot de l'histoire ! C'était donc Silnarën le lâche et Cyriel qui manipulait tout et se procurait armes et poisons auprès des orques. Et pas Nerdaël ! Certains s'en sont doutés, bravo ! J'espère vous avoir un peu surpris quand même ^^

Ne reste plus qu'un petit chapitre de conclusion qui ne tardera pas.

LOTRA : merci pour tes compliments ! J'avoue que je n'avais pas trouvé cette partie suspecte XD

Non, la partie où les elfes revivent leurs souvenirs n'est pas canon mais je trouve que ça leur correspondrait bien. Dans LOTR, Legolas ne dort pas mais se repose l'esprit dans l'étrange sentier des rêves des elfes (ou quelque chose comme ça) et je trouve les elfes très mélancoliques, piégés entre le passé et le futur. J'ai un peu brodé en partant du principe que les elfes sont si intelligents avec une très bonne mémoire que leurs rêves deviennent un peu 'réels'. Après tout, en cas de choc, les hommes peuvent aussi revivre les souvenirs traumatisants et s'y retrouver 'piégés'.

Pour ceux qui souhaitent prolonger sur mes autres histoires, je suis en trains d'écrire une autre fiction, UA total sur la fin du dernier film.