Mon dieu, ça doit bien faire 200 ans que je vous dois un chapitre. Je suis désolée. Je n'avais pas réellement la motivation à le faire, bien que j'en ai l'idée. Je ne vous ai jamais oublié, et aujourd'hui, je me suis sentie poussée vers cette fanfiction inachevée. J'avais de nouveau envie de raconter ce qu'il reste à savoir de ces personnages. J'espère que malgré l'attente, cela vous plaira. Moi, j'ai aimé l'écrire. Voici donc la vie de Ashe.


Chapitre 68 : Fish Tank

Je regardais ma maison brûler. Mes jouets devaient y brûler aussi. Et ma boîte aux lettres. La boîte carrée dans laquelle j'allais chercher tous les midis le courrier avec les grosses clefs de papa, juste parce que ça m'amusait. La cage d'escalier que j'avais entrepris de repeindre de mon propre chef en rose, un jour, avec les petits pots de peinture qui m'avaient été offerts un Noël. Je m'étais faite grondée bien fort. Pourtant, si dans l'instant cela m'avait paru être une épreuve insupportable, j'aurais préféré la revivre mille fois plutôt que de voir cet horrible orange lécher ma maison de parts en parts. Il n'en restait presque plus. Il crépitait sur les derniers murs encore debout, alors que plusieurs hommes restaient à essayer de l'achever. Moi, j'étais au milieu de cette fourmilière humaine, avec mon pyjama et mes bottes en caoutchouc jaune. Une chance que cette nuit là je me sois relevée en cachette pour enfiler mes collants abeille et dormir avec. Sinon, eux aussi auraient brûlé avec tout le reste. Avec papa. Avec maman. Avec mes jouets, avec la boîte aux lettres, avec la cage d'escalier.

Je ne savais même pas si le jour était levé, s'il faisait encore nuit. La fumée étouffait dans mon cerveau d'enfant le moindre petit début de raisonnement. Je ne vis même pas la silhouette de la personne qui vint me soulever de mon petit tas de gravats pour m'emmener. Je ne remarquais sa présence que lorsqu'elle me reposa au sol quelques mètres plus loin, dans un air plus frai. Le fait que je lévite ne m'aurait même pas paru aberrant. La seule chose qui me paraissait aberrante pour l'instant était ma boîte aux lettres brûlées avec les grosses clefs de papa. Et les jolies assiettes du grand meuble de la cuisine.

J'ai finalement relever les yeux lorsqu'on m'a relevé le menton. C'était une femme qui m'avait portée. Une grande femme, souriante, toute vêtue de couleurs vives. Pourtant, elle ne parvient pas à obtenir quoi que ce soit de mon visage de marbre. La seule chose qu'elle put faire fut de le débarrasser de toute sa poussière, et des larmes qui avaient creusé des sillons dedans.

- Tu vas venir avec moi.

C'est la seule chose que j'avais entendu d'elle. Peut être avait elle parlé des heures durant, mais je n'en avais rien entendu. J'avais seulement entendu cette phrase. J'allais venir avec elle. Dans une autre maison, avec une autre boîte aux lettres ? Il ne fallait pas pleurer pour une maison, je le savais bien. Une maison, ça se reconstruit. Mais jamais une famille. Cela me serrait profondément le coeur, et pourtant, lorsque la nouvelle venue me prit par la main pour me faire avancer, je ne fus même pas capable de pleurer. Cela m'en donner plus encore envie. C'était une chose affreusement cruelle, que de m'avoir fait venir au monde sans un nombre suffisant de larmes.

ooo

Mes collants d'abeille ne m'allaient plus. Ce matin, comme tous les autres matins, je tentais de les enfiler. Et comme si d'un seul coup j'avais grandi, ils m'étaient devenus trop petits. Sceptique, la première chose que je fis fut de regarder mes jambes. Elles ne me semblaient pas plus longues, ni plus grosses. Elles ne dépassaient pas des barreaux de mon lit. Personne n'avait rien noté d'anormal lors de la visite médicale. Mais ils étaient trop petits. Ou j'étais trop grande. Et sans que je ne puisse me retenir, j'éclatais en larmes. Rien, rien ne me faisait jamais pleurer. Ni les moqueries dans les douches de l'orphelinat vis à vis de ma peau trop pâle, de mes cheveux trop clairs, ou de mon aversion totale aux sorties de groupe. Ni les équipes des activités sportives obligatoires qui me choisissaient en dernier parce que j'étais trop mince et trop chétive. Ni même encore notre maître qui oubliait de m'appeler sur la fiche de présence parce que j'étais trop effacée. Mais mes collants abeilles devenus immettables, c'était une chose qui me fendait le coeur. Je me retrouvais à serrer cette paire de collant pour petit enfant entre mes doigts tremblants, roulée sur moi même sur mon matelas dans la grande chambre commune. Les quelques filles qui passèrent à côté de moi me regardèrent de côté. Toutes me trouvaient étrange. Et ce que moi je trouvais plus étrange encore, c'était que j'étais la seule à ne pas supporter cette chambre commune. Je n'aimais pas les autres. Elles étaient aussi infectes que des serpents. Il y en avait bien une ou deux qui avait une fois voulu m'adresser la parole ou m'inclure aux jeux, mais jamais je n'avais cédé. Car moi, j'étais le hérisson. Plus caparaçonnée qu'un cheval de guerre, et douée d'un petit coeur tout tendre des plus inatteignable. Un hérisson aux collants abeille trop petits.

ooo

- Ashe ! Ashelia !

- Lâchez moi ! Laissez moi tranquille !

Je me débattais solidement, peut être aussi farouchement qu'une furie.

- Je veux rentrer chez moi !

Je hurlais. Je hurlais après ces bras qui me tenaient. Les bras du médecin et de la dame qui portaient des couleurs vives. Si ces bras se voulaient réconfortants, pour moi ils apparaissaient comme des tentacules. Je les haïssais. Je voulais les mordre et leur faire du mal pour qu'ils me lâchent. Je voulais rentrer chez moi, retourner à mon tas de gravats et y mourir de chagrin. Cette envie dévorait mon coeur d'enfant plus fort encore que toutes les autres. Je ne voulais pas manger, je ne voulais pas dormir, ni même rester dans la chambre au lieu d'étudier. Je voulais être chez moi. Morte ou vivante, peu m'importait. Je pouvais même m'y retrouver démembrer ou à l'état de poussière que cela m'était bien égal.

- Mais Ashe, ma chérie, tu es chez toi, ici, tenta finalement la « mère » de l'orphelinat.

Je la regardais avec des yeux écarquillés, et la sensation que la chaire allait se séparer de mon visage. Je n'étais pas chez moi ici. Jamais je ne serais chez moi ailleurs que chez moi.

- Je veux que tu te sentes ici chez toi, reprit elle, sentant visiblement que son affirmation me gênait. Tout le monde t'aime ici.

- Mais moi je n'aime personne, plaquai-je froidement avec une voix d'adulte, une voix beaucoup trop vieille pour moi.

Et je me sentais vieille. Comme âgée de quatre vingt ans, depuis que mes jambes ne rentraient plus dans mes collants. La peau de mon visage me tirait, mes bras étaient trop lourds pour mon petit corps, et j'avais l'impression que ma poitrine et ma colonne vertébrale se tassait vers mon ventre. Je grandissais la tête plongée dans un aquarium. Chaque haut pouvait être mon bas, chaque droite ma gauche, chaque oui un non, sans que jamais je ne prenne conscience des réalités extérieures. Je voyais la mienne. Mon eau, mes algues, mes petits cailloux colorés, mes plantes en plastique bon marché, et ces gros visages déformés par les reflets qui me regardaient en souriant de leurs grandes dents de monstre avant de tapoter sur ma vitre de leurs doigts pour me faire réagir. Et tous ces sons vibraient dans ma tête comme d'ignobles crissements.

- Ashe, soupira doucement la femme qui me tenait solidement contre elle. Je sais combien il est difficile de perdre sa famille et de se retrouver ici. Mais je suis là pour toi. Alors dis moi, qu'est ce qui ne va pas, aujourd'hui, plus encore que d'habitude ?

Non, elle ne savait pas. Elle n'était pas dans mon aquarium. Aujourd'hui, les autres avaient caché ma brosse à dent. Et il y a une semaine que je ne pouvais plus mettre mes collants d'abeille. Mais à jamais, ils avaient leur place dans l'eau de mon bocal.

ooo

Un vent glacial vint me claquer la joue, me faisant d'instinct resserrer la main sur la lanière en cuir de mon sac à main. Je ne faisais pas la fière sur mes bottines à talons, et j'osais à peine respirer, de peur que ma poitrine ne fasse sauter les boutons de ma chemise. Pourtant, je sentais en moi monter une véritable vague d'excitation. De l'excitation joyeuse ou triste, ça, je ne savais pas encore. Mais mon coeur semblait bel et bien s'accélérer alors que je me décidai enfin à solidement empoigner ma maigre valise pour passer définitivement le portail de l'orphelinat où j'avais grandi. Un endroit qui m'avait aimé, si on ne comptait pas les autres enfants, toujours un peu cruels entre eux. Ma drôle de sensibilité avait eu du mal avec eux. Mais j'avais fini par admettre que je pouvais compter pour certaines personnes la dedans. Pourtant, la drôle de petite fille que j'étais avait finalement décider de lever l'encre pour ne pas tomber folle. Mon cerveau étriqué avait vaguement retenue qu'une branche de ma famille avait jugé bon de donner signe de vie pour débloquer les quelques fonds mis de côté nécessaires à mes études. Malgré ma jeunesse, j'avais eu la chance d'obtenir une place dans une école. Alors je n'allais pas y aller, ni y courir, mais y voler. J'étais prise d'une curiosité mordante pour tous les autres endroits que celui dans lequel je me trouvais. Mais pourtant, à l'instant de quitter l'unique trottoir que j'avais toujours connu afin de me rendre à la gare, je fus prise d'un vertige. Une véritable douche froide m'assiégea l'espace d'une minute ou deux, et puis, tout mon corps se réchauffa d'un seul coup. Après cela, plus rien. Je ne semblais plus avoir de sang dans les veines. J'étais plus légère encore qu'une plume en me dirigeant vers ce qui devait être un nouveau départ pour moi. Mes collants d'abeille rangés dans ma valise, je ne craignais pas qu'on me regarde. Car fatalement, les gens regardaient les gens. Et j'étais une personne bien jolie, alors on me regardait deux fois, voir trois, comme les beaux gâteaux d'une vitrine de pâtisserie. Qu'ils admirent mon glaçage, le reste n'appartenait qu'à moi. En préparant ma valise, je m'étais tantôt sentie sucrée, tantôt sentie salée. Mais aujourd'hui, alors que je m'installais à ma place dans le train, le visage rivé vers la vitre en attendant le départ, j'étais des œufs battus en neige. On pouvait me secouer en tout sens, je restais scotchée à mon moule. Et j'y resterais jusqu'à ce qu'enfin, je mette les pieds dans un nouvel endroit que je pourrais appeler chez moi. Depuis toujours, je voulais rentrer chez moi. Et peu m'importais de devoir faire trois fois le tour du monde pour y parvenir. Mes collants d'abeille sous le bras, j'étais invincible.

ooo

- Salut. On m'a dit que j'allais loger ici.

Ma colocataire releva vers moi un visage radieux. Absolument éblouissant. Si frai et pimpant que j'en vins à me demander dès les premiers instants passés en sa compagnie à qui allait le plus profiter ma venue. Elle avait des couettes rousses, d'immenses yeux verts, quelques tâches de rousseur, et portait un pantalon déchiré et des chaussettes à rayures. Je ne sus pourquoi, mais cette fille me plut immédiatement. J'avais toujours aimé les rousses. Je les trouvais jolies, et celle ci était même au dessus du lot. Mais plus que tout, c'était une originale. Je n'avais même pas besoin qu'elle ouvre la bouche pour le savoir. Elle n'était pas comme tout le monde, cela se lisait dans ses traits.

- Oh, entre, entre !me somma-t-elle en me faisant de grands signes pour que j'avance. Je suis super contente de te rencontrer ! J'ai sauté de joie en sachant que j'allais enfin pouvoir confier mon second lit à quelqu'un !

Je lui adressai un large sourire en retour, et avisai le fameux lit. Il semblait avoir été débarrassé à l'instant, puisqu'une montagne de vêtements en boule trônait par terre.

- Je suis bien contente d'avoir quelqu'un à qui parler moi aussi, je t'avouerais, lui répondis-je en m'asseyant sur le lit, ma valise à côté de moi.

A nouveau, je regardais la rouquine. Elle avait arrêté son petit ménage de printemps pour s'asseoir en tailleur à même la moquette, et me regarder à la dérobée. Partout autour de nous, une tornade avait semblé passé. Il y avait, en plus de sa penderie, des livres de cours au sol, des cahiers, des bouts de dessins, quelques paquets de gâteaux, et des chaussures. Je repérai même sous son lit une bouilloire et tout un nécessaire de thé.

- Je m'appelle Vanille !me dit elle en se relevant brusquement pour me tendre une main amicale. Je sens qu'on va bien s'entendre, ma chère Ashe !

- Je vois que je n'ai pas besoin de me présenter !plaisantai-je, amusée.

Je serrai agréablement sa main, et je fus surprise par la douce chaleur de sa paume. Si je n'avais jamais été très sociable, ou en phase avec mes camarades, cette fille là m'apparaissait comme une autre branche de l'espèce humaine. Peut être était elle même une espèce à part entière. Elle possédait une sincérité touchante dans le regard, et une capacité incroyable à mettre à l'aise n'importe qui et à adoucir une ambiance, sans pour autant la briser. Si j'avais été angoissée tout le long de ma montée d'escaliers, ma rencontre avec cette fille m'avait donné l'impression de respirer de l'encens.

- Mais, je ne sais pas pourquoi, j'ai l'étrange et très grande intuition que nous allons en effet, non pas bien, mais très bien nous entendre, ma chère Vanille, renchéris-je alors.

Un sourire franc me fendit le visage. Un sourire que je n'avais sans doute jamais eu auparavant, et qui me venait naturellement devant une personne que je venais tout juste de rencontrer. Cela me troubla au point que j'en frissonnai.

- Qui sait, on était peut être destinée par la Toute Puissance à se rencontrer, éluda la rouquine en m'adressant un petit clin d'oeil.

A nouveau, je lui adressai un large sourire. Et je compris à cet instant pourquoi jamais je n'avais eu ce genre d'expression avec personne d'autre que mes parents. Je lui souriais simplement parce que j'en avais l'envie.

ooo

- Non, c'est pas ça, mais c'est physiquement pas loin !

Je n'en pouvais plus de rire. Le pire était que je n'en étais même pas gênée. Avec Vanille, nous avions très souvent ce genre de discussions particulièrement décalées. Mais aujourd'hui, elle avait tenu à ce que je rencontre ce qu'elle appelait son seul ami, avec moi. Elle voulait que ses deux amis se rencontrent. D'après ses dires, avoir ce genre de meute faisait plus série américaine. Et pour pousser le vice un peu plus loin, elle avait insisté pour que nous partagions les uns avec les autres quelques uns de nos secrets. Et nous avions tous trois avouer la même chose. Chacun d'entre nous avait vécu la perte. Chacun d'entre nous avait une case vide à combler dans le coeur. Chose que jamais je n'aurais pu croire du garçon que j'avais à côté de moi. Il était mystérieux, ténébreux, froid, et semblait tout à fait insensible vu de l'extérieur. Pourtant, une sensation aussi étonnante que celle qui m'avait prise en présence de Vanille m'avait étreint les entrailles. J'avais eu besoin de lui parler. Et j'avais eu envie de lui sourire.

- J'ai trouvé !cria Vanille si fort qu'elle manqua de me vriller les tympans. Tu t'épiles tout le popotin !

J'éclatai d'un rire puissant. Jamais, jamais dans aucun de mes souvenirs je n'avais autant ri. J'en avais les larmes aux yeux, mal au ventre, mais cela me faisait un bien fou. J'adorais sentir ce genre de douleur dans ma poitrine. Vanille s'était mise en tête de deviner un autre de mes secrets. Elle avait commencé par soumettre la possibilité que j'ai changé de sexe pour finalement découvrir que je m'épilais le maillot. C'était d'une idiotie sans borne. Mais c'était sans doute de cette drôle de légèreté faussement enfantine dont j'avais besoin. Ou plutôt, que j'avais besoin de retrouver, après m'être sentie tant d'année sous vide. Je commençais bel et bien à sortir la tête de l'eau.

- Bon allez, à toi Vincent !rit la jolie Vanille en sautant sur les genoux du grand brun.

Ce dernier soupira lourdement en m'adressant un petit regard amusé.

- Vanille, tu es épuisante, souffla-t-il en lui ébouriffant les cheveux, et en passant un bras sur mon épaule.

ooo

D'après les gens, une vie sans amour ne vaut pas la peine d'être vécue. C'est pourquoi j'avais pris la décision de me marier. Parce qu'après tout, j'avais pris la décision de vivre. J'avais rencontrer quelqu'un, j'étais tombée amoureuse. Alors j'allais me marier. Ma renaissance passait par là. Et après, j'allais sans aucun doute pouvoir rentrer chez moi, et installer mes collants d'abeille dans une nouvelle armoire dans ma nouvelle chambre.

Je me serais mariée. Je me serais même mariée cents fois à cet homme, s'il me l'avait demandé. Si on ne l'avait pas fauché sur un parking pour quelques billets. Une vie, c'était ça. Une poche de sang trop simple à vider. La sienne trônait à présent entre les mains de la police à côté de sa voiture. Et moi, je trônais dans les bras de Vincent, hurlant, me débattant, le mordant pour qu'il me lâche. Il se tenait contre mon dos, maintenant mes mains comme il le pouvait, son visage près du mien, essuyant sans doute autant de larmes que mes joues ravagées de chagrin. Quand ce n'était pas le feu, c'était le sang qui se vidait trop vite.

- Lâche moi, Vincent.

Je murmurai, des sanglots pleins la gorge. J'aurais voulu hurler, mais j'en étais à présent incapable. Je m'étais brisée la voix, et à présent, je me contentais de pleurer. J'aurais dû me marier. A présent, la bague que j'avais au doigt me semblait si lourde que ma main aurait pu en tomber.

- Ashe, jamais je ne te lâcherai.

Sa voix était faible. Il chuchotait, étouffé par mon épaule, les seules choses qu'il semblait capable de me dire. Nous étions tout deux dévorés par mon chagrin, l'un contre l'autre comme un seul corps. Nous pleurions pour deux, subissions pour deux. Nous n'étions qu'un seul à nous deux. Ses mains, mes mains, nos mains, elles étaient toutes jointes à tenter de caresser le dos des miennes en signe de réconfort. Tout en lui m'était dévoué, tout en lui oeuvrait pour moi, à cet instant précis où j'avais l'impression que chacune de mes inspirations était la dernière.

- Vincent, je vais bien, chuchotai-je alors avec un calme impérial.

Tout en moi venait de disparaître. Tous mes mots, toutes mes douleurs, tous mes souvenirs. Je n'avais plus rien, comme si une force invisible venait de me déposséder de mon cerveau.

La seule dont j'étais sûre était que je n'allais pas bien. Alors à nouveau, je me retrouvais dans un train, laissant mon cerveau aux derniers amours de ma vie. Puissent ils en faire bon usage sans m'en vouloir pour mon absence physique. Mon corps me semblait à moi même transparent, alors plus jamais je n'aurais pu leur faire face. Si transparent que tout le trajet durant, j'avais craint de passer à travers le fauteuil.

ooo

Une salle des professeurs sent toujours le papier. Le papier, les copies tout juste notées, et les bavardages matinaux. On peut aussi lui trouver des effluves de cire à meuble, ou même de craies et de crayons à tableau. Mais la première fois que j'y mis les pieds, elle sentait le café. Le café chaud mélangé à un reste de souvenir dont j'avais été éloignée durant bien des années. C'est en relevant simplement les yeux que je compris de quoi cela venait, bien que jamais je ne l'avais vraiment oublié.

- Bonjour Vincent, lâchai-je sans aucune émotion particulière.

- Bonjour Ashe, me répondit-il sur le même ton. Un café ?

Aucun de nous ne semblait surpris, ou au bord des larmes. Mais il me sembla que nous avions raison. Faire table rase était sans doute la meilleure des choses pour nous. Et avec mes collants d'abeille dans le fond de ma sacoche, je sentais cela bien possible.