Presque deux heures du matin. Je régresse.
Bonjour (bonsoir, il est deux heures pauvre nouille) tout le monde ! Je suis ravie que cette fic ait trouvé son petit public ! Je dois avouer avoir eu un peu peur sur le coup, car au pire, elle aurait plu à deux-trois sociopathes... dans le meilleur des cas, elle vous a plu a vous, vous êtes pas trop mal~ (pour moi, eh, je vise pas haut)
Je me permets pour l'instant de répondre modestement, dans un message de groupe (celui-ci, donc, mangez mangez), à vos petites reviews. Vous êtes géniaux. Je ne pensais pas que le sujet vous plairez autant, vraiment. À la limite, vous l'auriez trouvé original, mais là, j'ai été agréablement surprise. J'espère donc pouvoir être à la hauteur de vos attentes, ce serait bien.
Donc, j'ose espérer une bonne lecture pour la suite !
On se retrouve en bas !
À dormir dans la pièce à vivre sans avoir fermé les rideaux la veille, Francis fut réveillé par les premiers rayons de l'aube. Première sensation de la matinée : une grimace fatiguée, dérangé dans son sommeil, et la bouche pâteuse. Il bailla longuement en s'étirant, faisant craquer deux ou trois articulations.
Aujourd'hui encore allait être une rude journée. Sauf que cette fois-ci, il n'allait pas la passer chez lui. Quelques fois, Francis devait prouver qu'il vivait encore en rejoignant quelques collègues dans un bureau à l'autre bout du centre-ville. Ce qui allait lui demander quelques minutes de métro. Pour l'heure, il se leva et entreprit de s'habiller correctement, chaudement, tandis que la cafetière chauffait assez bruyamment dans la petite cuisine loin d'être insonorisée.
Mais le bruit ne sembla pas réveiller son nouveau protégé qui sommeillait dans le « placard ». En tout cas, Francis n'avait pas vu la porte coulissante derrière laquelle se cachait son lit s'ouvrir. Il en déduit que le jeune garçon dormait à poings fermés, du fait que ce fût la première fois depuis longtemps sans doute.
Une fois prêt à sortir, Francis écrivit une note à l'arrache sur un post-it qu'il colla sur du cellophane qui recouvrait une assiette de croissants et de pains au chocolat, qu'il avait laissé à côté d'une tasse vide, de la poudre de cacao, de café à moudre, de divers pots de confiture et de couverts... l'essentiel même pour un petit-déjeuner. Il comptait bien laisser le jeune rebelle dans son studio, seul pour la journée, mais il n'osait pas le déranger dans son sommeil réparateur pour l'avertir. Alors qu'il venait de l'amener dans un endroit beaucoup plus confortable que n'importe quel coin de rue ou maison louche dans laquelle se trouverait une personne abusive.
En quelques mots, il s'excusa pour son absence, lui promit de revenir en début de soirée et lui demanda de ne pas sortir avant son retour.
Il lui avait offert son espace de vie, lui obéir était la moindre des choses qu'il pouvait faire.
Sur la pointe des pieds, Francis quitta ensuite le studio. Il n'aimait pas l'idée d'enfermer son invité, alors il omit volontairement de donner un tour de clé. Puis il se rendit à son arrêt de métro habituel pour prendre l'engin qui le guida jusqu'au centre-ville. Le monde du jour en voyait justement un neuf et, sur le chemin, Francis pensa qu'il n'aurait jamais pu croiser ce jeune homme à ces heures de pointe. Il faisait irrévocablement partit du monde de la nuit, là où se mêlent gens qui se cachent des autres, plus actifs, plus communs à parler à autrui, contrairement au petit peuple dont il avait tiré le prostitué.
D'ailleurs, ces types-là devaient être si peu qu'il devait en connaître. Quels genres ? D'autres essuyeurs de trottoir comme lui, ou des dealers abusifs ? Il devait se l'avouer, le français s'était jeté à pieds joints dans une histoire totalement opposée à la sienne. Non seulement ils ne venaient absolument pas du même monde, mais en plus l'adulte ne connaissait rien de celui qui se réveillait après le coucher de soleil. Cependant, maintenant qu'il avait tiré son protégé de là, il ne comptait pas spécialement en apprendre les détails. Il allait forcer le jeune homme à rejoindre la lumière, et lui-même à supporter les possibles caprices qu'il allait croisé sur sa route.
Bon, d'accord, il avait agi un peu sur un coup de tête. Mais il s'en serait voulu s'il avait ignoré sa détresse évidente. Il venait peut-être de ramasser le pire animal sauvage blessé au monde, mais au moins, ce dernier était sauvé.
Une fois arrivé au quartier dans lequel s'abritaient de nombreux artistes du même gabarit que Francis dans un bâtiment commun – à trois-quatre étages modestes, rien de bien prétentieux malgré le nom de profession – le français entra avec un pas mécaniquement pressé. Travailler ici le rendait toujours un peu nerveux. Ça donnait l'impression de commencer un de ces stages ingrats dans lequel on ne servait qu'à distribuer le café ou à faire des photocopies d'un dossier dont on s'en battait les flancs. Sauf qu'ici, on ne se comportait pas comme le plus tyran des boss, et surtout, on ne réclamait pas des tâches dégueulasses ou juste pour faire chier aux employés. Un passage à la machine à café et quelques saluts de petites connaissances plus tard, Francis entra dans une pièce bien plus ordonnée et mieux équipée que son studio. Ici aussi, il travaillait et laissait libre cours à son imagination, sauf que le matériel coûtait une certaine limite : il allait devoir renoncer à ses pinceaux et crayons afin de les remplacer par la technologie ultra-sophistiquée. Certes, elle lui offrait beaucoup de possibilités, mais l'art du détail, c'était ce qui plaisait à Francis. Bosser les petites choses de A à Z, lui-même, c'était peut-être plus long, mais au moins il sentait qu'il vivait bien de ce qu'il aimait.
Ainsi, dans la journée, il fixa des dates de rendez-vous, des entretiens de ses œuvres, des distributions et parla du chiffre d'affaires... Pour le côté économique, il était accompagné bien sûr. C'était triste de voir son monde artistique se faire quelques fois happé par le fric, mais s'il n'y avait pas un bout de la société pour s'en mêler, Francis n'aurait jamais eu de quoi se nourrir ou loger.
C'était ce genre de choses dont son nouveau protégé avait besoin. Mais peut-être qu'il n'était pas encore assez raisonnable pour se laisser faire et rejoindre le côté « clair » de la force. Même si en fait, la société en elle-même, elle était pas complètement blanche non plus. Mais elle n'était pas pire que son monde obscure. Bien qu'il y avait quelque part des gros patrons maniaques et avides d'or dans les plus hauts rangs qui surpassaient tout le monde, la noirceur de la nuit et de ses salauds d'habitants était beaucoup plus dévastatrice, et sans laisser de répit. Francis vivait peut-être aux dépends d'un système qui emmerdait la Terre entière, mais Arthur lui, survivait au jour le jour.
En laissant son corps et sa santé à de parfaits inconnus qui ne rêvaient que de perversion et de plaisir charnel. Sans amour, évidemment.
Il a dû expérimenter bon nombres de choses sans sentiments. C'était triste à en vomir. Et à force d'y penser, s'il n'était pas occupé dans son bureau moderne, Francis l'aurait probablement fait, un haut le coeur lui ayant déjà soulevé à plusieurs reprises l'estomac. Il se promit de gâter ce jeune homme à son retour, en lui offrant une amitié gratuite, sans espoir de juste retour des choses. Après tout, ce gamin n'avait rien à lui donner. Dépouiller une personne qui ne possédait déjà plus rien était pire que de la voler tout court.
…
Ou alors, à trop y penser, il allait tomber de fatigue avant d'avoir fini son boulot.
Francis décida de s'accorder une pause dans un long soupir, abandonnant le stylet de la tablette graphique branchée à l'ordinateur. En plus on lui avait demandé une esquisse trop simplette pour ce genre de matériel... Que c'était barbant. Du gâchis et une vraie perte de temps. Mais bon, parfois, il devait savoir se plier à certains trucs – encore plus bêtes.
Quelqu'un toqua à la porte, suite à quoi l'artiste invita la personne à entrer.
- Bonjour Francis.
- Oh, Jeanne !
Surpris par cette visite, il se leva un peu trop vite de sa chaise. Celle-ci, mise sur roulettes, manqua de heurter le store fermé de sa fenêtre de troisième étage. Un petit silence engourdit les deux adultes et ils s'échangèrent un sourire à la fois complice et ravi; sous-entendu, de leurs retrouvailles.
- Comment vas-tu ? demanda-t-elle. Je suis passé hier mais on m'a dit que tu t'étais enfermé chez toi... Pas de soucis quand même ?
- Oh, non, rassure-toi, je vais bien. Ils voulaient juste dire que je me mettais sérieusement à mon travail, si fort que je n'avais pas l'intention de sortir. Une de mes habitudes. Et je te connais Jeanne : je sais que tu vas me dire que ce n'est pas bon pour ma santé, mais je suis plus sain à me plonger dans mes dessins qu'à venir gribouiller ici.
L'ambiance se réchauffa un peu plus lorsque la jeune femme ria.
- Et toi alors, comment vas-tu ?
- Ça va. Pas grand chose à raconter, à côté de mes mails... Mes parents m'ont proposé d'acheter ici, mais je suis plutôt bien, dans ma cambrousse.
- Pour être franc, moi aussi, avoua-t-il avec un sourire. Mais ce n'est pas là-bas que j'aurais pu percer dans mon activité, il faut le dire...
- Tu as retrouvé tes racines Francis. C'est normal que tu sois revenu dans la capitale.
Les deux partirent ainsi dans une conversation banale. Le temps passa tranquillement dans le bureau à présent ravivé de mots chaleureux et de retrouvailles agréables. Aussi, l'un comme l'autre se mit à l'aise et prit place sur une chaise, ou le bureau.
Amis d'enfance, qu'ils étaient. Depuis le primaire.
Francis, parisien ayant déménagé avant d'entrer pour la première fois à l'école, avait rencontré la petite Jeanne dans sa classe. Une enfant campagnarde belle comme un cœur. Mais trop attachée à ses origines pour oser vivre dans le grand. Inséparables durant l'enfance, visites régulières au collège, appels quotidiens au lycée, puis soudaine séparation lorsqu'il dût migrer en Île-de-France pour une école d'arts. À injuste sélection en plus de ça, alors qu'il n'avait même pas les moyens pour en choisir une privée. Mais les encouragements de Jeanne dans ses messages avaient servi à deux choses : le motiver dans son objectif et garder le contact. Aujourd'hui, ils parlaient du bon vieux temps dans un bureau « moderne ».
La cambrousse, c'était vraiment bien quand même.
Lorsque le soleil eu finit de se coucher, laissant ainsi un ciel presque entièrement englobé par un bleu marine profond, Francis quitta le métro. Fatigué de sa journée, il remonta vite à la surface pour respirer l'air frais des rues nocturnes. Encore quelques minutes, et il sera dans son petit studio désordonné. Avec en prime, un jeune homme pour l'accueil, à défaut d'un petit animal de compagnie tout mignon. Tout ce qu'il espérait, c'était qu'il se soit tenu à carreau et qu'il ait pu profiter sans exagérer de tout ses biens. Évidemment, il ne s'attendait pas à ce qu'il lui ait fait le ménage en échange. Il allait devoir faire preuve de patience pour rediriger ce garçon dans le droit chemin, quand bien même il l'a définitivement écarté du monde de l'ombre et de tout ses méfaits. Son idée, c'était de l'habituer à la lumière, petit à petit, pour le laisser repartir de ses propres ailes, comme un moineau à l'aile cassée qu'il aurait ramassé. Même si, pour le coup, le gamin ressemblait davantage à un chat de gouttière. Sauf que ce genre d'animal, en général, on le garde. Ou on l'envoie à la SPA.
Mais Francis ne se sentait pas d'amener ce gosse – majeur ou non, il le considérait ainsi – dans un centre prévu pour les gens en difficulté. Il était trop perdu, trop éloigné, trop pourri par le côté sombre de la ville, pour se laisser approché par des hommes en blancs et des femmes hypocrites, tous payés pour jouer les gentils avec les plus craintifs. Il préférait jouer la carte du naturel et le confronter directement aux faits pour s'assurer que ce garçon réagisse le plus tôt possible. Le caresser dans le sens du poil à petites doses suffirait ensuite. Mais lui laisser trop de liberté serait dangereux.
Arrivé devant la porte du studio, Francis ouvrit cette dernière qu'il avait volontairement laissé déverrouillée le matin même. Voir de la lumière à l'intérieur le rassura. Pendant un instant, il avait vraiment peur de découvrir l'endroit vide, et de se rendre compte qu'il était partit sans demander son reste. Cependant, on n'entendait rien depuis la toute petite entrée qui joignait directement le tout petit couloir. La porte qui menait à la pièce principale était ouverte, et il pouvait voir d'ici la cuisine impeccable, avec la vaisselle du petit-déjeuner laissé des heures plus tôt, ainsi que quelques suppléments pour parler des autres repas de la journée. Mais, pressé de pouvoir se débarrasser de ses affaires, l'artiste s'avança pour entrer, sans réfléchir.
Ce qu'il découvrit ensuite le stupéfia.
Le prostitué qu'il avait recueilli n'était pas seul.
Un homme, un adulte dont le visage ne lui disait rien, le surmontait.
Et les deux étaient nus, entrelacés comme des vers.
Sur son canapé.
À peine la silhouette de Francis s'était invité dans la pièce que le dit homme releva la tête pour l'apercevoir, lâchant aussitôt un juron tout en pâlissant. En deux secondes, il se retira du dévergondé – hélas, ils avaient déjà commencé leur crime – suite à quoi ce dernier jeta un coup d'oeil en regardant son hôte à l'envers, allongé.
Malgré le visage rougi par sa bêtise, l'expression choquante de dégoût du français lui fit l'effet d'une douche froide. Glacée. Et brusque. Comme les gestes qu'il commençait à l'égard de son client.
Francis prit d'un poing solide, fou de rage, les vêtements de l'homme laissés par terre, avant de les lui envoyer comme un boulet de canon.
- Rhabillez-vous, et foutez le camp d'ici.
Le ton ferme effraya le plus jeune qui, honteux, tenta de se cacher en position fœtale. Mais Francis le ramena en lui saisissant le poignet, l'obligeant à s'asseoir correctement. Le jeune grimaça à cause des effets de... l'intrusion de son client en lui. Ce dernier acheva de mettre son pantalon, n'osant pas regarder le propriétaire des lieux dans les yeux. Propriétaire qui tira son foutu protégé pour le relever malgré les jambes tremblantes et le reste du corps pantelant.
- Vous l'avez payé ?
- Euh, oui... sur la table...
Francis put y voir une généreuse liasse de billets.
- Reprenez-les. Toi, va te laver. Et te rincer la bouche d'abord.
À ces mots, il poussa sans ménagement le hors-la-loi dans la salle de bain. Lorsqu'il disparut de la pièce, Francis reporta son regard de braise sur le client peureux, marmonnant des « putain » à répétition. À l'entendre, il regrettait son petit quart d'heure de plaisir, si c'était pour se retrouver interrompu par un bonhomme pas très chaleureux sur la chose. Francis le fixait sans lâcher, lui ordonnant silencieusement d'accélérer le mouvement.
Tout allait très vite.
Et heureusement, sinon il allait craqué.
Une fois habillé, l'homme se hâta de récupérer son argent et de prendre ses jambes à son cou pour fuir le studio. La porte claqua dans la panique et... ce fut le silence.
Francis n'entendait plus que le bruit d'eau qui coulait de la douche, sous laquelle se rinçait le rebelle. Dans le calme revenu, il lâcha un profond soupir. Pour l'accueil, il aurait préféré quelque chose de plus reposant. Son regard fatigué et énervé glissa sur les vêtements abandonnés au sol – les loques plutôt, il était hors de question qu'il remette ça – ainsi que sur le canapé dont le passage des deux criminels, soit les plis sur la housse, le narguait. Malgré ce qui venait de se passer, il ne décida pas de mettre le jeune à la porte. Au contraire, avoir été témoin de ce spectacle l'encourageait à pousser plus vite le marmot dans de meilleurs retranchements. Et il allait agir vite. Il laissa la scène ainsi, sans y toucher, puis attendit que le garçon le rejoigne. Ce dernier apparut dans les vêtements trop grands qu'il lui avait prêté la veille, quelques minutes plus tard. Honteux, le regard fuyant, il voyait d'avance qu'il était inutile de chercher à se justifier et se donner raison.
- Change la housse. Jette tes vêtements. Et nettoie.
C'était sa punition pour avoir osé trahir sa confiance. Le propriétaire de ce carré de vie fouilla dans une commode jonché d'un bazar monstre – celui auquel on ne touche jamais – avant de lui lancer la housse à changer. Sous le regard déçu de son hôte, il s'exécuta, non sans essayer de lui lancer un petit regard désolé. Mais il n'eut qu'une réponse froide et silencieuse en retour, signe que venir se rattraper en excuses maintenant était vain. En même temps qu'il s'activait avec ses petits gestes, ceux-ci pressés par la honte, Francis fit les cent pas près de lui.
- Je n'arrive pas à le croire... Comment as-tu pu te permettre une telle chose ? Je te donne un toit, de quoi te nourrir, te laver, t'habiller, je fais tout ce que je peux pour te venir en aide avec les moyens du bord, et voilà comment tu me remercies ? En amenant un type sortit de nulle part ?! Chez moi ?! Mais qu'est ce que tu pensais, gamin ? Que j'avais eu pitié de toi et que je jouais l'âme charitable pour avoir la conscience tranquille après en t'hébergeant une nuit ? Tu sais pourquoi j'ai laissé la porte ouverte ? Parce que je te faisais confiance ! Je pensais que tu allais être sage, rien que ça, en échange d'un peu d'aide, c'est pourtant pas grand chose ! Et ne vient pas me dire « c'est la dernière », non gamin. Je ne veux pas que tu t'arrêtes petit à petit. Je veux que tu t'arrête immédiatement. Ce que tu fais, ce n'est pas un mode de vie. Ce n'est pas vivre. Moi, ici, je vis. Ce toit n'est pas que tien, ce n'est pas ce que je t'ai accordé. À partir d'aujourd'hui, tu vis avec moi, et plus dans ton coin. Est ce que c'est bien clair ?
Le gamin en question ne répondit pas, s'écrasant peu à peu sous le poids des mots et de la culpabilité. Au moins, il reconnaissait sa faute. Ou bien il était seulement apeuré à l'idée de se faire mettre à la porte, et ne prêtait aucune attention à ses conseils. Qu'à cela ne tienne, il ne comptait plus le lâcher d'une semelle. Lorsqu'il eut fini d'effacer toute trace de son crime, Francis lui saisit avec fermeté mais sans violence le bras, l'amenant ensuite jusqu'au fond de la pièce, où est cachée le petit espace derrière sa porte coulissante. Il l'y fit s'asseoir et l'abandonna sur le lit, avant de refermer.
Il l'avait mit au coin, en quelques sortes.
Faisant dos à la porte, il se passa les mains sur le visage, fatigué de cette épreuve, et souffla pour décompresser. Ce type allait le tuer, vraiment. Mais au moins, il était clair qu'il avait comprit la leçon et les règles à vivre en colocation avec lui. Du moins, il l'espère. Afin de conclure cette éreintante journée, Francis partit se relaxer sous la douche, et profiter des bienfaits de l'eau chaude qui allaient lui détendre les nerfs.
Il se déshabilla tout en entrant dans la pièce, sentant peu à peu ses forces l'abandonner au fur et à mesure qu'il se transformait en larve dans la baignoire. Jusqu'au moment où il tira le rideau. L'écoeurante scène qui s'était déroulé sous ses yeux lui revint à l'esprit, et ce malheureusement, avec de nombreux détails. Il n'en a peut-être vu que peu, mais la surprise était telle qu'il n'allait jamais pouvoir l'oublier. Si peu, mais suffisamment pour avoir eu envie de briser un mur. Cet homme, il en retiendra toujours le visage, quand bien même il ne le reverra plus. Oh ça, si ce mioche essaye d'apporter d'autres clients ramassés au hasard dans la rue, ici, dans sa propre propriété, ça allait faire des étincelles... malheureusement. Même avec la rage dans les yeux, Francis s'est retenu de paraître trop violent, alors que l'envie de le gifler était passé à ça de se réaliser. Mais ce qui était vraiment dégoûtant, c'était que ça se soit passé chez lui. Sur son propre canapé. Dans cette pièce où il coule des heures heureuses à se perdre dans son petit monde artistique. Et ce gamin l'avait souillé avec le premier pervers venu. Encore heureux qu'ils ne l'aient fait que sur le canapé, et... Non. Non, en fait, ça aurait été beaucoup mieux s'ils ne l'avaient pas fait du tout.
Francis grimaça si fort qu'il en vint à souhaiter d'être arrivé plus tôt.
Là au moins, il aurait viré l'invité supplémentaire plus vite qu'en une minute trente-cinq. La minute et demi la plus longue de sa vie.
Une fois propre, il quitta la pièce d'eau, une serviette sur les épaules.
Et dans la pièce à vivre, il découvrit le prostitué assis en face de son chevalet.
Ce dernier portait toujours la toile de la veille, abandonnée et inachevée. Rien à voir avec ce qu'on l'obligeait à faire au bureau. Ici, seul le travail traditionnel reposait. Rien qui ne soit lié à la technologie, tout simplement parce qu'il aimait savoir tout faire et se débrouiller sans l'aide de rien comme un grand. Lorsque l'oeuvre était terminée, et le résultat magnifique, on avait alors de quoi être encore plus fier. D'ici, son nouveau protégé semblait partagé entre son observation et l'hésitation à rester assis une seconde de plus à cette place. Lorsque l'artiste s'avança, il fit un mouvement pour déguerpir, mais lui intima de ne pas bouger. Incertain au départ, le garçon baissa les yeux avant de les reporter sur l'esquisse. Dans le calme qui semblait à nouveau mettre des lieux, Francis vint s'accroupir près de lui.
- Je ne voulais pas te faire peur.
- Pardon... enchaîna-t-il rapidement dans un souffle.
- C'est passé, c'est passé... Mais je t'en veux pour ça. Tu es bien conscient de ta bêtise, j'espère.
Il y eut un blanc. Le français jugea alors qu'il était temps de reprendre un ton plus doux.
- Je ne veux pas seulement t'empêcher de te prostituer, gamin... Je veux aussi te donner une vie. Te rendre la place que tu mérites, plutôt que de la rater et de survivre dans un monde qui ne te fera aucune fleur. Je veux t'aider à retrouver le bon chemin et à le prendre, même si tu es encore trop perdu pour le faire. Mais je t'accompagnerai dans le trajet, je ne te laisserai pas te débrouiller tout seul, tu comprends ? Il va falloir que je te pousse un peu, mais j'irai au rythme qu'il faudra. Et je prendrai le temps nécessaire. En attendant, tu es sous ma responsabilité, et je me porte garant de ta situation.
Lui qui n'avait jamais élevé d'enfant, il allait devoir rapidement trouver la manière adéquate. Car même s'il ne s'agissait pas d'un garçonnet, sa liberté allait devoir se restreindre comme s'il devait refaire l'éducation d'un adolescent en pleine crise. Ce dernier ne répondait pas, se contentant de baisser à nouveau les yeux, lentement, sur ses doigts qui jouaient nerveusement avec le vide. Le silence entre eux n'avait rien de pesant, juste... paisible. Il offrait une pause dans leur nouvelle colocation, et sans doute un sentiment de sécurité assuré pour cet être que la vie a abandonné sur le bord de la route. Cherchant les mots, Francis balaya son parquet du regard, puis leva à nouveau ce dernier vers le visage de l'autre blond, voulant capter le sien.
Leurs paires d'yeux se croisèrent, cette fois-ci avec plus d'aise. Il ignorait les bijoux et les petites tenues serrées qu'il portait dehors, seuls ses yeux d'émeraudes surent lui arracher un compliment silencieux. Et il était persuadé que, comme ces deux perles, son cœur caché dans ce frêle corps martyrisé aussi était beau.
- Comment t'appelles-tu ?
- … Arthur.
- Moi c'est Francis, répondit-il avec un chaleureux sourire. Ma maison est la tienne, Arthur. Enfin, c'est petit, mais apparemment on y vit très bien à deux.
Le dénommé Arthur tenta l'esquisse d'un sourire en coin. Mais il s'évanouit aussitôt. Apparemment, l'intervention de Francis n'a pas fini de le secouer.
- Pourquoi tu fais tout ça...
- Très franchement, si je devais me baser sur un sentiment qui nourrirait mon ego parce qu'après tout, on ne fait rien sans penser quelque part à sa petite personne, je dirais que c'est parce que j'aime que le monde ressemble à un gigantesque terrain en guimauve.
Malgré ces mots peu sérieux, il lui lança un regard tout autre.
- Je ne connais que peu de choses du « monde » d'où tu viens, mais je sais qu'il est froid et loin d'être accueillant. Des gens y meurent, cachés dans l'ombre, et personne ne s'en soucie. On ne verse aucune larme pour eux, et même, on crache sur leur tombe. Je ne sais pas exactement ce qu'il en est de ton cas, mais je ne veux pas connaître un jeune homme qui aura échoué malgré la main que je lui ai tendu, avant de trouver son nom dans les faits divers d'un journal, parlant de sa fin précipitée à cause d'un froid d'hiver ou d'une affaire qui a mal tourné. Oui, j'exagère sans doute un peu, mais qui sait ce qui te serait arrivé si je n'avais pas pris ma décision, hier...
Face à tant d'attention gratuite, forcément, Arthur ne savait comment réagir. Toute cette inquiétude pour sa petite tête blonde sentait le neuf, et il semblait hésité entre de nouvelles ou bien un remerciement. Dans tout les cas, il avait besoin d'être décoincé. Francis se redressa, disparaissant dans la cuisine.
- Quel âge as-tu ?
- 18 ans.
- Tu as fini l'école ?
- J'ai passé mon bac cette année.
- Et alors... ?
Le silence fut sa réponse.
Il ouvrit le robinet du lavabo avant d'en boucher le fond, puis reprit d'une voix plus forte pour qu'il puisse se faire entendre par-dessus le bruit de l'eau.
- Ça fait combien de temps que c'est comme ça ?
- Bientôt cinq mois.
Il ne savait pas si c'était long ou court comme délai. Mais à le voir sous l'angle du sans-abris, sans vouloir rentrer chez soi, ça avait l'air assez poussé. Se remémorant le peu de fois où il lui avait demandé de retourner dans sa propre chambre et son propre lit, il laissa un ange passé avant de re-poser la question qui fâche.
- Et tu as des nouvelles de chez toi, de temps en temps... ? Tu rentres ?
Cette fois-ci, la docilité d'Arthur s'envola et l'écoulement de l'eau devint sa seule compagnie. Évidemment, il ne fallait pas s'attendre à ce qu'il lui ouvre complètement son cœur aussi vite. Francis réfléchit à une nouvelle technique d'approche tout en frottant lentement la vaisselle, trop concentré sur le cas de cet adolescent nouvellement adulte. Le soucis, c'est qu'il était majeur, et donc livré à son propre sort. S'il a décidé de ne plus retourner chez lui, c'est son problème et pas celui de sa famille. Dans ce cas-là, Francis n'avait pas plus de pouvoirs qu'il ne cherche à le montrer. Il avait peut-être un travail, un studio, une situation financière stable et une place dans le « monde du jour », mais ça ne lui donnait en rien la possibilité de garder un jeune adulte comme animal de compagnie. Lorsqu'il repensa à cette triste probabilité de devoir l'enfermer pour l'empêcher de se déplacer afin d'accomplir ses bêtises, il soupira. Il voulait vraiment éviter toute violence, tout ce qui pourrait le faire détesté par celui qu'il cherche à aider et à rendre plus heureux.
Mais entre prendre le risque de le perdre car trop de gentillesse et le forcer en se pliant à la possibilité d'endosser le rôle de bourreau malgré les bonnes intentions... Quel était le pire ? Maintenant qu'il l'avait totalement sous la main, il ne pouvait se résoudre à changer de méthode. Il allait le garder au chaud, chez lui, et lui apprendre à se réconcilier avec la vie.
Le temps de faire la vaisselle, les mots ne s'échangeaient plus.
…
C'était embarrassant. Pour eux comme pour l'avenir. Si Arthur ne s'ouvrait pas très vite, ou du moins dans les temps, Francis ne pourra pas assurer l'objectif qu'il s'était donné.
Lorsqu'il ferma le robinet et que le silence s'abattit de nouveau dans le studio – étrangement plus lourd cette fois – il laissa son bon sens faire tourner ses méninges pour trouver une autre approche. Il ignorait encore tout d'Arthur. En savoir un minimum sur lui aurait pu l'aider, mais à ce train-là... Il n'était question que d'ouvrir une petite brèche pour ensuite se procurer sa confiance et, progressivement, s'attribuer un peu plus de son cœur pour l'exposer au grand jour.
…
Si avec ça, Francis n'était pas un peu trop bisounours sur les bords.
Il n'était lui-même pas souvent très adulte, du fait qu'il n'avait même pas dépassé la trentaine – et encore, on les considère encore petits, ces gens-là – et aussi qu'il a eu une vie facilement aisée. Ses parents, des gens du Sud qui ont préféré vivre à l'autre bout de la France, ont travaillé d'arrache-pied par le passé pour leurs deux enfants. Francis et sa petite sœur, six ans d'écart. L'un était en train de réussir, l'autre avait réussi, et comptait continué. Le fait que cette jeune enfant restée dans la cambrousse avec les parents ait le même âge qu'Arthur a touché l'artiste-peintre, qui a frissonné d'horreur en imaginant cette pure demoiselle de sa famille se laisser entraîné dans la débauche pour d'obscures raisons.
Pourquoi Arthur s'offrait-il un tel supplice.
Malgré son petit jeu dans le métro, il ne pouvait faire cela par plaisir. Sinon il aurait essayé de lui sauter dessus encore après cette première tentative. Non, ce n'était pas le plaisir de la chair qui l'intéressait, c'était vraiment son revenu. Il avait besoin d'argent, et il aimerait bien savoir pourquoi.
Mais ça, c'était l'une des choses qu'il n'allait pas connaître de sitôt.
Ouvrir son cœur. L'amener vers lui. Gagner sa confiance. Il allait devoir être patient. Il allait l'être.
Et à la fin, ils seront tout les deux des hommes heureux.
Cette pensée, juste assez neuneu pour encourager Francis, accompagna ce dernier alors qu'il s'extirpait de la cuisine avec une tasse fumante de chocolat chaud. Il l'apporta à Arthur qui, depuis tout à l'heure, semblait ne pas avoir bougé du tabouret. L'odeur chocolatée lui chatouillant les narines, il releva la tête, remarquant cette boisson qu'on lui agitait sous le nez. Le sourire naturel de son hôte – ou nouveau protecteur ? - l'invita à la porter à ses lèvres. Ce qu'il fit, l'expression de malaise peu à peu détendue par la douceur du cacao. Un léger rire amusé secoua le français.
- Qu'est ce qu'il y a ?
- Tu me fais penser à ma sœur qui, à chaque fois qu'elle buvait un chocolat, se retrouvait toujours avec une moustache de mousse au-dessus des lèvres.
- Tu as une sœur ?
- Du même âge que toi. Mais si je te dis ça, c'est parce que toi aussi tu as une moustache.
L'à peine majeur cligna des yeux avant de passer un maladroit revers de main sur sa figure.
- Et toi, tu as quel âge... ?
- 24 ans.
- T'es pas étudiant ?
- Je l'étais, il y a peu. Mais disons que mon prof' en art avait quelques débouchés, et il m'a obtenu une place prenium dans un concours... que j'ai remporté par je ne sais quel coup du sort, termine-t-il dans un sourire. Je vis ici, mais c'est parce que ça me suffit. Officiellement, je suis illustrateur. Un tout petit parmi les grands, et c'est pour ça que je m'accroche à beaucoup de travail. Chez moi comme dehors.
- Ah, bon...
Pas très intéressé, le bachelier inaccompli.
Cependant leur première vraie discussion se termina sur quelques broutilles qui font sourire et qui tissent un premier lien. Francis en dévoila plus sur lui qu'il ne put en apprendre sur Arthur. Mais à bien regarder la situation sous l'angle inverse, il est vrai que le gamin devait penser à quelques inquiétudes sur l'identité de son sauveur. Avec un peu d'effort, il pourra bientôt lui faire confiance. Et puis, six ans de différence, ce n'était pas grand chose, quand on y réfléchit. Lorsque un rayon de lune filtra suffisamment haut à travers la fenêtre pour rappeler aux deux hommes que la nuit commençait à trop s'avancer, Francis poussa un peu le jeune rebelle à aller dormir. Demain allait être une journée nouvelle, et aux vues du pas que leur relation venait de franchir, il ne voulait pas la gâcher.
Mettre toutes les chances de côté pour réussir.
Pour le faire réussir.
- Dis-moi...
L'artiste se tourna une dernière fois vers son protégé, tout juste installé dans son lit, et qui le regardait comme un enfant qui attendait qu'on lui raconte une histoire pour s'endormir.
- Je ne suis pas... une gêne ?
Un regard vide de toute réaction qui pourrait le trahir.
Puis un sourire à la fois amusé par sa naïveté et touché par son inquiétude.
- Qui, dans ce monde, est assez altruiste pour ramasser une gêne ?
À ces mots, il fit glisser la porte jusqu'au mur. L'ironie des priorités et des sentiments humains. De l'espoir en l'humanité et des changements de celle-ci. Ils venaient peut-être de mondes radicalement opposés, mais de base, Arthur venait du sien. Et en tant que tuteur, il comptait bien l'y ramener.
Bouhou... Un jour, je posterai un chapitre à une heure non-tardive. Sans fin bâclée. Oh le rêve.
J'espère que ça vous a plu :D /bruits d'impacts de balles évitées/ C'est promis, la prochaine fois, il y aura plus de mouvement ! Des lents, des langoureux, des vifs et du fantasme à deux sous...~ M'enfin vous verrez. -générateur de faux espoirs en route- Jusqu'ici, on a suivi ce qui se rapproche le plus du scénario original (du moins sur les deux personnages concernés) mais au troisième envoi, je prendrai plus de libertés. Soyez au rendez-vous !
Je vous salue de la main, et de mes cinq doigts ! À bientôt !
