(Couvre les Chapitres 1-5 de Fire and Ice)

Vanilla Sex and Chocolate Love

Chapitre Un : Outstanding Banality

Randy soupira. Pas de son genre de soupir habituel, Randy soupirait souvent, et être à ses côtés m'avait permis d'apprendre à reconnaître l'intonation du soupir. Eh, ne vous méprenez pas : c'est vachement utile pour sauver sa peau. Ici donc, il s'agissait d'un soupir inédit, le genre de soupir dont Cody aurait dû se méfier, mais il n'en faisait qu'à sa tête, Cody, et continuait de parler, et parler. Heureusement qu'on avait depuis longtemps réussi à reléguer les blablas de Cody au rang de fond musical, si bien que seules la fureur et la fatigue du soupir de Randy furent audibles. Mais ça, ça avait été y'a au moins trois heures, ou cinq semaines, suivant comment vous comptez. Je ne fais qu'y repenser parce que je me souviens du murmure que Cody m'avait susurré à l'oreille en voyant les poings de notre boss se contracter.

« Tu sais ce qu'il a ? »

Et ça… J'allais l'entendre souvent.


Nous étions arrivés à Los Angeles il y avait bientôt deux heures, et Cody et moi nous étions aussitôt mis à l'écart du groupe de catcheurs qui s'étaient rassemblés devant les bus. Tsss… La bande de babyfaces. Cody jeta une insulte dédaigneuse à un employé, à laquelle je ris à gorge déployée. Nous étions… Les Priceless. J'adorais mon job. Grâce au boss, nous avions grimpé les échelons jusqu'à nous établir comme des forces dominantes de la WWE et seul ce débile de Cena nous faisait encore obstacle. Et encore, le chef était WWE Champion, donc sur le même pied d'égalité que l'abruti en short qui avait gagné son titre la veille. Ah ! Peu importait, tout le monde savait qu'hors ring Randy le battait. Enfin tout de même, pensai-je après une seconde de réflexion, il avait semblé chamboulé en revenant à l'hôtel hier soir – simple remarque à moi-même, il valait mieux pour notre survie que le chef soit de bonne humeur. Et même la blague de Cody sur le mexicain qui… enfin bref, même cette blague de très haut goût n'avait pas fonctionné pour lui remonter le moral.

Je plaisante, je fais toujours semblant de rire à cette blague.

Les journées comme celle-là arrivaient souvent en étant catcheur. Me faire réveiller par Cody, prendre la route, entraînement, manger avec Cody et le patron, prendre la route, sortir avec Cody, téléphoner à ma femme, entraînement entre membres de la Legacy, show. Je suppose que c'était assez répétitif, que ma vie était d'un sens bien rangée… Certes, j'étais une superstar. J'avais des dizaines de milliers de fans – auxquels je ne devais pas accorder d'importance pour suivre au mieux le boss. Mais à part ça, j'aimais ma femme, mon job, devenir plus fort chaque jour que Dieu faisait, la Legacy et les soirées jeux-vidéos avec Cody. Et tout était parfait.

Tout avait été par-fai-te-ment clair.


- Même Cenaze n'a pas l'air dans son assiette aujourd'hui. Ricana Cody en l'apercevant.

Je tournai les yeux vers le personnel que le Champ aidait, puis entendis un poli « Ca ne te dérange pas si je fais une pause ? » de sa part. Il se dirigea à l'intérieur du bâtiment.

- D'ailleurs Ted… Continua-t-il, il est où le boss ?

- Sûrement parti flâner.

- Flâner ? Rétorqua Cody. Tu l'as déjà vu flâner ? Tu m'aurais dit « bougonner » ou « rager » ou encore…

- Tu sais que s'il t'entend tu vas te prendre un coup de pied, hein ?

Puis, voyant la tête de Cody se décomposer d'une inquiétude subite qui lui fit détourner les yeux afin de s'assurer que ce n'était pas le cas, j'ajoutai avec compassion, ma main sur son épaule :

- Ne t'inquiète pas, s'il est de bonne humeur il s'assurera juste que tu ne puisses plus aller pisser sans pleurer pendant une semaine.

Alors, explosant de rire en voyant son expression, je me relevai du mur contre lequel j'étais adossé pour également entrer dans le bâtiment. Cody avait raison de s'inquiéter, on devait retrouver le Legend Killer sous peine de découvrir pour quelle raison macabre il avait par deux fois dévasté sa chambre d'hôtel en hurlant à la mort le matin-même. Nous fîmes notre chemin parmi le labyrinthe des couloirs du stade en l'apostrophant de temps à autres. Sans succès. Je finis par soupirer. Il fallait que je le retrouve. J'avais beau officiellement être son larbin, j'avais le sérieux pressentiment d'également être son ami le plus proche. Enfin… Aussi proche qu'on pouvait l'être de Randy Orton, je voulais dire qu'à part sa femme, si quelqu'un avait une chance de baisser de quelques pourcents sa fureur, c'était sûrement moi. Aly – Alanna, sa fille – la baissait sans conteste de moitié. Mais chaque minuscule parcelle de fureur brute de gagnée chez le boss représentait un aller épargné à l'hôpital. C'était pour ça qu'en général, dans la voiture j'étais au milieu. Plutôt moi que Cody.

Et ce fut au détour d'un couloir, complètement au hasard, que je tombai sur la chose qui bouleversa toute mon existence d'une banale exceptionnalité.

Il fallut à Cody plusieurs secondes pour s'arrêter de parler en me regardant, et j'entendis en bourdonnement sa voix tandis que je m'immobilisai.

Le boss. Et John Cena.

La scène n'aurait pas dû être choquante. L'un en face de l'autre, juste… l'un en face de l'autre. Mais j'étais complètement écrasé par la tension qui zébrait l'air avait entre eux. Comment dire ? J'avais l'impression que je suffoquerais, que je mourrais écrasé si je me mettais entre leurs deux corps. Le visage… L'expression d'Orton… En une seconde, Cena avait relevé la tête, et le chef, trop proche, bien trop proche de lui pour être dans son état naturel, le visage bien en face de nous… Il semblait avoir peur. Ça ne se voyait pas pour quelqu'un d'extérieur, mais le doute chez Randy Orton cachait une angoisse titanesque. Il y avait quelque chose qu'on ignorait.

Tout ça en l'espace, peut-être, de deux petites secondes. Il en aura fallu si peu. Le boss et John Cena, tous les deux, tension, appréhension, regret. Et Cody qui fronça les sourcils en voyant ma bouche entrouverte. Une seconde plus tard :

- Patron ! Ah, on t'a retrouvé !

Je m'ébrouai et m'élançai derrière Cena jusqu'à le dépasser. Me mis à côté du boss, et si un instant la tension avait semblé se fendre en deux pour s'émousser à notre passage, elle me coupa la respiration comme une lame dans ma trachée lorsque je m'approchai de l'oreille du chef. Un regard furtif vers Cena. Un éclair de colère malsaine stria ses yeux sombres.

De la jalousie. C'était de la jalousie.

- Allez, viens chef, on ferait mieux de partir… Chuchotai-je, des frissons remontant le long de mon dos.

Les poings de Cena se serrèrent aussitôt. Orton ne semblait pas en mesure de réagir… autrement qu'avec son corps tendu et ses yeux venimeux. Cody, méfiant et haineux, passa une main sur son bras pour l'attirer. Et il ne fut pas repoussé. Quelque chose n'allait pas.

Exposant notre dos, nous nous éloignâmes tous les trois, quittant les couloirs. Un rire haut et masculin me parvint en écho lorsque nous atteignirent la salle principale. Un... fou rire nerveux ? C'était l'autre héros de la nation qui se bidonnait comme ça ? Il n'était quand même pas si con, hein ?


La scène me donna à réfléchir jusqu'au soir. Ça n'avait pas été le seul élément étrange de la journée, repensai-je une fois la nuit venue. J'étais, pour l'instant, allongé sur le lit de ma loge que je partageais avec Cody. La loge, que je partageais hein, pas le lit. Comme à la WWE nous étions connus en tant que « Ted et Cody », et que nous n'avions pas encore le succès du chef, on nous attribuait généralement une chambre pour deux. Ils avaient certainement dû faire ça lorsqu'ils s'étaient aperçus que de toute manière Cody venait toujours dans ma chambre jusqu'à des heures pas possibles. Mon esprit dériva de nouveau sur le comportement du boss, et je fis rouler un peu mes épaules endolories, bras derrière la tête et fixant le plafond.

Juste après la scène étrange dans le couloir, nous avions parlé avec le patron. Rien d'important, Cody avait demandé ce qu'il s'était passé, n'avait obtenu qu'un regard meurtrier, et en voyant la tension grimper et la mâchoire de la Vipère se contracter, j'avais ouvert un autre sujet. Puis… Avant que je n'aie pu réfléchir, il avait semblé décrocher de notre conversation pour lancer son regard au loin. J'avais répondu distraitement à Cody tout en plongeant mes yeux dans ceux du boss. Une fureur monstrueuse avait fait flamboyer ses yeux bleus. Son corps avait été tendu, raide de rage, prêt à bondir comme une panthère. Et aussi rapidement qu'était venue la colère… elle avait disparu de son corps, maîtrisée, et, tandis qu'il s'était de nouveau concentré sur la conversation de Cody, j'avais jeté un œil discrètement en arrière. Presque certain de savoir ce qui avait provoqué cet accès de rage.

Cena.

Qu'est-ce qui… Et de nouveau, tout s'était passé très vite. Car, lorsque je m'étais tourné vers Cody – qui commençait vraiment à parler tout seul le pauvre, je me rattraperai – … Le boss avait disparu, et les Priceless s'étaient retrouvés face à face avec un air d'incompréhension totale.

« Tu sais ce qu'il a ? » Avait demandé Cody pour la deuxième fois de la journée.

Mon esprit avait fait le va-et-vient entre le couloir qu'avait emprunté Randy et celui que notre rappeur blanc national venait de prendre, pressé et secret : le même. J'avais froncé les sourcils.

« Non… » Avais-je soufflé.

Je soupirai. A présent il devait bien être minuit, mais j'étais complètement éveillé. Les scènes virevoletaient dans mon esprit, inlassables, insistantes. Randy qui dévastait sa chambre le matin, sa colère, son silence, le face à face avec Cena qu'il abhorrait habituellement, l'autre qui le suit quand il s'enfuit. Et encore ! Une dizaine de minutes après qu'ils s'étaient éclipsés… Une annonce au micro les avait réclamés dans le bureau de Guerrero. Nous n'avions revu Randy que le soir, particulièrement énervé. « J'ai un match contre Cena. » fut la seule chose qui avait été sifflée d'entre ses dents serrées.

En y réfléchissant… Peut-être que la direction avait prévu une feud entre eux deux la veille, et que ça ne leur plaisait pas. Non. C'était bizarre. Peut-être que la direction, voyant la tension ou surprenant un combat dans les couloirs tout à l'heure, avait décidé d'en faire une feud ? Ça c'était bien possible. Mais d'où venait le problème de départ alors ? Hier, après la victoire de Cena dans les vestiaires ?

Bah, après tout, je n'allais pas aller me risquer à demander au chef, on finirait bien par comprendre. Même si… ça me dérangeait comme histoire. Le boss était étrange, plus agressif. Et encore plus silencieux. Pas comme cette pipelette de meilleur ami qui poussait des petits ronflements à côté de moi. Je tournai la tête vers le visage endormi de Cody. Nous avions laissé les volets ouverts comme à notre habitude, et la pâleur de la nuit éclairait ses lèvres entrouvertes, glissaient dans ses cheveux ébènes. Alors que je restais perdu dans mes pensées à regarder Cody, un bruit de porte se fit entendre.

Je dressai l'oreille. Des pas. Qui s'éloignaient. Ça venait de la chambre du patron j'en étais sûr - il venait de sortir ! Je me redressai dans mon lit, retenant ma respiration. Où allait-il ? Il ne sortait jamais la nuit sans nous prévenir. Et puis, j'étais certain qu'il n'allait pas aller coucher avec une diva, vu l'amour qu'il vouait à sa femme.

C'est étrange, alors, que ce fut à ce moment précis qu'un coup de poing mental me renversa l'estomac. Je crois, à y réfléchir avec du recul, que je compris à ce moment. Redoublant de prudence, je me levai d'un bond le plus silencieusement possible en caleçon, puis me postai devant la porte, la main pendue au-dessus de la poignée. Devais-je vraiment aller jusqu'à suivre le boss ? Au moins, je saurais… Cette curiosité craintive me cisaillait. Ça ne pouvait être que ça… D'un autre côté, s'il me repérait… Je frissonnai. Non, je ne pouvais pas, il allait exploser de rage dans les couloirs, et je ne me sentais pas d'attaque à endurer une crise comportementale à minuit alors que j'étais aux larges trois-quarts nus. Les bruits de pas s'éloignèrent. Et merde, j'y vais

- Ted ?

La voix de Cody me fit me retourner d'un coup comme un voleur dont la tactique d'esquive consista à brusquement cacher la porte derrière ses bras écartés. Je me rendis compte que mon cœur battait à la chamade. Le stress, le silence, et Cody qui m'avait interrompu. Il s'était redressé dans son lit et me regardait de ses deux grands yeux ronds et noirs comme des réglisses. Il n'était pas totalement réveillé, sa bouille semblait avoir retrouvé un peu de l'innocence de l'avant-Legacy. Il continua :

- Qu'est-ce que tu fais debout ? Tu pars ?

Puis, lorsque je lançai un regard à la porte, tentant de deviner de quel côté les pas s'étaient dirigés, il esquissa un demi-sourire :

- Ah, tu aurais dû me le dire si t'avais rendez-vous avec une fille… Elle avait peut-être une meilleure amie avec qui j'aurais pu tenir la chandelle deux ou trois nuits…

L'air malin avait déjà remplacé l'innocence. Les paroles me blessèrent intimement aussitôt.

- Eh, Cody ! M'insurgeai-je. J'aime Kristie, ok ? Tu sais très bien que je n'irais pas la tromper pour un coup d'un…

- Oui, oui… Coupa tout à coup Cody d'un air las en se retournant dans le lit et en amenant les couvertures jusqu'à ses oreilles. On a tous compris. C'est pas grave, t'as qu'à garder tes petits secrets pour toi.

Le silence retomba dans la chambre. Le timbre de voix de Cody avait été étrangement agressif, tristement, et mes yeux se dirigèrent vers le col de la couverture d'un air penaud. C'est vrai que c'était ridicule de se lever la nuit pour espionner le chef. Eh, à cause de mon comportement stupide j'en arrivais même à me faire soupçonner de la chose dont je le soupçonnais ! Je pinçai légèrement les lèvres en m'éloignant de la porte et en m'approchant de ce Cody bougon. Il demeura obstinément tourné vers le mur, même en m'entendant me mettre à genoux devant son lit. Pensif quant aux agissements d'Orton, je le regardai un peu, puis décidai de garder ça pour moi pour le moment. Cody était tellement pipelette, il risquait de se prendre une rouste si je me trompais. Ma main se posa sur le bout de la couverture qui recouvrait son épaule.

- Eh Cody… Cody… Coddles

- Arrête avec ce surnom stupide Ted ! Houspilla-t-il. J'ai vingt-trois ans maintenant !

- Ouais, et t'es toujours six centimètres plus petit que moi ! Raillai-je.

L'échange n'était rien de moins qu'habituel. Un ange passa jusqu'à ce qu'il se retourne avec un air piqué au boss, sourcil levé et demi-sourire ravageur sur ses lèvres roses :

- Tout le monde sait où j'ai mis ces six centimètres là…

Je souris de bon cœur de l'allusion avant d'agrandir mon sourire en répliquant :

- Dans ton tour de fesses ?

En voyant sa mine perdre son sourire et se renfrogner je ris à gorge déployée, puis enchaînai aussitôt en adoucissant ma voix, soulagé qu'il ne m'en veuille pas à propos de ma presque-évasion :

- Bon, bonne nuit. On ferait mieux de dormir, demain on se lève plus tôt pour faire une sortie dans Los Angeles l'après-midi.

Cody me regarda, la tête à moitié enfouie dans l'oreiller, puis hocha la tête sans un mot. Dans dix secondes top chrono il dormirait. Un léger sourire éclairé par la lune sur mon visage, et je me relevai pour me coucher dans mon lit.

Voilà.

Avant ça, toute ma vie avait été… limpide, parfaitement claire.

Et puis le doute que mon psychopathe de chef se tapait John Cena dans les vestiaires m'effleura.