Le silence régnait sur le laboratoire, alourdissant l'atmosphère. Henry était assis à la table centrale, il réparait la machine à voyager dans le temps, pour la énième fois. Le Visiteur sirotait une tasse de café, adossé à l'une des paillasses.
- Qu'est-ce que je suis pour toi ? demanda soudain le Visiteur.
Henry releva la tête. L'incompréhension se lisait sur son visage.
- Comment ça ? demanda-t-il.
- Comment me définirais-tu par rapport à toi ? Qu'est-ce que je représente pour toi ?
L'expression du Visiteur était totalement indéchiffrable.
- Et bien, hésita Henry. Tu es ... mon ami. Mon meilleur ami. Tu sais, je ne connais pas beaucoup de gens. Je n'ai que toi. Tu représentes beaucoup pour moi.
Le Visiteur le fixait, muet. Il fronçait légèrement les sourcils, il attendait que l'androïde poursuive.
- Quand ... quand j'ai découvert ma vraie nature, quand j'ai découvert que j'étais un robot, je t'en ai voulu. J'étais furieux. Je ne comprenais pas pourquoi tu ne me l'avais pas avoué plus tôt, pourquoi tu n'avais même pas tenté de me faire surmonter mon bug. Je t'ai détesté sur le coup et puis j'ai finis par comprendre.
Le Visiteur ne disait toujours rien. Il avait posé sa tasse, ses doigts étaient crispés autour du rebord de la paillasse derrière lui. Ils ne se quittaient plus du regard.
- J'ai compris que tu avais fait tout ça pour moi, pour me protéger. Tu ne voulais que mon bien. Tu pensais que j'étais plus heureux en me pensant humain, que j'étais plus heureux quand j'ignorais la vérité. Ah ! L'ignorance est béni, comme on dit. Mais tu n'as pas pu me garder dans l'ignorance aussi longtemps que tu ne l'aurais voulu. J'ai fini par tout découvrir, par le surmonter, mon fameux bug. Et tu sais ce qui a changé depuis ?
Le Visiteur ne répondit pas tout de suite. Puis, doucement, entre ses lèvres entre-ouvertes, il murmura d'une voix rauque :
- Non, Henry. Je ne sais pas.
- Rien. Rien n'a changé. Je ne me sens pas différent. Bien sûr, j'ai des turbo-poings. Je suis immortel. Je suis un robot ! Mais, au fond, je pense que je l'ai toujours su. Je ne me sens pas moins humaniste, je ne me sens pas moins humain. Je continu de ressentir les choses comme avant. Je ressens les mêmes choses. J'en ressens même de nouvelles ...
Henry posa ses outils. Lentement, il retira ses gants, l'un après l'autre. Puis, toujours avec la même lenteur, il se leva et se dirigea vers le Visiteur. Il s'arrêta tout près de lui, si près qu'il sentait le souffle chaud et saccadé de l'humain au creux de son cou. Il se baissa légèrement et prit le visage du bâtard - son bâtard - entre ses grandes mains.
Le Visiteur ne fit rien, il le regardait avec de grands yeux, les mains toujours contre la paillasse. Leur lèvres se rencontrèrent, s'effleurèrent, Henry sentit sa moustache frotter contre la lèvre supérieur de son ami, il ferma les yeux. Il enfouit ses doigts dans les cheveux ébouriffés de l'Enfoutreur. Celui-ci lui rendit enfin son baiser. Il posa ses mains sur la poitrine du docteur et agrippa le tissu de sa blouse. Henry se rapprocha de lui, commençant à glisser une main dans son dos, sous son t-shirt. Le Visiteur le repoussa soudainement. Il regarda son ami, les prunelle embuées par la peine et le doute et soupira :
- Je ... je ne peux pas, Henry.
Et il sortit du laboratoire en courant, laissant Henry sous le choc. La porte claqua.
